‹ ChristusChapitre 273 sur 284 · Fr. Funck-Bhektano, Le Roi, Paris · texte numérisé non relu

Fr. Funck-Bhektano, Le Roi, Paris

milieu d'une des plus grandes poussées d'individualisme qu'ait encore connues l'humanité.

Poussée telle qu'elle va départager en groupes nettement caractérisés, les penseurs, les politiques, les sociologues croyants ou séparés. "^

Hors de l'Eglise en effet, les philosophes qui prétendent dépasser ou remplacer l'individualisme rationaliste et piétiste des grands protestants du XVIII® siècle, sont amenés, par réaction, à des excès en sens contraire. Ils refusent à la personne humaine, tout à l'heure déclassée par en haut, la place modeste, mais indispensable, qui lui revient de plein droit. Pour eux, l'homme individuel n'est plus qu'un moment éphémère, une transition, un maillon de l'immense chaîne des êtres qui évoluent du virtuel au réel, de l'inorganique à l'organisé, de l'atome au surhomme. La notion de développement, du devenir, ce puissant ferment qui a fait travailler, depuis Hegel, toutes les têtes pensantes^, et les théories de l'évolution qui, sous mille formes, en écloront, ne permettent de voir dans l'homme actuel, héritier pourtant d'un immémorial passé, qu'une ébauche grossière de l'avenir.

De leur côté, certains penseurs, mal contents de ces spéculations grandioses, choisissent de bâtir sur une base étroite, mais délimitée, solide, palpable, et, comme ils disent, positive. S'ils s'interdisent par méthode toute curiosité métempirique, s'ils restreignent jusqu'à le mutiler l'essor naturel de leur pensée et de leur désir, ils ont en matière sociale une doctrine cohérente, et cette doctrine est

1. ED^YARD Caird, The Evolution ofReligion^ Glasgow, 1893, I, p. 24.

LA RELIGION CHHETlEiNNE. 919

nettement, délibérément, exagérément anti-individualiste. « L'individu n'est qu'une abstraction », dit rudement leur clicf, Auguste Comte. En revanche, l'Humanité, le premier et le plus grand des êtres relatifs, donc connaissables, est érigée par eux en objet de culte.

Si, des philosophies, nous passons aux sociologies, nous constatons le même phénomène. La seule de ces sociologies qui ait une existence autonome, assez féconde pour pourvoir ses adeptes d'une manière totale de comprendrela vie, — le socialisme, — s'épuise en efforts vigoureux, mais confus et finalement vains, de conciliation entre les droits de l'individu et la prépotence illimitée reconnue à l'État. Cet Etat propriétaire et patron. Providence universelle, dans lequel une fiction mythologique incarne les droits de chacun, — cet État aux cent bras et aux cent têtes, qui doit guider l'humanité vers le Paradis que le socialisme messianique plante à l'horizon de ses rêves, — cet État, en attendant, réclame tout de l'homme qui se soumet à lui, et quelles arrhes donne-t-il du bonheur impersonnel qu'il promet?

Individualisme conséquent, d'origine protestante, qui se prolongera sur le terrain social dans le libéralisme économique, — réaction évolutionniste, positiviste et socialiste où lindividu, à des degrés divers, s'absorbe, se dissout, se fond dans l'humanité, — tels sont les deux pôles entre lesquels flotte, désemparée, la pensée séparée, au xix^ siècle. Quoi d'étonnant dès lors si la doctrine sociale du Royaume de Dieu passe, dans la religion chrétienne, au premier plan? Si la notion catholique à' Église, où

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chaque personne humaine trouve sa place sans s'avilir à la condition de chose, sans s'ériger non plus en fin distincte, indépendante, anarcliique; où la hiérarchie assure les droits de chacun en exigeant de tous l'accomplissement des devoirs, — si cette notion d'Église devient prépondérante, s'approfondit, s'achève?

Certes, le christianisme social, l'idée du règne isocial de Jésus-Christ ne sont pas nés, comme on serait porté quelquefois à le croire, vers la fin duxix^ siècle. Dès l'époque révolutionnaire, les grands penseurs « réactionnaires )),Maistre, Bonald avaient insisté làdessus. L'idée s'est heurtée à l'indifïérence, à l'égoïsme du grand nombre. Elle s'est heurtée aux conceptions dites « libérales » de chrétiens parfois très généreux. Luttes et résistances l'ont précisée et fortifiée. On ne peut dire qu'elle triomphe maintenant dans l'Église sans conteste, mais plusieurs documents pontificaux en ont affirmé les données essentielles avec un éclat sans pareil.

