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III. — Le Bouddhisme

Le besoin d'une religion positive l'a emporté au Japon sur la force de la tradition nationale, transmise par le Shinto. A la masse du peuple japonais le Bouddhisme procure, jusqu'à l'heure actuelle, tout ce qui existe de religion effective au Japon. C'est là

que le commun du peuple trouve la satisfaction de ses besoins religieux, beaucoup plus que dans le culte shintoïste des dieux et des esprits.

1. Introduction et développement du Bouddhisme AU Japon. — C'est à son voisin de l'ouest, le royaume de Corée, que le Japon est redevable de l'introduction du Bouddhisme. Les sources historiques japonaises nous apprennent que, vers 552 après Jésus-Christ, des livres et des images bouddhiques furent apportés au mikado Kimméi. L'empereur se montrait disposé à adopter la nouvelle religion. Mais la majorité de ses conseillers, adhérents tenaces de la tradition indigène, lui persuada d'écarter du palais livres et images. La statue d'or du Bouddha fut donc abandonnée à un courtisan, Soga no Inamé, qui fit de sa maison le premier temple bouddhique. Une maladie contagieuse qui survint bientôt fut attribuée par les partisans de l'ancienne religion à la pratique du culte étranger, et le sanctuaire fut détruit de fond en comble. A son tour, cette destruction fut suivie de tant de malheurs, que permission fut donnée de rebâtir le temple. Malgré tout, le Bouddhisme ne recrutait que peu de sectateurs. Un brusque changement de fortune se produisit, lorsque Shôtoku Taïshi prit la régence sous l'impératrice Suiko (593-621). Il s'employa avec tant de zèle à la propagande de la nouvelle religion qu'il fut plus tard élevé au rang de Saint bouddhiste et célébré par des honneurs divins.

Avec le Bouddhisme pénétrèrent la civilisation du Céleste Empire, sa constitution, son administration de la justice, les arts, l'industrie, l'écriture et la littérature chinoises. Le Bouddhisme fut donc pour

le Japon le véhicule de la civilisation, et, pendant un siècle, les bonzes bouddhistes eurent le monopole de la haute culture intellectuelle. La religion importée du dehors fut adoptée par la nation entière, à commencer par le Mikado pour descendre jusqu'au dernier de ses sujets, et elle exerça une influence profonde sur la vie politique et sociale, intellectuelle et littéraire. Nara, la vieille résidence impériale, fut le centre de cette première période de splendeur. Du palais de l'empereur et des résidences des grands, le Bouddhisme pénétra dans les huttes du peuple. Les bonzes coréens se répandirent par bandes à travers le pays. Des temples et des couvents s'élevèrent en grand nombre, et l'art religieux, jusqu'alors inconnu, prit un rapide essor. Le Bouddhisme révéla aux Japonais l'architecture des pagodes, la sculpture et la peinture, la fonte du bronze et l'art du tissage. Les temples et les couvents recueillirent les produits les plus remarquables de cette industrie artistique et contribuèrent à son développement. En plus des principes fondamentaux de leur civilisation et de leur culture actuelles, les Japonais sont particulièrement redevables au Bouddhisme de leur vif sentiment des beautés de la nature et de la haute perfection qu'a atteinte leur activité artistique. Ce fut cette supériorité de la civilisation et de l'art bouddhiques, contrastant avec l'indigence du Shinto, qui valut à la doctrine ellemême du Bouddhisme son triomphe absolu dans l'esprit des grands comme des petits. La vie et la doctrine de Shaka, c'est-à-dire du Bouddha Çâkyamouni, furent vite popularisées par les images, que le culte entoura de rites pompeux, inouïs jusque-là.

A la différence du Sliintoïsme , la littérature du Maliâyâna offrit avec surabondance de quoi nourrir la pensée, stimuler l'imagination, exciter le sentiment religieux.

Ce Bouddhisme du Mahâyâna était né d'une combinaison de la vieille religion indienne de Brahma avec une masse de spéculations et d'imaginations mystiques, en partie abstruses, empruntées au Tantrisme florissant. Le canon de l'école du Mahâyâna fut reproduit dans la collection des traductioris chinoises de la Tripitaka. Cette traduction chinoise du canon sanscrit original devint pour le Japon la source de la science religieuse et morale.

