‹ Christophe SauvalChapitre 19 sur 32 · LA TOUR DE KERLAN · texte numérisé non relu

LA TOUR DE KERLAN

de s'engager , il suffisait que son maître réclamât ses services pour qu'il s'empressât de les offrir. Il avait en effet pour le comte un respect superstitieux , égal à celui des montagnards pour le chef de leur clan, et il aimait son jeune maître comme son fils.

Ce fut Alfred qui l'informa du projet de son père et qui l'avertit de se tenir prêt à les suivre. Bertrand ouvrit de grands yeux , sans dire mot.

— Ne comprends-tu pas, mon bon Bertrand? Nous allons en Bretagne.

— Oui, mon ami , M. Alfred veux~je dire , oui, je comprends bien... en Bretagne, n'estce pas ?

— Et nous allons combattre pour le roi et le rétablir sur son trône.

— Le ciel vous entende, mon ami!

— Et tu auras ta part de gloire.

— Ah 1 M. Alfred, je ne suis pas ambitieux , moi ; je n'ai besoin que de votre affection.

— Quoi! reprit l'enthousiaste jeune homme, à la veille d'un si beau triomphe tu voudrais nous quitter?

— Jamais, jamais : partout où vous irez je veux aller aussi. Oui, M. Alfred, quand je devrais souffrir encore tout ce que j'ai souffert dans ma vie, je ne demande qu'à vous servir, qu'à

VOUS suivre jusqu^ au tombeau... Cher, cher enfant, je veux mourir près de vous...

Trois jours après cet entretien , Bertrand voyageait avec ses maîtres en Bretagne. Uame ardente du comte n^ trouva d^abord que des sujets de découragement et de douleur. La classe moyenne avait embrassé dans cette contrée la cause libérale ; la noblesse , renfermée dans ses châteaux , n'osait se prononcer ouvertement : enfin les paysans semblaient en général peu touchés des derniers événemens.

Le comte eut des conférences avec les hommes considérables du pays et connus par leur royalisme ; il mit en œuvre leur influence sur les populations , et ne fut point rebuté par le peu de succès de ses premières démarches. Il parcourut le Finistère et le Morbihan ; partout il fut bien accueilli , mais nulle part la disposition générale des esprits ne répondit à ses ardentes espérances.

Il se trouvait un jour à Locminé , lorsqu''il apprit qu^m ancien chouan très-célèbre dans les guerres de la révolution, habitait aux environs. Nicolas Magan (le vieux chouan se nommait ainsi ) , avait long - temps servi sous George Cadoudal et jouissait dans le pays d''une grande influence. Le comte ré-

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solut de Faller voir, espérant trouver en lui un instrument utile à ses projets.

Il s^achemina donc, le lendemain, avec son fils , vers le lieu qui lui avait été désigné comme celui de la demeure du vieux Magan. Bertrand les suivit , car il parlait le bas-breton et servait de truchement à ses maîtres. Ils longèrent un chemin creux et presque impraticable , comme il s^en rencontre tant dans cette partie de la Bretagne , et arrivèrent à un misérable village où Ton rencontrait encore çà et là mainte trace des ravages de la guerre civile. Ils s^'arrêtèrent en face d'un clos planté de quelques arbres fruitiers disséminés sur les bords d^une mare i„nfecte : à Textrémité du clos s'^élevait une cabane ou plutôt une hutte informe couverte de roseaux : c** était la demeure de Magan.

Au bruit que firent les arrivans en soulevant la barrière vermoulue de fenclos , un gros chien s'^élança sur eux en aboyant , et presque aussitôt une vieille femme en haillons sortit de la cabane et gourmanda Tanimal avec des cris sauvages et discordans. Lorsque cette femme eut appris de Bertrand que des étrangers venaient voir Magan , elle les regarda la bouche béante et les yeux effarés, et dit que son mari était malade. Le vieux chouan entendit de son

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lit ce colloque et ordonna , d^une voix forte, à sa femme de faire entrer ses hôtes. Ils furent introduits dans Tunique pièce de Thabitation. Au moment où ils franchissaient le seuil, un porc, effrayé sans doute par leur apparition soudaine , sortit de la salle enfumée où il vivait en commun avec ses maîtres , et heurta violemment le comte. Tout annonçait la plus grande misère dans cette demeure dont une table , un lit et quelques sièges grossiers composaient Fameublement. Il y avait dans un coin une gTande armoire dont la partie supérieure renfermait les hardes de la famille , tandis que le bas servait de mangeoire aux pourceaux; un trou pratiqué au plafond , tenait lieu de cheminée, et exposait sans défense les habitans à toutes les [intempéries des saisons. On distinguait sous une espèce de niche pratiquée dans la muraille , une tête humaine grossièrement sculptée : c'était celle du saint particulièrement révéré de la pauvre famille.

