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I. — Introduction : Religion des Indo-Européens

Dans le domaine des sciences philologiques, la découverte la plus importante du xix® siècle est, sans doute, celle de la parenté existant entre les langues si nombreuses qui constituent ce qu'on appelle aujourd'hui la famille indo-européenne, ou, à la manière allemande, indo-germanique, — découverte dont la portée fut immense sur les études historiques, linguistiques, ethnographiques et mythologiques. Elle est due, en grande partie, à la connaissance du sanscrit, la vieille langue littéraire de llnde, qui a permis de remonter plus sûrement à la langue-mère, d'où sont issus avec lui le grec, le latin, etc. Une fois l'attention attirée sur ce point, on ne tarda pas à

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reconnaître que le sanscrit montrait d'évidentes affinités, non seulement avec les langues classiques, mais encore avec les langues du centre et du nord de l'Europe : celtiques, germaniques, slaves, etc. L'ardeur des fondateurs de la « grammaire comparée » se porta avant tout sur la reconstitution du vocabulaire et de la grammaire de la langue-mère. Cette reconstruction prématurée devait être l'objet d'incessantes révisions. On songea ensuite au peuple qui avait parlé cette langue, et comme les idiomes de l'Inde et de la Perse passaient à cette époque pour avoir le mieux conservé l'état linguistique primitif, on ne douta pas que ce peuple ne fût originaire de l'Asie, du plateau de Pamir, pensait-on. C'est de là qu'il se serait répandu tout d'abord dans l'Iran et dans les vallées de l'indus et du Gange, tandis que les branches européennes se seraient détachées successivement et se seraient poussées l'une l'autre vers l'Occident, comme entraînées par une loi fatale.

Cette opinion fut très fortement ébranlée par une série de découvertes linguistiques, qui démontrèrent que les langues indo-européennes d'Asie avaient, non moins que celles d'Europe, modifié la physionomie de la langue primitive. On fut, d'autre part, surpris de constater le caractère étonnamment archaïque de certaines langues européennes, telles que, par exemple, le lithuanien. Puis, les données historiques et ethnographiques se complétant, on dut reconnaître que dans toutes les régions où l'on rencontre les Ïndo-Européens, ceux-ci apparaissent comme des nouveaux venus, sauf dans le nord-est de l'Europe, où on ne leur découvre pas de prédécesseurs, — abstraction faite naturellement des temps géologiques.

Les inductions d'ordre archéologique, tirées du vocabulaire même des langues indo-européennes, paraissaient aussi en faveur de la localisation de la race en ces parages. On en est donc arrivé aujourd'hui à admettre en grande majorité l'origine européenne du groupe linguistique en question. Il existe toutefois encore des divergences de vues au sujet d'une détermination plus précise, — les uns, comme M. Hirt, étant pour le nord de l'Allemagne, les autres, comme M. Schrader, pour la Russie méridionale. La question reste donc entourée d'obscurités, comme, du reste, toutes celles qui concernent la race indo-européenne et ses caractéristiques. Ce qu'on peut dire, c'est que les faits s'expliquent relativement bien en admettant à une époque fort ancienne — le troisième millénaire avant notre ère — un centre de migrations au Nord ou à l'Est de l'Europe, d'où se seraient déversées successivement en toutes directions des tribus parlant des idiomes indo-européens : hommes de belle stature, à la chevelure blonde, belliqueux, fiers, Imaginatifs, intelligents, quoique d'esprit moins vif que la plupart des populations plus civilisées qu'ils soumettaient, mais les dépassant généralement par la profondeur du sens moral. Ils semblent, en outre, avoir été doués d'une remarquable facilité d'assimilation pour s'approprier la civilisation des vaincus, tout en leur communiquant leur langue.

