‹ ChristusChapitre 208 sur 284 · Matth., XXV, 35 sqq · texte numérisé non relu

Matth., XXV, 35 sqq

rique. « La langue nouvelle mise sur les lèvres des chrétiens était la langue de l'amour. Mais ce n'était pas une langue seulement, c'était plus encore un fait et une force ; c'est réellement que les fidèles se considéraient comme frères et sœurs, et ils se traitaient en conséquence ^ » Entretien des pauvres, des orphelins, des veuves, assistance des infirmes, des malades, des esclaves, des prisonniers, des condamnés aux mines, secours extraordinaires en temps de famine ou d'autres grandes calamités, caisses pour le culte et ses ministres, associations funéraires assurant aux petites gens au moins un loculus dans le cimetière commun, bureaux de renseignements et de placement, toutes ces institutions germaient comme d'elles-mêmes au grand souffle de charité qui soulevait l'Eglise naissante. Et cette fraternité ne se cantonnait pas dans le cercle restreint des communautés locales ; par l'assistance mutuelle, la correspondance fréquente, l'accueil hospitalier des pèlerins et des voyageurs, les églises entretenaient une étroite communion, les fidèles sentaient et touchaient rinflux de vie qui circulait dans tout le corps de l'Eglise catholique.

On aurait pu craindre que cet Evangile de la fraternité et de l'amour, ainsi introduit dans le monde antique, ne provoquât de trop brusques sursauts, et que tous ceux sur qui pesait la servitude ne trouvassent dans la nouvelle doctrine le principe de la révolte. La secousse aurait été inévitable si l'Eglise, à son enthousiasme communicatif, n'avait joint la perception nette des réalités, la perfection du bon

1. Harnack, Ausbreitimg..., 12, p. 128; l'auteur développe en quarante-cinq pactes cet aspect du christianisme naissant.

sens. Rien ne le montre mieux que sa conduite à l'égard des esclaves. Les fanatiques de révolution, qui pensent qu'une proclamation suffit à détruire et à remplacer l'œuvre des siècles, lui reprochent de n'avoir point supprimé brusquement l'esclavage, comme la Constituante a supprimé les privilèges. Le christianisme a procédé à l'inverse, et « pour quiconque a le sens de l'histoire, c'est là un des plus beaux spectacles qu'elle puisse offrir ^ ». Ce n'est point au milieu du chaos des destructions amoncelées que l'Église a cherché à bâtir l'édifice disparate d'une société nouvelle, mais c'est lentement, pierre par pierre, avec une sage et presque insensible progression, qu'elle a transformé ce qui existait. En prêchant aux esclaves la soumission, aux maîtres la bonté, en rappelant à tous l'égalité chrétienne par la participation commune à ses mystères, par l'admissibilité de toutes les conditions aux dignités ecclésiastiques 2, elle a capté la vie sociale pour l'orienter en des directions qui devaient conduire, sans violence, à la suppression de l'esclavage.

Présence du Christ dans ses martyrs 3 qu'il soutenait de sa force et auxquels il entr'ouvrait les perspectives célestes , présence du Christ dans ses fidèles qu'il unissait, purifiait, sanctifiait : là résidait .l'attrait divin qui amenait à la nouvelle religion le plus grand nombre de ses adeptes. Si on les avait interrogés sur le motif de leur conversion, combien d'entre eux auraient répondu qu'ils avaient été conquis

f. Paul Allard, les Esclaves chrétiens, j). iSl, Paris, 1876.

2. Le papeCalliste était l'ancien esclave d'un chrétien de Rome.

a. C'est une pensée alors commune que le Christ est le plus grand àes martyrs, parce qu'il est devenu la force de tous ceux qui ont souffert après lui.

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par le spectacle de la vie chrétienne ! Car cette vie, toute cachée en Dieu qu'elle était, excellait à manifester à qui avait des yeux pour voir, la force de Dieu dans l'Évangile. Ils avaient été troublés, puis, gagnés par la vue de ces hommes qui, sans se distinguer par la race ou la nationalité, sans se singulariser par le langage, le costume, la nourriture, le métier, l'habitation, apparaissaient pourtant si différents de leurs concitoyens et à certains égards menaient une existence si paradoxale.