La théorie fondamentale étaitla doctrine de l'affranchissement hors du cycle de la transmigration des âmes. Mais cet affranchissement ne consistait pas en une absorption dans le néant, comme dans le Bouddhisme originel. Le Nirvana (japonais Nehan) est entendu en un sens positif, et signifie l'obtention de la dignité de Bouddha par une série de victoires remportées successivement sur les six mondes, le monde de l'enfer {figoku), des animaux [chikusho), des passions inassouvies (gaki), de la force brutale {shura), des hommes f/ï/i), des êtres célestes [ten). Ce pays bienheureux, dont la dignité de Bouddha ouvre l'entrée, était dépeint sous des couleurs paradisiaques. Il était peuplé des innombrables Bouddhas des générations antérieures. Cette description du paradis impressionnait vivement l'imagination et l'âme du peuple, et les représentations des dieux, exposées dans les temples, en mettaient en quelque sorte sous ses yeux la réalité saisissante. Aussi se sentait-il beaucoup plus attiré aux temples

du Bouddha [terd]^ qu'aux temples dénudés du Shinto.

Le déficit le plus sensible de la vieille religion nationale était Tabsence de commandements moraux. Les dieux, atteints de toutes les faiblesses humaines, mêlés eux aussi de bien et de mal, ne pouvaient guère s'ériger en législateurs de vertu. Le Bouddhisme comblait cette lacune, et même, pour cette tâche, il trouvait un nouvel appui dans la morale de Confucius.

2. La morale du Bouddhisme japonais. — Le Bouddhisme japonais dérive toutes les obligations morales des rapports qui relient l'homme à quatre objets principaux : les parents, l'humanité, le souverain, la religion. L'homme doit respecter ses parents, leur obéir, soutenir leur existence. Les devoirs 'envers l'humanité sont résumés en ces quatre mots : 1) fuse : s'abstenir de l'égoïsme ; 2) aigo : dire des paroles aimables ; 3) rigyo : venir en aide ; 4) do/i : être juste. Au souverain le sujet doit soumission et service dans tout ce qui se rapporte à l'État et à la communauté, par gratitude pour les bienfaits qu'il en reçoit. Le devoir de la religion demande que l'on vénère le Bouddha.

Ces quatre principaux devoirs sont expliqués plus en détail dans un catalogue de dix commandements : 1° ne pas tuer; 2** ne pas voler; 3<^ne pas commettre d'adultère; 4° ne pas mentir; 5° ne pas railler; 6° ne pas médire; 7° ne pas calomnier; 8° ne pas être égoïste ; 9° ne pas se mettre en colère ; 10° ne pas nourrir de mauvaises pensées. L'observation de ce décalogue fait l'objet de six vertus principales : misé-

ricorde, moralité, patience, énergie, réflexion, sagesse.

Ce code de devoirs trouva son complément dans la doctrine confucianiste. L'insignifiance morale du Shintoïsme explique la rapide diffusion de la philosophie de Confucius (japonais Koshi), qui vint de Chine par la Corée en même temps que le Bouddhisme. Cette philosophie chinoise était un système de morale pratique et non une religion. Son enseignement se synthétisait dans le devoir de la piété à regard des parents et du loyalisme envers l'empereur. Cette morale politique répondait aux idées des Samuraï ou chevaliers, et s'harmonisait avec l'organisation féodale du Japon comme avec la tradition nationale du culte des ancêtres. Une doctrine, au cœur de laquelle se trouve le loyalisme envers le souverain, devait puissamment influer sur la manière de penser des familles de la chevalerie japonaise. Aussi, de même qu'en Chine, Confucius s'est acquis au Japon la plus haute considération. Ses maximes ont constitué et constituent encore pour le Samuraï japonais et sa descendance l'évangile de la sagesse pratique. Elles ont été le fondement de son éducation, la norme d'après laquelle il a modelé ses conceptions du devoir et de l'honneur. Leur influence continue à s'exercer de nos jours, de concert avec la morale bouddhique.

Pour la masse du peuple, toutes les obligations morales sont résumées dans les Gokaï et les Gorin. Les Gokaï sont « les cinq principaux commandements » : ne pas tuer, ne pas voler, ne pas s'abandonner à la luxure, ne pas mentir, ne boire aucune boisson spiritueuse. Les Gorin sont « les cinq relations

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humaines » entre prince et sujet, père et fils, maître et serviteur, mari et femme, amis et frères et sœurs.

