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II. — Le Shintoïsme

1. Les périodes du Shinto. — A l'inverse du Bouddhisme, le Shintoïsme est, dans son contenu initial, une création originale de l'esprit populaire japonais. Sous l'influence du Bouddhisme et du Confucianisme, il a subi diverses transformations. On doit distinguer dans ce développement trois périodes :

Pendant la première période qui s'étend jusqu'aux environs de l'an 550 après Jésus-Christ, les Japonais ne concevaient point encore la religion comme une institution différente de l'état ou de la société civile. La vénération pour les dieux, c'est-à-dire pour les esprits des ancêtres de la maison impériale, était une coutume, fondée sur les mêmes motifs qui inspiraient l'obéissance sans réserve etle culte à l'égard du Mikado vivant. A ces pratiques se joignaient certaines prières aux dieux du vent et du feu, à la déesse de la nourriture et de la cuisine, etc. Il existait certains usages déterminés de purification, qui d'ailleurs avaient en vue les souillures corporelles beaucoup plus que les taches morales. L'élément purificateur était l'eau. Mais ce que l'on cherche en vain dans ces pratiques

cultuelles et ces rites de purification, c'est t'expression, même simplement esquissée, d'une loi morale précise ou d'un ensemble d'idées se rapportant au supra-sensible. Le cercle des idées reste circonscrit à l'élément corporel et grossièrement sensible. La plus ancienne croyance populaire ne comportait ni ciel ni enfer. Elle ne traçait pas non plus de ligne de démarcation bien nette entre les dieux et les hommes; il y avait des dieux bons et mauvais, de même qu'il y avait des hommes bons et mauvais. Il existait une forme de sacerdoce tout à fait primitive; chaque prêtre était chargé du service d'une divinité spéciale. Une hutte de bois, couverte de paille, servait de sanctuaire national ; là étaient conservés les trois trésors que le Mikado avait hérités de ses ancêtres divins : le miroir, le sabre et le joyau de la maison souveraine. Une fille du Mikado remplissait le rôle de prêtresse et gardait le trésor national.

Avec l'introduction du Bouddhisme commence la seconde période du Shintoïsme. Pendant cette période, l'antique croyance du peuple japonais passe entièrement sous l'inflaence delà religion étrangère. Sans l'intervention du Bouddhisme, il est vraisemblable que le Shintoïsme primitif, laissé à lui-même, eût peu à peu donné naissance à une dogmatique et à une morale déterminées, et l'évolution spontanée du rituel eût amené progressivement des formes de culte plus riches. Mais au stade où il se trouvait quand il rencontra le Bouddhisme, il était sous tous rapports trop pauvre et trop faible pour opposer une résistance efficace à une religion étrangère, qui se présentait avec une dogmatique et une morale développées, un culte fastueux, un art perfectionné. Les

LES RELIGIONS DO JAPON m

images du Bouddha, en bronze ou en bois sculpté, furent offertes aux hommages du peuple dans tout l'éclat de pompeuses cérémonies. Cette magnificence, contrastant avec la simplicité un peu fruste du Shintoïsme, ne fit que favoriser Tinfluence du Bouddhisme sur la vieille religion. Et Ton vit apparaître leRyôbu- Shinto, sorte de religion mixte, issue d'un compromis entre la nouvelle et l'ancienne croyance. C'est ce qui explique les idées tolérantes des classes moyennes et inférieures, qui pratiquent leur culte indifféremment dans les temples des deux religions.

Par une sorte de mimétisme, le Bouddhisme sait revêtir les teintes du sol où il s'établit, et s'adapter à un milieu nouveau, en offrant aux dieux de la religion indigène un accueil hospitalier dans son panthéon. Les dieux du Shinto furent transformés en incarnations du Bouddha. Les pratiques cérémonielles du Shinto, telles qu'elles étaient en usage à la cour du Mikado, furent combinées avec le rituel bouddhique, et du coup perdirent leur situation privilégiée. Le culte du Bouddha prit le premier rang dans le palais du fils delà déesse du soleil et fit sentir son influence dans tout ce qui concernait la construction et l'installation des temples, le vêtement et les cérémonies. En quelques endroits seulement, par exemple dans les sanctuaires d'Isé et d'Izumo, le culte du Shinto fut maintenu dans sa simplicité, ou, pour mieux dire, dans son indigence originelle. Etlà même on peut se demander si, au cours des siècles, il ne s'est pas glissé d'importants changements. La plupart des temples du Shinto furent desservis non par des bonzes shintoïstes, mais par des bonzes boaddhistes, qui n'avaient d'autre préoccupation que d'introduire subrepticement dans

la religion indigène le décor elle cérémonial de leur propre religion.