Les études sur la religion des Indo-Européens ont suivi une marche analogue à celle des recherches sur leur langue et leur patrie. Leurs premiers représentants orientalistes, A. Kuhn et Max Mûller, firent surtout de la mythologie comparée. Ils s'appuyaient presque exclusivement sur

les plus anciens documents littéraires : l'épopée homérique, les Eddas Scandinaves, l'Avesta et principalement le Rig-Veda des Hindous. Ce dernier document, vu son antiquité et la persuasion où l'on était que les Indo-Européens étaient originaires de l'Asie, fut regardé comme la clef des conceptions mythologiques de la race, et l'expression de sa psychologie religieuse et poétique. L'impression produite par le caractère naturaliste des mythes védiques, qui dramatisait des phénomènes physiques et , en particulier, l'orage, fit qu'on interpréta dans le même esprit les personnages divins et les mythes des autres peuples indo-européens. On se plaisait, en outre, à identifier beaucoup de divinités au moyen d'ingénieux rapprochements linguistiques.

Ces constructions, souvent très habiles, furent ébranlées triplement à partir de 1880. Tout d'abord les progrès de la linguistique, qui exige plus de rigueur dans les rapprochements phonétiques, forcèrent d'abandonner, les unes après les autres, presque toutes les identifications de noms de divinités. Ensuite, on reconnut de plus en plus que le Veda n'avait pas, autant qu'on l'avait cru, le caractère d'une naïve poésie de la nature, et son autorité souffrit aussi du déplacement vers l'Europe du centre présumé de l'expansion aryenne. Mais c'est surtout aux études anthropologiques qu'est dû le changement complet de direction dans les recherches relatives à la religion des Indo-Européens. L'enquête avait été élargie par les anthropologues, attentifs observateurs de tous les peuples et de tous les usages religieux, guidés qu'ils étaient par ce principe, érigé presque à l'état d'axiome, que les formes

primitives de la religion et de la mythologie, donnant l'explication vraie de tous les autres développements, devaient se rencontrer chez les peuples dits sauvages. Les formes plus élevées de la religion doivent, pour cette école, sortir tout naturellement des plus grossières, par une évolution fatale et progressive. Sous l'influence de ces idées, maintes constructions non moins hâtives que celles qu'elles étaient destinées à remplacer et non moins systématiques, virent le jour. Toutefois, elles eurent l'heureux résultat de démontrer la nécessité de renouveler tout le travail. L'œuvre était à reprendre, en consultant non plus seulement les sources littéraires, mais encore l'archéologie et les données fournies par les croyances et les usages de certains peuples indo-européens, qui n'ont pas de documents littéraires, mais qui paraissent, en revanche, avoir mieux conservé que d'autres les traits primitifs.

Il s'agit surtout des Slaves et des Lithuaniens, dont les coutumes ont jeté beaucoup de lumière sur la civilisation des Indo-Européens. Il était donc assez naturel de recourir à eux dans le domaine de la religion. On possède des données assez complètes sur les Prussiens et les Lettons avant leur conversion tardive au christianisme. Il n'en est pas de même malheureusement des Slaves, mais l'on rencontre chez eux beaucoup de traces d'idées et d'usages païens, qui se sont transmis à travers leur nouvelle religion. Ces données se complètent par celles que fournissent des peuples indo-européens qui, à une époque historique, avaient conservé une civilisation assez simple, comme, par exemple, les anciens La-

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tins et, pour autant qu'on peut les connaître, les anciens Germains.

Comme c'est le cas pour rarchéologie indo-européenne, la linguistique apporte à ces données d'histoire religieuse un secours puissant. Si elle ne mérite pas une place aussi prépondérante que celle qui lui était départie dans les systèmes de Kuhn et Max Mûller, elle n'en est pas moins, dans l'état actuel des reclierches en question, un auxiliaire précieux, qu'on peut utiliser aujourd'hui avec un matériel plus complet et des lois plus rigoureuses que jadis. Les études de MM. Schrader et Hirt en particulier, en ont tiré grand profit, et c'est en se fondant à la fois sur elle et sur les diverses sources d'ordre anthropologique et ethnographique, que l'on s'efforce aujourd'hui de débrouiller les obscurités qui entourent les origines religieuses des peuples indo-européens ^

