‹ ChristusChapitre 209 sur 284 · Philip., IV · texte numérisé non relu

Philip., IV

dance marquée à raisonner et à théologiser. Leur importance pour Fhistoire de la religion est extrême, surtout parce que le caractère élémentaire de leurs explications fait prendre sur le fait le besoin qu'avaient dès lors des gens de culture même très modeste, de trouver dans la religion, avec une consolation pour le cœur, une explication du monde et de la vie. Ceux-là même qui auraient été fort embarrassés de développer leurs raisons de croire tout au long d'un papyrus, devaient éprouver une intime satisfaction à constater que le travail était fait par des frères plus savants et des convertis de marque.

Pour un saint Justin, — dans ses apologies qui s'adressent aux païens \ — le christianisme est la perfection de la raison humaine beaucoup plus que le divin coup de force qui met fin aux angoisses du pécheur et à la lutte désespérée contre le péché décrite dans 1 Epître aux Romains. Les chrétiens, ditil, sont les seuls à démontrer leur doctrine : [xo'voi [jLeV aTToSei^ew;^. La révélation faite par le Verbe en personne aux temps de Tibère César n'est que le complément, la perfection de celle qu'il ne cesse de faire à tous les hommes par l'illumination de la raison naturelle, et qu'il rendait parfaite, même avant

\. Dans le Dialogue avec Tryphon, saint Justin, visant les Juifs, s'attache parliculièrement à montrer la réalisation des prophéties messianiques; il y met donc davantage en lumière, dans l'exposition du christianisme, le côté c révélation ». D'ailleurs, ce trait, moins fortement mis en relief dans les apologies, n'en est point abîment; saint Justin en appelle à la prophétie comme aune preuve très forte et très vraie: ^t^ia-z-r^ v.aX akt\%z(si6.\y\ àTîôôci^iç. I Apologie, xxx (P. G., t. VI, col. 376).

2. I Apologie^ xx, 3 ; cf. xvii, 4 : TitcTeOovTeç, {jlôcXXov Sèxaî usTreifffxévoi ; un, 2, etc. (P. G., t. VI, col. 357, 353, 403, etc.). Cf. Dialogue avec Tryphon, ix, xxxvi, xl, xliii, xlix, et l'emploi constant des mots àTîôSct^lç, à7ro6e':xvutj.v (P. G., l. VI, col. 493, 553,561,568, 5G9).

sa venue en la chair, dans les âmes justes qui consentaient à l'écouter. On doit donc dire que les hommes vraiment sages qui ont vécu parmi les Grecs, comme Heraclite par exemple ou Socrate, étaient chrétiens. Ils ont vécu avec le Verbe puisqu'ils ont vécu selon la raison : ces deux idées, pour saint Justin, n'en font qu'une, et s'expriment en un seul mot : oi [xexàXoYou plwaavTeç^ Cet intellectualisme qui porte si nettement la marque grecque, a fait dire que nulle part ce qu'il y a d'original dans le christianisme révélé n'avait été si complètement neutralisé que chez les apologistes. Cela ne serait exact que si, chez eux, la notion de grâce disparaissait. Elle ne disparaît pas le moins du monde. Ils ne naturalisent pas la foi et la grâce : ils surnaturaliseraient plutôt la raison. Rien chez saint Justin de cette suffisance de la bonté et de la lumière intérieures qu'on remarque chez son contemporain Marc-Aurèle; pour le stoïcien, « c'est à l'intérieur qu'est la source du bien^ » ; le chrétien croit que sa lumière lui est venue d'un autre, du Verbe si parfaitement distinct et subsistant dans son être propre (malgré la puissance qu'il a de parler au cœur de tous), qu'il a pu devenir un homme parmi les autres hommes. Le chrétien cherche aussi la vérité dans les livres ; mais il sait que comprendre c'est une grâce^ , k ses yeux, l'œuvre de Dieu dans le christianisme, c'est la perfection de

1. I Apologie, xlvi, 3 : ol ^.txa. Xoyou pitocravteç xpt'''^'*^0''E'"^i xàv àôeoi £vo[it(j6ifjaav (P. G., t. VI, col. 397).

2. Marc-Aurèle, Pensées, vu, 59 : evôov ^lém' ev8ov ^ TiYjyr) tou àvaQoù. Celte doctrine, prise dans toute son ampleur, est exactement contraire à celle du quatrième Évangile, i, 9 sqq.; m, 19.

3. Xàpiv TOU vovi^at : Dialogue avec Tryphon, cxix. Cf. ibid., vu, LVni (P. G., t. VI, col. 752, 492, 608).

la raison humaine, mais cette perfection est justement si divine que l'homme n'y peut parvenir par ses forces propres ; il faut que Dieu l'aide non seulement pour qu'il comprenne les Ecritures*, mais encore pour qu'il se démontre l'immortalité de l'âme ^.

Est-ce à dire qu'en leur désir de rendre la foi intelligible, les apologistes n'aient en rien excédé? Pouvait-on, sans rien perdre du grand secret chrétien, essayer de l'éclairer de la sorte? Il suffit de rapprocher du quatrième Evangile les écrits de ces nouveaux fervents du Verbe pour se rendre compte de leur moindre « intelligence du mystère du Christ ». Celui qui a « vu de ses yeux, ouï de ses oreilles et touché de ses mains » a un autre sentiment de l'union de la chair et de l'esprit dans le salut opéré par Jésus que n'en pouvait avoir saint Justin, quelque éloigné qu'il fût de la creuse intériorité stoïcienne. Dans l'Evangile, le détail précis et vivant fait ressortir les déclarations les plus abstraites; on y sent je ne sais quelle inexplicable fusion et compénétration du mystère ineffable et de la chose vue. Pour saint Justin, la doctrine du Logos et les Mémoires des apôtres ne se sont pas unifiés et fondus en cette manière. Il faut parler de même du sens sacramentaire ; qu'on lise le vi^ chapitre de saint Jean après la description que donne saint Justin du rite eucharistique 3, et l'on sentira l'incalculable différence.

Mais la médiocrité même du mieux connu des

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