Cette période de fusion des deux religions s'étend de 550 à 1700 après Jésus-Christ; elle remplit donc la part la plus considérable de l'histoire et de la civilisation japonaises. On s'explique ainsi l'état d'infériorité des idées religieuses au Japon. Le Shintoïsme qui, dès la première époque, était déjà si pauvre et si rachitique, aboutit, pendant cette seconde période, à une complète dégradation. 11 se décomposa en différentes petites sectes, qui prolongèrent le peu de vie qui leur restait, en s'agrégeant les formes les plus basses de la superstition bouddhique et les doctrines sauvages et licencieuses de l'occultisme taoïstique et de la sorcellerie, importées de Chine en ce même temps.

La troisième période de l'histoire du Shintoïsme commence aux environs de Tan 1700 et dure encore de nos jours. Elle porte le nom de « renaissance du pur Shintoïsme )k Par « pur Shintoïsme ^) il faut entendre la croyance populaire nationale sous la forme qu'elle présentait avant l'introduction du Bouddhisme et de la philosophie confucianiste. Le mot « renaissance » désigne la tentative, poursuivie depuis le xviii° siècle par une école japonaise, d'éliminer les influences étrangères et de restituer le Shinto dans sa teneur originelle et pure. Pendant la longue période de paix des Shogun delà famille Tokugawa, les Lettrés japonais reportèrent leurs regards en arrière sur le passé de leur peuple. On déterra de vieux manuscrits, on réédita de vieux livres d'histoire et de vieux poèmes, on étudia et on imita avec ardeur le vieux langage. Le mouvement prit bientôt un caractère

politico-religieux et patriotique, pour ne pas dire chauviniste. 11 ne tarda pas à se tourner contre la maison souveraine des Shogun elle-même, parce qu'elle s'était avisée d'écarter la puissance du Mikado, descendant des dieux. Le Bouddhisme et le Confucianisme furent en butte au dédain et à la risée, en raison de leur origine étrangère, et le Shinto fut partout mis au premier plan.

Les plus importants promoteurs de ce mouvement furent les savants Mabuchi (1697-1769), Motoori (1730- 1801), et son disciple Hirata (1776-1841), hommes sérieux et capables, d'une fécondité littéraire surprenante. Toute leur vie fut orientée à cette fin : détrôner le Bouddha et Confucius, et remettre en honneur la vieille croyance populaire. Cette propagande religieuse était dirigée et dominée par ce principe que deux choses seulement sont nécessaires, suivre l'impulsion de la nature et obéir au Mikado. La religion du Shinto fut ramenée à sa « pureté » primitive par l'exclusion de tout dogme et de toute loi morale.

La révolution de 1868, qui rendit au Mikado son pouvoir souverain, consacra le triomphe de ce mouvement d'idées. En même temps les vieux temples nationaux furent expurgés de tout ornement bouddhique. Des mesures générales furent prises pour supplanter le Bouddhisme par le culte du Shinto : sur l'ordre du gouvernement, on transforma des temples bouddhiques en temples shintoïstes ; dans de célèbres lieux de pèlerinage bouddhiques, les bonzes du Bouddha durent céder la place aux bonzes du Shinto. Cet effort du pouvoir témoigne d'ailleurs d'une politique religieuse à courte vue, car c'est à grand'peine que l'on trouverait une religion plus vide

et donnant moins de satisfaction que le Shintoïsme, à supposer même qu'il mérite le nom de religion.

La renaissance du Shintoïsme a eu cependant un résultat : c'est d'abaisser encore davantage le niveau religieux. Par l'élimination de tous les éléments étrangers, l'absence d'une foi précise et d'une loi morale ferme n'a fait qu'apparaître avec plus d'évidence. Mais les écrivains religieux du Shintoïsme moderne ne voient pas dans cette indigence l'ombre d'une imperfection. Au témoignage non suspect de Chamberlain, ils l'expliquent et la justifient par « la perfection native de l'humanité japonaise » (innate perfection of Japanese humanity)^ qui rend superflus ces secours extrinsèques. « Le Japonais, continue cet auteur, n'a besoin d'aucun sage ni d'aucun prophète. Il n'y a que les « Outcasts » (les gens de rebut), comme il s'en présente chez les Chinois et les peuples d'Occident, à rendre nécessaire par la corruption innée de leur nature l'apparition périodique de sages et de prophètes. »

L'orgueil du Shintoïste, ce sont les troupes innombrables des kami ou (^ieux. Mais ces myriades de dieux semblent impuissantes à sauver de la décadence le culte du Shinto.