3. Les dieux du Bouddhisme japonais. — Le culte des idoles a été un des grands moyens d'action employés par le Bouddhisme. Le Bouddhisme primitif l'avait exclu, mais dans la suite des temps aucune religion ne se montra plus accommodante sur ce point. Les efforts tentés par les bonzes pour se mettre à la portée des foules peuplèrent le panthéon bouddhique d'une légion de divinités supérieures et inférieures. Au sommet trône Amida [Amiiâhlia],\d,à!W\m\.Q « brillante sans mesure »,qui secourt et qui sauve, à qui sont dédiées au Japon des milliers d'idoles de toutes les grandeurs. Particulièrement célèbres sont les trois statues colossales de Kamakura, Nara et Kioto.

Une divinité très connue et très aimée est Kwannon. Elle est présentée à la vénération du peuple sous diverses formes, quelquefois avec plusieurs têtes, plus souvent avec un grand nombre de bras et de mains, et on la nomme, pour cette raison, Senju Kwannon Sa/na, la « déesse de grâces aux mille mains ». Souvent aussi un autel décoré et entouré d'une grille tient lieu d'idole. Kwannon exauce les prières, qu'elles lui soient exposées de vive voix ou par écrit. Si le suppliant se trouve trop éloigné, il peut écrire sa demande sur une bande de papier et en faire une boulette, qu'il crache contre le sanctuaire. La boulette y reste-t-elle adhérente, c'est bon signe, et le quémandeur s'en va tranquillisé. Nombreux sont les billets qui parviennent à la déesse, en reconnais-

sance de grâces obtenues dans diverses nécessités.

Un docteur d'une espèce particulière, auquel on a souvent recours, est Binzurusama. Sculpté en bois, il est assis à la manière orientale devant l'inévitable colïre aux offrandes avec son couvercle à claire-voie. Lorsque le solliciteur y a jeté sa monnaie de cuivre, il applique les paumes de ses mains l'une contre l'autre et fait à l'idole son inclination. Puis il touche de la main droite le visage, les oreilles, les genoux et autres parties de la statue et se frotte ensuite lui-même aux endroits correspondants. Tel est l'empressement à recourir à cette pratique, que non seulement l'idole est polie par le frottement, mais encore elle y a perdu son long nez et autres parties saillantes de son hideux visage.

Parmi les idoles les plus répandues et les plus populaires on compte les sept dieux du bonheur. Il en est deux que l'on rencontre dans presque chaque maison : Daikoku, le dieu de la richesse, et Ebisu^ le dieu de la nourriture et des marchés aux poissons. Le premier est souvent représenté avec un sac de riz, le second avec un poisson sous un bras et une ligne à hameçon sous l'autre. Un autre groupe d'idoles est formé par les six Libérateurs, dont la fonction première est de présider aux six mondes que distingue la doctrine bouddhique de la migration des âmes, mais ils s'acquittent, en outre, d'autres services spéciaux.

A l'entrée de chacun des temples du Bouddha, de chaque côté du haut portail, on aperçoit deux statues étranges, en bois sculpté. Ce sont deux personnages nus, hauts de 3 à 4 mètres, qui de la tète aux pieds sont peints tous deux en rouge

de cinabre, ou bien l'un en rouge, l'autre en vert. Ils portent le nom de Ni-ô. Les yeux et les traits du visage sont p^rimaçants ; l'un ouvre largement la bouche, l'autre la ferme, l'un tient dans la main gauche une massue, l'autre serre énergiquement le poing gauche. Le peuple les nomme le diable rouge et le diable vert. Derrière le portail se dressent, à droite, le Kaminari-sama, « dieu du tonnerre », peint en rouge; à gauche, en bleu foncé, le Kazeno-Kami^ « dieu du vent ». Aune seconde porte, gardée par des dieux armés et nommée « porte des diables courageux », on aperçoit les Yasha, peints eux aussi, l'un en rouge, l'autre en vert.

Le Bouddhisme japonais n'éprouva aucune difficulté à accroître son panthéon. La déesse du soleil Amate?^asu devint un Bouddha sous le nom de Dainichi Nyorai et le dieu de la guerre Hachiman fut transformé en Dodhisatt^a. Toutes sortes de divinités du Shinto furent introduites parmi les cinq cents Rakan ou disciples plus proches du Bouddha. On a adopté pour tous les Bouddhas un type commun de visage féminin. On les représente assis sur les pétales d'une fleur de lotus épanouie.

Cette fusion du panthéon bouddhique et du panthéon shintoïste acheva le triomphe du Bouddhisme. Il nous reste à faire connaître un autre aspect de son histoire au Japon, le développement des sectes.