Ce que, dès à présent, tout observateur impartial peut constater, c'est que, parmi les vicissitudes du xix^ siècle, c'est déjà cette idée qui était partout en question. Le problème religieux s'est posé, le plus souvent, en- ces termes : « Que pensez-vous de l'Église du Christ? Quels doivent être ses rapports avec la société? » — Forme nouvelle, adaptée aux lacunes, aux progrès, aux erreurs, aux aspirations de notre temps, de l'éternelle question: « Que pensezvous du Ciirist, et quels doivent être ses rapports avec l'humanité? »

Que pensez-vous de l'Eglise? — La réflexion et la vie catholiques, au xix° siècle, ont merveilleusement concouru à préciser la réponse. Elles ont éclairé la notion de l'Église, elles ont fortifié Tamour, elles ont élargi la place tenue par TEpouse du Christ dans les préoccupations religieuses des chrétiens. Au sortir des désastres révolutionnaires, alors que ceuxlà même qui semblaient avoir le plus d'intérêt à tout restaurer s'arrêtaient à l'actualité superficielle et aux compromis, les meilleurs esprits comprirent qu'il fallait aller à la racine du mal, à cet individualisme que la Réforme protestante, enfin fidèle à ses origines, faisait triompher sur le terrain religieux, et plus encore, par Rousseau, sur le terrain politique. « Il ne faut jamais, déclare Bonald, considérer l'homme en dehors de la société », parce que « la société est un rapport nécessaire dérivé de la nature de l'homme «.Faisant écho à ces paroles, l'Allemand Adam Moehler, théologien méditatif et profond, enseignait qu'il ne fallait jamais considérer Thomme religieux en dehors de la société religieuse, — le fidèle en dehors de l'Église. Opposant au principe scripturaire des Réformés l'histoire des origines chrétiennes, il écrivait magistralement :

« Pourquoi le christianisme ne fut-il pas originairement propagé par l'Écriture Sainte? Pourquoi Jésus-Christ n'enseigna-t-il pas ses disciples d'après cette Écriture ? Pourquoi la propagande du christianisme reposa-t-elle pendant quelques siècles sur la parole vivante ? — C'était pour faire prévaloir ce principe fondamental que le disciple devait rester invariablement attaché à son Maître, et l'unité au tout. La nécessité fit insensiblement sentir que l'individu n'est rien sans le tout. Avant que, par une propagation générale de la lettre, le principe égoïste reçût des aliments solides et un

certain degré de perfectionnement, le christianisme s'était déjà développé en une communauté, en un tout tellement compact que la lettre ne put plus désormais triomplier de l'esprit, le concept abstrait triompher de la vie, l'intérêt personnel de l'intérêt commun i. »

Moehler avait compris, on le voit, la doctrine panlinienne de l'Eglise corps du Christ, et comment elle rejoint la conception catholique de l'Église visible, l'économie générale de l'Incarnation, proclamée par saint Jean.

«La dernière raison de la visibilité de l'Église, écrit-il encore, se trouve dans l'incarnation du Verbe divin... La Religion et l'Église sont inséparables, et cela, parce que Jésus-Christ s'est fait homme... Ainsi, notre propre et véritable réconciliation par le Christ et notre communauté avec lui sont réellement et essentiellement liées à la communauté de tous ceux qui ont été rachetés ; elle est identique avec celle-ci ; elle ne peut pas en être séparée... L'Église est l'incarnation permanente du Fils de Dieu... Comme en Jésus-Christ la divinité et l'humanité, bien que distinctes entre elles, n'en sont pas moins étroitement unies; de même, dans son Église, le Sauveur est continué selon tout ce qu'il est. L'Église, sa manifestation permanente, est divine et humaine tout à la fois ; elle est l'unité de ces deux attributs. C'est le Médiateur qui, caché sous des formes humaines, continue d'agir en elle; donc elle a nécessairement un côté humain. Unies par des liens intimes, ces deux natures, si ce mot peut nous être permis, se pénètrent l'une l'autre et se communiquent respectivement leurs prérogatives •^. »

Cette unité, cette dignité souveraine de l'Église que les docteurs approfondissaient, les peuples fidèles

1. J. A. Moehler, L'unité dans l'Église, p. 53-56. — G. Goyau, Moehler, Paris, 1905, p. 85, 86.

2. J. A. Moehler, La Symbolique, 1. l, ch. v, % 3o et suivants.

allaient aussi la sentant davantage. Les autonomies restreintes, et toujours un peu « charnelles », qu'étaient les Eglises nationales perdaient beaucoup do leur force à mesure qu'elles étaient moins soutenues par l'Etat, à mesure aussi que montait à l'horizon l'Eglise tout court, l'Eglise catholique, Cité spirituelle, Cité des âmes, « où il n'y avait plus ni Juif ni Gentil, ni Grec ni barbare w.