Le vieillard malade regarda les étrangers avec un air de défiance : cependant il parut rassuré après avoir attentivement examiné le comte , et portant alors la main à son bonnet , il montra des sièges aux arrivans , les invitant du geste à s'asseoir, puis il se tourna sur le

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ll.nic (le leur côJé, ef aMendil ((iTon lui adressai la |)an)l<\ Son visages aiif^ulenx oflVait un fype remarquable de la raee (celtique : ses lèvres tremblantes, nième dans le silenee, aunonrai(înt Ténergie de son ame; ses traits étaient rudes, mais tempérés [)ar un regard (jui exprimait à la fois riiabilude de souffrir et la résignation.

Le comte seul s'assit à coté du lit : Alfred resta debout aux pieds du malade, tandis que Bertrand se tint dans la même attitude a son ebevet, la tête inc^linée vers le vieux cbouan , et prêt à lui transmettre les paroles de son maître. La vieille femme s^issit et prit son rouet, portant alternativement les yeux sur son travail et sur les trois étranuers.

— Le comte de Kérolais vient vous voir, mon brave, dit Bertrand.

Le vieillai'd porta de nouveau la main à son bonnet, regarda le comte et répondit :

— Cest bien de Tbonneur que le noble seigneur fait à ma pauvre maison.

— M. le comte est un ancien soldat comme vous , ajouta Bertrand , et il voit avec plaisir un ancien compagnon d'armes : il a servi autrefois sous Georges pour la bonne cause.

Au nom de Georges le vieux chouan se souleva , et, s'accoudant sur son lit, il examina le

comte avec un intérêt visible ; puis laissant retomber sa tête il dit :

— Cest possible.... je ne me souviens pas... Les chênes ont verdi bien des fois depuis ce temps-là , et , parmi ceux qui étaient des hommes alors , il y en a peu qui ne soient aujourd'hui dans la demeure des âmes.

— Sans doute , mon vieux , reprit Bertrand traduisant mot à mot les paroles du comte , ceux qui restent debout ne sont pas les plus heureux; car ils ont vécu pour voirie triomphe du mal , pour voir , comme autrefois , leur prince errant et fugitif. Le roi de France n'est plus sur le trône : les bleus Font chassé.

— Je sais... je sais, répondit le vieux Magan

sans s'émouvoir; Dieu éprouve le roi il

éprouve les grands comme les petits.

— Mais, continua Bertrand, si Dieu vous rendait la santé , s'il se donnait quelques bons coups encore pour le roi , ne seriez-vous pas de la partie? Ne feriez-vous point aujourdluii comme jadis?

Le paysan secoua la tête et dit :

— J'ai entendu cette nuit la danse des trépassés sur les tombes du cimetière : c'est un signe que le vieux Magan ne doit plus penser qu'à Dieu et à son saint paradis.

— Mais la religion est en danger : ceux qui

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ont chassé le roi de son palais chasseront aussi Dieu de ses temples ; ils détruiront les églises , ils tueront vos prêtres.

— Femme, dit le moribond en interrompant Bertrand d'une voix dure, la croix du Bignan est-elle encore droite ? la chapelle de Sainte- Anne s'ouvre-t-elle toujours aux pèlerins , et M. le recteur est-il en sûreté?

Rassuré par sa femme, il fit un geste dMnsôuciance et dit :

— Que les puissances de la terre sWrangent ! Cela ne nous regarde pas.

Le dépit du comte était extrême , et il eut de la peine à le dissimuler. Bertrand , d'après son ordre, adressa quelques questions encore au malade.

— i-Que pensez-vous, dit-il à regret, des dispositions du pays? Ne fera-t-on rien pour la bonne cause? Tant de braves gens ne risqueront-ils pas quelque chose pour fhonneur de rétablir le roi?

— L'honneur! reprit Magan avec ironie : c'est bon à dire; mais qu'est-il revenu au pays de tout l'honneur qu'il a gagné autrefois ! Nos maisons en feu, nos parens, nos amis égorgés et nos corps couverts de blessures, voilà le résultat de nos glorieux combats... le pays ne l'a pas oublié.

— Cependant il a reçu de nombreux témoignages des bontés de ses princes. Sa Majesté a daigné se souvenir des braves qui ont combattu pour elle : ils ont obtenu des secours , des pensions , et. . . vous-même enfin. . .

— Oui , répliqua le vieux chouan avec un sourire amer , oui , c^est vrai , nous avons eu de quoi bâtir des huttes de boue et de jonc à la place où étaient nos maisons, et de quoi mettre des haillons sur nos plaies , ajouta-t-il en découvrant son bras couvert de larges cicatrices. Mais je ne me plains pas pourtant : j'aurai toujours assez si j'ai un morceau de pain noir a mettre sous la dent , jusqu'à ce que la flamme bleue descende sur mon oreiller , et je ne demande à Dieu que d'être mis dans le trou de terre auprès de l'église avec les miens ; car un drap blanc, cinq planches et un pied déterre par-dessus, voilà les vrais biens de ce monde.

— Et si la religion était attaquée , dit Bertrand , si vos prêtres étaient persécutés comme autrefois ?

— Oh ! alors , répondit le Breton avec une expression sauvage , nous irions comme autrefois prendre les canons avec nos penbachs , et , si le vieux Magan peut encore soulever le bras , il espère bien que ce sera pour envoyer du

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plomb aux ennemis du bon Dieu , et briser leurs os afin de gagner son saint paradis.