2. Les dieux du Shinto. — Le mot ordinaire pour signifier dieu est kami. Pourtant ce mot kami, traduit généralement par dieu, ne cadre pas exactement avec l'idée que nous avons de la divinité. Au sens originel, kami désigne ce qui est « au-dessus », « plus haut », et sert à exprimer tout ce qui inspire en quelque façon crainte ou respect. Tout être d'essence supérieure est donc appelé kami. Parmi

ces kamij on distingue deux catégories, les « dieux de la nature », et les « dieux des hommes ». Bien que dans la suite des âges ils aient fusionné les uns avec les autres, ils sont cependant d'origine différente.

Les dieux de la nature sont les personnifications de forces naturelles comme la lumière, le feu et le vent, et d'objets matériels comme les montagnes, les fleuves, les mers. Au sommet se trouve la déesse du soleil, Amaterasu. Les dieux des hommes sont les déifications d'hommes célèbres, surtout d'ancêtres de familles et de héros de l'époque mythique. En tête se place Jiinmu Tennày le fondateur de la dynastie impériale. Ce processus de déification se poursuivit par l'apothéose des morts, à la survie desquels on croyait : rien ne venait le limiter et chaque mort individuelle pouvait apporter au panthéon des hami un nouvel accroissement. Pourtant on appliquait de préférence cette divinisation aux esprits des généraux et des savants célèbres. Quiconque s'était distingué par sa bravoure, sa science et autres qualités éminentes, était après sa mort placé au nombre des dieux. De cette façon, des légions de dieux supérieurs et inférieurs ont peu à peu rempli le panthéon du Shinto. Cette déification des ancêtres a, dans le cours des siècles, pris une telle extension, qu'elle est devenue le trait le plus saillant du Shintoïsme. Parmi les influences qui ont spécialement contribué à développer le culte japonais des esprits aux dépens des dieux de la nature, il faut noter, depuis la pénétration de la civilisation chinoise, le culte chinois des ancêtres.

Les dieux du Shinto ne sont rien moins que de nobles et intègres figures. Ils ont tous les sentiments

et toutes les faiblesses de l'homme, et le mythe qui célèbre leurs actions est souvent d'un caractère repoussant, et même obscène. Les deux classes de dieux, dieux de la nature et dieux des hommes, ont une tendance marquée à intervenir dans la sphère d'action les uns des autres et à fusionner réciproquement. La première place appartient à la déesse du soleil, Amaterasu. En sa qualité de souveraine du ciel, elle est entourée d'une cour. Ce n'est pourtant pas une divinité indépendante. Dans des circonstances importantes, il lui faut tenir compte du conseil des dieux, où le suffrage des divinités de la lune et des étoiles, de la terre et des eaux, est de grand poids.

De tout cet ensemble il ressort que les dieux du Shinto sont restés fixés à un stade vraiment primitif de développement. Il en va de même du culte du Shinto.

3. Le culte du Shinto. — Les « salles des dieux », nommées Mnja, servent de temples. On accède au terrain ( Yashiro) où est bâti le temple, par les Torii, sorte de portique formé de deux poteaux ronds et élevés, qui sont fichés en terre et réunis au sommet par une traverse ronde. La Miya est très simple dans sa forme primitive. C'est un petit temple sans idole ; dans la salle principale, ce qui est proprement « sacré » consiste en objets symboliques, placés sur une table non vernie qui figure l'autel. On y voit un miroir de métal, symbole de l'éclat divin de la déesse du soleil, puis le Goheiy sorte de baguette dressée, d'où retombent des bandelettes de papier découpé, qui tiennent lieu d'une offrande d'étoffes. Une boule de cristal de roche, figurant la pureté et

la puissance des dieux, constitue le troisième symbole.