Une des circonstances qui contribuent le plus à maintenir ces obscurités, c'est la grande diversité des noms des divinités et des personnages mythologiques chez les différents peuples de la famille. Gomme on vient de le dire, les rapprochements ingénieux, faitsparles philologues du milieu du xix® siècle, se sont tous écroulés successivement, ou peu s'en faut. A première vue, cette variété de dénominations tendrait à faire croire que les croyances religieuses avant la dispersion étaient peu développées et que, en particulier, les personnalités divines se sont formées che.^ chaque peuple séparément. Cette

1. Cf. surtout les articles de M. Schrader {Âryan Religion dans Encyclopaedia of Religion and Ethics de Hastings) et de M. Hirt {Die Indogermanen,\oUU^ pp. 483 sqq.). M.E. Meyeu dans sa Geschichte des Altertums, 2« éd., résume aussi la question, p. 774 sqq.

conclusion serait pourtant exagérée. Les études faites sur des peuples de civilisation élémentaire, comme, par exemple, les Bantous de l'Afrique centrale, ont révélé chez ces peuplades une grande similitude de croyances : toutes admettent une divinité suprême et certains types d'esprits au caractère bien déterminé, et pourtant les dénominations varient à l'infini.

En réalité, dans le domaine religieux, autant les noms ont peu de stabilité, autant les idées sont durables. Cette considération, en enlevant beaucoup de force à l'argument d'ordre négatif qu'on pourrait tirer des divergences nominales entre Indo-Européens, ne peut, en revanche, qu'augmenter la valeur démonstrative des identifications que la linguistique reconnaît justifiées; celles-ci, en effet, ne peuvent s'expliquer que par Texistence de conceptions communes, déjà très nettement concrétisées. Or, tel est précisément le rapprochement : gr. Z£Ùç7raTvip,lat.^w-/?/?zYer, scr. Dyâiis pitar, germ. Ziu. Chez les Italiotes, comme chez les Grecs, ce nom s'applique à la divinité suprême. Quoique, dans l'Inde, la personnalité de Dydus se soit un peu effacée au profit d'autres entités, et que, chez les Germains, le nom s'applique au dieu de la guerre, qui joue, du reste, un rôle assez prédominant dans leur panthéon, il ne paraît guère douteux que nous nous trouvions ici devant quelque chose de primitif, et que non seulement l'idée du dieu suprême soit indo-européenne, mais que sa personnalité ait été assez marquée pour que son nom même se soit maintenu avec une fidélité remarquable.

Comme le scr. dydus signifie « le ciel », et que l'association de Zeus chez les Grecs et de Jupiter en

Italie avec les phénomènes célestes est évidente, on en a conclu quel'indo-eur. Dyéus patêr était le ciel personnifié. C'est aller un peu loin. Le mot est vraisemblablement un ancien appellatif, dérivé d'une racine signifiant « briller ». Dyeus, c'est donc « le brillant » \ épithète convenant au ciel, et restant, d'autre part, très bien dans l'ordre des qualificatifs, par lesquels les peuples désignent généralement le dieu suprême. Les Bantous, par exemple, l'appellent souvent le « créateur, le puissant, le vivant », mais souvent aussi « le brillant, celui de la lumière, celui du ciel, du soleil, de l'éclair, etc. » 2. L'épithète « brillant » s'applique bien au ciel, et comme l'association est habituelle entre le dieu suprême et la lumière du ciel, du soleil, de l'éclair, etc., il n'ya rien de plus naturel que le flottement de la signification du mot dyêiiSy le « ciel » et le « dieu suprême » , « celui de la lumière », « celui du ciel ». Si donc Dyêus est l'esprit du ciel, — il n'y a pas lieu de croire qu'il ne fut que cela, — il est le dieu brillant par excellence, le dieu suprême, que, comme tant d'autres peuples, les Indo-Européens savaient distinguer de la foule des divinités inférieures ^.

En dessous de lui, il y avait un panthéon comprenant certainement deux classes d'êtres : les dieux et les es/3/775. Les premiers, — désignés, semble-t-il, du nom de dewos (scr. dei'â, lat. deus, lith. diêwas, ir. diaj anc. isl. tivar), — sont associés plus étroitement avec le dieu suprême et avec les phénomènes célestes.

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