Jusque vers 17oo, c'est-à-dire jusque vers soixante ans
2. Paradis, La pédagogie janséniste comparée à la pédagogie catholique, 1910.
effrayant : Saint-Cyran toujours dans la crainte; Sacy passant ses loisirs à colliger tout ce qu'il y a de terrible dans la Bible et saint Augustin; Singlin arrivant à comprendre que volontairement, sous la poussée de la crainte de Dieu, on en vienne à se jeter en enfer. Ajoutez à cela une certaine hantise des miracles, la découverte continuelle des interventions divines, et vous comprendrez que ce mouvement d'ascétisme ait abouti aux convulsions de Saint- Médard^.
Faut-il faire honneur au jansénisme des progrès que firent alors le jugement et le goût dans la littérature ascétique? Assurément, jusque vers le milieu du xvn® siècle, à côté d'œuvres d'une belle tenue (Surin, Saint- Jure), d'autres développaient des idées alambiquées en un style précieux ou extravagant. Les attaques de Pascal dans sa huitième provinciale ne sont pas toutes sans fondement, et l'on est tenté de voir dans le changement qui s'opéra vers ce temps-là l'influence de Messieurs de Port-Royal, et spécialement de Nicole. Mais d'abord un contact direct avec les textes amène à constater que, le plus souvent, sous les titres bizarres et les allégories absurdes, c'est une doctrine saine qui est inculquée. Puis le goût général d'alors devenait de plus en plus
i. SoL'RiAu, Pascal, Paris, 1898, p, 78. On s'attendrait peut-être ici à trouver un mol sur Pascal, ses Pensées, le Mystère de Jésus. Mais ce que nous essayons de préciser, c'est le mouvement général des esprits et des âmes. Or c'est par les Pi^ovinciales surtout que Pascal païuîi avoir agi sur ses contemporains. Ses Pensées ne semblfnt avoir déterminé de son temps, ni en apologétique ni en matière de |)iétc, aucun mouvement notable. Ses vrais disciples vivent aujourd'hui : c'est dans notre génération qu'il faut les cliercher. A ce point de vue, Pascal appartient plus à l'histoire du xix« et du xx"' siècles qu'à celle du xvn«.
classique, modéré, mesuré, et il est tout naturel que la littérature pieuse en ait profité.
Où la marque janséniste est indéniable, c'est dans le fond môme des choses, là où les pratiques extérieures tiennent immédiatement à la doctrine. Sous prétexte de rendre à Dieu ce qui était à Dieu, l'école nouvelle essayait de restreindre la part faite par les catholiques, dans leur dévotion, à Marie et aux saints. Les réformes liturgiques du bréviaire et du Missel allaient à effacer tout ce qui exaltait la puissance de Marie. Les décrets de Pistoie sur les reliques, l'usage des fleurs àl'autel, les indulgences, les images, ont une saveur très nette de puritanisme ^
Nulle part cet esprit ne s'est manifesté avec plus d'éclat que dans la question de la fréquente communion, dont Arnauld, dans un livre qui fît grand bruit, tentait de détourner les fidèles. Mais nulle part aussi, si ce n'est peut-être sur le point des dévotions mariales, la pratique postérieure de l'Eglise n'a consacré un esprit plus radicalement contraire à celui de la piété janséniste.
Le Quiétisme. — L'influence du jansénisme, en France et ailleurs, fut profonde. Plusieurs, et des plus nobles parmi les champions de l'Église, sans avoir jamais partagé les dogmes de la secte, en respirèrent l'atmosphère lourde. Ceux-là même qui la combattirent ne s'en défendirent pas^. Beaucoup plus restreinte fut l'action d'une autre erreur con-
1. Denzinger-Bannwart, Enchiridion, n. 1569, 1570, 457i,1572, etc.
2. Il y a jusque chez les ascètes jésuites de la seconde moitié du siècle, une sévérité et des exagérations dont le jansénisme est responsable. Le Traité delà Concupiscence de Bosscet présente la corruption de la nature humaine sous des couleurs outrées.
damnée dans les dernières années du dix-septième siècle : le quiétisme. La liste est longue des jansénistes notables; mais trois noms résument, sauf pour les spécialistes, l'histoire de cette autre aberration : Molinos, Madame Guyon et Fénelon.
