I. —Jésus
Les Evangiles. — La personne de Jésus est celle, sans nul doute, qui a suscité le plus de curiosité, le plus de sympathie, les plus ardentes recherches de la part des hommes, soit avant, soit depuis l'éveil du « sens historique » entendu à la moderne. Il serait profondément injuste et faux de prétendre qu'un si énorme labeur n'a produit aucun résultat certain, et
qu'en particulier la recherche moderne, « de Reimarus à Wrede' », ne nous a pas valu d'immenses progrès dans la connaissance du milieu où le Sauveur vécut et des circonstances de son ministère. Il est même très instructif de constater que ces études d'exégèse et d'histoire, après avoir poussé à l'extrême leurs divergences avec les données de la tradition catholique, sont maintenant en réaction marquée sur ces exagérations, et c'est un spectacle fort curieux de voir des « princes » de la critique travailler à combler, partiellement au moins, le fossé qu'ils avaient élargi. Que l'on compare, par exemple, sur la question des Évano^iles synoptiques, les théories du chef de l'école de Tubingue, Ferdinand Christian Baur (*i^ 1860), et les résultats auxquels aboutissait récemmentl'exégètele plus en vue du protestantisme libéral, Adolphe Harnack^. Baur reculait la composition des écrits évangéliques, Matthieu, Luc et Marc, au milieu du 11° siècle, entre 130 et 170 : c'est dire qu'il ne tenait aucun compte des témoignages les plus précieux de l'antiquité chrétienne, Papias, Justin, Irénée, le Muratorianum . Après ce dédain de la tradition ecclésiastique, le plus sûr moyen de se créer une originalité dans le camp de l'exégèse libérale était de revenir à l'étude des textes et à une plus exacte appréciation des témoignages anciens ; c'a été le mérite de Harnack d'accorder aux premiers auteurs chrétiens, dans les
1. Von Reimarus zu Wrede, c'est le titre d'un ouvrage de M. A. ScinvEiTZER (Tubingue, 1906), où l'on trouve l'iiistoire des recherches entreprises sur la vie de Jésus depuis cent trente ans.
2. A. Haunack, Neue Untersuchungen zur Apostelgeschichte und zur Abf'assungszeit der synoptischen Evangelien, Leipzig, 1911.— Cf. le Bulletin d'exégèse du Nouveau Testament, par M. L. de Grandma.1soN, Études, 20 avril 1911.
LA RELIGION CHRÉtIENNE. 683
questions d'authenticité et de chronologie, un crédit que les historiens de la littérature profane ne refusent pas aux assertions, souvent moins solidement garanties, d'un Suidas ou d'un Diogène Laërce. Après de minutieuses recherches sur les Actes des Apôtres et le troisième Évangile, le critique allemand se trouve aboutir à un sentiment qui était déjà celui de saint Jérôme : Luc le médecin, disciple et compagnon de Paul, « a pu fort bien écrire les iVctes durant les années qui ont suivi immédiatement 60, avant que la captivité de l'apôtre à Rome fût terminée », et, comme le troisième Évangile a précédé les Actes, Harnack conclut : « Le grand ouvrage double [Évangile et Actes] a été composé pendant que Paul vivait encore. « Le même critique admettant la dépendance du troisième Évangile, vis-à-vis du second, il s'ensuit que l'œuvre de Marc, interprète de Pierre, serait antérieure à l'an 60 : trente ans ne s'étaient pas écoulés depuis la mort du Christ. Enfin, toujours d'après Harnack, le premier Évangile, sous sa forme grecque, a pu précéder la ruine de Jérusalem.
Ces résultats rejoignent ceux que les meilleurs des exégètes anglicans et les historiens catholiques n'ont pas cessé de défendre^ Où les divergences renaissent, c'est lorsque la critique interne essaie de restituer des documents antérieurs à nos Évangiles, documents fragmentaires et schématiques, qui, dans la pensée de leurs inventeurs, doivent nous donner le portrait
i. Ce n'est pas à dire toutefois que la chronologie proposée par Harnack soit admise de tous, à une année prés. De bons auteurs, se fondant sur le texte de saint Irénée {Haer., UI, i. P. G., t. VU, col. 84o), préfèrent placer la composition des Évangiles de saint Marc et de saint Luc pendant les années qui ont suivi le martyre des ApôtresPierre et Paul, plutôt avant 70 qu'après. — Cf. R. P. Lagrangk Revue Biblique, octobre i9li, p. 616-618.
soi-disant authentique du Christ, comme si l'on avait le droit a priori de regarder la forme d'évangile la plus succincte, la plus pauvi^e de faits et d'enseignements, comme étant nécessairement la plus vraie. L'Evangile ne s'est pas cristallisé en un seul document, qui épuise en quelque sorte la personnalité du Christ. Il en circulait plusieurs relations écrites^; surtout il y avait la tradition vivante et multiple de témoins oculaires, car la vie de Jésus ne s'était point confinée en un recoin obscur- ; il y avait la catéchèse apostolique, qui, en même temps qu'elle était recueillie dans l'Evangile araméen de Matthieu, prenait corps en grec dans la prédication de Pierre et l'Évangile de Marc. Cette dernière remarque aidera peutêtre à comprendre dans quel genre littéraire on peut essayer de faire rentrer les Evangiles. Ce sont des mémoires fidèles, a7ro^v/]aov£uj/,aTa iwv aTcodxôXwv, disait saint Justin^, des succédanés de la catéchèse apostolique, qui, avant d'être écrits, ont été prêches et parlés par des témoins oculaires. On n'y doit point chercher une biographie poussant jusqu'au scrupule le souci du détail. Les catéchèses, comme d'ailleurs tout enseignement devant un auditoire populaire, ne comportent pas ces minuties d'un récit exhaustif : qui ne fait grâce d'aucun détail, s'expose à n'être plus suivi. Si l'on veut faire connaître un personnage, et en même temps donner une leçon religieuse et morale, il faut se résigner à un choix de scènes qui portent avec elles leur enseignement'' . L'Evangile