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I. — La Notion du Règne de Dieu au XIX' siècle

Rarement une époque présenta, sous des apparences plus diverses, et, par endroits, plus tragiques, une plus grande unité d'esprit, d'élan et de doctrines que la fin du xvin^ siècle. En philosophie morale et religieuse, l'individualisme protestant tire ses dernières conséquences, et produit ses plus grands

hommes : le pays de Luther assiste à l'enfantement laborieux des trois Critiques d'Emmanuel Kant (1781, 1788, 1790); il écoute, charmé, les premiers Discours de Schleiermacher (1799). Le criticisme du premier s'achève en une morale hautaine, où la religion vient moins s'appuyer que s'absorber; le sentimentalisme du second n'est guère moins ennemi des certitudes intellectuelles, fondement et ciment d'une société des âmes. L'un et l'autre pousse à bout l'esprit de la Réforme : rejet de tout intermédiaire obligé (dogme défini, autorité d'un magistère infaillible, vertu propre des sacrements, hiérarchie ecclésiastique), entre l'homme — ou plutôt entre l'âme — et son Dieu. L'un et l'autre exalte, avec son génie différent, soit comme règle ultime de cette morale où tout se résume, soit comme sujet de l'intuition et du sentiment de l'Infini, la personne humaine, l'individu, l'isolé, ce qu'on pourrait appeler la monade orgueilleuse ou mystique.

Sur le terrain politique et social, la Grande Révolution, enivrée de Rousseau, promène à travers la France d'abord, bientôt à travers le monde, avec sa religion de l'égalité, sa fureur individualiste. Tous les corps constitués, toutes les autorités classées, reconnues, traditionnelles, tous les groupements naturels ou historiques sont contestés, ébranlés, disloqués, dissous. Une poussière d'hommes, qui se croit libre parce qu'elle s'est arrachée aux cadres anciens, voit l'espace se resserrer et tout ensemble l'abîme se creuser, qui la sépare d'une autorité lointaine à la fois, et immédiate. Chaque Français peut aspirer à toutes les charges de l'Etat, y compris la première; mais en attendant,

il va se heurter, seul ou soutenu par un simple mouvement d'opinion, à une Administration impersonnelle, anonyme, partout présente, partout active, ennemir-née des groupements et des forces issues xle l'intérêt commun d'une profession, de la libre association des volontés. Un petit ofïicier corse va devenir Empereur des Français; mais arrivé sur cette cime, il sera forcé de s'isoler, de rompre avec la familiarité huit fois séculaire des rois ses prédécesseurs, d'inaugurer une étiquette plus distante ^ De par son origine populaire, — et, d'après les idées de Rousseau, uniquement, exclusivement populaire, la collectivité humaine étant censée conférer le pouvoir, non pas seulement en désigner le sujet, — l'autorité à tous les degrés, sans racines dans le passé, forte seulement d'une délégation renouvelable, se sent trop précaire pour fonder des institutions durables, et d'autant plus tentée d'abuser qu'elle n'a de responsabilité qu'envers le peuple dont elle émane, c'est-à-dire, tant qu'elle existe en fait, envers elle-même. L'homme prodigieux qui réussit, grâce à des circonstances exceptionnelles, à capter ces forces en travail, ne put les utiliser, les invertir en forces de conservation qu'en les militarisant, en substituant à une oligarchie détestable l'omnipotence d'un seul ; — la tyrannie (rendue par l'excès du mal, et pour un temps, féconde et heureuse) d'un individu, à la tyrannie anarchique de quelques individus. Quoi qu'il en soit de cet épisode (et l'on en convient assez pour ôter à l'assertion toute saveur de paradoxe), le xix^ siècle s'ouvre au

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