‹ Chronique bordeloiseChapitre 10 sur 10 · K GAUFRETSàU · texte numérisé non relu

K GAUFRETSàU

1578 de mauvais exemple et plustost une farce que mystère de dévotion, bien que j'estime qu'en ce bon premier temps, cette procession et action avoit esté instituée à bonne fin, pour représenter au peuple le hault mystère de ce baptesme que le Sauveur de nos âmes voulut recevoir de la main de son précurseur, au fleuve du Jordain, comme aussi appelloyent ils cela la procession et le baptesme de sainct Jean; quand le peuple, quand ils se convyoyent les uns aux aultres pour aller à cette action, ils disoyent : anem beire baptisa sen Jean; mais cette &rce donc en cette année fut abolie et ostée tout à faict comme estant de mauvais exemple, tant à cause des choses susdictes que parce que plusieurs prestres et religieux, désirants voir ce baptesme, se mettoyent tout joignant les théâtres, les hérétiques faisoyent, avec de l'argent qu'ils donnoyent, que ces belistres, qui estoyent sur le théâtre, les arrosoyent abundammant avec les sceaux pleins, qui estoyent préparés pour le susdict mystère, avec une très grande moquerie. De quoy les hérétiques fûsoyent des contrefarces. Florimond de Raimon, conseiller au Parlement pour lors, a l'honneur et la gloire d'avoir aboli cette mauvaise et indigne coustume.

En cette année-là, un jurât de Bourdeaux, appelle Olive, marchant grossier, demeurant en la rue et place du Grand-Marché, quand va à porte Begueire, tout devant la boucherie, ayant receu un grand ressentiment de ce qu'un certain bouchier (il estoit natif de Liboume, mais il tailloit à Bourdeaux), en hayne de ce que ledit jurât l'avoit fait condemner en certaines grosses amendes pour faulx poids, ne luy tiroit jamais le chapeau, soit qu'il se trouvât en rue, le vid en sa

boutique, ni auitrement, selon qu'il estoit obligé iSyS d'honorer son magistrat; mesmes ayant aprins que ledict bouchier, testu et opiniastre, avoit juré tout de bon qu'il ne le salueroit jamais ni ne le verroit de bon œil, donne sa plaincte pour ce subject à la maison de ville, et &ict condemner ce bouchier, en jugement, de tirer le chapeau audict Olive, jurât, toutes les fois qu'il le rencontreroit en ville ou qu'il le verroit en sa boutique. Et cela ayant esté confirmé par arrest, le malicieux bouchier, pour éluder la condemnation et l'arrest, ayma mieux ne porter point de chapeau, bien qu'au préjudice de sa santé, que s'il le portoit il estoit obligé de le tirer par honneur au jurât; et pour cet efiect, alla un bien long temps teste nue par la ru«, car il attendoit que le plaignant sortit de jurade. Mais, comme il se vid contraint de deffendre sa teste, ses cheveux et ses dents de l'injure du temps, il s'advisa de porter un bonnet, lequel il ne voulut jamais tirer au jurât, quelque rencontre qu'il fit de luy par la ville et qu'il le considérât dans sa boutique, disant qu'il ne contrevenoit pas à Tarrest, qui l'avoit seulement obligé de tirer le chapeau, et non pas le bonnet. Je ne sçay qui avoit plus de tort, ou le bouchier, qui meritoit censure pour ce reguard, ou le jurât, qui, venant de peu, vouloit contraindre un opiniastre liboumois à luy faire honneur. (B. 309.)

En cette année, deux grands navires, qui avoyent servi au siège de La Roschelle de l'an 1 572, séjournèrent sur le port de la ville de Bourdeaux, entre la porte du Palais et celle des Paulx : l'un s'appelloit la Grande-Catherine^ qui estoit 1« nom de la royne mère du Roy, Catherine de Medicis; et l'aultre, le Grande

2l6 J. DE GAUFRETEAU.

1578 Charles, comme portant le nom du roy Charles IX, régnant pour lors.

En ceue année, Rostaing, de grande qualité et des principales maisons de Bourdeaux, comme aussi la rue qui traverse de celle de Sainct-James au Cahernant, tout devant M illange, l'imprimeur, qui s'appelle maintenant de Gourgue, se nommoit et nomme encore de Rostaing, eut la teste trenchée, par arrest de la Chambre-Ardente, venue de Paris, et le plus grand excès duquel il estoit accusé, et pour lequel seul il mourut, fut qu'il avoit excédé un sergent royal dans ses exploits.

En cette année, deux commissaires du parlement de Bourdeaux se transportent, par ordre du Roy, en la ville d'Agen, pour juger les procès d'entre les Catholiques e les Huguenots, suivant l'edict de pacification. (A. 2.)