4. Les sectes du Bouddhisme japonais. — Les sectes se divisent en deux catégories principales : les écoles du « Chemin Saint » [Shodo-mon), et celles de « la Terre Pure » (Jodo-mon), Elles poursuivent la même fin, la béatitude dans le Nir-

vâna. Elles prétendent l'atteindre par la foi aux trois trésors (sambo), qui sont le Bouddha, la loi, la communauté. Mais la manière d'arriver au but par la foi est différente. L'essence du « Chemin Saint » consiste en ce que le fidèle emploie sa propre force [j'iriki) à atteindre le but proposé. Il y arrive par la pratique de ce qu'on appelle les trois sagesses (sangaku) : exercice supérieur de la vertu, connaissance supérieure, absorption dans la méditation. Cette école du « Chemin Saint » se subdivise à son tour en différentes sectes, suivant l'importance qu'on attribue à chacune des trois sagesses . On les appelle respectivement /fos5d, Kégon, Tenclaï, Shingon, Zen, ISiichiren. L'autre chemin de la sainteté, celui qu'enseigne F « Ecole de la Terre Pure », est plus facile. Partant de l'idée que l'homme, laissé à ses seuls moyens, est trop faible pour atteindre le but final, elle lui apprend à se confier à la force d'un autre [tariki). Ce secours extrinsèque, que l'homme n'a qu'à saisir avec une confiance pleine de foi, lui est offert par Amida Bouddha, la source originelle de toute lumière et de toute vie. Divinité toute miséricordieuse, Amida Bouddha ne refuse son aide à aucun de ceux qui l'invoquent. Ceux qui croient en lui ne sont pas de ce fait arrivés à la dignité de Bouddha, mais ils renaissent après leur mort dans son paradis, où ils atteignent sans peine le Nirvana. C'est pourquoi cette voie s'appelle « Porte de la Terre Pure ». Les sectes principales qui adhèrent à cette doctrine sont les deux grandes écoles Jôdô et Shin.

Des sectes que nous avons mentionnées, il y en a quatre, à savoir : Hossô, Kégon, Shingon et Zen^ qui

sont d'origine indienne, — une, le Tenclaï, est née en Chine. Les autres ont toutes grandi sur lo sol japonais.

La secte Hossô. — Elle doit son nom à sa prétention de scruter l'essence isô) des choses [hô). Elle distingue trois périodes dans la prédication du Bouddha. Dans la première, l'illuminé se contente de détruire en ceux qui croient à la réalité du « Moi » [atman] cette illusion. Dans la seconde, il enseigne la non-réalité absolue de toutes choses. Dans la troisième, il enferme la pleine vérité dans la théorie « de la voie du milieu » (chudo). Les sectateurs an Hossô trouvent cette théorie exposée dans six Sûtras attribuées au Bouddha lui-même et dans onze ouvrages de maîtres postérieurs, dont le plus important est le Gejln-Mitsukyô [Sandhinirmokana-sûtra). Il y est enseigné que les deux conceptions de l'existence et de la nonexistence des choses sont unilatérales et par conséquent fausses. Les trois mondes du désir, de la corporéité et de l'immatérialité sont réels, mais toute leur réalité n'est que dans l'esprit dont ils ne sont pas distincts. C'est donc un idéalisme subjectif pour qui rien n'existe réellement que l'intelligence. Tout le reste n'est qu'une émanation illusoire de l'intellect, sans rien qui lui réponde dans le monde extérieur. Aussi la douleur et la joie, la prospérité et la ruine, lavie etla mort, le ciel etl'enfer n'ont-ils rien d'objectif, mais ne sont qu'un simple reflet de l'intelligence. Cette vérité de la « voie du milieu » est de celles qui peuvent se saisir par intuition subite. Mais la plupart ne parviennent que graduellement à la percevoir, en se libérant peu à peu du faux attachement au « Moi », et des deux obstacles qui en décou-

lent : le désir et l'erreur. Par là ils arrivent à la connaissance et à la dignité de Bouddha.

La secte Hossô, jadis si florissante qu'au temps où Nara était résidence impériale (709-784), elle y possédait sept grands temples, n'a plus actuellement qu'une minime importance. Pourtant sa doctrine est encore étudiée de nos jours, même par les prêtres d'autres sectes. Ses temples principaux sont le Horiuji, le plus ancien temple du Bouddha dans l'empire, et le Kôbukuji, pareillement très ancien, situé à Nara, l'antique centre de la secte.

