IV. — Le dix-huitième siècle
Le philosophisme. — Presque toutes les manifestations de la fécondité catholique dont nous venons de parler se prolongent dans le xviiie siècle, mais aussi presque rien de neuf n'apparaît alors, rien que la Révolution qui se prépare, et l'apostasie qui commence.
L'esprit de libre-pensèe, héritage de la Renaissance naturaliste, avait été refoulé au xvii^ siècle, mais non pas anéanti. Ceux qu'on appelait, en France, les libertins avaient, hors de France, notamment en Italie, de puissants alliés. Dans les pays où la Réforme dominait, le succès de la Contre-Réforme catholique (et la survivance, à travers les longues tempêtes, des instincts, des habitudes, des nécessités anciennes) avait provoqué une émulation qui se traduisit par le retour aux formes traditionnelles. La doctrine fondamentale de la « liberté évangélique » et du libre examen subit de rudes défaites : on opposa église à Église, autorité à autorité, orthodoxie à orthodoxie. Le véritable esprit du protestantisme primitif se réfugia dans des sectes, diversement importantes, mais dans lesquelles en général le côté doctrinal de la religion, laissé en grande partie aux préférences des fidèles et fort peu développé, cédait la place à l'émotion religieuse, à l'inspiration directe, à la piété, à une morale plus sévère. Le sentimentalisme un peu
panthéiste, le moralisme antidogmatique du protestantisme libéral moderne se rattache aux origines de la Réforme beaucoup moins par les Eglises protestantes pourvues d'une confession de foi définie et imposée, que par les sectes : Quakers, Piétistes (seconde moitié du xvii° siècle) \ Frères Moraves et Wesleyens (xviii^ siècle)^. Tandis que les âmes plus religieuses, plus éprises de perfection morale, ou simplement plus indépendantes, allaient à ces nouveaux groupements, des esprits plus aventureux marchaient à grandes étapes dans la voie du déisme : les Sociniens', \q^ free-thinkers anglais, les fondateurs de la Franc-Maçonnerie (vers 1717) sont de purs déistes. D'autres, échappés de l'Anglicanisme ou arrière-petits-fîls de Calvin, vont jusqu'à l'athéisme franc et donnent la main aux descendants de ces humanistes que Calvin maudissait.
Mais parmi les précurseurs du mouvement d'émancipation intellectuelle qu'on appela en France le philosophisme, qu'on a nommé en Allemagne l'^z^/'klaerung, il faut faire une place particulière au penseur juif Baruch de Spinoza (f 1677). Entre les façons dont le cartésianisme pouvait être complété, ou dépassé (disons même faussé), Spinoza en choisit une qu'il poursuit, avec une rigueur géométrique impressionnante, et un vif sentiment de l'idéal, jusqu'à une sorte de panthéisme acosmique. En même
1. G FOX meurt en 1691 ; W. Penn fonde en 168-2 l'élat des Quakers (Pensvlvanie). — Les initiateurs du Piétisme en Hollande remontent à la première moitié du xva« siècle, mais le véritable fondateur, Pli. J. Spener, ne meurt qu'en 1705.
2. Zinzendorf fonde la communauté de Herrnhut eu 1722; John Wesley commence à prêcher à Oxford en 1729.
3. Faust Socin qui fit école et vulgarisa la doctrine de sou onde Lelius, mourut eu 1604.
temps, pour répondre à ses anciens coreligionnaires, il compose son Traité théologico^politique où sont jetées les bases du rationalisme scripturaire le plus radical. — Incomparablement moins génial, mais très influent comme vulgarisateur, Pierre Bayle (-J- 1706) publie son Dictionnaire critique^ dont le but nettement avoué est de mettre des points d'interrogation en face de toutes les assertions reçues. Avec lui, la critique historique et philosophique rationaliste entre en scène. Sa grosse compilation sera le manuel de Voltaire. Fontenelle (f 1757) ne fut jamais un ennemi du christianisme, mais il laissa tomber sur les croyances catholiques quelques gouttes d'une essence corrosive pénétrante. Il apprit à se défier. Montesquieu [\ 1755), homme du monde impertinent, finit, à^dXi^X Esprit des Lois, par incarner l'incrédulité libérale et respectueuse, qui fait grâce au christianisme pour certains bienfaits politiques et sociaux. 11 se trouva frayer ainsi la voie à l'apologiste qui lui ressemble le moins. Chateaubriand.
