‹ ChristusChapitre 120 sur 284 · I. — La religion arabe avant l'Islam · texte numérisé non relu

I. — La religion arabe avant l'Islam

1. Le paganisme arabe, — « L'esprit sémite est essentiellement monothéiste, » affirmait Renan pour expliquer le monothéisme des Hébreux. La découverte du panthéon babylonien a fait justice de cette assertion. Mais la raison prétendue de cet état d'âme, — la monotonie du désert, — se trouve réfutée d'une façon plus frappante encore par la profusion des divinités locales en Arabie. Ces divinités étaient adorées sous la forme de blocs de pierre, ou, moins souvent, de bois (cf. les Massébas et les Achéras dont il est fait mention dans la Bible). Ces blocs, sauf de rares exceptions, n'étaient pas enfermés dans des maisons, ni taillés pour représenter de quelque façon la forme humaine. Tout près, il y avait un arbre, auquel pendaient des habits et des armes, offrandes de pieux adorateurs, et une source où l'on puisait l'eau nécessaire aux besoins sacrificiels et autres. Tout autour était le Himâ, « enceinte sacrée » , souvent de grande étendue, peuplée de chameaux, de gazelles, et d'autres espèces d'animaux sauvages et apprivoisés, tous consacrés au dieu. Les sacrifices humains, en honneur à une époque plus ancienne, avaient été remplacés depuis longtemps par des sacrifices de brebis, de bœufs, surtout de chameaux. On répandait toujours le sang de la victime sur la pierre, ou bien dans un trou creusé en terre, pour assurer l'union avec la divinité. Ceux qui avaient offert le sacrifice consommaient la chair au banquet rituel qui suivait.

En dehors du sacrifice et de l'offrande, les princi-

LISLAM. &43

pales pratiques religieuses se rattachant au sanctuaire étaient la procession et la divination. La procession avait d'ordinaire pour but d'obtenir un secours spécial, tl fallait faire sept fois le tour du sanctuaire avec des habits d'emprunt, ou bien dans un costume plus ou moins léger. Quant à la divination, les Arabes la pratiquaient lorsqu'ils hésitaient sur l'opportunité de certaines entreprises, surtout si la chose était difficile ou dangereuse, comme de piller une tribu hostile ou de venger un parent tué. Généralement, on cherchait les décisions de la divinité en tirant au sort des flèches sans pointe, qui contenaient la réponse affirmative ou négative à la question proposée.

Pour l'intelligence du paganisme arabe, il est souverainement important de rappeler la fête qui se célébrait dans le voisinage de la Mecque, probablement à l'équinoxe d'automne. Les pèlerins y affluaient de toutes les parties de la péninsule. La trêve religieuse de trois mois observée avant, pendant et après la fête, leur garantissait sécurité, et les foires qui se tenaient à cette époque dans les environs assuraient un grand concours de peuple. Particulièrement célèbre était la foire d'Okàz; elle durait au moins un mois; les trafiquants y vendaient leurs marchandises; les poètes y récitaient leurs vers; les guerriers y amorçaient de futures querellas, ou même en fixaient le temps et le lieu ; on y faisait toutes les sortes de proclamations publiques, qui intéressaient la nation arabe, les tribus ou les individus. Point n'est besoin de décrire ici la fête, car c'était pratiquement la même chose que le pèlerinage musulman qui lui a succédé. En établissant entre les diffé-

5U CHAPIXRB XIII.

rentes tribus le lien de cérémonies religieuses communes, cette fête les habitua à l'idée d'un dieu commun, et ainsi fraya la voie au monothéisme. De plus, elle fit de la Mecque un centre religieux pour toute l'Arabie, grâce à la politique des Qoraïchites, qui invitaient tout le monde à visiter leur ville et leur sanctuaire, et à prendre part à la foire annuelle, tenue à la fin du pèlerinage.

Nous ne ferons que noter en passant la croyance superstitieuse aux démons, aux sorciers, aux augures, et les autres éléments d'un paganisme plus grossier que l'on pourrait trouver chez les anciens Arabes. Il faut pourtant remarquer que les pratiques religieuses, inspirées par l'espoir et la crainte, tendaient seulement à obtenir une prospérité toute temporelle. La croyance à une vie future, croyance attestée par les rites funéraires * , avait cessé d'exercer sur les Arabes une influence pratique. Quelques penseurs de l'Arabie du Nord et du Centre avaient bien saisi la vanité d'une vie et d'une activité sans but; mais c'est dans le royaume sabéen du Sud qu'il faut chercher un idéal plus relevé.