Le vrai temple shintoïste est construit en bois blanc d'hinoki, et couvert avec l'écorce de cet arbre. L'hinoki et le sakaki sont les deux plantes spécialement consacrées au culte des kami. Ni laque ni ornement en métal ne sont admis dans la Miya de style pur. Mais peu de temples ont conservé cette simplicité primitive : au premier rang il faut citer le sanctuaire consacré à la déesse du soleil Amaterasu, àlsé.

Souvent on aperçoit, à gauche du perron qui donne accès à la salle, une auge longue en pierre, contenant de l'eau consacrée, adroite les coffres d'offrandes, fermés avec une grille en bois et destinés à recevoir la monnaie de cuivre, et, près de ces coffres, la corde avec la cloche que chaque arrivant met en branle pour prier les kamiàQ lui accorder audience. On provoque la présence des dieux par des battements de mains, des roulements de tambour, des sonneries. Tout ce qui apporte à l'homme jouissance et distraction est aussi pour les dieux source de joie et de divertissement. Aussi cherche-t-on à les réjouir, à leur fête annuelle, non seulement par l'offrande de vivres et de boissons, mais aussi par toutes sortes de représentations théâtrales et de pantomimes.

Le culte du Shinto est entre les mains de bonzes ou kannushi. Ils ne semblent pas avoir formé dès l'origine une classe spéciale, appartenant aux Samuraï. Ils sont mariés, ne se rasent pas la tête comme les bonzes bouddhistes, et ne portent que pendant le service du temple un costume particulier.

Leur principale fonction consiste à présenter les offrandes de légumes, de viandes, de saké (bière de riz), et à réciter des prières rituelles en l'honneur des divinités. A leurs côtés se tiennent, dans certains sanctuaires, des prêtresses, spécialement chargées, lors des fêtes du temple [maisuri), de s'acquitter de la danse pantomimique, dite kagura. Les plus connues sont les prêtresses de la célèbre kasuga no miya, à Nara , où la danse kagura est exécutée, depuis des siècles, avec un éclat particulier.

Parmi les prières rituelles [novito]^ récitées pour les offrandes, la « prière de la grande purification » [Oharai) revêt un caractère spécialement solennel. UOharaï est la grande purification, accompagnée d'offrandes, ou cérémonie expiatoire de tout le peuple « pour le crime d'avoir troublé la culture du riz, de souillure, d'homicide et de blessure, de profanation des cadavres et d'ensorcellement, de sodomie et d'inceste ». La « prière de la grande purification » montre que la pensée d'une purification morale des fautes n'était pas totalement inconnue au Shintoïsme. Dans les autres cérémonies de purification, il s'agit exclusivement d'effacer la souillure extérieure, contractée par l'attouchement d'objets impurs. Mais, même dans VOharaï, les idées d'expiation morale sont très incomplètes. Du fidèle shintoïste on exige beaucoup plus la propreté corporelle que la pureté du cœur.

Avec la fête annuelle de chaque temple particulier, les pèlerinages jouent un rôle important dans le culte du Shinto. Les lieux de pèlerinage préférés sont les sanctuaires nationaux comme Isé et les montagnes saintes comme Ontaké.

Parallèlement à ces usages cultuels, accessibles à tous, il existe certaines formes spéciales, ouvertes aux seuls initiés; elles sont comprises sous le nom de « Shintoïsme ésotérique ». La divination, l'extase, la possession et son exorcisme en constituent les principaux éléments. Mais faute d'une doctrine dogmatique et morale déterminée, la religion du Shinto n'est dans son occultisme que le tombeau de toute religion.

L'avenir religieux du Japon pourra connaître de nouvelles transformations, mais dans cette évolution il restera peu de place pour le Shintoïsme. Le prestige divin dont la tradition nationale entourait le Mikado s'est amoindri, depuis qu'on s'est aperçu que ce n'était qu'un mortel comme tous ses sujets. Aussi longtemps que le peuple, soustrait aux influences étrangères, fut tenu en une étroite servitude, sans être jamais admis à voir le Mikado, le vieux mythe de son origine divine put subsister. Avec l'évanouissement de ce mythe, l'antique tradition religieuse du Japon elle-même est descendue au tombeau. Ce qui reste n'est, au jugement d'Aston, qu'un « aliment pour enfants, tout à fait impropre à constituer la nourriture spirituelle d'une nation qui, en ces derniers temps, a atteint une pleine et vigoureuse maturité ».

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