. En cette année, la tornelle du parlement de Bourdeaux fut empeschée au jugement d'un procès criminel, Tarrest duquel venoit du juge de Sainct-Macaire, et consistoit en ce qu'une femme d'un marchant de ce lieu estoit accusée d'avoir, pressée d'extresme jalousie contre son mari, coupé le membre viril à yceluy, afin de le priver de cognoistre et de donner du plaisir avec celle qui estoit la cause de sa jalousie. L'affaire ayant esté espeluchée, et après qu'on eut cogneu que la jalousie de cette femme, ainsin que le dict le poète, n'estoit que violence d' amsint jjtmctus quia ^eltis amori est, et que, d'ailleurs, la blessure faicte par ladicte femme à son mary n'empeschoit pas l'aptitude et action d'engendrer, le Parlement condemna à l'amende, et fit remonstrance au mari d'estre bon chrestien, et de ne

donner point subject à sa femme d*estre jalouse ; ainsin 1578 la femme eut bonne cause. (A. 271.)

1579. — En cette année, le mal de Naples, appelle en bon françois la grosse vérole, commencea à se faire recognoistre, en la ville de Bourdeaux, grandement pernicieuse, voire tellement incurable, que les médecins et chirurgiens n'y voyoyent goûte, non plus qu'à la goutte, ainsin que dict le proverbe. De modo, que plusieurs aueints de ce mal moururent misérablement, voire avec des hurlements comme des bestes et grincements de dents, bavants comme des tauraux de Bazas lorsqu'on en &isoit courre percés des aguillades, à la broche, quelques secours de gaiac et suerie que les hippocra tiens et les galenistes y apportassent. Ce mal fut premièrement cogneu en France soubs le règne de Louys XII, et fut appelle le mal de Naples, parce que ceux des soldats qui s'en revindrent de ce royaume en France, après en avoir esté exclus et chassés par les armes espagnoles, et qui avoyent eut de la chamalité avec les femmes de ce royaume, le portèrent en France. Mais, ces femmes l'avoyent contracté de la charnelle habitation qu'elles eurent auparavant avec les soldats espaignols, lesquels tout fraîchement venus des Indes, furent envoyés au secours dudict royaume. Mais en Italie ce mal est Appelle françois, parce que les femmes d'Italie l'ayant contracté des soldats françois espars en Italie, le communiquèrent au reste de tout ce pays-là. Mais il est certain qu'on le debvoit nommer mal des Indes, car c'est de là qu'ils a prins son origine; aussi est-ce de ce pays-là qu'en est venu le remède, à sçavoir : le gaïac; tellement que, sur ce subject, fort à propos

21 8 J. DE GAUPRBTBAU.

i579 a put dire celuy qui, estant atteint de cette sale et infecte maladie, se void guéri par le moyen du gaîac, qui est porté des Indes :

India sola mihi vulnus opemque tulit.

En cette année, les femmes, je dis damoiselles et bourgeoises, et aultres du commun, commencèrent à porter les bourses qu'on appella enchaisnées^ parce qu'elles firent mettre des chaisnes, celles-là d'argent et celles-cy de leton, aux deux costés de leursdictes bourses, afin qu'elles ne fussent coupées par les coupesbourses, dont il en eut un grand nombre en ce temps là, notamment quand elles alloyent au marché achepter des provisions. Mais est à noter que, de là, est venu le proverbe qui dict : elle est enchaînée, et est appliqué à ceux qui veulent que leurs inférieurs ou aultres dépendants de leur commandement, ou leurs compagnons, exécutent quelque entreprinse, laquelle estimée facile, se trouve neantmoins difficile, voires mesme impossible, car ceux-cy disent aux aultres qui les poussent à ladicte exécution, après qu'ils Tont sondée : elle est enchesnée, c'est à dire inexécutable; tout ainsin que les coupe-bourses de Bourdeaux, en parlant, disoyent à leurs compagnons que les bourses des femmes estoyent enchesnées, et qu'il leur estoit impossible de les esventrer. Mais, toutefois, le dedans de quelques bourses y demeuroit tousjours. (B. azS.)

En cette année, un Huguenot ayant esté trouvé [en train] de faire aprester et manger de la viande, en sa maison, au temps de caresme, est prins prisonnier, et son procès luy ayant esté faict e parfaict, est condemné de faire amande honorable, la hart au col, le bour-

reau à la queue, au devant Teglise Sainct- André, et 1579 demender pardon à Dieu, à TEglise et au Roy, et par après, demeurer tout un dimenche dans ladite église, à rheure de la messe et des vespres, au coing de la monstre. Cette sentence des jurats est confirmée par le parlement de Bourdeaux et exécutée, ce que je puis dire avoir veu. Cet huguenot, marchant, demeuroit tout contre la boucherie de rue Bouquiere, en la rue de mesme nom, à Bourdeaux. Mais il prenoit cela à honneur, et touts les huguenots aussi de Bourdeaux et de la France, et fut incontinent escript au catalogue des martyrs; mais il ne le pouvoit point estre, parce que les martyrs du temps passé, apostres et aultres, hormis de prêcher la parole de Jesus-Christ, ils n'ont jamais esté réputés martyrs pour les souffrances de faire, ains de ne &ire pas; ni en la loy des Juifs aussi; car, en ce qui est du premier, les martyrs de Jesus- Christ ont souffert pour ne vouloir point adorer les idoles, ni participer aux sacrifices diaboliques des payens; et pour le second, Eleazar fut mis à mort pour n'avoir pas vouleu manger du porceau. De mesme, cet huguenot eut peu avoir quelque sorte de raison, si on l'eut vouleu contraindre à manger de la chair contre sa conscience. Mais, pour en manger contre la prohibition politique et deffence des magistrats, il estoit justement puni, comme aussi il ne manqua de rien qu'il ne souffrit la mort cordiale (^). (B. 214.)

