‹ ChristusChapitre 143 sur 284 · Apol., I, 67 (P. G.; t. VI, col · texte numérisé non relu

Apol., I, 67 (P. G.; t. VI, col

4. Les évangélistes avaient conscience de ceUe sélection nécessaire, comme le montre la finale du quatrième Évangile, Jcaîi, xxi, 25.

parlé n'exigeait pas non plus d'indications chronologiques et topographiques extrêmement détaillées; aux auditeurs palestiniens il suffisait de rappeler en quelques mots un décor familier; pour les autres qui n'avaient pas vu de leurs yeux les lieux qu'on leur décrivait, des précisions multiples les eussent assez peu intéressés. Quand un personnage tel que Jésus-Christ entre en scène, l'attention se concentre instinctivement sur lui; le cadre extérieur n"a d'importance qu'autant qu'il rend le récit intelligible. D'ailleurs, le souci scrupuleux de la couleur locale est un souci moderne; il ne préoccupait point les spectateurs des tragédies classiques du xvii® siècle ou des drames de Shakespeare, et sans doute les fidèles des premières communautés chrétiennes n'avaient point nos raffinements de curiosité. Et nous-mêmes, combien ne nous relâchons-nous pas de nos exigences quand nous entendons un orateur nous présenter, moins la biographie d'un homme, que son portrait? Nous nous contentons de quelques grandes dates directrices, de quelques points de repère, autour desquels convergent les anecdotes signifiantes, sans toujours attacher grande importance à la chronologie de chaque menu fait. Nous n'en demandons pas davantage à l'académicien qui prononce l'éloge de son prédécesseur, et les églises apostoliques ne devaient pas être plus exigeantes vis-à-vis des évangélistes. Rien donc d'étonnant que l'Évangile use d'une liberté relative dans le groupement des faits et des discours, tout en maintenant les quelques indications saillantes qui permettent de suivre, à grands traits, le développement de l'œuvre de Jésus depuis son Baptême par Jean le

précurseur jusqu'à sa passion et à sa résurrection. Et parce que l'Évangile écrit est comme la notation abrégée de l'Évangile oral, il n'y faut pas non plus chercher une oeuvre d'art proprement dite. Les évangélistes n'ont point visé à l'écriture artiste, et ceux-là se trompent certainement qui leur découvrent des parallèles parmi les descriptifs modernes. Leur grec, c'est le grec parlé parmi le peuple au premier siècle de l'ère chrétienne, le grec que nous font connaître les inscriptions et les papyrus de l'époque alexandrine, avec mélange appréciable de sémitismes : il n'est pas besoin de creuser beaucoup pour atteindre le fond araméen. Et pourtant ces modestes écrits sont extrêmement vivants et concrets ; on sent qu'ils émanent de gens qui ont vu et entendu ce qu'ils racontent. C'est toute la Galilée et la Judée d'avant 70 qui ressuscite à nos yeux, tout ce monde palestinien, enveloppé dans la catastrophe finale de Jérusalem, qui remonte à la lumière. Personnages et partis défilent tour à tour, dessinés d'un trait vif et précis qui ne s'oublie plus : Jean-Baptiste, le nouvel Élie à la parole de feu, le fils du désert vêtu de poils de chameaux et nourri de sauterelles et de miel sauvage; Hérode, le renard; les Sadducéens, sceptiques en religion, opportunistes en politique, facilement cruels dès que leur intérêt est en jeu; les Pharisiens, zélateurs raffinés des observances extérieures, pour qui la casuistique tient lieu de piété, vigilants à ne pas froisser un épi le jour du sabbat et dévorant l'épargne des veuves et des orphelins, jaloux des premières places, dédaigneux des petits qui les saluent du nom de Rahhi^ hypocrites qui n'ont de la religion que le décor, sépulcres éclatants