La secte Kégon. — Tandis que la secte Hossô distingue trois périodes dans la prédication du Bouddha, il est ici question de cinq doctrines différentes. Au premier degré se place la doctrine du « petit véhicule » [Hinayâna]^ pour auditeurs de capacités restreintes. Le dejixième et le troisième degrés sont la doctrine du commencement et la doctrine de la fm du « grand véhicule » {Mahâyâna) . Mais la théorie sur laquelle se fonde la secte Kégon est la doctrine dite « parfaite », telle qu'elle se présente dans le KegongyOy c'est-à-dire dans VAçatamsaka-sûtra, avec lequel le Bouddha passe pour avoir inauguré son enseignement. Il y est enseigné que tout est « vide », mais ce « vide » ou cette non-réalité est en même temps regardé comme l'universel absolu [Bhutatathata = jap. shinnyo) duquel tout dans le monde tient son existence et avec lequel tout est identique. La secte représente donc une sorte de réalisme panthéistique. Bien que des plus anciennes , elle est maintenant sans grande importance. Son temple principal est le Todaiji à Nara, avec sa statue géante du Bouddha.

La secte Tendaï. — Cette secte tire son nom de la sainte. montagne Tien-taï, en Chine, où se trouve sa célèbre maison-mère. Son fondateur chinois est Chikaï. Les principes de cette école sont la contemplation et l'étude du saint canon. Ce système doctrinal fut transplanté au Japon par un prince d'Omi, Saicho ou Dengyo-Daishi. Pendant son séjour en Chine il avait appris à connaître sur le Tien-taï l'école de Chikaï, mais il s'était aussi familiarisé avec les doctrines d'autres sectes, qui fleurissaient alors en Chine. Il synthétisa le résultat de ces études comparatives de sectes en une nouvelle école. Cette fusion de doctrines différentes, fort éloignées les unes des autres, en un seul système, explique comment la secte Tendaï a été la souche de presque toutes les sectes postérieures du Bouddhisme japonais. La philosophie du Te/ic^aï représente un réalisme moniste. Sa métaphysique panthéistique pose comme substratum commun de la matière et de la pensée l'absolu, immanent à tout ce qui passe, absolu qui n'est autre que la nature du Bouddha. L'esprit et la matière sont deux formes de manifestations d'une seule Essence, qui n'est elle-même ni l'une ni l'autre, mais les deux à la fois. En vertu de l'énergie qui lui est inhérente, et qui s'exerce nécessairement sur la pensée comme sur la matière, cette essence absoluetireconstammentd'ellemême un monde de phénomènes relatifs, où se manifeste sa nature universelle. Comme cette nature universelle n'est autre que la nature du Bouddha, d'après la doctrine du Tendaï, tous les êtres, non seulement les hommes et les animaux, mais aussi les plantes, les montagnes et les fleuves peuvent devenir Bouddha. Aider les êtres vivants à y parvenir, tel était le

but OÙ tendirent les efforts du Bouddha. La fin propre de son apparition fut la prédication du HokkekyOy ou Saddharma-pundarlka-sûtra, qui contient la doctrine parfaite, conduisant sûrement et rapidement au but. Une profonde méditation est la condition préalablement requise pour atteindre la fin suprême : par là, le fidèle prend conscience de son unité essentielle avec le Bouddha, et par conséquent de sa propre divinité. La voie qui mène le plus sûrement à cette « bouddhaïsation » est la pleine compréhension de cette vérité que les six racines, c'est-à-dire les cinq organes des sens et l'organe de la pensée, sont identiques à l'essence unique et absolue du Bouddha. Le Hokkekyo enseigne, mieux que toute autre doctrine, comment parvenir à cette connaissance.

La secte Tendaï fit surgir une grandiose colonie de temples sur la montagne de Hieizan près de Kioto, et de là s'étendit sur tout le Japon. Elle se divise actuellement en trois sectes secondaires. La plus ancienne a son centre au temple d'Enriaku sur le Hieizan, et adore, comme divinité principale, le Bouddha sous la forme de Yakushi Nyoraï [Bhaishajyaguru). Une autre a son siège au monastère encore florissant de Miidera sur les bords du lac Biwa. Sa divinité principale est le Bouddha Maitreya. La troisième s'emploie surtout au service àHAmida Nyoraï, Mais la secte Tendaï admet un grand nombre d'autres êtres divins, et, parmi eux, bon nombre de dieux du Shintoïsme.

Là secte Shùigon. — Cette secte, soi-disant fondée par l'Hindou Nagarjuna, fut introduite au Japon par Kôbô Daishi, qui lui construisit un temple célèbre à Makiyama dans Tlzurni. Mais le centre de son in-

fluence fut la ville monacale de Koyasan. La secte distingue dix degrés de connaissance. Le but de la connaissance est le mystère de l'unité de toutes les formes et modes du monde visible dans le substratum universel. La connaissance de cette unité ne peut être obtenue qu'au dixième et plus haut degré, quand la méditation s'est élevée à un état mystique de totale abstraction. Ainsi la « bouddhaïsation » est atteinte et dès cette vie.