1 5 80. — En cette année, un matin, feste de sainte Caterine, le feu s'esprit dans les pouldres de la maison de ville, qui estoyent gardées dans la maison de Coli-

(») Par la corde?

220 i. DE GAUFRETEAU.

1 580 neaU) bastie sur les fossés de la maison de ville, tout joignant celle du chirurgien, M* Guilhaume, anciennement apartenoit à M. Ducor, de mesme vacation, laquelle maison de Colineau est aujourd'huy desmolie, avec telle violence qu'il porta des grosses poultres de bois dans la basse-cour du Collège de Guienne, sans pourtant offenser aucuns, e larda, à travers le grenier de la maison de ville, de part à part, plusieurs chevrons e soliveaux; plusieurs de la maison furent consumés par le feu et la pouldre. (A. 20.)

En cette année, vivoit un certain médecin, escossois de nation, nommé Mac-Hedor, qui estoit réputé e tenu pour un très grand magicien; mais, parce qu'il avoit une fort belle e jeune femme, qu'il avoit espousée estant vieux, les jeunes gens prirent ce prétexte de son sçavoir e magie pour avoir l'entrée en sa maison, afin de caresser sa femme, qui ne demendoit pas mieux. Elle estoit issue, du costé gauche, d'une des meilleures maisons de Bourdeaux. (A. 270.)

En cette année, le roy de Navarre passa à Bourdeaux, pour se rendre à La Roschelle, estant déguisé, e alla loger aux Chartreux, chez un courtier appelle Malebirade, huguenot. Il se promena par toute la ville, et ne fut recogneu que le matin qu*il s'embarqua pour aller à Lormont, e de là, en poste, en ladicte ville de La Roschelle, luy troisiesme. C'est ce grand prince qui, despuits, a esté si vaillant, heureux e salutaire pour la France, et en a porté le sceptre e la couronne soubs le nom de Henry IV. Ce faict a esté aussi oublié dans la Chronique de de Lurbe; ce qui ne se debvoit, puisqu'il est remarquable. (A. 9.)

En cette année, une jeune vefve d'un procureur, i58o qu'un certain nommé Gausens, fils d'honneste famille, à Bourdeaux, Tavoit longtemps cortisée e joui d'elle, soubs prétexte e foy de mariage, ayant aprins que Gausens se marioit ailleurs, voire qu'il avoit mesdit d'elle, l'ayant persuadé de la venir voir e couscher avec elle, elle l'estrangle, la nuit, en son bourdieu, près Sainct-Seurin, à l'ayde de son bordilier, e jette le corps sur le grand chemin, e se sauve dans la forteresse de Blaie. Plusieurs disoyent que Tacte estoit meschant, puisqu'elle s'estoit abandonnée au mort. Plusieurs aultres soustenoyent qu'au contraire, elle estoit louable e avoit fort bien faicf d'avoir osté hors du munde celuy qui l'avoit abusée soubs la foy de mariage, e, de plus, avoit mesdit de celle-là, qui estoit dit luy avoir faict plaisir de son corps. Tant y a qu'elle ne fut jamais aprehendée; e l'affaire en demeura là, quelque poursuite que le frère du mort fit. (A. 40.)

En cette année, soubs le règne de Henry III, les deux galeries basses de Saint-André, dans la nef: l'une, du costé de main droite, en allant aux orgues, oîi le clergé se sied, avec la chaire à prescher, e î'aultre, où le Parlement est assis pour ouir la prédication, sont basties, Florimond de Raimond, conseiller au Parlement, en estant l'autheur et directeur; et, s'il fault dire ainsin, il doir avoir tout l'honneur de ce bastiment grandement commode, e pour le clergé, e le Parlement, à cause de la grande abundance de peuple qu'il y a dans la nef, à teb jours de prédication, notamment en festes annuelles et solemnelles. Car, auparavant, le prédicateur avoit accoustume de prescher dans une chaire haulte, de bois. Despuits bien longtemps après,

222 J. DE GAUFRBTBAU.

i58o les jurats ont &ict batir une petite galerie pour eux, en lieu relevé, du costé desdites orgues; et le presidial de Guienne, un aultre pour eux, de l'aultre costé.

