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VI. — Développement de l'Islam

1. La question de souçeraineté. — Mahomet mort sans laisser d'héritier mâle n'avait pris aucune mesure qui réglât sa succession ; il s'était contenté de prononcer cet oracle : « Dieu donne la souveraineté à qui il lui plaît. » Les Sonnites orthodoxes appliquèrent ici comme ailleurs le grand principe de

Ijmâ, « le consentement ». Même un usurpateur impie!, une fois reconnu par le monde musulman, était légitimement roi et grand-prêtre de l'Islam K Les Khârijîtes ne voulaient reconnaître aucun sou* verain qui ne fût pieux, observateur de la loi, et élu par le libre vote du peuple. Ces démocrates dévots causèrent beaucoup de troubles, mais n'acquirent jamais une grande influence politique. Pourtant leurs opinions religieuses sont encore professées dans le Nord et l'Est de l'Afrique par quelques survivants dispersés de la secte. Bien plus important fut le rôle des Chiites, les « sectaires », qui défendirent les droits héréditaires de la famille de Mahomet, et attribuèrent à son cousin germain et gendre, « x\li le dépouillé », et à ses descendants, le pouvoir suprême en matière civile et religieuse, ôt même rimpeccabilité et l'infaillibilité doctrinale. Ils rejetaient complètement l'Ijmâ, et ne reconnaissaient aucune tradition, aucun usage que l'on ne pût faire remonter immédiatement à Mahomet, à sa fille Fatima, à son gendre Ali et à leurs descendants. Ils déclarèrent dans la suite que les souverains légitimes devaient être au nombre de douze ; le dernier d'entre eux, caché pendant son enfance loin des autres hommes, apparaîtra de nouveau à la fin des temps comme l'Imâm Mahdi, et rachètera le monde. La conséquence naturelle de cette doctrine fut de faire surgir de temps à autre des Mahdis établissant par eux-mêmes ou par leurs mandataires des sectes nombreuses aux doctrines étranges et extravagantes.

1. Aujourd'hui le sultan exerce ses fondions religteuses par l'intermédiaire du Cheiku-1-Islâm, ses fonctions civiles par le moyen du ^"rand Vizir.

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La plupart des Chiites actuels habitent la Perse et rinde britannique.

2. La question dogmatique, — Les contradictiouâ et l'évolution doctrinale du Qoran auraient pu suffire à engendrer des querelles dogmatiques, sans le secours de traditions fausses ou de doctrines étrangères. Les Motazélites, « séparatistes », représentants de la philosophie grecque et de l'intelligence perse, mais Arabes authentiques au début du mouvement, ont été comparés aux rationalistes et aux scolastiques ; plus proches des premiers par le'ùrs tendances, ils ressemblent davantage aux seconds par leurs doctrines. Ils tirent leur apparition vers l'an 750, et pendant un siècle purent discuter librement ; ils furent même en faveur à la cour des premiers monarques Abbasides, jusqu'au jour où un usurpateur, ayant besoin de l'appui du peuple, interdit les disputes, et persécuta ceux qui refusaient d'accepter les idées orthodoxes. Aucun effort ne fut tenté avant le x* siècle pour réfuter les arguments de la secte. A cette époque, al-Asharî, motazélite converti, employa à défendre la foi, les armes qui lui avaient servi autrefois à l'attaquer. Pourtant il faisait à ses adversaires trop de concessions et déplut au peuple, et ce fut seulement au siècle suivant que la foi musulmane et la raison furent réconciliées, autant que la chose se pouvait faire, par le fameux ascète et philosophe al-Ghazâlî, le Thomas d'Aquin de l'Islam. Un résumé rapide des points discutés et des résultats obtenus complétera notre connaissance du dogme musulman.

Les Motazélites attaquèrent fortement la croyance populaire que Mahomet avait été impeccable et infail-

lible dès sa naissance. Ils consentaient tout au plus à lui accorder ces qualités à partir du moment où le Prophète reçut sa mission. Ils avaient pour eux un texte du Qoran, où Mahomet déclarait que dans sa jeunesse il s'était égaré comme ses compatriotes païens, jusqu'à ce que Dieu le conduisit au droit chemin. Mais le Qoran ne disait-il pas aussi de Mahomet qu'il était le « sceau des prophètes », et donc plus grand que Jésus, qui cependant s'écria immédiatement après sa naissance : « J'ai reçu le livre et j'ai été nommé prophète »? Et qui eût refusé de croire à cette tradition consolante, qu'après le dernier jugement, alors qu'aucun autre prophète n'osera élever la voix vers Dieu en faveur de son peuple, Mahomet intercédera victorieusement pour les Musulmans condamnés et les emmènera avec lui au Paradis? Quoi d'étonnant après cela que la distinction d'al-Asharî entre impeccabilité actuelle et impeccabilité naturelle fût regardée comme insuffisante ? Al-Ghazâlî eut à écarter de son mieux la gênante révélation, et laissa la tradition décider de la nature du prophète.