Le principe de tout être est la même Bàutatathatay que dans la secte Tendaï, avec cette seule différence que la secte Shingoii honore cet Absolu sous un autre nom. C'est le mystérieux et spirituel Bouddha Mahâvaicorana. La désignation japonaise Dainichi Nyoj-aï signifie qu'il est considéré comme principe de l'illumination. L'historique Gautama Bouddha n'est lui aussi qu'une incarnation de ce Tout Unique.

Pour faciliter la « bouddhaïsation », il est recommandé de s'approprier les trois mystères du corps, de la parole et de l'esprit. Cette assimilation est produite par trois rites mystiques : 1) Shinmitsu, vénération du Bouddha au moyen de certaines positions des mains ; 2) Gomitsu, répétition de formules mystiques du système de Tantra; 3) bnitsu, contemplation. Des exercices de jeûne prolongé, ayant pour but de clarifier la vue spirituelle, jouent aussi un rôle important dans la secte Shingon.

Il est facile de reconnaître que la doctrine de cette secte a plus d'un point de contact avec la vieille philosophie indienne du Yoga. A sa mystique abstruse répond dans la pratique populaire une superstition dépravée. Les bonzes de la montagne de Koyasan

entretiennent et exploitent cette superstition de la masse crédule.

La secte Zen. — Le fondateur de cette secte est l'Hindou Bodhidharma (japon. Bodai Daruma), regardé comme le vingt-huitième patriarche hindou et le premier patriarche chinois. La secte, représentée au Japon par trois branches différentes, a exercé, spécialement sur la classe des Samuraï, une influence égale à celle que devait prendre plus tard la morale de Gonfucius. Son trait caractéristique et distinctif est qu'elle rejette la recherche de la vérité dans les écrits sacrés. A l'Ecriture elle substitue la contemplation : de là son nom de Ze/i, qui n'est autre que le Dhyâna sanscrit, « Contemplation ». Cette contemplation consiste en ce que l'homme reconnaît immédiatement dans son propre cœur « le vrai cœur du Bouddha », la substance absolue de toute pensée et de tout être. C'est pourquoi la secte est aussi appelée « secte du cœur du Bouddha » [Busshin-shâ). Pour celui qui, abîmé ainsi en luimême, prend conscience de son unité avec le Bouddha, c'est-à-dire est arrivé à la pleine intelligence que la nature de l'homme est originellement pure, libre de la confusion du monde et ornée de la sagesse parfaite du Bouddha, toutes les distinctions de bien et de mal disparaissent. Par la complète absorption de sa pensée, le contemplatif jouit d'une absolue tranquillité d'esprit.

Le recueillement de l'esprit est favorisé par des pratiques externes, spécialement par l'ascétisme. L'étude des écrits canoniques n'est pas non plus négligée. Mais elle ne sert qu'à préparer la méditation et à la promouvoir jusqu'au point où elle de-

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vient capable de saisir immédiatement la vérité.

Cette mystique qui paraît si pure n'exclut pas du tout le culte grossier des idoles. Dans les temples de la secte trône le Bouddha avec ses deux principaux disciples, Kasha et Anan, ou bien diWec Maitreya et Amida, puis Kwaniion sous ses différentes formes, et la multitude des divinités secondaires. La secte la plus contemplative est devenue la plus riche, non seulement en temples, mais aussi en idoles.

Les sectes moindres, comme la secte Yiizu-iieni' butsu et la secte 7/ méritent à peine d'être mentionnées. Les trois sectes les plus populaires et les plus influentes du temps présent sont lôdô, Shin et Nichiren. A l'inverse de celles qui ont été introduites des Indes ou de la Chine, elles sont toutes les trois d'origine exclusivement japonaise. Leur naissance se place au temps de la splendeur du Bouddhisme, c'est-à-diro au XII® et au xiii^ siècle.