11 y a un abîme entre Molinos et Fénelon. Celui-là marche dans la grande route du quiétisme ; il prescrit aux âmes parfaites le laissez-faire total, avec ses conséquences bien connues : négligence des vertus et tolérance des impressions. Fénelon ne fit qu'exagérer, dans un petit livre intitulé Explication des maximes des saints, la doctrine spirituelle de saint François de Sales en sa dernière manière. Mais une certaine subtilité aventureuse lui fit franchir les limites de Forthodoxie, où l'évêque de Genève avait toujours été retenu par son bon sens. Fénelon fut, pour ainsi dire, le janséniste de ce saint Augustin. La doctrine quiétiste, même sous la forme atténuée qu'il lui donnait, aurait pu avoir des suites réellement funestes, par l'oubli de la mortification et de l'esprit de crainte, la négligence de l'ascèse et de tout ce qui touche à l'ordre extérieur, la porte ouverte aux enfantillages. On peut regretter les procédés dont on usa pour abattre Cambrai : mais on avait raison, à Meaux, de ne pas juger le péril négligeable. On y excéda d'ailleurs dans la doctrine comme dans le zèle, et Bossuet paraît s'être flatté à tort de reproduire sur l'amour de Dieu la pure doctrine traditionnelle ^ .
La dévotion au Sacré-Cœur. — On a plusieurs fois remarqué que la dévotion fénelonienne même la
1. s. Harent, a propos de Fénelon. La question de l'amour pur, Études, avril, mai^ juin lOU.
LA RELIGION CIIRÉTIKNNE. 931
plus orthodoxe, faisait, somme toute, la part assez petite à Jésus-Christ. De son côté, le jansénisme éloignait les fidèles du sacrement d'amour, et, à force d'insister sur les sévérités du Juge, faisait oublier la bonté du Sauveur. A cette double tendance répondit un mouvement en sens contraire qui partit vers ce temps-là d'un couvent de visitandines.
C'est la dévotion au Cœur de Jésus. Bien que Rome, en l'approuvant, n'ait tenu compte que des principes de la théologie, il reste vrai pourtant de dire que cette dévotion doit son origine aux visions de la sœur Marguerite-Marie. Très différente de sainte Thérèse, beaucoup moins libre d'allure, beaucoup plus plébéienne dans sa manière de parler et d'agir, beaucoup plus écrasée sous la puissance divine, beaucoup plus colombe et beaucoup moins aigle, pour parler le langage de saint François de Sales, Marguerite-Marie n'est peut-être pas moins attachante que la grande sainte d'Avila, et son influence, depuis deux cents ans, s'est exercée dans des sphères plus étendues. L'Eglise catholique affirmant avec beaucoup de force et sans concession aucune le dogme de la divinité ^ métaphysique » du Fils de Dieu, l'on dit parfois qu'un des périls dont elle doit le plus soigneusement se garder, c'est le péril du « docétisme ». Pratiquement, puisque la réalité de la nature humaine du Sauveur est dogmatiquement fixée depuis Chalcédoine, ce qu'on devra craindre, c'est de ne pas prendre assez à la lettre, de ne pas « réaliser » selon leur pleine valeur les enseignements de l'Ecriture touchant les faiblesses qu'il a prises pour nous.
Or, il est incontestable que la dévotion au Sacré- Cœur a puissamment agi dans ce sens anti-docétiste ;
elle a conservé ou réveillé chez les catholiques une puissante idée de Jésus homme, de Jésus faible, de Jésus souffrant. On peut méditer la crucifixion de la chair du Christ et rester, pour ainsi dire, docète par l'âme, parce qu'on n'entre pas dans le mystère de la passion de son cœur. Marguerite-Marie et ses disciples n'ont pas de plus chère contemplation que celle des douleurs intérieures du Maître, et non seulement de son épouvante et de son ennui, mais encore de son inexplicable contrariété à Dieu \ lorsqu'il est devant lui froissé, opprimé, abîmé dans sa juste fureur, chargé des péchés du monde. — Ainsi cette dévotion récente, qu'on a accusée d'amollir et de féminiser le christianisme, ramène aux mystères les plus forts du Nouveau Testament, ceux de l'expiation du péché parles souffrances del'Homme-Dieu. Rien sans doute, depuis deux siècles, n'a tant contribué à exciter, dans les cercles pieux, l'intelligence et l'amour de l'humanité du Sauveur. Notez qu'ici l'amour de Jésus est présenté dans un symbole parfaitement compréhensible et donc sous une forme vraiment populaire. Certains spirituels du xvii^siècle, Olier, Bérulle, Condren, ont eu une grande intelligence et un grand goût du Verbe fait chair, du mystère de son abaissement 2. Mais ils ne le mettent pas à la portée du peuple comme Marguerite-Marie. Le Sacré-Cœur est un emblème que les foules comprennent. C'est un grand signe de la puissance de cette dévotion, que, tandis qu'elle prosternait les plus fervents devant le tabernacle pour y faire, de nuit,
i. Vie par ses contemporaines, p. 52.
2. Voir en particulier, Bép.ulle, Discours de l'État et des grandeurs de Jésus.
LA RELIGION CIIRÉTlENiNE. 933
« l'heure sainte », elle animait aussi les masses catholiques, Vendéens, Tyroliens, Espagnols, d'il y a cent ans, comme elle enflamme de nos jours encore les foules de pèlerins de Montmartre ou de Paray.