Mahomet avait déclaré que le Qoran était la seule copie véridique et parfaite de l'exemplaire céleste, exemplaire dont il avait fait d'abord un livre matériel, et qu'il avait ensuite identifié avec Dieu luimême. Il en était résulté une adoration superstitieuse du Qoran, comme s'il eût possédé quelque chose de la nature divine; les lettres et les sons révélés, la reliure môme et la couverture du livre, pour quelques-uns, étaient incréés. Les Motazélites niaient l'éternité de tout être matériel, et al-Asharî avait essayé de limiter cette croyance à l'exemplaire

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céleste ; mais les orthodoxes ne furent satisfaits que lorsqu'on imposa comme article de foi, sous peine de mort, la croyance à l'ctcrnité et à Fincréation de tout ce qui était contenu entre les deux couvertures du Qoran K

Les Motazélites attaquèrent aussi la croyance d'après laquelle le bonheur et le malheur de l'homme dépendaient, non pas de ses propres actions, mais de la détermination arbitraire de Dieu. Ils déclarèrent que l'homme était pleinement libre, et qu'il serait jugé seulement sur ses actes libres; que Dieu n'avait pas le pouvoir de causer les mauvaises actions de l'homme, ni de récompenser ou de punir arbitrairement, mais que récompense ou châtiment étaient conditionnés par l'attitude de l'homme vis-à-vis de la loi morale. On pouvait citer, il est vrai, le Qoran pour l'une ou l'autre interprétation ; mais il favorisait davantage l'opinion populaire, Al-Ghazâlî adopta donc la croyance traditionnelle, et la défendit, comme le fit Calvin quelques siècles plus tard, en déclarant que l'homme n'avait pas de droits contre Dieu. Comment la Sainteté infinie de Dieu pouvait-elle être la cause du mal moral, comment sa Miséricorde infinie pouvait-elle damner des hommes sans leur donner une chance d'obtenir leur salut, al-Ghazâlî ne l'a pas expliqué. Toujours depuis lors, les doctrines fatalistes ont prévalu dans Tlslam, et ont grandement contribué à ruiner l'activité des nations musulmanes.

Les discussions sur la nature de Dieu se terminèrent par la victoire du peuple sur les philosophes

1. L'opinion d'al-Asharî est plus généralement admise aujourd'hui.

en une question purement métaphysique ; cette victoire consacrait une interprétation du Qoran, littérale jusqu'à l'absurdité . Quelques philosophes, il est vrai, avaient poussé si loin leurs abstractions, que non contents de défendre l'incorporéité et la simplicité de l'être divin, ils le privaient même de personnalité. Pour remédier à cette erreur, on passa à l'autre extrême. On déclara que les attributs de Dieu étaient réellement distincts de l'essence divine, et l'on décréta que les allusions du Qoran à la face et aux mains de la divinité étaient fondées sur la réalité. En même temps, toute spéculation ultérieure sur la nature intime de ce fait fut expressément défendue.

Le dogme de la résurrection des corps trouva aussi des adversaires, peu satisfaits de la doctrine qoranique sur la béatitude sensuelle, et influencés par la conception platonicienne de la mort, regardée pour Tâme comme la délivrance, ardemment désirée, de sa prison terrestre. Sur ce point, comme sur les rapports de la grâce et du libre arbitre dans la détermination du bonheur ou du malheur futur de l'homme, les orthodoxes n'évitèrent un écueil que pour tomber dans un autre. Ils déclarèrent que l'âme restait avec le corps dans la tombe jusqu'au jugement dernier, et que sans le corps l'âme ne pouvait ni vivre, ni agir, ni être heureuse.

On peut se demander quel a été dans tout ce mouvement le rôle d'al-Ghazâlî. Il défendit les croyances traditionnelles, en les étayant d'arguments de raison, ou du moins en mettant en relief le fait de leur révélation, et il les rendit religieuses sans" extravagance, par une combinaison judicieuse de mysticisme

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et de scolastique. En même temps, il recommanda sagement à tous de pratiquer la piété et de laisser de côté les difficultés dogmatiques. Sa parole devint loi pour les Musulmans.