La secte lôdô. — Le fondateur de cette secte fut le prêtre japonais Genku ou Honen Shonin (1133-1212). Il voulut faciliter la poursuite de l'idéal religieux. Tout d'abord, on détourne les yeux du but lointain, le Nirvana. Le lôdô, « la Terre Pure », le remplace : c'est un paradis, situé à l'occident, où règne Amida sans commencement et sans fin, le vrai Bouddha des trois temps et des six mondes. Cet Amida n'est pas identique à Gautama Bouddha, le fondateur de la religion. Longtemps avant les jours de Shaka, il a, dans une série d'existences saintes, conquis la dignité de Bouddha. Mais au lieu d'entrer ensuite, au terme de l'effort, dans le Nirvana, il créa la « Terre Pure », et fît, par compassion pour les êtres vivants, cette promesse : « Je ne veux pas obtenir la sagesse par-

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faite s'il est en ce monde un être vivant qui, après avoir cru en moi de toute son âme et de tout son cœur et répété mon nom, ne doive pas renaître dans le paradis. »

La doctrine principale de la secte consiste donc à professer que quiconque croit à Amida et exprime cette croyance par l'invocation dévote de son nom, est racheté et arrive au ciel. Celui qui répète diligemment pendant sa vie la formule : « Narnu Amida Butsu, je mets ma confiance en Bouddha Amitâbha, » celui-là peut être sûr qu' Amida s'approche de lui à l'heure de la mort et le fait renaître dans la « Terre Pure ». Cette doctrine avait ceci de nouveau qu'elle n'exigeait plus des fidèles le travail personnel, la tension de toutes les forces du corps et de l'esprit, la considération de préceptes moraux innombrables, la méditation et l'étude des saints écrits. La pratique religieuse se réduit à la répétition indéfinie d'une seule formule. Pour marquer le nombre des invocations, les fidèles se servent d'une sorte de chapelet.

Cette doctrine facile recrute aujourd'hui encore le principal contingent de ses adhérents dans le peuple ignorant, surtout parmi les femmes. La secte lôdo connut son apogée au temps de la domination des Tokugawa, comme l'attestent le nombre et la richesse des temples, qui furent alors construits à Tokyo, à Kioto et à Nikko. Les sanctuaires renferment toujours une statue d' Amida, le plus souvent en compagnie de Kwannonet des 16 Rakan. Mais, à l'exemple d'autres sectes, les adeptes du lôdô vénèrent aussi les dieux du Shinto.

Après cette secte de la « Terre Pure », on en vit naître une autre, quiétiste, dont les adhérents ont été

surnommés les « Quakers » du Bouddhisïïie japonais : ce fut la secte Shin.

La secte Shin. — Divisée en dix branches, elle est la plus florissante et la plus influente de toutes les sectes bouddhiques au Japon. Elle est issue du lôdô, et sa doctrine fut transmise par ceux qu'on nomme les « sept grands-prêtres ». En son centre elle place aussi Amida, comme souverain du paradis occidental. Mais la condition, qui permet l'entrée de ce paradis, est entendue d'une façon différente. Ce n'est pas l'invocation du nom d'Amida ou l'accomplissement des bonnes œuvres qui procure la béatitude. Ce sont là seulement des « moyens préalables » (japon, hoben). Ce qui mène au ciel, les femmes aussi bien que les hommes, c'est uniquement la croyance au pouvoir du Tout-Miséricordieux, et la conflance en la puissance de la grande promesse qu'il a faite de sauver tous les êtres. La béatitude n'est pas à attendre seulement à l'heure de la mort, comme l'enseigne la secte lôdô. Celui qui croit en Amida est sûr de son union avec lui dès cette vie. L'invocation de son nom n'est pas défendue, mais elle vaut seulement comme cri d'actions de grâces, sorti spontanément et naturellement des lèvres du racheté, de même que la prière n'est que le témoignage de la foi.

La pénitence, le jeûne, les pèlerinages, la vie monastique, le célibat et autres pratiques ascétiques sont rejetés. Même la distinction entre bonzes et laïques n'est pas admise théoriquement. Les bonzes ne sont pas une confrérie, se distinguant par sa manière extr.'» ordinaire de tendre à la dignité de Bouddha, mais les docteurs des laïques ; ils s'habillent comme ceux-ci, et vivent dans le mariage à l'exemple de

leur fondateur Shinran. Dans aucune secte, le sermon n'est aussi soigné. Le culte se déroule avec splendeur et éclat. Des autels d'Amida, brillamment décorés, ornent les temples, dont les deux principaux, l'Hongwangi oriental et THongwangi occidental à Kioto, comptent parmi les plus beaux et les plus grands du Japon.

