‹ ChristusChapitre 144 sur 284 · Luc, XVII · texte numérisé non relu

Luc, XVII

monde, de ce « royaume », Jésus serait le roi; dès maintenant il en est le prophète : « Faites pénitence, dit-il, le royaume de Dieu approche, il arrive, il est déjà là, il est parmi vous. » La première conception est la conception morale : Jésus a prêché aux hommes une conduite à tenir, une voie à suivre. La deuxième est la conception eschatologique : Jésus a annoncé une nouvelle, un mystère, un secret, sa parousie glorieuse. Prises dans leur rigueur exclusive, ces deux conceptions donnent deux christianismes et deux Christs entièrement différents. Le jeune ouvrier qu'absorbe la vision du Grand Jour, et le calme prédicant qui méprise tout ce qui n'est pas la vie intérieure n'ont ni le même cœur, ni la même physionomie ; ils sont incompatibles.

Gomme beaucoup d'erreurs, ces deux conceptions contiennent un élément de vérité, mais elles le faussent par leur outrance même. L'interprétation véritable sera celle qui tiendra compte des deux séries de textes et de témoignages, et les éclairera l'une par l'autre, au lieu de les sacrifiei* l'une à l'autre. Aussi bien, les plus sages des historiens du Christ s'accordent à reconnaître que la religion qu'il prêcha était tout ensemble et une bonne voie et un grand secret ou une bonne nouvelle. Le tout est de déterminer le rapport de ces deux éléments. Il nous semble qu'on ne serait pas fort loin de la vérité, si l'on disait que ce rapport a été se précisant, et si l'on distinguait deux temps dans la prédication du Royaume ^ . Au début de son

1. On suppose ici que l'inauguration du genre parabolique {Marc,

ministère, Jésus annonce à tous le Royaume, avec invitation à s'y préparer par la pénitence et la l'oi^; il en décrit les conditions générales, mais il semble que dans ce premier tableau la distinction de la bonne nouvelle et de la bonne voie apparaisse en moins vive lumière que dans la suite ; les perspectives sont plus voilées : c'est le Sermon sur la montagne. Ensuite, avec l'enseignement parabolique, ce premier tableau s'éclaire, et l'on distingue plus nettement deux aspects différents du Royaume : la vie présente, où il s'agit de marcher dans la bonne voie étroite ; le grand jour où l'épreuve prendra fin. Mais, si l'on examine d'un œil attentif les paraboles et les autres enseignements du Maître, nous croyons qu'on voit encore, dans un de ces plans, les perspectives se difïérencier ; si bien que, finalement, l'on saisit trois phases du Royaume : la vie présente, que Jésus mène avec ses disciples au sein du vieux monde juif, monde qui va crouler, et dont la ruine sera précédée de signes, une période enveloppée d'obscurité, indéterminée en sa durée, brusquement

IV, 11, 33 et parallèles) marque un changement dans la prédication du Maître. Avant que se fût dessinée l'opposition pharisienne, avant que la foule se fût montrée si avide de miracles corporels, si réfractaire à la pure doctrine de Jésus, il aurait parlé publiquement avec plus de conQance et de clarté. (Voir, outre le cliapitre de M. Burkitt cité plus bas, l'article du P. A. Durand dans les Études du 20 juin 1906, Pourquoi Jésus-Christ a parlé en paraboles). On suppose aussi que le Sermon sur la montagne, tel qu'il est dans saint Matthieu, correspond en gros à cette première phase de l'enseignement du Sauveur (bien que saint Luc en distribue les fragments tout le long de la vie publique). Quand même, d'ailleurs, le progrès qu'on suppose n'aurait pas été chronologiquement si marqué, il reste qu'à certains jours les auditeurs de Jésus devaient avoir peine à distinguer la bonne voie et le glorieux royaume que les paraboles opposent si nettement.

Page 1