3. Inno^'ations. — Nous ne pouvons que brièvement rappeler trois doctrines non Qoraniques qui pénétrèrent de bonne heure dans l'Islam orthodoxe, et furent confirmées par le grand principe d' « Ijmâ ».

Le Soufisme, ainsi nommé à cause du vêtement de laine grossière, soufa, porté par ses adeptes, est un amalgame d'ascétisme et de mysticisme. Mahomet avait fait cette déclaration expresse : a Pas de moines dans l'Islam ; la guerre sainte est le monachisme de l'Islam ». Pourtant quand la fièvre guerrière vint à se calmer, il y eut des musulmans qui voulurent consacrer leur vie au renoncement et à l'union avec Dieu. Le mouvement partit de Syrie, grâce à des influences surtout chrétiennes; puis il s'étendit vers l'est, se renforçant et s'assimilant des éléments indigènes dans l'Inde et surtout dans la Perse, où il reçut sa première organisation. Son élément mystique, l'union extatique avec Dieu et l'anéantissement de soi-même dans la divinité, fut emprunté en partie à la philosophie néo-platonicienne, en partie au panthéisme védique et au nir-' vâna bouddhique. Bien que le Soufisme ait cherché à promouvoir un esprit de religion intérieure, également opposé au fanatisme des conquérants et aux polémiques subtiles des ritualistes et des dogmatiques, et ait compté dans ses rangs de nobles âmes, il a abouti le plus souvent à un orgueil excessif, à des croyances pantjiéistiques et à la destruction de l'ordre moral. Les derviches, fondés au xii* siècle,

sont ses représentants modernes, « francs vagabonds, venus de tous les pays musulmans », a dit l'Anglais Burton, qui pour un temps vécut en leur compagnie.

Il y a des derviches hurleurs, des derviches tourneurs, des derviches danseurs, noms qui caractérisent assez bien des exercices religieux où l'imagination chasse la raison, et où ascétisme et piété se transforment en jonglerie et extravagance.

La dévotion aux Saints, expressément interdite par le Qoran, existait dans l'Arabie ancienne sous forme de culte des ancêtres ; les conquérants mahométans la trouvèrent aussi implantée en Perse, aux Indes, en Syrie et ailleurs. La vénération spéciale que l'on éprouvait pour Mahomet et ses premiers compagnons, permit l'adoption universelle de ce culte. Au lieu de détruire les sanctuaires des pays conquis, on leur donna le titre de quelque wali\ « saint » musulman. Il se trouva pourtant, vers la fin du xviiie siècle, des puritains qui se scandalisèrent de cette innovation comme de toutes les autres (du tabac en particulier), et soutinrent leur idée avec l'épée et la massue. Ces fanatiques, appelés Wahhâbîs, du nom de leur fondateur, descendirent des plateaux de l'Arabie, rasèrent les temples Chiites de Kerbela, les sanctuaires orthodoxes de la Mecque et de Médine, mais durent se retirer devant les troupes égyptiennes. Ils constituent encore un royaume puissant dans l'Arabie centrale. Ce sont dans les temps modernes les plus purs représentants de la véritable religion du Qoran.

4, Le Walî, « saint », n'est pas à confondre avec le Wâli, gouverneur d'une province turque.

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Le Messianisme au sens juif et charnel, la venue avant la fin du monde d'un souverain idéal, restaurateur de l'Islam, est une croyance universellement répandue chez les Musulmans, bien que des tentatives prématurées pour réaliser cette espérance, comme celles qui ont eu lieu récemment au Soudan et au Somaliland, soient contraires à l'orthodoxie. Moins orthodoxe encore est la croyance à Tincarnation de la divinité dans Ali et autres descendants de Mahomet, doctrine qui prit naissance parmi les Chiites, et fut développée plus tard par d'autres sectes, comme les Ismaélites et les Nosaïrîtes. L'origine de ces espérances messianiques est à chercher dans le mécontentement inspiré par le pouvoir public et la prédication d'un prosélyte juif ; mais ce qui certainement amena son développement ultérieur ce fut le besoin religieux d'un contact plus intime, d'une relation plus étroite avec un Dieu immatériel, besoin qui fut pour nous si admirablement satisfait, lorsque « le Verbe se fit chair et habita parmi nous ».

