LA TOUR DE KERI.AN
vêtement de couleur sombre, et tenait à la main un bâton à tête recourbée suivant Tusage du pays. Ses cheveux blancs comme la neige retombaient en longues boucles sur ses épaules , et son visage séwève annonçait une vieillesse énergique et vénérable. C'était lui que Christophe avait rencontré sept années auparavant sur les bords de la Loire , c'était le Voyant de Grand-Lieu. Le comte tressaillit à sa vue , et , frissonnant involontairement : u Qui êtes-vous? dit-il. ))
— Comte de Kérolais, répondit le vieillard d'un ton calme et triste, je viens vous parler en ami ; nous nous sommes déjà vus , regardezmoi.
Le comte, après l'avoir attentivement examiné, fit une exclamation de surprise.
—Comte, reprit l'étranger, avez- vous oublié la lande de Carnac?
— Non ; mais celui que j'ai rencontré là , dans une nuit mémorable, celui que vos traits me rappèlent n'était plus jeune alors : ses cheveux étaient déjà blancs , et il doit être dans le tombeau ; car plus de trente ans se sont écoulés depuis ce jour.
— C'est moi , dit l'étranger ; je vous ai promis que vous me verriez encore une fois avant de mourir , me voici.
— Et qui êtes-vous donc , vous sur qui le temps semble n^avoir aucune puissance?
— QuMmporte mon nom? il est inutile pour vous convaincre de la vérité de mes paroles. Recueillez vos souvenirs : vous ne m''avez point écouté dans cette nuit terrible où nous nous sommes rencontrés : mais trois jours plus tard qu'est-il advenu ?►
— Quiberon ! Quiberon î répondit le comte en se frappant le front à ce souvenir fatal. Prophète de malheur , que venez-vous m^annoncer ?
— Je viens aujourd'hui comme alors vous supplier au nom de la patrie. Comte de Kérolais , malheur à vous si je vous parle en vain 1 Laissez votre épée dans le fourreau : immolez votre intérêt à celui de la France.
— Vous vous trompez, vieillard, si vous croyez que mon intérêt inspire mes actes. Que m'est-il revenu de tant de sacrifices, et que puis-je espérer de Tavenir pour moi-même? J^obéis à un motif plus noble , plus généreux : mon ame est fermée à Tambition et a la cupidité.
— Mais non à Torgueil , homme inflexible ; c'^est Torgueil , c'est cette passion implacable qui vous égalée , qui a inondé ce pays de sang humain 5 c'est l'orgueil qui vous domine à
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votre insu , qui se transforme à vos yeux en dévouement , et qui ferme votre ame à Tintelligence des décrets de la providence divine.
— Qu^osez-vous dire ? la providence auraitelle voulu le triomphe de ceux qui la nient ? Vous condamnez Torgueil des miens, en ontils moins ceux qui s\'îpplaudissent de nous avoir vaincus ? Sondez leur cœur, et vous y trouverez , outre Forgueil , une envie haineuse, une cupidité féroce. N'avez-vous donc point d^oreille pour entendre les cris sauvages de cette meute âpre à la curée de nos dépouilles , altérée d'or , d''emplois et d'honneurs ? Ah ! si rélévation de ces hommes était dans Tordre des décrets du ciel , ce serait alors qu'il faudrait nier la providence ou la maudire.
— Comte, ne parlez pas ainsi et rentrez-en vous même. Que sont les avantages temporels de quelques hommes devant celui qui soumet tout sur la terre aux intérêts généraux de l'humanité? Non, ce n'est pas pour ceux qui s'exaltent eux-mêmes dans leur pensée à la vue des faits accomplis , ce n'est pas pour ceux-là que le soc des révolutions a creusé quarante années le sol de la France. Sans doute des passions égoïstes animent tous les partis; mais elles sont, pour l'Eternel , des instrumens aveugles de ses desseins. Plus ces instrumens sont fragiles
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et méprisables, plus se manifeste la sagesse et la force de celui qui les emploie , et , plus , dans le bien qui s^accomplit, éclate la grandeur de Dieu.
— Et quel bien peut naître d^une révolution exécrable ?
— Si quelques-uns ont perdu par elle , reprit Tétranger, le grand nombre a beaucoup gagné : car il importe au grand nombre qu^un caprice despotique ne puisse enlever au père son enfant , au laboureur le fruit de ses peines , au citoyen sa liberté, au fidèle son culte; il importe au grand nombre qu^un champ libre soit ouvert à Findustrie , au travail , au mérite ; que la loi soit souveraine , et quHl n'y ait pas deux poids et deux mesures pour les châtimens et les récompenses. Voilà les fruits de la révolution, voilà ses conquêtes qui naguère étaient compromises, que vous avez menacées pendant quinze ans , et que Toeuvre des trois jours a sauvées.
— Ah! Toeuvre de ces trois jours est une œuvre maudite, et celui qui s^'est élevé par la révolte tombera par elle : il sent déjà sa faiblesse , il est réduit à ouvrir son palais à de vils manans, à secouer de sa main de prince la main de ceux dont les pères étaient vendus par les nôtres comme des troupeaux ; il se dégrade
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au milieu dVux , et le roi qui s'avilit n'est pas roi long-temps.