En cette année, les religieux des Carmes, songeant au lendemain, bâtissent ces places vuides de la rue Bouault e de la place appellée des Carmes, et y font construire des grandes e belles maisons; comme aussi les Jacobins pratiquent le mesme, à leur exemple, dans les leurs. De quoy ces deux couvents tirent de grands louages et revenus. (A. 55.)

En cette année, fut bastie la muraille qui est entre les deux tours du Pont-Saint-Jean, et fut isiictt la grille de fer pour recevoir Teau qui vient du ruisseau. Ledict lieu et entre-deux, estant auparavant tellement ouvert, qu'il estoit facile d'entrer par là dans la ville, ce qui fut une grande et nécessaire réparation.

En cette année, que monsieur le duc d'Anjou, auparavant duc d'Alençon, pendant la vie du roy Charles IX, frère du Roy, vint en la province de Guienne, pour y moyener la paix avec le roy de Navarre et le prince de Condé; aussi tost que les jurats de Bourdeaux eurent receu Tadvis que le seigneur duc estoit à Coutras, deux d'entre eux furent députés, qui allèrent saluer ledit seigneur duc et luy offrir le service de la ville, audit lieu de Coutras. Ce que le duc tesmoignant d'avoir pour agréable, dit auxdicts jurats députés qu'il y avoit une entreprise sur la ville de Bourdeaux ; lequel advis fut confirmé par le mareschal de Biron, presant; adjoustant que les plus grands de la ville trempoyent en ladite entreprinse. Ce qui ayant esté rapporté à Bourdeaux par lesdicts deux

jurats députés, les patrouilles sont renouvelées et les i58o gardes doublées. Sur quoy est à noter que plusieurs placards se trouvèrent affichés par les quantons des rues, qui tesmoignoyent assez de la vérité dudict avis.

En cette année, fut establi le marché neuf en la place de l'église Sainct-Michel, et réglé tellement que les marchants forains n'y pourroyent vendre qu'en gros, et ceux de la ville en détail et en gros, tout ainsin qu'ils vouldroyent, pourroyent vendre aussi toute menue quincaillerie. (B. 21 5.)

En cette année, le premier présidant au parlement de Bourdeaux, Lagebaston, se monstra tout à faict courageux pour maintenir la dignité en laquelle le Roy l'avoit mis. Car, comme le duc d'Anjou, qui estoit pour lors à Bourdeaux, frère du roi Henri III, fut entré au palais, pour paroistre en une séance d'audience, eut prins la place du premier présidant, sans au préalable s'estre présenté en la chambre du Conseil (ce qu'il fit par le conseil de ses principaux favoris), ledict premier présidant en ayant heu advis, après avoir recueilli les suffrages, luy envoya dire que ce n'estoit pas sa place, ains celle de celuy qui representoit le Roy, son frère; et que, s'il ne vouloit pas s'oster de cette place et se mettre en celle où le firere du Roy avoit accoustume se seoir, que la Cour ne monteroit pas à l'audience. A quoy Monsieur n'ayant pas vouleu déférer, cette matinée se passa sans audience. Sur quoy est à noter que le lendemain, jour de mardy, ce prince estant encore entré au palais, et ayant prins la place convenable à sa qualité, comme l'audience estant finie, et la Cour se levant, le duc, pour tirer

224 ^' ^^ GAUFRBTKAU.

1 5 8o raison de l'action du jour précèdent, eut prins le devant dudict premier présidant, pour sortir le premier, ce courageux et admirable vieillard, et très digne de sa charge, prenant par le manteau ledict seigneur frère du Roy : « Arrestez, luy dict-il. Monsieur, car cette préséance ne vous appartient pas, ains à moy, comme représentant en ce lieu-yci la personne du Roy vostre frère ». Il fault noter que ces paroles, joinctes à la venerabilité de ce grand personnage, respeaé de toute la France pour son intégrité et sufiisance, furent de tel poy à l'endroit du seigneur duc d'Anjou, qu'admirant le courage viril et intrepridable (sic) de ce vieillard, pour maintenir en sa personne la dignité de celuy lequel il representoit seulement, il céda. Lesquelles aaions recommendables furent très bien receues du roy Henry III, comme aussi le tesmoignat-il par une lettre escripte de sa main audict premier présidant. (B. 216.}

En cette année, la bazoche des clercs du palais, qui faisoit des grandes despenses pour estre veue e remarquée, et des grandes insolences aussi, de quoy il y naissoit des grandes querelles entre le peuple e les clercs, e souvent plusieurs estoyent meurtris e tués, d'un e d'aultre costé, est estainte, et leur roy aussi, qu'on appelloit le roi de la bin^oche, est supprimé, parce que les conseillers qui estoyent obligés de nommer, e faire procureurs au parlement, les plus anciens clercs, à tour de matricule, commencèrent à s'aproprier ces estats, e les vendre, chascuns selon son reng. Mais, despuits, il y eut règlement que, si le procureur decedé laissoit un fils. Testât estoit conservé pour luy, moyenant qu'il le voulut exercer, et une

fille aussi, moyennant qu'elle se marie avec un qui i58o veuille exercer la charge de procureur. (A. 53.)

