II. — La religion d'Israël à l'époque des Patriarches
1. Le récit de la Bible. — 2. Objections faites a priori contre ce récit. — 3. Objections faites a posteriori. — 4. Ai^guments positifs établissant la fidélité du récit biblique. — 5. Le culte aux temps prémosaïques.
Le récit de la Bible. — A travers tous les livres de l'Ancien Testament transparaît cette conception que depuis le temps de ses ancêtres Israël s'est trouvé avoir avec Dieu des relations surnaturelles. La Genèse raconte que lahvé se révéla à Abraham, à Ur en Clialdée, et qu'il lui fit quitter sa patrie pour l'amener dans une terre qu'il devait lui donner, à lui et à ses descendants. Par là l'auteur biblique n'entend pas établir que le monothéisme^n'a existé que depuis le temps d'Abraham ; bien plutôt, les récits de la Bible sur les relations des premiers hommes avec Dieu, sur l'invocation du nom de lahvé dans les temps primitifs [Gen. IV, 26), sur la conduite d'Hénoch et son commerce avec Dieu, sur les révélations faites à Noé, sont des preuves que les écrivains de l'Ancien Testament considèrent la foi en un seul Dieu comme un héritage de rhumai?.ité remontant aux origines. Mais
bien que cette idée de l'existence du monothéisme avant l'époque d'Abraham soit une idée vraiment biblique, un passage du livre de Josué, xxiv, 2, nous dit pourtant qu'Abraham descendait d'une famille adonnée au polythéisme.
D'après la Genèsey ii, 5, le monothéisme alla en se concentrant dans des cercles de plus en plus étroits et des groupes de plus en plus restreints de familles et de tribus. Les ancêtres les plus proches d'Abraham furent-ils dès l'abord monothéistes et seulement entraînés plus tard au culte de dieux multiples sous l'influence de leur entourage, ou professèrentils le polythéisme dès le commencement? ce sont là des questions sur lesquelles l'Ancien Testament ne nous renseigne pas. Nous savons seulement que l'élection d'Abraham et sa séparation d'au milieu de son peuple eurent pour but de garder à l'humanité l'héritage sacré de la croyance au vrai Dieu.
Docile au commandement divin, Abraham partit pour Canaan. Là, il reçut de nouvelles révélations divines, qui rendirent ses connaissances religieuses tout à la fois plus profondes et plus larges. Le Seigneur lui promit qu'un grand peuple sortirait de ses descendants, et qu'à ceux-ci Canaan était destiné en héritage. Ensuite le Seigneur annonça à Abraham qu' « en lui toutes les générations de la terre seraient bénies » [Gen. xii, 3; xviii, 18; xxii, 18). C'est ainsi qu'au particularisme qui trouve son expression dans l'élection d'Abraham, s'oppose dès le début l'idée de l'universalisme : le salut devait venir à tous les peuples de la terre par l'entremise du descendant promis par Dieu à Abraham. Comme signe de son alliance avec le patriarche, le Seigneur institua la
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cittJ^^ïicision. Cette même pfomesse de Dieu à Abraham fut renouvelée à son fils ïsaac et à son petit-fils Jacôb [Gen. xxti, 4 ; xxvïit, 14).
2. Objections faites a prioi^i contre le récit biblique. — Dans les temps modernes, on a souvent contesté la fidélité du tableau que l'Ancien Testament nous trace de l'origine du monothéisme et de lia religion des Patriarches. On l'a attaquée par des arguments a priori et a posteriori. Examinons d'abord les premiers.
a) On a prétendu que le récit de la Bible trahit lui-même Bt)ti invraisemblance intime pour quiconque remarque que, d'après la Genèse, ii-xi, le monothéisme est allé se restreignant dans l'huma- "nité à des cercles de plus en plus étroits. Il est, diton, impossible d'admettre que Dieu, après avoir une fois communiqué aux hommes la véritable idée de sa divinité, ait peu à peu laissé se perdre cet héritage de l'humanité chez là plupart des individus. — A cela on peut répondre que nous ne sommes pas qualifiés pour Construire le plan divin du salut d'après nos conceptions humaines. Que Dieu dans son plan éternel ait d'abord, par punition, abandonné à elle-même i'humanité pécheresse, puis ait voulu la racheter par une rédemption à venir, il n'y a dans cette conduite rien d'indigne de la Providence divine.
b) D'autres objections se rattachent à la conception que les récits de la Bible sur l'origine du peuple d'Israël n'appartiennent pas à l'histoire, et qu'en particulier les Patriarches ne sont nullement des figures historiques, mais des divinités astrales humanisées. -~ Qu'il nous suffise dans notre réponse
de soiilignel' ce fait remarquable, que sôiis i^nfluence des découvertes babyloniennes, iqui ôhl révélé le nom d'Abram [Abiràmu] comme étant, à h^eh pas douter, un nom balylonien ancien, et à cause des autres indices qui ont confirmé quelques-uns des récits de rhistoif-è patriarcale, on en vient de plus en plus à admettre l'historicité d'Abraham.