Bien qu'Amida y reçoive des honneurs divins, ce n'est pourtant pas un dieu, à proprement parler. Il n'est pas éternel, car il fut un temps où il n'était pas encore Bouddha; il n'est pas tout-puissant et ne dirige pas les destinées des mortels. Tout son être dit amour et miséricorde pour les hommes. Aussi Chamberlain a-t-il pu écrire, non sans quelque motif : « A première vue, on pourrait se figurer que la secte Shin est une contrefaçon du Christianisme plutôt qu'un développement du Bouddhisme. » Nous pouvons l'appeler plus justement une caricature de la Rédemption chrétienne.

La secte Nichiren, — La troisième branche principale du Bouddhisme, poussée sur le sol même du Japon, est la « secte du lotus du soleil » [nichiren) ou la « secte de la fleur de la loi » [hokke). Elle jouit, elle aussi, d'une grande popularité. Son fondateur est Nichiren, prêtre de la secte Shingon. Son but était de débarrasser la doctrine et le culte du Bouddha de tout hors-d'œuvre. « Les serviteurs d'Amida, disait Nichiren, sont échus à l'enfer, les disciples delà secte Zen sont des diables, la secte S hmg on détruit l'Etat. » Pour Nichiren, la formule rédemptrice était : « Vénération au Sùlra de la loi merveilleuse de la fleur de lotus. » Aucune secte n'attache une telle importance au Sûtra, appelé du nom de « fleur de lotus de la loi

sainte ». Des heures durant, les fidèles récitent, au rythme du tambour, les mots : « Namu myo ho renge kyo, Vénération au Sùtra de la loi mystérieuse de la fleur de lotus. » Le livre est la manifestation du Bouddha originel.

C'est seulement i3ar la voie de l'effort personnel qu'il est possible d'atteindre à l'état de Bouddha. Mais quiconque se soumet à l'effort peut y parvenir, même les plantes et les pierres, si elles passent par une série de transmigrations. Celui qui ne suit pas ce seul vrai chemin, ne peut espérer la délivrance en Bouddha. La doctrine du lôdô et ses exhortations à invoquer Amida sont donc à considérer comme une imposture. Pourtant, on trouverait à peine une secte qui connaisse plus de dieux et plus d'idoles, empruntées non seulement au monde des hommes, mais encore au monde des animaux. Il va de soi que le fondateur de la secte a ses statues et se dresse sur les autels en qualité de Bouddha incarné.

La grande influence que la secte a exercée dans les premiers siècles de son existence, doit être attribuée au zèle infatigable de son fondateur et de ses premiers successeurs, et aussi aux persécutions que leur attira leur zèle bruyant et subversif. De nos jours, le fanatisme n'a pas diminué. Il n'est dépassé que par l'ardeur déployée par les continuateurs de Nichiren pour entretenir la superstition et exploiter l'ignorance du peuple.

Cet aperçu sommaire vise seulement à faire con-

naître les points les plus importants des doctrines qui caractérisent les principales sectes du Bouddhisme japonais. Presque toutes se divisent à leur tour en un grand nombre de sectes subsidiaires. Le niveau religieux et moral y est généralement très bas; peu de bonzes connaissent l'histoire et les dogmes de leur école. C'est un fait digne de remarque que les sectes japonaises n'ont jamais estimé nécessaire de traduire dans la langue de leur pays le canon bouddhique. Elles se sont contentées de la traduction chinoise de la Tripitaka, dont le sens n'est compris aujourd'hui que d'un très petit nombre. Les formalités extérieures sont l'élément principal de la religion, et la plupart des bonzes bouddhiques ne cherchent pas plus loin que ces observances, parfois ridicules. Leurdemande-t-on quelque renseignement sur leur culte, ils manifestent une ignorance surprenante. On apprend aux fidèles qu'en faisant tourner une fois les bibliothèques sacrées, disposées de façon à pivoter autour d'un axe, ils s'acquièrent le même mérite religieux, que s'ils lisaient les 6.711 volumes depuis le premier jusqu'au dernier. La splendeur extérieure des cérémonies retient la masse du peuple grandement ignorante et superstitieuse. Par cet éclat rituel, le Bouddhisme japonais, pauvre de pensée, exerce jusqu'à l'heure actuelle une si grande influence, que le culte du Bouddha forme la religion propre du Japon moderne. Pour la masse, il se réduit à un culte grossier des idoles, accompagné de superstitions de toute espèce. Il paraît d'ailleurs tout aussi impossible de réformer le Bouddhisme que de vivifier à nouveau lo Shintoïsme. Le Christianisme seul est susceptible de satisfaire les aspira-

lions religieuses qui se manifestent encore dans le noyau du peuple japonais.

Joseph Dahlmann, missionnaire à Tokyo.

Bibliographie.

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