En cette année, un honorable e riche bourgeois de Bourdeaux, demeurant en la rue du Pont-Saint-Jean, e sa maison sortant à deux rhues, ayant donné touts ses biens présents e advenir à sa fille unique, en contemplation e faveur du mariage qu'elle contracta avec un jeune marchant de sa condition, voila aussitost ce pauvre père mesprisé, à la mode accoustumée; jusques là qu'estant privé de l'administration de sa boutique, s'il vouloit disner il estoit contrainct de servir de valet, les facteurs, servantes e valets se moquant de luy. On luy faisoh manger du pain bis, ce pendant que les valets e servantes se souloyent de choine, e, qui plus est, le gendre e la fille faisoyent des festins à perte de veue. Cela donc mit tellement en desordre les plus asseurées cogitations de ce viellard et père malheureux, qu'il fut plusieurs fois sur le point de mettre fin à son malheur, par celle de sa vie. Mais, enfin. Dieu le conserva pour en faire un exemple mémorable. Comme il ne bouge de sa chambre, pensant à ce qu'il doibt faire pour relever son desastre, voicy que cette pensée se présente en soy, que Dieu en fut î'autheur, comme il fiiut croyre, ou qu'elle vint de luy mesme. Il va achepter trente ou quarante compts de jects jaunes e blancs devant le palais, et, estant retiré en sa chambre, il les compte et recompte e en fûct ouir le son le plus hault çu'il peut, afin que les valets e servantes Tentendent et l'aillent raporter à sa fille e à son gendre; mesme &ict, à l'exprès, des trous à la porte de sa chambre, afin qu'ils puissent voir e considérer le tout : comme aussi cela eut de

226 J. DK QAUFRBTSAi;.

iS8o l'effect Et, par conséquent, la fille de chambie, qui fut la première, laquelle, après avoir ouy et conside^ le tout, en descouvrit le mystère à la fille du père a£Bigé, luy mettant dans la visière que son père s'estoit gardé une grande somme de deniers, oultre ce qu'il luy avoit assigné par son contract de maria^. La femme rapporta cela à son mary. Ils s'imaginent qu'il en soit ainsin que la servante leur a représenté^ notamment après qu'eux mesmes eurent ccmsideré de leurs yeux tout l'aflaire, e par les trous de la porte qui fennoit U chambre en laquelle le viellard couchoit. Le gendre donc e sa femme ayant consulté entre eux> et avec leur conseil, estoit aussi ce qui estoit de fiùre, résolurent qu*il falloit ammieler ce père, afin que se tournant fier en eux ils luy facent emf^yer ce comptant en marchandise; lesquels, en vertu de leur contrat de mariage, ils pourroyent, par après, retenir. A fin^ fin et démit et à trompeur, trompeur et demi. Ils commencent donc à faire soir ce viellard à table avec eux, ce qu'ils n'avoyent pas accoustume de faire; luy vont donner k bon jour e le bon soir; rudoyent e chassent mesme ces valets qui luy parlent par mespris; enfin les voila tout à faict repatriés. Cependant, le viellard ne laisse pas à compter tousjours ses jects, e faisant semblant que quelcun le vid tantost cacher ses bourses dans son sein, tantost dans la poche. Le gendre, pour attraper cette monoye, qu'il croyoit estre or e argent, donne au beau-pere de l'argent pour trafiquer, le remet au maniement de la boutique, moyenant lequel le viellard ayant faict un fonds pour soy, se sépare incontinent de ces ingrats, e fisict pot à part; e, quelques prières qu'ils luy fissent, jamais plus ne voulut retourner avec eux, en leur reprochant leur

CHRONIQUB BORDELOISE. 22 J

ingratitude. Mais, voici qui est remarquable e qui foict 1 38o voir que le sang ne peut jamais mentir à un père, ni son amitié manquer envers ses enfants, e consiste en ce que le gendre e la fille de ce viellard estant tumbés en nécessité, à cause de leur mauvais mesnagement, jusque là qu'il &lut que ce gendre quitat la ville s*il ne vouloit espouser la prison, ce bon père, en son absence, assista tousjours, e de conseils e de moyens, qu'il gagnoit à son trafict, sa fille e ses petits enfants, e fit tout ce qu'il put, à la sollicitation des procès qui sourdirent entre les créanciers de son gendre, pour desmeler le bien de sa fille, mesme pour servir le mary absent, qui ne le meritoit pas. Et, qui plus est, sa fille ayant esté attainte de la maladie contagieuse en Tan i586, ce père esperdu, pour l'amitié qu'il portoit à cette fille, bien qu'ingrate, voulut s'enfermer dans la maison infectée, pour mieux U pouvoir secourir, e faire secourir e assister avec un chirui^en qu'il mena avec luy. Mais ceci est aussi grandement considérable, que cette fille, vaincue par le grand amour que le père luy tesmoignoit avec pleurs et larmes, tesmoignoit aussi le grand desplaisir qu'elle avoit d'avoir esté si ingrate et si impie envers un père si desbonnaire. Tellement, qu'à toute heure que son père la visitoit et l'appelloit sa fille, elle avoit tousjours cette parole de repentance en la bouche, avec TenCuit prodigue : « Mon père, je ne suis plus digne que vous m'appelliez vostre fille, à cause de mon péché, lequel est si grand, qu'il ne mente pas aussi de pardon, ni de miséricorde, si ce n'est pas la grande e infinie miséricorde de Dieu; » mais notamment à l'heure de son trespas, car elle mourut de cette maladie là, le père l'exhortant tousjours e faisant l'office de père e de prestre, afin de

