I. — Méthode et sources
L'ancienne religion germanique n'a pas eu la bonne fortune de rencontrer un Homère ou un Hésiode qui de la masse des conceptions religieuses surent édifier un essai de synthèse mythologique, une somme de croyances qu'ils laissèrent comme héritage et comme règle à leur nation. On a voulu, il est vrai, pendant un certain temps, attribuer ce rôle aux deux Eddas islandaises, l'ancienne et la jeune Edda, et de fait elles contiennent un système complet de mythologie. J. Grimm, l'initiateur des études de mythologie germanique, crut qu'il suffirait de compléter les Eddas par les traditions éparses et les survivances païennes conservées dans les légendes, les contes et les coutumes du peuple, d'harmoniser entre eux ces divers éléments, pour reconstituer les conceptions religieuses des anciens Germains. Par-
tant de ces principes, les disciples de Grimm construisirent un Olympe germanique qui, pour Tordre et la variété, pouvait rivaliser avec celui des Grecs. Depuis ce temps, les mythologues se montrent un peu plus réservés. Malgré le dépit qu'en éprouvent certains enthousiastes de Wodan qui, avec toute l'ardeur de leur âme germanique, voudraient s'abîmer dans la religion de leurs ancêtres et n'ont que dédain et colère pour le Christianisme, on n'a pas encore restitué, à l'heure actuelle, de mythologie commune à tous les Germains, et l'on doit se contenter d'indiquer les premiers traits d'une esquisse.
Deux principes ont dirigé les recherches mythologiques. D'après le premier, aucune tradition ne doit être détachée de la terre qui l'a vue naître et grandir, et ne peut être regardée sans plus comme la foi commune des autres pays et tribus. La seconde règle consiste à examiner ce qui dans les restes de la tradition écrite ou orale peut être considéré comme l'expression de la foi païenne populaire, et ce qui doit en être séparé comme superfétation légendaire et transformation poétique. En d'autres termes, il ne faut pas perdre de vue le milieu géographique et historique, qui conditionne l'héritage mythologique. Les fruits de ces recherches seront peu abondants pour les Germains d'Allemagne, plus abondants chez les Germains du Nord où le paganisme survécut plus longtemps ; c'est en Islande qu'on trouvera le plus à cueillir.
Disons maintenant un mot des sources. Les plus précieuses, cela va de soi, sont celles qui nous font remonter jusqu'au temps où le paganisme était encore une religion vivante. Malheureusement elles sont rares et na nous donnent que peu de renseigne-
nients. On peut citer des formules magiques, principalement celles qu'on nomme Merseburger^ ^ puis des inscriptions, par exemple celles des soldats germains, qui, loin de leur patrie, veillaient près du mur d'Hadrien à la défense de l'empire romain. Ajoutez quelques trouvailles archéologiques, d'où l'on conclut à l'existence d'un culte, quelques indications tirées des noms de lieux et de personnes.
Dans cette étude de sources, quelle place attribuer aux Eddas islandaises? Longtemps on leur accorda une importance fondamentale pour la connaissance de la mythologie germanique. De nos jours, comme résultats provisoires des recherches qui se poursuivent encore sur ces deux célèbres descriptions de la foi païenne, on peut admettre les points suivants : 1° Ld. jeune Edda fut composée par le scalde chrétien Snorri Sturlason (f 1241). Il en fît un manuel pour les élèves, qui désiraient s'initier à l'art des chanteurs de profession; elle devait les introduire dans les trésors de la mythologie ancienne. C'est donc une espèce de Gradus ad Parnassum ou, pour me servir de l'expression d'un célèbre érudit, « une collection de matériaux pour poètes ». — 2° h' ancienne Edda, bien que remontant à une époque plus éloignée, ne saurait être considérée comme une œuvre née du paganisme encore vivant. La manière dont les dieux y sont présentés, ne permet pas une telle supposition. — 3° Sans une dissection critique des Eddas, on ne peut en tirer de conclusions fermes sur le paganisme septentrional, moins encore sur celui de tous les Germains.
1. Formules magiques découvertes à Mersebourg dans un manuscrit du X' siècle.
Un bon nombre de renseignements précieux sur les croyances des anciens Germains se rencontrent dans les écrivains grecs ou latins, qui se sont occupés de ces terribles ennemis de Rome : César dans ses Commentai?' es de la guerre des Gaules^ Tacite dans sdiGermanie, ses Annales et ses Histoires, Plutarque, Strabon, Suétone, Ammien Marcellin, etc.. Les écrivains des premiers temps du Christianisme, qui racontent l'histoire des tribus germaniques, ont aussi leur importance : Jordanès pour les Goths, Grégoire de Tours pourles Francs, Paul Diacre pourles Lombards, Widukind pour les Saxons, Bède pour les Anglo- Saxons. Il ne faut pas oublier non plus les biographies des prédicateurs de l'Évangile, par exemple de Saint Columban, de Saint Gall, de Saint Boniface, etc. Enfin les coutumes et la poésie populaires offrent un riche butin aux recherches mythologiques. Là, plus d'un ancien usage, plus d'une idée se démasque à l'observateur attentif comme une survivance du paganisme. Cette enquête est surtout profitable à la reconstitution de ce qu'on appelle la « mythologie inférieure. »