Voltaire suit, qu'il suifrt de nommer (f 1778), avec son arme irrésistible qui est l'ironie, mais aussi avec le talent, l'esprit, une information immense, la vision aiguë des points faibles dans le système de ses adversaires, avec cette forme de bon sens borné, qui estime faux ce qui n'est pas clair, confond le mystère avec le chimérique, et est tout prêt à nier ce qu'il ne comprend pas. Voltaire, c'est le journaliste qui parle de tout avec assurance, mêlant les intuitions aux balourdises, et les faits trop réels aux calomnies. Si l'on cherche ce qu'il y a tout au fond de Voltaire, on trouvera sans doute l'impuissance à concevoir qu'on puisse se battre pour des idées ou des doc-
trines. N'ayant aucunement la notion des droits absolus de la vérité, les efforts du christianisme pour s'établir, se maintenir, s'étendre, lui apparaissent comme pur fanatisme, et c'est rendre service à l'humanité que de le réduire à l'impuissance par le ridicule.
Voltaire est déiste, et pose pour l'être, mais il marche, suivi de près par l'armée des Encyclopédis- J^esathées, d'Alembert, d'Holbach, Diderotetvingtautres. Ceux-là se contraignent encore un peu devant le public et l'Encyclopédie avait des prêtres parmi ses rédacteurs! Dans l'intime, rien ne les arrête. Leurs blasphèmes sont à faire tomber le tonnerre sur leurs salons, « si le tonnerre tombait pour cela ». Diderot se fait à huis clos la triste spécialité de prouver que la pudeur est contre nature.
Avec Rousseau, commence le romantisme français qui, par réaction contre l'hypertrophie du bon sens voltairicn, court, clair et sec, donne l'essor à l'imagination et mêle à la sensibilité voluptueuse une pointe de religiosité. En même temps et du même coup, il inaugure le socialisme français [Contrat social) et le protestantisme libéral. La Profession de foi du vicaire savoyard est d'un protestant qui a tout rejeté du dogme calviniste, en vertu de ce dogme même dont la base est le libre examen. Il n'en garde que Vessence, un certain sens religieux peu compromettant, tout dans l'imagination et la sensibilité. Si la négation cassante et moqueuse de Voltaire a préparé la négation soi-disant sympathique de Renan, Rousseau y est aussi pour quelque chose, tout de même qu'il y a du Rousseau dans Jaurès et dans Sabatier.
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Or ce redoutable mouvement rationaliste avait pour lui le pul)lic d'abord, habitué depuis Pascal à prendre parti dans les luttes dogmatiques, et devant lequel Bossuet lui-même et Fénelon avaient eu le tort de porter leur querelle. Puis les gouvernements, Frédéric II et Catherine II, la Pompadour avec Choiseul, Pombal et d'Aranda. Puis l'alTaiblissement du sens catholique chez les Gallicans, les Jansénistes, les agents du Joséphisme allemand. Puis le déclin des mœurs, suivant la perte de la foi et i'cloignement des sacrements, et, avec cela, le goût de l'occultisme, théosophie, théurgie, spiritisme, mesmérisme, par où le besoin du surnaturel reprenait une revanche humiliante. Enfin apparaît un ennemi nouveau qui concentre les forces anti-catholiques, la Franc-Maçonnerie. Quoi qu'il ensoit de ses origines, laFranc- Maçonnerie, dans son fond, c'est le naturalisme organisé, la déification pratique de Thomme. Déiste en Angleterre à ses débuts, franchement athée en Allemagne sous le nom spécieux &'illuminisme, plus frivole en France, elle allait mettre dans les basfonds de la politique et de l'histoire des dessous mystérieux qu'il est toujours difficile de préciser. Mais, ce qui n'est mystérieux que pour les dupes, c'est que le pouvoir occulte avait, pour premier objectif, la destruction de tout surnaturel, et par conséquent de tout christianisme.