228 J. DE GAUFRETEAU.

i58o Tengcndrer au ciel, aussi bien qu'il Tavoit engendrée en la terre. (A. 119.)

En cette année, François, monsieur de Caudale, eveque d* Aire, qui estoit parvenu en cette perfection de science, dans Talchimie, qu'il pouvoit fixer e blanchir le mercure, e faire des billots de lune, ayant donné à un orphevre de Paris environ cent marcs, pour luy Sabriquer de la vaisselle d'argent, e ayant convenu du déchet, pour marché, comme ledit orphevre,. qui ne songeoit pas au faict, e qui avoit trouvé ledit argent, au burin, à la tousche e au cyseau, de très bon aloy, eut fabriqué la vaisselle, e après l'avoir poisée et veu que le déchet montoit à plus du tiers sur ledit nombre de deux cents marcs, ne sçachant d'où cela procedoit« se transporte à Bourdeaux, où l'eveque estoit, e luy dict franchement que, si ledit seigneur evesque vouloit, il le pourroit perdre, puisqu'il auroit trouvé plus que du tiers de déchet sur les trois cents marcs; mais que, ne sachant d'où la faulte procedoit, il luy avoit poné sa vaisselle bien elabourée, ainsin que l'eveque pouvoit voir, le priant d'avoir pitié de luy, qui estoit dans l'innocence. L'eveque, se mettant à rire e cognoissant que son art l'avoit trompée qu'il n'a voit perdu que sa peyne e son argent, d'aultant que le feu avoit emporté tout ce qui estoit du mercure, e que le bon aloy de la lune estoit demeuré, dict à l'orphevre qu'il poisat; et après l'avoir contenté, le renvoya sans lui descouvrir le secret. C'est ce seigneur qui disoit, à Bourdeaux, avoir trouvé la pierre philosophale. Mais il est bien vray qu'il composa une eau très excellente qu'on appelle encore i'eau de CandcUe, Le secret de laquelle il mit es mains du gardien des Augustins, de Bour-

deaux, par succession. Mais, oultre cela, il estoit si i58o expert arquebusier, qu'un jour qu'un de ses pages estant dans la garene de Baschevele, à Medoc, monté sur un chesne grandement hault, pour avoir un nid de pie, e la mère s'estant mise sur la teste du page, Teveque, qui estoit à la fenestre, qui regardoit sur ladite garene, cria au page qu'il ne bougea pas, et, prenant une arquebuse à roues (car en ce temps-là on ne parloit point encore ni de fusils, ni de charabines), tua la pie sur la teste du page. (A. 174.)

En cette année, la jurade commence d'entrer dans les boutiques des apoticaires. La Peyre fut le premier jurât de son mestier, e le second, Chapelau, par la faveur du mareschal de Roquelaure, duquel il estoit apoticaire. (A. 206.)

En cette année, furent mis en usage les parasols par ceux qui alloyent aux champs, à cheval e à pied, en hyver pour se parer de la pluye, e l'esté du soleil. La coustume en vint d'Italie. (A. «36.)

En cette année, un certain personnage, fils de Libourne, appelle de Martini (0, conseiller en la cour du parlement de Bourdeaux, estant decedé dans cette dernière ville, voulut que son corps fut porté en sa patrie. E son tumbeau est au costé du maistre autel de l'église parroissielle, au costé de l'évangile, et a cette epitaphe : « Cy-gist M. Jean du Mus, conseiller en la Cour du parlement de Bourdeaux, e docteur en l'Université de Padoue. » Il prenoit cette qualité, parce qu'elle estoit grandement estimée en ce t^nps-

(1) Le mot : de Mus a été e^é et remplacé par celui de : Martini.

