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VI. — La morale du paganisme celtique

La société celtique, comme celle des autres peuples indo-européens, reposait sur la monogamie, mais les sagas irlandaises, qui renferment la tradition la plus riche du paganisme celtique, montrent que l'on n'était pas très exigeant sur la fidélité dans le mariage ou sur la pratique de la continence. Cet idéal élevé de chasteté et de fidélité conjugale, qui est caractéristique du Celte catholique moderne, ne remonte pas à une haute antiquité. D'autre part, les restes, même les moins raffinés de l'ancienne littérature celtique, sont notablement exempts de grossièreté voulue. Le courage, la véracité, la pitié, la générosité, la courtoisie, la justice sont les vertus proposées à l'admiration. L'humilité, la douceur, l'abnégation de soi n'ont naturellement pas de place dans la liste. L'orgueil intense de l'individu, de la parenté, de la race, est l'un des traits dominants des anciens Celles, sans aller pourtant jusqu'au mépris du travail. Comme les Hébreux, ils estimaient hautement l'industrie du laboureur, de la ménagère, de l'artisan. Les anciennes lois de l'Irlande fondent leur autorité sur les coutumes des Feniy c'est-à-dire delà population des laboureurs libres. On peut noter en passant que ces lois se donnent comme étant d'origine païenne, et que l'esprit d'équité qui les pénètre a conduit leurs premiers rédacteurs chrétiens à déclarer que, môme aux

temps païens, les légistes d'Irlande étaient inspirés par l'Esprit Saint. L'homicide, les outrages à la personne, à la propriété, à l'honneur ou à la dignité, étaient regardés, parmi les Celtes et les autres races du Nord, comme des offenses, moins contre ce que nous appellerions un code moral, que contre les droits légaux de l'individu ou de sa parenté : on pouvait les expier par une compensation légale.

Il ne nous reste plus en terminant qu'à dire un mot de l'idée de « hasard » et de « destin » dans la tradition celtique. Cette conception, si largement répandue à différentes époques et parmi les peuples les plus divers, revêt chez les Celtes une forme particulièrement concrète, et les témoignages de la tradition nous montrent qu'elle était susceptible d'exercer sur la conduite une action définie. L'un des traits caractéristiques des anciennes légendes irlandaises est le geis (pluriel ^65*^, geasa). Le moi geis a été souvent traduit « tabou », mais si nous nous rappelons que le tabou est un interdit religieux, il y a une grande différence entre ces deux idées, et, pour éviter des conclusions erronées, nous devons distinguer les deux termes. Les étymologistes rattachent le mot geis au verbe guidim « je prie », si bien qu'à prendre le sens de cette racine, le mot gds pourrait sembler indiquer le résultat d'une prière ou d'un souhait. Mais les idées ne sont pas toujours définies par leurs noms, et, si l'idée est plus ancienne que le nom que nous lui connaissons, comme ce pourrait être ici le cas, l'étymologie peut égarer et conduire à une fausse interprétation.

Le^e/s est une règle de conduite, qui impose à un individu ou à un groupe de personnes de faire ou de

s'abstenir de faire une action ou un groupe d'actions. Violer la loi entraîne de tragiques conséquences. D'autre part, quand le geis est observé, il s'ensuil quelquefois un accroissement de bonheur, mais d'ordinaire le seul avantage qu'on en retire est d'avoir échappé à des maux.

Le geis négatif ou prohibitif est quelquefois appelé ergaire « prohibition » ; le geis positif est désigné par les termes de ada ou buaid, qui indiquent un acte apportant à son auteur le succès ou un mieux quelconque. C'est une règle constante que l'origine du geis ne nous est pas expliquée ; son existence est mentionnée comme une chose naturelle et admise, qui se passe de commentaire. Quelques gesa sont héréditaires dans une famille ou certains groupes généalogiques, d'autres sont attachés à une fonction déterminée, par exemple à la royauté de telle contrée particulière. Dans la littérature héroïque, presque tous les héros célèbres sont soumis à une série de gesa personnels : « Maël Duin ne peut emmener trois compagnons en sus d'un nombre déterminé par un druide; il était interdit à Noïse de venir en Irlande en temps de paix, sauf avec trois hommes : Gûchulainn, Conall et Fergus. Fergus avait reçu pour loi de ne jamais refuser une invitation, et de ne pas quitter un festin avant qu'il ne fût terminé. Cûchulainn était obligé de ne jamais passer près d'un foyer sans s'y arrêter et y accepter à manger; il lui était interdit de manger du chien ^ » De ces gesa, les uns sont innés à l'individu, d'autres peuvent lui être imposés par une autre personne, totalement

\. G. DoTTiN, Manuel pour servir à l'étude de l'antiquité celtique, Paris, 1906, pp. 273-274.

étrangère. On ne nous indique pas d'où vient à cette dernière le pouvoir de donner un commandement, qui souvent est sans ra'^ u visible. Mystère dans l'origine du geis, dans ses conséquences, dans le lien qu'il imposait, c'est ce qui semblait le mieux satisfaire les conceptions populaires. Et si, dans quelques cas, on peut justifier l'observance par raison de morale ou de prudence, dans l'ensemble, les gesa ne sont que des applications concrètes et particulières de Tidée de bonne ou mauvaise chance. La superstition qui attache un présage défavorable au fait de renverser la salière ou de briser un miroir aurait pu être appelée un geis universel, et si ces mêmes actes eussent été regardés comme de mauvais augure uniquement pour telle personne déterminée, la légende irlandaise les aurait comptés au nombre des gesa individuels. Ajoutons enfin qu'un ancien auteur irlandais attribue aux Pietés l'origine des gesay comme du druidisme et de l'art augurai. Et, de fait, il nous semble y reconnaître la moralité inférieure et les conceptions plus sombres de quelque race grossière d'aborigènes, en frappant contraste avec les conceptions plus brillantes et plus gaies du polythéisme celtique.

John Mac Neill,

professeur d'histoire ancienne d'Irlande, University Collège, Dublin.

Bibliographie.

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A. Bertrand, A os origines (La religion des Gaulois), Paris

4'ii CHAPITRE IX.

BoiNWiGK, Irish Druids and Old Irish Religions, London,

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G. DoTTiN, La religion des Ce/ies (Collection Science et Religion), Paris, 1904. — Manuel pour servir à l'étude de l'antiquité celtique, Paris, 1906.

A. HOLDER, Altceltischer Sprachschatz (Collection qui se propose de réunir toutes les citations des auteurs grecs et latins, et des inscriptions celtiques, gréco-celtiques, qui ont trait aux Celtes), Leipzig. En cours depuis 1891.

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