— Non , dit le vieillard , la main royale ne s'avilit pas en touchant celle que le travail honore. Celui dont vous méconnaissez la haute mission puise sa force dans cette étreinte, il donne un grand exemple , et ne quittera point le chêne robuste qui Va porté dans ses rameaux pour un vieux tronc déraciné. Vous ne pouvez rien contre lui : laissez donc, laissez votre épée dans le fourreau ; car en vérité , je vous le dis : FEternel a étendu sa droite sur cet homme , le bouclier du Dieu fort protège sa poitrine.
— Tais-toi , audacieux vieillard , insensé démagogue ! dit le comte avec un geste furieux ; tais-toi et va-t'en !
— Un mot , encore un mot ; car, malgré votre haine , je vous plains et je vous honore : votre ame est grande et généreuse, un seul germe empoisonné s'y confond à celui de toutes les vertus. Oh ! pourquoi , sur le bord de votre tombeau, les passions terrestres creusent-elles encore votre front chauve? Vous qui vous dites chrétien , vous qui fléchissez le genou dans les temples , donnez à Dieu vos pensées , soumettez-vous à ses décrets; que vous et ceux qui sont les premiers en France par le nom s'y
montrent les premiers encore par le respect des lois : c'est ainsi qu^ils reprendront la place qui lem^ est due ; car la France n^a point renié ses anciennes gloires. Pour la dernière fois, comte de Kérolais , prêtez Toreille à mes paroles, ayez compassion de cette terre inondée de tant de sang; voyez vos semblables, vos frères, dans les hommes que vous méprisez , et souffrez le pouvoir aux mains où Dieu Ta remis.
— J^ entends : c^est la révolte que vous voulez que je soutienne ; c''est Tégalité des hommes que vous voulez que je reconnaisse; cVst ce principe exécrable et destructeur , cette doctrine d^où sont sortis Tathéisme et le régicide!.. Jamais, jamais ! point de pacte avec les ennemis de mon roi et de mon Dieu I Vos conseils sont impies , et si mon fils même les écoutait, je le renierais pour mon sang.
— Et sacrifieriez- vous aussi les jours de cet enfant ?
Cette parole , prononcée par l'étranger d^un ton profondément expressif et triste , dompta tout à coup la colère du vieux gentilhomme. L'orgueil du comte fît silence : le cœur du père s'émut et s'attendrit.
— Quoi! que dites-vous? Sacrifier mon fils! Est-ce ime menace? est-ce une prédiction?... Ah ! ne m'infligez pas cette horrible angoisse!
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Hélas! je n'*ai plus d^inléiêt sur la terre! Je n'ai jamais rien demandé aux hommes : je ne possède aucun des biens qu'ils estiment plus que la vie. Mais je suis père ; j'ai un fils, j'ai des enfans, de chers enfans ; je les aime comme un père peut aimer : ils sont tout pour moi. Mon Dieu ! épargne ma vieillesse! épargne mes enfans!...» Et vous qui exercez sur mon ame un empire qu'aucun homme n'a jamais eu , vous qui m'épouvantez, êtes-vous un être mortel comme moi-même , ou seriez-vous un de ces esprits que le peuple de ces contrées croit voir souvent à son chevet ou sur ses tombeaux?
— Je n'ai pas mission de vous apprendre qui je suis. Mais dites : sacrifieriez -vous votre fils plutôt que de renoncer à votre passion insensée ?
— A mon devoir , à l'honneur ?
— Répondez à mes paroles et n'hésitez pas»
— Il y eut alors entre les deux vieillards un silence plein de terreur ; enfin le comte dit d'une voix sourde , et avec une indéfinissable expression de douleur :
— Quand Dieu m'a donné un fils , je lui ai demandé la force de le guider dans le chemin de l'honneur , et maintenant , plutôt que de manquer à un devoir sacré.... plutôt que de voir mon fils y manquer lui-même..,, oui , je
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le crois.... je dirais... Seigneur, reprenez mon enfant !
— Adieu, comîe deKérolais î
Et Tétranger fît un pas pour s''éloigner ; mais le comte, égaré par un transport douloureux, 4
s'élança vers lui :
— Arrête ! dit-il : ne crois pas m'échapper. Je veux savoir qui tu es , ce que j'ai à redouter de tes paroles ou de toi.
Au même instant la vieille tour trembla dans ses fondemens, et un coup de vent furieux éteignit la lumière. Un cri d'angoisse, un cri affreux partit de la chambre du comte; Bertrand accourut et trouva son maître seul , étendu sans connaissance sur le carreau.
£a iaubl^ alarme.
Paris était encore dans Fenivrement de la victoire, et ceux qui n'y avaient point contribué re montraient les plus ardens à en recueillir les fruits. Dans les premiers jours , lorsque la commission municipale était encore en fonctions, Christophe se rendit un matin à THôtel-de- Ville, où sa présence était réclamée. Une foule nombreuse de pétitionnaires assiégeaient les avenues de la salle des délibérations , et dans la