230 J. DE GAUFRETEAU.

1 5 80 là. E, dict-on, qu'en la considération de cela, un vieux advocat du paiiement de Bourdeaux envoya estudier son fils en ladite université, e voulut qu'il y prins ses degrés. De quoy on se moquoit au barreau, parce que plusieurs sçavoyent la farce de ce doctorat, qui consiste en ce que ce n'est pas l'Université qui examine, ains un certain docteur régent, qui a cette authorité de l'Empereur, lequel, mediantibus illis, reçoit e donne lettres de ceux qui veulent passer docteurs. Mais est à noter, qu'en considération du tumbeau, plusieurs veulent dire que ce du Mus est le fils de Guilhem Madonne, boulangier de Bourdeaux, auquel le roy François !«', comme a esté noté ci-dessus (*), conféra un office de conseiller audit Parlement; ce qui toutefois n'est pas, car l'un estoit Bourdelois c l'aultre Libournois. (A. 281.)

i58l . — En cette année, le 10 jaavîer [9 janvier], Françoys, duc d'Anjou, frère du Roy, vint à Bourdeaux, et y fit son entrée avec toutes les cérémonies qui avoyent esté faictes à l'entrée de la royne de Navarre, sa seur, excepté qu'il entra par la porte du Chapeau^Rouge et alla à l'Oise Sainct-André, où il fut receu par l'archevesque, accompagné du deigé, entre les mains duquel il fit le serment accoustumé et en tel cas requis. Il logea dans l'archevêché. Sur quoy est à noter que le mareschal de Biron, maire de la ville, l'alla saluer et haranguer à son arrivée, à la maison des harangues, avant son entrée, en qualité de maire, assisté des jurats; mais après, dans l'archevêché, il fit une aultre haraague au duc, comme

(•) Voyez p. 5i.

lieutenant de Roy, accompagné de la noblesse, en t58t laquelle il parla en capitaine, succintement et avec un grand et excellent jugement.

En cette année, Testât de la ville ayant esté représenté audict duc d* Anjou, et les monopoles secrets que les Huguenots, ennemis du Roy, faisoyent pour surprendre ladicte ville, resolution fut prinse de faire la guerre auxdicts Huguenots, et de ne se fier en leurs paroles, promesses et beaux semblants.

En cette année, la procession appellée de Sainct'- Sebastien, parce qu'elle se faict ce jour-là, et vont les jurats ouir la prédication aux Augustins, et a esté instituée aux fins de prier Dieu qu'il luy plaise que la ville ne soit pas affligée de peste, fut plus solemnelle que les précédentes, parce qu'elle fut générale. Ledict duc d'Anjou [avec la royne de Navarre] et aultres grands seigneurs y assistèrent [avec grande révérence, portant chacun un flambeau de cire blanche à la main]; ce que fit aussi avec l'escarlate le Parlement, et touts les aultres ordres suivoyent. Le Sainct-Sacrement de l'autel fut porté par l'archevêque; touts les assistants avoyent chascun une chandelle Manche à la main; une infinie multitude de peuple s*y trouva, ayant aussi chascun une bougie ou chandelle de cire blanche, jusques aux femmes et filles. (B.117.)

En cette année, le Roy ayant rappelle le mareschal de Biron à la Cour, pour le bien de son service, le mareschal de Matignon fut mis en sa place, et faict lieutenant gênerai pour le Roy, en Guienne, en l'absence du roy de Navarre.

2 32 J. DK GALFRBTEAU.

i58i En cette année, Michel de Montagne, chevalier [grandement docte] de l'Ordre de Saint-Micbel, am* bassadeur pour le Roy, à Rome, fils d'une honorabk famille de Bourdeaux, et avoit esté, auparavant, conseiller an Parlement» fut faict maire de cette ville après le despart du mareschal de Biron.

En cette année, les jurats de Bourdeaux a3rant heu advis que le mareschal de Matignon estoit arrivé à Blaye, ils députèrent deux de leur corps, qui l'allerent recueillir en ladite ville» et luy menèrent un basteau couvert et upissé, tiré de deux galions, dans lequel le mareschal s'embarqua, et entra dans Bounleauz le i6 octobre, 0(1 il fut receu fort honorablement, sans que les jurats y espargnassent aucune chose.

En cette année, un conseiller au Parlement uza d'une surprise pour unir à sa maison certains padouans et vaccants d'une parroisse, pour raisons desquels il avoit esté longtemps en procès contre ks parroissiens d'ycelle, au grand Conseil, car il fsit courre le bruict ea ladicte parroisse qu'il avoit gagné son procès, et £ûct vestir uû procureur au Parlement, appelle Mespoules, d'une grande robe à la conseillère, avec le chaperon et le bonnet quaré; lequel, comme commissaire du grand Conseil et conseiller en yceluy, mit en pocession ledict conseiller du parlement de Bourdeaux desdicts vaccaos et pascages. Cela fut facile de faire au conseiller, parce que le syndic de ladicte parroisse, et les principaux chiens qui pouvoyent gronder et mordre, estoyent de son parti, et, despuis, le conseiller et sa postérité ont tousjours joui desdicts lieux par le moyen de cette belle farce. (B.aiS.)