Le comte se leva et prit congé en secouant la main du malade. Il sortit au milieu d**une haie d^enfans demi-nus qui, attirés par le bruit rapidement répandu de Tarrivée de trois seigneurs chez Magan , étaient accourus en foule à sa porte , et regardèrent les étrangers , à leur sortie, d^un air ébahi et farouche.

Le comte et Alfred marchèrent en silence cote à côte, secrètement préoccupés d^un même sentiment que Bertrand était loin de partager. Le bon vieillard les suivait à quelque distance , et regardait de temps en temps ses maîtres en soupirant et gémissant tout bas.

Lorsque le comte, de retour au logis, se crut seul avec son fils , il jeta violemment son chapeau sur la table , et dit , comme sHl achevait une phrase commencée en lui-même :

— Ces gens-là n^ont, après tout, que du sang de paysan dans les veines. Qu'avons-nous à faire de leur parler de loyauté , d'honneur, de dévouement? Leur royalisme n'a jamais été que de la superstition, qu'un grossier fanatisme, et ils feraient davantage pour épargner un rhume à leur curé que pour sauver leur roi de l'échafaud.

Ceoendant Alfred parvint avec des peines inouies à enrôler, dans cette partie de la Bretagne , environ quatre cents hommes. Parmi eux quelques - uns seulement s^ étaient laissé persuader que la cause qu'ils allaient défendre était celle de Dieu et de leurs prêtres , et leur dévouement avait sa source dans un enthousiasme fanatique. Il se joignit à eux un hon nombre de réfractaires , de contrebandiers , et de ces hommes comme il s'en trouve partout , prêts à profiter pour eux-mêmes de toute occasion de pillage et de violence. Ils étaient disséminés dans divers villages du Mor-^ bihan. Alfred fit plusieurs tournées pour leur donner le mot d'ordre et pour les disposer à entrer en campagne à la première occasion. Son père, obligé de se dérober à la surveillance des agens du gouvernement , avait choisi pour asile le château d'un de ses amis situé sur la lisière du bois de Camors.

Ce château , isolé de toute autre habitation , dominait un vallon arrosé par un affluent de la rivière d'Auray^ et se trouvait à une distance presque égale de cette rivière et de la route de Josselin à Lorient : il était composé de plusieurs corps de bàtimens qui menaçaient ruine , et d'une tour dont la construction , beaucoup plus ancienne , datait des temps féo-

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daux , et était connue dans le pays sous le nom de la tour de Kerlan. Depuis plusieurs années ce manoir n'était habité que par un vieux concierge et sa famille. Le comte de Kérolais y vécut seul avec eux et Bertrand, pendant Tabsence de son fils. Il logeait dans la tour gothique , d'où les regards plongeaient d'un côté sur la gorge étroite qu'elle dominait et qui servait de défense au château; des trois autres côtés la vue était circonscrite par la forêt de Camors. Celle-ci était à quatre lieues environ de l'Océan , et , lorsque le vent de mer s'élevait, il mugissait sous le feuillage avec un bruit qui disposait l'ame à s'ouvrir aux croyances superstitieuses de la vieille terre druidique.

Un soir des derniers jours d'août, le comte était seul dans sa chambre , son fidèle Bertrand venait de lui remettre sa correspondance et s'était retiré après avoir allumé l'unique lampe qui éclairait l'appartement : la chaleur était accablante , quoique la nuit fût déjà tombée , et la fenêtre était ouverte. Le vent, en pénétrant dans la chambre, agitait de vieux pans de tapisserie où l'on voyait d'anciens personnages représentés avec le costume de l'époque; la forêt gémissait sourdement, et ce bruit n'était interrompu que par le cri plaintif de quelques

chouettes qui se répondaient dans Je lointain. Le comte avait une ame ferme et aguerrie contre la superstition ; mais il cédait alors malgré lui à Tinfluence des objets dont il était environné. Il se promenait rêveur, décachetant lentement ses lettres, et méditant les paroles du vieux chouan qu'il avait vu quelques jours auparavant sur son lit de douleur. Qui sait , pensait-il , si cet homme ignorant nVst pas plus sensé que tant d^esprits forts ? qui sait sHl n'y a pas, en effet, une communication invisible entre ce monde et celui des esprits qu'à chaque heure il croit entendre? Pourquoi Dieu ne permettrait-il point à ceux qui ne sont plus de visiter leurs frères souffrans, et de les consoler en leur parlant d'un monde meilleur ? Car il n'y a que misère ici-bas. Où tendent, grand Dieu, tous les efforts des hommes ? quel est le but de tant d'agitations et de fatigues? Il a raison ce paysan, un drap blanc, cinq planches, un pied de terre par-dessus, voilà les biens réels de ce monde. Pourquoi donc se tourmenter sans relâche , et courir après des ombres ?. . . Ah ! je ne demande rien à la fortune, moi ; c'est un but plus noble qui m'anime.... C'est l'honneur, le devoir.... Tout à coup le comte vit la porte de la chambre s'ouvrir et un homme entrer dans l'appartement : sa taille était haute , il portait un ample

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