R. p. Lagrange, La Crète ancienne, Paris, 1908, p
2. Voir R. DussAUD, Les civilisations préhelléniques, p. 212, 214 : «L'emploi du pilier-support au milieu d'une pièce fut assez répandu à Cnosse à certaine époque: il n'y a rien là de spécifiquement religieux. On a pu accompagner de certains rites la pose de ces piliers, mais ce sont là des rites de construction qui n'élèvent pas ces éléments architectoniques au rang de bélyle et n'y incorporent pas de divinité. » La fameuse colonne du relief de la Porte aux lions de Mycènes n'est point non plus à interpréter, avec A. Evans et S. Reinacl), comme une représentation aniconique de la divinité; ce n'est qu'un schématisme architectural, dans les habitudes des artistes minoens et mycéniens (cf. ibid., p. 215).
ébauchées, de divinités : dans la pierre d'Hyette, c'est Héraklès, qu'on adorait. La conception primordiale semble avoir été celle d'un culte fétichiste : Taérolithe était regardé comme animé de quelque esprit surnaturel; qui le possédait, se trouvait nanti d'un talisman contre la pluie, les orages ou les maladies.
A ce culte des pierres, les anciens Grecs ont-ils joint celui des arbres? Si nous consultons les usages des époques qui suivirent, nous constatons que beaucoup d'arbres y étaient tenus pour sacrés. Sans parler de ceux qui agréaient davantage à telle ou telle divinité, — le chône à Zeus, l'olivier à Athéna, le laurier à Apollon, — d'autres étaient vénérés comme résidences des dieux eux-mêmes. A Carye, en Laconie, Artémis habitait un noyer, à Boiae un myrte, à Orchomène un cèdre. Les Hamadryades se fixaient dans les chênes, les Mélies dans les frênes. Suivant la conception la plus commune, incorporées à l'arbre, elles vivaient et mouraient avec lui. Ce culte remontait à des temps très anciens. Homère, il est vrai, ne connaîtpointla dénomination d'Hamadryades, mais, avec les divinités des sources et des fleuves, il mentionne, sous le terme générique de Nymphes, les déesses qui peuplent les prairies et les bois ombreux. De même, en Crète, le culte des arbres est attesté par de nombreux monuments, beaucoup plus nettement que le culte des pierres : le palmier, le pin, le cyprès, la vigne, le figuier, l'olivier étaient tenus pour sacrés. Gruppe rattache le culte des arbres à un autre culte très antique, celui du feu. La vénération serait remontée du foyer aux arbres servant à l'alimenter. La relation n'est point évidente.
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Le culte des arbres peut s'expliquer plus simplement par la tendance à prêter une personnalité vivante aux forces productrices, souvent mystérieuses, du monde végétal. D'ailleurs, à mesure qu'on s'éloigne des origines, des légendes se forment pour expliquer ce culte des arbres, et le rattacher à quelque épisode de l'histoire divine ou héroïque : c'est ainsi qu'à Trézène, Pausanias vit un myrte sacré, dont chaque feuille était percée d'un trou. Ces trous, disait la fable, provenaient des coups d'épingle à cheveux que Phèdre y avait donnés quand elle se consumait d'amour pour Hippolyte.
Les Grecs connurent aussi les animaux sacrés, comme l'attestent les survivances du culte à l'époque historique. Entre tous, les serpents étaient un objet de vénération : tel le serpent de Déméter à Eleusis, le serpent de l'Acropole d'Athènes à qui l'on offrait chaque mois des gâteaux de miel. Les serpents étaient spécialement associés au culte d'Asclépios; le dieu de la médecine se plaisait à emprunter leur forme pour se manifester à ses fidèles. Les autres dieux avaient leurs animaux favoris : l'aigle est l'oiseau de Zeus, la colombe est dédiée à Aphrodite, la chouette à Athéna. D'ailleurs, ce domaine n'est pas exclusif, et le même animal, par exemple le dauphin, pourra appartenir à Apollon comme à Poséidon. Tantôt ces préférences sont fondées sur les attributs de la divinité, tantôt elles sont dues à des circonstances purement fortuites : c'est ainsi que la chouette ne semble avoir été associée définitivement au culte d' Athéna, que parce que les Athéniens l'adoptèrent comme frappe monétaire, à la fin du vil" ou au début du vi' siècle avant Jésus-Christ.
Dans les représentations, on juxtaposait d'ordinaire le dieu et l'animal qui lui était consacré. Parfois pourtant, les formes humaines et les formes animales se mêlent pour donner des êtres monstrueux, qui font songer aux Horus ou aux Isis de l'Egypte. La Crète a fourni une ample série de sceaux ou d'empreintes, portant des représentations de minotaures, déesse-lionne, déesse-aigle, etc. Des figurines féminines à tête de vache ou de brebis, — de date relativement récente, — ont été aussi exhumées à Lycoso;ura, en Péloponnèse. On n'est pas encore arrivé à déterminer exactement le caractère de ces étranges personnages : il semble pourtant qu'on doive les ranger, non dans la catégorie des divinités proprement dites, mais dans celle des esprits, des SaiVovsç, que la superstition populaire redoute et vénère^. Salomon Reinach s'est appuyé sur ces faits et d'autres du même genre pour affirmer l'existence du totémisme dans la Grèce antique. La plupart des historiens des religions n'ont point cette assurance : Holwerda, Farnell, Van Gennep, Hubert et Mauss, Toutain se tiennent sur la réserve, trouvant l'hypothèse plus ingénieuse que solide. Dans son étude sur les survivances du fétichisme en Grèce, Ch. Michel s'est prononcé nettement contre, ajoutant que « Frazer, qui a tant fait pour la connaissance du totémisme, est arrivé pour la Grèce à une conclusion identique^ ». Sans recourir au totémisme, le culte des animaux peut s'expliquer par la croyance soit à des incarnations « occasionnelles » de la divinité dans certains animaux plus redoutables ou moins
1. Voir Karo, Arc'Aîo fur Religionswissenschaft, 1904, p. 153-154. 4. Revue de l'Histoire des Religions, LX, septembre 1909, p. 159.
connus, soit à la présence permanente d'un esprit myste'rieux, dont on ne s'approche qu'avec respect et qu'on prend garde d'irriter. Comme le culte des pierres et des arbres, le culte des animaux ne serait qu'une forme de la croyance en des forces surnaturelles, logées dans des objets matériels.