Après la scission et l'effondrement de l'Eglise gallicane, Bonaparte s'entendit avec Pie VII pour la relever. Le Pape dut déposer 36 évêques d'ancien régime, réfractaires au nouveau Concordat. En rendant nécessaire ce coup d'autorité, le pouvoir civil infligeait une blessure profonde au gallicanisme que, par ailleurs, il s'efforçait de sauver. La Restauration, qui s'obstina dans la même tentative, ne réussit qu'à rendre plus rapide le mouvement qui poussait à Rome ce qu'il y avait de plus intelligent dans le clergé et de plus vivant parmi les fidèles. Le livre du Pape de Joseph de Maistre marquait moins un point de départ qu'une étape décisive. Vers la même époque, des aspirations à l'unité religieuse se faisaient jour non seulement en Angleterre, mais jusque dans la lointaine Russie. Les persécutions même, au sein des différentes nations, rendirent au cours du siècle les fidèles plus catholiques, en les rendant plus romains. 11 en fut ainsi du Cullurkampf allemand, de l'anticléricalisme français : une récente correspondance anglaise prévoyait le même résultat pour l'Eglise du Portugal, restée jusqu'ici médiocrement romaine sous la tutelle trop empressée du Roi Très-Fidèle.

Ces résultats sont d'autant plus remarquables que des forces de sens contraire travaillaient plus puis-

samment Tesprit public. Au cosmopolitisme du siècle de Voltaire avait succédé un réveil passionné et presque universel du particularisme national. En ce siècle des nationalités, les Églises sont dei>enu es moins nationales, et Vunité catholique s'est ressen-ée.

Le principe social ne s'est pas seulement affirmé, dans le catholicisme du xix^ siècle, par un sentiment plus intense et plus agissant de l'unité de l'Eglise. Celle-ci (et c'est là un fait considérable, en partie nouveau) a pris une conscience plus claire, non seulement d'offrir en sa communion le seul moyen normal d'union au Christ, mais encore d'être seule en puissance d'affermir, sur terre, les bases chancelantes des sociétés. Non seulement elle a dit : « le véritable esprit du Christ n'est qu'en moi; je suis la seule continuatrice légitime de l'Evangile »; elle a dit encore : « il n'y a point de société solidement établie en dehors des principes de l'Evangile, dont je suis dépositaire ». Non seulement elle a dit : « c'est par moi seule que les individus peuvent parvenir au salut éternel ». Elle a dit encore : « c'est par moi seule que les sociétés peuvent parvenir au bonheur, à l'ordre, à la paix terrestres, à ce qu'on peut appeler leur salut temporel ».

Ce sera l'impérissable honneur du grand Docteur et Pontife Léon XIIÏ d'avoir assidûment, amplement, magnitiquement affirmé cette doctrine. « Bien que l'Église, écrit-il, regarde directement et proprement le salut des âmes..., pourtant, dans l'ordre même des choses temporelles, elle produit spontanément tant et de si grands biens, qu'elle n'en pourrait causer davantage, si elle avait comme fin principale la pros-

périlé de cette terrestre vie ^ » Peu d'idées, semblet-il, lui sont plus chères que celle-là. peu de phrases sont plus caractéristiques de sa manière et de son esprit. Il écrit encore : « On dit que la société civile se suffit à elle-même... Sans doute, réprimer les malfaiteurs, adoucir les mœurs populaires, prévenir en toute manière les crimes par la sagesse des lois, tout cela est bon, tout cela est nécessaire. Mais tout cela n'est pas suffisant. Elle est plus profonde, la source qui guérira les peuples ; il y faut une force plus qu'humaine, qui atteigne jusqu'aux âmes... cette force même qui une fois déjà a sauvé de sa perte un monde fatigué de plus grands maux. Que les obstacles tombent, et que l'esprit chrétien renaisse et fleurisse dans TÉta-t : l'État guérira... C'est l'exigence criante du salut public : il faut revenir à ce qu'on n'aurait jamais dû quitter, à celui qui est la voie, la vérité et la vie; il faut qu'y reviennent non seulement les individus, mais la société humaine tout entière. Que le Christ y rentre en maître et comme chez lui, et que la vie qu'il dispense pénètre tous les membres et toutes les parties du corps public : lois, institutions, enseignements, familles, maisons des riches, ateliers des ouvriers. Nul ne doit s'y tromper : pour une grande part, la civilisation même en dépend 2... » Nous ne multiplierons pas les citations; mieux vaut renvoyer le lecteur à ces grandes Encycliques, tant admirées lors de leur apparition, trop peu méditées peut-être même par leurs plus chauds admirateurs : sur le pouvoir

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