Notre critique de l'Islam sera brève : nous avons fourni au lecteur des matériaux qui lui permettent un jugement personnel. L'esprit de l'Islam, essentiellement différent de celui du Christianisme, est basé sur une fausse conception de Dieu. Pour le musulman Dieu n'est pas un Père, c'est un Maître, miséricordieux sans doute, mais qui comme un despote oriental distribue arbitrairement châtiments et récompenses. De là est née la croyance

que tous les hommes, sauf les fidèles, sont créés pour l'enfer, et doivent être les irréconciliables ennemis de Dieu et de ses serviteurs ; de là aussi la conception du ciel comme la délivrance de la servitude et de ses devoirs plutôt que comme la béatitude d'un fils plus intimement uni à son père. Nous ne disons rien' des pratiques païennes associées à la Mecque et à son pèlerinage; bien qu'elles aient répugné à quelques-uns des premiers compagnons de Mahomet, leur prétendu rapport avec Abraham les excuse en partie. La corruption de la morale islamique apparaît dans les encouragements donnés au divorce, à la polygamie et aux pires formes de l'esclavage. Les dogmes sont absurdes ; les mystères ne sont pas, comme la Trinité et l'Incarnation, au-dessus de l'intelligence humaine, mais en contradiction directe avec elle, comme l'impeccabilité de Mahomet et la divinité du Qoran. Avec tous ces défauts, l'Islam prétend être la révélation parfaite; il se donne comme absolument supérieur à toutes les autres religions et cette prétention a engendré chez ses adeptes l'orgueil, la stagnation et l'intolérance.

Telle est la religion du Qoran ; mais il ne faudrait pas penser que tous les Musulmans sont imbus de son esprit. Spécialement dans les pays où la liberté règne, comme en Egypte et aux Indes, et même aujourd'hui, dans une grande partie de l'empire turc, nombre de Musulmans ont sur le compte des infidèles des idées bien différentes. Mais plus ils reçoivent d'éducation, plus aussi leur fidélité religieuse faiblit, car l'Islam est et doit être la religion des pauvres et des ignorants, qui obéissent à ses

préceptes pénibles avec une édifiante exactitude. Comme l'Islam exige une foi aveugle et donne une satisfaction, au moins partielle, aux besoins religieux, sans interdire l'assouvissement des passions les plus basses, il s'adapte facilement à des races sans civilisation, comme l'étaient en grande partie les Arabes pour lesquels Mahomet fonda sa religion, comme le sont les nègres de l'Afrique, les seuls convertis actuels de l'islam. Pour de pareilles races, et en l'absence du Christianisme, auquel pourtant il barre complètement la route, l'Islam peut être considéré comme un bienfait : il corrige bien des abus, il admet toutes les classes dans ses rangs, il assure l'égalité en matière de religion, enfin il prêche le monothéisme, le fait d'une révélation, la vie éternelle. Et ce sont seulement ces peuples de culture inférieure qui ont accepté pacifiquement le joug de l'Islam. Les races faibles des bords de la Méditerranée ne cédèrent qu'au fanatisme intolérant de leurs oppresseurs. Quant aux Perses, le seul peuple brave que les Arabes eurent à dompter, ils abandonnèrent pour l'Islam, noii pas le Christianisme, mais le Mazdéisme; et dès lors, ils furent à là. tête du mouvement qui chercha a donner à l'Islam le fondement rationnel de la philosophie grecque et à le rendre plus profondément religieux par les doctrines du Soufisme et du Messianisme. Aujourd'hui ils sont regardés comme des schismatiques, et amèrement haïs par leurs frères musulmans.

L'Islam actuel se vante de compter plus de 200 millions d'adeptes; mais Fesprit guerrier qui l'animait a diminué sensiblement; sa foi fai-

blit de plus en plus à mesure que la science se propage; ses forces, désunies à l'intérieur et dispersées sur trois continents, condamnent d'avance à un échec certain tous les efforts du Panislamisme. Nous n'avons pas à craindre de voir revenir les jours où une armée musulmane menaça la civilisation européenne devant les murs de Vienne.

Edmond Pow^er.

Bibliographie.

Sur les doctrines de l'Islam et leur développement historique, On peut consulter :

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&ur les rapports de l'Islam avec les autres religions : Wellhausen, Reste arabischen Hcidentums 2, Berlin, 1897. Smith, The Bible and Islam, London, 1897. Geiger, Was hat Muhammed ans dem Jiidentum aufge-

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GoLDzmER, Islamisme et Par sisme. Rev. Hist, Rel., t. XLIII

Sur Mahomet : La biographie de Mahomet est encore à écrire (voir Lammens, Qoran et Tradition, dans Recherches de Science religieuse, 1. 1 (janvier 1910), p. 27-51). On consultera utilement :

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Sur le Qoran, sa composition et sa doctrine :

NoLDEKE, Geschichte des Qorans, Gôttingen, 1860 (la première

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