c) Le tableau que l'Ancien Testament nous trace de là religion des Patriarches est enfin rejeté du point de vue de l'évolutionnisme. Dans cette théorie, on considère Comme un fait aCquis, que toute évolution de civilisation humaine a suivi une ligne droite de bas en haut. Partie de l'état animal, ^humanité a dû, au cours des siècles, évoluer, corps et esprit, vers une perfection toujours plus haute. En face de là religion d'Israël on pose ce syllogisme : tous les peuples présentent dans leur histoire religieuse un développement progressif des formes les plus basses (animisme, polydémonisme, totémisme, fétichisme et plus tard polythéisme) aux formes plus élevées; Israël est un peuple comme toiis les peuples'; nous dètons donc placer aux origines de son évolution rélîgièlise une de ces formes inférieures que nous venons d'énumérer.
Dans ce raisonnement nous contestons d'abord la majeure. Elle suppose, en effet, le bien-fondé de la théorie évolutionnîste. Or cette théorie n'est que l'application aux choses de l'esprit de la théorie de descendance des formes corporelles. Mais tant que l'évolutionnisme n'a pas prouvé que la théorie de descendance s'applique à l'hommesUrlc terrain physiologique, il lui manque soU premier postulat. Même abstraction faite de ces considérations sur la
théorie de descendance, l'évolutionnisme transporté dans le domaine spirituel n'est pas seulement une hypothèse insuffisamment fondée, il est en contradiction directe avec nombre de faits de l'histoire des religions.
Et tout d'abord les arguments qui s'appuient sur la religion des peuples dits primitifs ne sauraient atteindre le but proposé : que ces peuples soient au point de vue religieux à un degré très bas, cela ne prouve rien en faveur de l'évolutionnisme, tant qu'on n'a pas démontré que ces soi-disant primitifs de notre époque sont identiques sous le rapport de la civilisation aux premiers hommes. L'animisme, le fétichisme, le totémisme, le culte des ancêtres et des âmes ont pu prendre naissance à une époque postérieure et recouvrir de leur végétation luxuriante une forme de religion plus ancienne et plus haute. Pour ce qui est de l'animisme, il y a tendance à concéder qu'il ne représente pas une forme religieuse indépendante, mais qu'il s'est joint et superposé relativement tard à une religion déjà existante.
De plus la théorie évolutionniste est, avons-nous dit, en opposition avec une série de faits de l'histoire des religions. On peut établir, en effet, que le développement religieux de plusieurs peuples civilisés de l'antiquité, notamment des Égyptiens et des Babyloniens, n'a pas suivi une droite ascendante, mais qu'il s'est fait plutôt en sens inverse ou du moins qu'il a tracé une courbe sinueuse. Ce phénomène de régression est particulièrement remarquable dans le groupe de peuplades qui vers 2500 avant Jésus- Christ immigra du Sud-Est de l'Arabie en Babylonie, et y fonda une dynastie dont le représentant le plus
célèbre fut Hammourapi. On a cru pouvoir qualifier la religion de ces tribus de monc théisme ou du moins de polythéisme monarchique, avec le dieu de la lune comme divinité suprême. Cette religion fut peu à peu envahie par les cultes de l'ancienne population indigène de Babylonie, et céda la place à un grossier polythéisme. Ici on ne peut certainement parler d'une évolution ascendante en ligne droite, comme le réclamerait le système évolutionniste.
Dans le raisonnement que nous avons rappelé précédemment, nous devons aussi écarter la mineure. Israël n'est pas un peuple comme d'autres peuples. Son développement religieux, absolument singulier, en fournit la preuve. Chez aucun peuple de l'antiquité, en dehors des Israélites, le monothéisme ne fut vraiment la religion nationale et populaire ; les nations anciennes les mieux douées ont exercé et épuisé la force plastique de leur génie, sans atteindre au monothéisme. La croyance juive à l'unité divine est un phénomène unique, qui ne peut s'expliquer sans plus par les seules conditions de civilisation naturelle, au milieu desquelles vivait Israël. La tradition du peuple elle-même nous réfère à la cause surnaturelle qui a agi en Israël, le prophétisme,et il ne nous reste qu'à ajouter foi sur ce point à l'Ancien Testament. Aussi bien, si le peuple juif a eu le privilège d'être guidé surnaturellement, il est d'avance vraisemblable que cette influence surnaturelle a exercé son action dès les premiers temps de son histoire, à l'époque des Patriarches. lahvé était déjà en fait le Dieu d'Abraham, d'Isaac et de Jacob.