‹ Christophe SauvalChapitre 32 sur 32 · CONCLUSION · texte numérisé non relu

CONCLUSION

s^écoula avant qu'il Teût rencontrée , et lorsqu'enfîn celle-ci monta Tescalier de la tour, elle crut entendre des cris sourds et inarticulés. Elle ouvrit la porte , et un spectacle d'horreur s'offrit à ses yeux : le lit était ensanglanté; Christophe avait déchiré l'appareil de sa blessure... il était mort.

Alice demeura quelques semaines dans l'état le plus alarmant, au sein de la famille où elle avait été recueillie. Informée de la mort tragique de son père et de la douloureuse situation de sa sœur , madame d'Orfeuil hâta son retour en France, et se consacra tout entière à sa chère et infortunée Alice , qui ne retrouva quelques lueurs de raison qu'après plusieurs mois de souffrances cruelles.

Malgré les précautions avec lesquelles on lui apprit la mort du comte, celle de Christophe, et les dernières dispositions de celuici , ces nouvelles faillirent provoquer une crise aussi terrible que la précédente, et Alice languit deux années dans un état de faiblesse extrême : enfin, peu à peu elle reprit du calme; la religion, le temps et les tendres soins de sa sœur triomphèrent de ses angoisses.

Elle est maintenant à peu près rétablie : son

:î76 livre VI.

cœur commence à se rouvrir à de douces émotions ; mais le souvenir de tant de scènes déchirantes a laissé son empreinte ineffaçable sur ses traits dont une profonde mélancolie est devenue fexpression habituelle.

On n^a rien appris depuis six ans du vieillard que Christophe avait rencontré sur les bords de la Loire, dans une soirée mémorable, et qui visita le comte à Kerlan. Parvenu au dernier terme de la vieillesse, on présume qu'il a enfin payé son tribut à la nature : son nom est demeuré un mystère, et, tandis que le plus grand nombre croit qu''il fut doué d'un don surnaturel , d'autres pensent qu'il lisait dans l'avenir par les seules lumièresde la sagesse humaine et d'une raison supérieure.

On l'aperçut une dernière fois, quelques semaines après la mort du comte et de Pierre Renaud : on le vit , un soir à l'heure où le soleil descendait sous l'horizon , visiter le théâtre de cette double et sanglante catastrophe : il s'assit sous un chêne de la forêt de Camors , et , après avoir jeté autour de lui des regards mélancoliques, il inclina la tête, et, couvrant son front de ses mains, il parut absorbé dans une méditation profonde. Peut être pensait-il

COi\CLUSIOi\. 377

à Favenir de sa patrie , au degré de gloire et de prospérité où s'élèverait la France lorsque le temps aurait amorti les haines politiques , et surtout si une religion éclairée, si une foi vraiment chrétienne jetait enfin ses racines dans les cœurs et triomphait de la superstition et de Tincrédulité.

Ces pensées ou d'autres qui leur étaient semblables occupaient sans doute alors Tesprit du vénérable inconnu ; car au moment de se lever et de disparaître pour toujours , il dit:

« Avant que ces choses s'accomplissent , une génération tout entière sera depuis long-temps descendue dans la tombe. )>

Page 1