La défense catholique. — Pour résister à tous ces ennemis., l'Église est affaiblie. Le gallicanisme l'a inféodée à l'État, et l'État apostasie, à moins qu'il ne se fasse sacristain, comme en Allemagne. Les Ordres religieux s'effacent : la Compagnie de Jésus
est détruite, et, après elle, l'état monastique, ruiné par la commende, systématiquement réduit par le gouvernement français, n'est plus qu'une ombre de lui-même quand la Révolution lui porte le dernier coup. Sur le terrain doctrinal, les apologistes ne manquent pas, mais le talent manque aux apologistes. Ils ont une science convenable. Ils sont capables de relever dans Voltaire nombre de bévues. Depuis la Renaissance le traité De çera religionc s'est constitué, fournissant ainsi aux apologistes des armes solides. Mais, à part de rares exceptions, leurs œuvres sont ternes. Une sfeule fois l'abbé Guénée « donne aux personnes pieuses la consolation de rire aux dépens de Voltaire ». Dans l'exégèse du Patriarche de Ferney, il n'y avait pas que des polissonneries et des pantalonnades. Le fond se retrouve, très reconnaissablc, dans S. Reinach : Thistoire biblique et évangélique dépouillée de toute auréole divine, mise sur le plan des autres histoires, traitée par la même chimie critique, et se dissolvant de la même manière.
Pour répondre à ces attaques du rationalisme, il eût fallu autre chose que l'exégèse un peu archaïque de Rossuet, ou la science parfois naïve et compromettante de Dom Calmet, il eût fallu celle de Richard Simon, mais assagie dans le fond, et mordante dans la forme. Il eût fallu aussi chez les théologiens plus de sève, et un sens mieux averti des vrais besoins de l'heure. Malheureusement les querelles du siècle précédent continuaient de plus belle. Jansénistes et Molinistes attaquaient en même temps les philosophes. Mais les philosophes s'unissaient aux Jansénistes contre les Molinistes, entendez les Jésuites, et, naturel-
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lement, une guerre faisait torl à l'autre. On ne saura jamais tout ce que l'Eglise a perdu de forces dans les querelles mesquines sur le droit et le fait, la B\\\\Q.Unigenitus,\Qs billets de confession. L'autorité ne pouvait cependant pas céder; l'orgueil et l'obstination du sens individuel ne le voulaient pas, et le rationalisme avait beau jeu.
Dès lors aucun grand écrivain, aucun de ces théologiens qui ouvrent des perspectives nouvelles. Que l'on compare l'exégèse de Dom Calmet (-j- 1757) à celle de Maldonat (•{- 1583), on verra si la pensée chrétienne a gagné ou perdu en vigueur. Un seul nom s'impose à l'attention, saint Alplionse de Liguori (f 1787). Ce ne fut pas un spéculatif bien personnel. Son originalité est d'avoir consommé la défaite de la théologie morale janséniste, et donné, dans ses œuvres ascétiques, comme la somme de tout ce qui, depuis deux siècles, s'était imposé à la pensée et à la dévotion des fidèles.
En somme la défense catholique au xviii^ siècle fut menée avec ardeur, mais sans beaucoup de méthode. On avait un peu trop d'armes vieillies. De bons soldats, mais pas de chefs, pas un de ces talents qui sortent de pair, s'imposent et mènent au triomphe . Tout à coup, du terrain des idées, le combat se porta sur le terrain des faits. « La génération présente, écrivait de Maistre, est témoin d'un des plus grands spectacles qui aient jamais occupé Toeil humain : c'est le combat du christianisme et du philosophismc. La lice est ouverte ; les deux ennemis sont aux prises, et l'univers regarde ^ »