Montons d'un degré, nous atteignons le culte des morts. L'archéologie nous fournit des détails assez précis sur la civilisation créto-mycénienne. De nombreux sépulcres de types divers, tombes à coupoles, tombeaux à puits ou creusés dans le roc, ont été retrouvés en Crète et sur divers points de la Grèce continentale, àMycènes, à Vaphio (Laconie), àMenidi (Attique), àOrchomène (Béotie), à Dimini (Thessalie). Plusieurs faits ressortent de ces découvertes. Les cadavres ont été inhumés, d'ordinaire sans embaumement, et, contrairement à l'usage homérique, sans avoir été brûlés ^ Les Grecs croyaient à une survivance, au moins partielle, de leurs morts, et ils les honoraient par de nombreuses offrandes. Les os et les cornes de taureaux, moutons, chèvres, etc., trouvés à l'intérieur ou à l'entrée des sépulcres, ne peuvent être que des restes d'holocaustes. Dans le vestibule ou dromos des tombes rupestres de Mycènes, les ossements humains sont même en si grand nombre, que Perrot admet l'hypothèse de sacrifices de captifs ou d'esclaves : à qui s'en étonnerait, il suffit de rappeler, dans l'Iliade, Achille immolant douze Troyens sur le tombeau de Patrocle [II,
!.• Si l'inhumation est la pratique courante, des cas certains d'incinération ont été constatés par les Italiens près de Haghia Triada et par M. Xanthoudidis à Porti et à Drakonas » (R. Dussaud, op. cit.i p. 24).
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XXIII, 175-176). Aux sacrifices se joignaient de multiples dons, qui constituaient au mort tout un •mobilier funéraire : armes, bijoux, vases en or et en argent. Ces offrandes ne se bornaient pas à la seule cérémonie des obsèques, mais elles étaient fréquemment renouvelées. Ce culte avait un caractère familial; àMycènes, comme l'a remarqué M. Tsountas les tombes ne sont point éparses, mais forment des groupements séparés ; au centre, un autel en grosses pierres servait aux sacrifices. Il semble légitime de voir dans ces rites funéraires une des origines du culte des héros, destiné à prendre un si large développement à partir du vii® siècle.
Au terme de notre progression ascendante, nous arrivons aux dieux de l'anthropomorphisme. Ces dieux conçus comme des hommes magnifiés, nous apparaissent, dans Homère, dessinés d'un trait vif et précis. Cette religion épique avec ses légendes supposées connues des lecteurs, ses dieux nettement différenciés par des formules stéréotypées, n'a point émergé spontanément de la pensée du poète; comme l'épopée, elle suppose une lointaine élaboration. Les trouvailles archéologiques prouvent que, longtemps avant Homère, on prêtait aux dieux des formes humaines. En Crète, on a exhumé des statuettes de divinités féminines.dont quelques-unes, qui représentent peut-être la Terre mère des dieux etdes hommes, remontent jusqu'à 2500 avant Jésus-Christ. Les statuettes de dieux mâles sont fort rares; en revanche, on rencontre souvent, comme emblèmes religieux, la double hache ou bipenne, et le bouclier en huit. «La hache double et le bouclier en huit semblent repré. senter le même dieu céleste ; la hache double concen-
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trant pins spécialcmentcette force divine qu'estla foudre, tandis que le bouclier était en relation avec le tonnerre. A l'époque des palais minoens et mycéniens, c'est bien le grand dieu céleste, le Zeus krétagénès pour l'appeler du nom qu'il portera plus tard, qui manifeste sa puissance multiple par ces divers attributs. Doit-on envisager qu'en des temps plus reculés, les forces célestes étaient conçues comme des entités distinctes, indépendantes do la figure du grand dieu, c'est-à-dire qu'on adorait la hache (la hache double ne devait pas encore être en usage) en elle-même, ou l'esprit de la hache ?... C'est possible, mais nous ne pouvons le déduire de nos documents. Dès qu'ils apparaissent, la double hache, le bouclier en huit... sont les attributs des grandes figures divines^ »
On adorait ces dieux dans des grottes à ciel libre, dans des enceintes sacrées, ou de petites chapelles à l'intérieur des maisons. Ni en Crète, ni à Mycènes, on n'a relevé les traces de temples proprement dits.
Nul doute aussi qu'avant Homère, les Grecs n'aient distingué les dieux de l'Olympe et les dieux chthoniens. Ces derniers semblent avoir été spécialement honorés par les groupes Béotiens et Doriens. Dans Homère, qui représente avant tout la civilisation ionienne, les dieux de l'Olympe affirmentnettement leur hégémonie et les dieux chthoniens passent à l'arrière-plan. L'effacement sera transitoire. Le culte des divinités de la terre et de la végétation, avec ses rites d'une saveur archaïque, se conservera dans la religion populaire, au scindes populations agricoles. LesMys-