de blancheur, tout pleins de pourriture au dedans ; les publicains peu scrupuleux, que l'argent console des mépris pharisaïques ; et aussi les gens simples et pieux, pauvres veuves qui versent au trésor du temple même de leur nécessaire, juifs vraiment spirituels, dans la tradition la plus pure de F Ancien Testament, Elisabeth et Zacharie, Siméon et Anne, qui attendent dans le jeûne et la prière la consolation d'Israël. Mêmes touches discrètes et rapides dans la description du cadre extérieur où se meut l'activité de Jésus : c'est le milieu galiléen, pittoresque mais sans splendeur, varié mais étroit, le lac de Tibériade avec ses barques et ses tempêtes soudaines, le rivage où les pêcheurs raccommodent leurs sennes et trient le poisson au retour delà pêche, les maisons de Capharnaûm aux toits dallés et plats, qu'éclaire, au soir tombant, une lampe posée sur le chandelier, les champs ensemencés de blé, avec des plaques de rocaille où le chaume n'a pas plus tôt monté qu'il est brûlé par le soleil, avec des buissons d'épines qui étouffent les tiges encore tendres : à dix-neuf siècles de distance, il semble que le parfum des lis de Galilée embaume encore ces humbles pages. Dans les discours de Jésus tout revêt la même couleur locale, point de comparaisons livresques, mais des images puisées à l'immédiate réalité : vie de pauvres gens qui savent ce que c'est que rapiécer un vêtement, balayer une maison, moudre une mesure de farine, que la perte d'une drachme ou la disparition d'une brebis jette en considérable émoi; vre de laboureurs qui sèment et moissonnent, mettent le blé dans les greniers et le vin nouveau dans les outres neuves, avec, de temps à autre, pour varier cette monotonie, la chute

du bœuf OU de l'âne dans le puits. Le Maître affectionnait ces façons de parler concrètes et directes; sous la transcription grecque on n'a pas de peine à deviner sa manière, proverbes imagés, paradoxes apparents qui se gravent d'autant plus facilement qu'ils ont d'abord provoqué un léger heurt, sentences redoublées comme deux vagues qui viennent creuser le même sillon, développements parallèles avec une sorte de mouvement strophique, qui n'a point d'analogue chez les Hellènes ^ Cette simplicité d'ailleurs ne doit point faire illusion, elle voile souvent de mystérieuses profondeurs. Quoi de moins compliqué, semble-t-il, que cette brève sentence : « A celui qui a il sera donné et à celui qui n'a pas, ce qu'il a lai sera enlevé »? Et pourtant ces quelques mots nous plongent du même coup dans le problème de la coopération de la liberté humaine et de la grâce divine dans l'œuvre du salut. Qui donc des évangélistes eût pu inventer ces paraboles incomparables, qu'ils avouent eux-mêmes n'avoir pas comprises sur l'heure? Ni avant ni après Jésus, rabbins juifs ou prédicateurs chrétiens n'ont atteint cette pureté de lignes, cette transparence cristalline unie à une telle profondeur spirituelle, si bien que ces petites fables, empruntées à un milieu restreint, adressées à un auditoire déterminé, ont pourtant franchi le temps et l'espace, gardant pour toute génération et en tout pays leur fraîcheur de coloris et leur richesse d'enseignement. Et ainsi, simplement parce qu'ils ont été sincères, les évangélistes nous ont tracé de Jésus et de son œuvre un portrait, incomplet sans doute, et

1. cf. NORDEN, Die antike Kunstprosa, Leipzig, i»9S, t. H, p. 509.

LA RELIGION CURETIEiNNE. ,689

pourtant inimitable, dont on ne peut retrancher aucun trait saillant sans mutiler la figure totale.

Interpréter cette œuvre et cette personne du Christ, la pénétrer dans l'intime, telle est l'ultime question, et qui divise ceux-là même qu'avaient rapprochés les problèmes d'authenticité et de chronologie : car sa solution implique une option vitale, un parti à prendre irréductible. Sur ce qui est capital et qui donne au reste sa valeur, c'est-à-dire sur Vintérieur de Jésus, sur son caractère^ son cœur et sa doctrine, en un mot sur sa religion, ni l'accord n'est fait, ni il ne semble proche de se faire. Il n'y a pas seulement des divergences d'appréciation morale, qui vont de l'extrême enthousiasme et de l'adoration même jusqu'au sarcasme et jusqu'au franc mépris ; il y a d'irréconciliables oppositions entre les idées qu'on se fait de la piété intime du Maître et de sa prédication. Il est aujourd'hui, dans le camp de l'exégèse libérale, deux écoles extrêmes. Pour les uns, Jésus ne s'est pas prêché lui-même; son Evangile est l'Evangile du Père; la religion se résume dans la foi confiante à ce Père qui est dans les cieux, elle est personnelle, intérieure, et c'est ce que veut dire la parole du Maître : « Le royaume de Dieu est au dedans de vous^ ». Pour les autres, la prédication de Jésus a consisté essentiellement dans l'annonce de la fin du monde : ce monde qui allait finir était celui des luttes, des injustices et des souffrances; il serait remplacé, pour les enfants de Dieu, pour les élus, par un monde de justice, de paix et de béatitude; de ce nouveau

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