Ils se marient comme tout le monde, engendrent des enfants, mais ne les abandonnent pas. Ils dressent la table commune, mais non la couche. Ils sont dans la chair, mais ils ne vivent pas selon la chair. Ils habitent sur terre, mais ils sont citoyens du ciel. Ils obéissent aux lois étalDlies, et leur conduite dépasse les lois. Ils aiment tous les hommes et tous les persécutent... On les couvre d'ignominie, et ce leur est un sujet de gloire... On les insulte, et ils bénissent; on les outrage, et ils se montrent déférents. Bienfaisants, ils sont punis comme méchants; punis, ils se réjouissent comme nés à une vie nouvelle. Les Juifs leur font la guerre comme à une race ennemie, et les Grecs les pourchassent, et ceux qui les haïssent ne peuvent dire le motif de leur haine... Exposés aux bêtes pour qu'ils renient le Seigneur, ne les voit-on pas demeurer invincibles ? Ne voit-on pas leur nombre croître, à proportion même des supplices? Tout cela n'apparaît point comme l'œuvre de l'homme • c'est la force de Dieu, ce sont les preuves de sa « parousie »i.

La « sagesse » et la foi. Le Verbe présent à la raison.— Ces signes de la parousie divine n'étaient pas sensibles au cœur de tous. Ni la sérénité des martyrs ni l'ascension morale des âmes ne suffisaient à détruire tous les préjugés qui écartaient de la religion

1. ÈpUre à Diognète, v, 6-11, 14, la-17 ; vu, 7-9, — Comparer l'Apologie

d'ARISTIDE, XV.

nouvelle. Le christianisme pouvait avoir quelque mérite comme ascèse ; aux yeux des philosophes et des rhéteurs, c'était une secte d'ignorants. Quelle place y avait-il pour les doctes en des églises dont les premiers fondateurs avaient été des pêcheurs et des publicains, qui ne connaissaient même pas les premiers rudiments des lettres^? Et Paul, le grand spéculatif du christianisme primitif, n'avait-il pas opposé sagesse humaine et foi chrétienne?

L'objection était d'autant plus grave qu'à cette époque, rhéteurs et sophistes jouissaient d'une autorité sans rivale : les harangues d'un Dion Chrysostome, vers la fm du premier siècle, soulevaient plus d'enthousiasme qu'une victoire sur les Barbares. Parmi les chrétiens, quelques esprits extrêmes, comme il s'en rencontre à toutes les époques, poussaient à exagérer le conflit avec les « Grecs » . « Pitoyable Aristote qui leur a enseigné la dialectique, également ingénieuse à construire et à renverser, fuyante dans ses propositions, outrée dans ses conjectures, sans souplesse dans ses raisonnements, lutte laborieuse qui se crée à elle-même des difficultés et qui remet tout en question de peur de rien traiter à fond ! . . . Quoi de commun entre Athènes et Jérusalem? entre l'Académie et TÉglise?... Nous, nous n'avons pas besoin de curiosité après Jésus- Christ, ni de recherche après l'Évangile 2. » Il est vrai qu'au moment où Tertullien lançait ces aposti'ophes, il importait d'accentuer la distinction entre

d. Celse, dansOrigène, Contre Celse, i, 62 (P. G., t. XI, col. 776).

2. « Nobis curiositate opus non est post Christum Jesum, necinquisitione post evangeiium. » Tertdllien, De Praescr^pf^ne, vu : édition et traduction par Pierre de Labriolle, Paris, 4907.

le christianisme et la gnose. Pourtant, une position aussi résolument agressive étaitune nouveauté et resta une exception*. Si Tatien l'Oriental n'est pas moins dur pour la sagesse humaine que le fougueux Carthaginois, les lettrés chrétiens du second siècle cherchèrent en général à concilier la science et la foi, à découvrir l'âme de vérité, enclose dans la philosophie grecque. Et en agissant ainsi, ils prétendaient bien ne pas briser avec saint Paul. L'apôtre qui avait condamné la sagesse mondaine pour la persuasion qu'elle avait de sa propre suffisance 2, n'avait-il pas reconnu à la raison la puissance naturelle de connaître Dieu et la loi morale^? Il pouvait donc se rencontrer dans la philosophie antique des fragments de vérité, au milieu des scories quelques diamants épars, qu'il fallait précieusement recueillir, suivant cette autre parole de l'Épître aux Philippiens : « Tout ce qui est vrai,... tout ce qui est juste,... toute vertu et toute chose louable, prêtez-y attention ^ » Ce fut l'attitude commune de ceux qui essayèrent de présenter le christianisme aux païens, les Apologistes. Ils forment un groupe nettement distinct des Pères apostoliques. Ignace le Syrien est un mystique; Hermas le Romain est un moraliste; mais tous deux sont excellemment des hommes d'Église, non des docteurs. Rien chez eux ne rappelle les hautes spéculations de l'Épître aux Romains; ils ne développent pas non plus la théologie du Verbe. Au contraire, chez les apologistes du second siècle, on surprend un goût sensible de spéculation, une ten-

4. VoirA. d'Alès, Théologie de TeWw» /en, p. 428-429, Paris, 190S.

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