2. Religion sabéenne. — Là, des temples et des images avaient remplacé depuis longtemps l'antique adoration des blocs de pierre, et l'on offrait au dieu holocaustes et encens. La prière, le jeune et autres austérités, la confession des péchés et les ablutions rituelles étaient pratiquées au moins par les prêtres. Déjà, vers la fin du iv^ siècle, nous trouvons établie au pays de Saba une religion monothéiste ; cette religion combinait une certaine croyance à la

i. On fournissait des provisions au défunt, et sur la tombe on immolait son cheval et on brisait ses armes.

grâce, à la rémission des péchés et à la vie future, avec des pratiques païennes d'offrande et de divination. Bien que nous trouvions quelque mention de destruction d'idoles, lors de la conquête de l'Arabie du Sud par les Musulmans, au vii« siècle, nous pouvons cependant supposer que ces doctrines nouvelles étaient largement répandues dans la région. Elles avaient été empruntées au Judaïsme et au Christianisme.

3. Judaïsme. — De bonne heure, les avantages commerciaux avaient attiré les Juifs en Arabie. Des inscriptions attestent leur présence dans al-Hejr et Tihâma. Ils s'étaient aussi établis dans les fertiles oasis de Khaibar et de Taima, et surtout dans l'importante ville de Médine et ses alentours. Tâif aussi, non loin de la Mecque, eut sa colonie juive. Si grand fut le pouvoir des Juifs dans l'Arabie méridionale, qu'en 520, nous trouvons un des leurs, Joseph Dhou Nowâs, sur le trône de Saba.

4. Christianisme. — Le Christianisme n'exerça pa's une moindre influence. Du royaume des Ghassanides sur la frontière de Syrie, et des Lachmides sur la frontière de Mésopotamie, vassaux les premiers de Byzance, les seconds de l'empire perse, le Christianisme s'était répandu dans nombre de tribus du nord et de l'est. Au sud, les Abyssins, convertis vers la fin du iv® siècle, apportèrent sans tarder à leurs voisins la bonne nouvelle de l'Évangile, et établirent de fortes colonies chrétiennes à Aden et à Nejrân. Les marchands de vin, venus de Syrie, et les nombreux ermites du désert, dont il est souvent fait mention dans la poésie préislamique, avaient importé les nouvelles idées même dans l'Ara-

bie centrale, ce refuge du paganisme; et, au moins à Médine, il y avait une colonie chrétienne. Il faut pourtant nous rappeler que presque tous les Arabes chrétiens appartenaient à des sectes hérétiques * , et que de plus leur Christianisme évoquait dans l'esprit de leurs conapatriotes l'idée d'une invasion étrangère ^. SnAf> è

5. Hantfs. ^^ Les doctrines du Judaïsme et du Christianisme étaient donc à la portée des Arabes. A cette même époque, quelques individus de la Mecque, de Médine et de Tâif, les trois cités principales de l'Arabie centrale, tentèrent d'utiliser ces doctrines sans s'y assujettir; c'étaient les Hanîfs, penseurs éclectiques, que les historiens musulmans ont représentés de préférence com.me cherchant à revivre la religion de leur grand ancêtre Abraham. Ils avaient pour cela pris aux Juifs et aux Chrétiens les doctrines et les observances qui convenaient le mieux à leur but. Ils se privaient de vin et pratiquaient d'autres mortifications; ils étaient monothéistes rigides ; ils croyaient à une vie future avec son éternité de réc<3mpenses et de peines; quelques-uns passèrent à l'Islam

1. Il est étrange que Palmer accepte sans discussion les dires de Mahomet et regarde les Arabes chrétiens comme au-dessous du niveau de l'Islam. 11 suffit, pour prouver le contraire, de rappeler les Nejrânîs, leurs 340 martyrs sous le roi juif Dhou Nowâs, leur évêque Koss, resté le modèle proverbial de l'éloquence de la chaire, et leur résistance persévérante à l'Islam pendant des siècles, jusqu'à ce que l'histoire les perde de vue.

2. On peut ajouter ici que l'occupation de l'Arabie méridionale par les Perses, peu avant 600 après J.-C, y introduisit la religion mazdéenne. Cette religion exerça sur l'Islam primitif une influence qu'il est difficile de définir avec précision, mais qui fut relativement peu importante, bien que Goldziher, une autorité de premier ordre, trouve que l'on tient trop peu de compte de cette influence, et lui attribue par exemple l'usage des cinq périodes de prière, ainsi que certaine» lois de purification rituelle.

L'ISLAM. m

OU au Christianisme, tandis que d'autres moururent sans avoir parfait leurs recherches do la vérité, sans avoir résolu leurs doutes religieux. L'un d'entre eux, le Taifite Omayya, fameux par sa science et son talent poétique, chercha à instruire ses contemporains païens et à élever leur idéal par ses poèmes religieux. Deux autres Hanîfs eurent à la Mecque d'étroites relations avec Mahomet. Pourtant quand le prophète se donne comme un Hanîf, il ne faut pas voirlà un tribut payé à ses prédécesseurs. C'est plutôt une étiquette destinée à faire passer la nouvelle doctrine comme la foi d'Abraham et d'Ismaël, la religion nationale de l'Arabie, joaôinn»)'! gii>ii/i -

Page 1