En cette année, Jacques-Benoist Lagebaton, premier 1 58 1 présidant au parlement de Bourdeaux, deceda, et le regret qu'il eut de ce que quelques meschants esprits le soupçonnèrent d'estre partisant des Huguenots et de leur opinion, pour raison de quoy il s'absenta quelque temps de Bourdeaux, le coucha dans le cercueil. C*estoit un personnage de grand mérite, sçavant, éloquent et grand homme de bien, ce qui parut assez à son décès; car il mourut fort pauvre pour sa qualité et condition, puisque, s'il eut vouleu, il se fut peu enrichir. Ses funérailles furent plus remarquables par les pleurs du peuple, et les regrets assez visibles en la face des gens de bien, que par leur pompe. Il fut grand amateur de Tauthorité et dignité du Roy et de la sienne aussi par conséquent, ce qu'il fit bien paroistre lorsque Monsieur, frère du Roy, vint à Bourdeaux. (B. 219.)

En cette année, le mareschal de Matignon, trois ou quattre jours après son arrivée dans la ville de Bourdeaux, va à Nérac, accompagné de deux jurats dudict Bourdeaux, pour saluer le roy et la royne de Navarre, qui le receurent honorablement, tant pour son mérite que parce que le roy de Navarre sçavoit fort bien qu'il auroit plusieurs choses à desmeler avec ledict mareschal.

En cette année, arriva à Bourdeaux M. de Montagne, qui avoit esté esleu maire de la ville; car le Roy luy avoit escript, à Rome, de s'en venir en France, pour aller faire sa charge à Bourdeaux.

En cette année, fut faicte procession générale pour prier Dieu de donner lignée au Roy.

234 '- ^^ aAUFRKTEAU.

1 58 1 En cette année, il y eut grand procès entre les furats de la yille de Bouideaux, prenant la cause pour ceux qui avoyent affermé les droitt des tavernes et esats, et les bateurs de monoje. La cause des différends procedoit de ce que lesdicts monoyeurs refusoyent de payer lesdicts droits, disant, pour leurs raisons, qu'ils estoyent nobles. Mais, enfin, par arrest donné au parlement de Bourdeaux, lesdits monoyeurs, nonobstant chose dicte ou alléguée par eux, sont condemnés de payer.

En cette année^ fut accordée par le Roy Textinction de la traicte foraine, pour la viÛe de Bourdeaux.

En cette année, madame de Merville, femme du sieur de Merville, grand senechal de Guienne, estant decedée, est à noter que, comme les jurats eussent député quelques-uns de leur corps pour honorer le convoi funèbre, il fut trouvé bon que lesdicts députés n'y assistassent pas, parce que les presidiaux de Guienne s'y debvoient trouver en corps, et partant eussent précédé. De là, il appert qu'en ce temps-là, la dispute estoit entre les presidiaux et jurats, pour ladicte préséance. (B. 210.)

l582. — En cette année, une Chambre de conseillers au parlement de Paris vint à Bourdeaux, par l'ordre du Roy, pour juger les procès civib e criminels entre les Catholiques e les Huguenots, suivant un aultre edict de pacification : ce qui fut appelle les Grands Jours en la Chambre Ardente de Paris j où plusieurs forfantes perdirent la teste, e montèrent par une eschelle e descendirent par une corde. (A. 2.)

CHRONIQUE BORDKLOISK. 335

^ En ce temps, François de Candale, eTeque d'Aire, est 1 5 8 2

adtniré pour son rare et excellent sçavoir, notamment

^ en ce qui estoit des mathématiques, comme aussi

' Youlut-^il qu'elles fussent enseignées publiquement au

^ Collège de Guienne, et pour cet effect funda une leçon

f touts les jours,

' En cette année, fleurissoit à Paris Bernard de Girard,

^ historiographe de France, natif de Bourdeaux, gran*

dément curieux à rechercher l'antiquité, et à parler véritablement sans s'arrtster à pindariser, ainsin que ^ font ceux de ce temps, lesquels ne fundent leur histoire

que sur des paroles tracées, et non pas sur la vérité, oubliant le plus souvent ce qui seroit le plus essentiel en la vérité de leur histoire. Mais, en ce qui concerne ledict de Girard, il a parlé si véritablement avec paroles masles et non affectées, qu'on a voulea lui reprocher qu'il avoit trop véritablement escript. (B. asi.)

En cette année, le calendrier fut reformé par k pape Grégoire XIII (qu'on sumommoit Bon compagnon); laquelle reformation consista en ce que dix jours furent retranchés de l'année; que ladite reformation fut faicte tellement que le dixiesme décembre fut compté pour le vingtiesme; et fut ladite reformation £iicte en la considération qu'aultrement les moissons eussent esté en décembre, et les vendanges en may. Mais est à noter, qu'après l'année de ladicte refbrmation, on afoutoit seulement un jour à l'année, de cinq en cinq ans, et ce au mois de febvrier, lequel, par ce moyen, venoit à avoir 29 jours, au lieu que les aultres années il n'en avoit que 28 seullement; et au lieu que les aultres années la fisste de sainct Mathie, Tapostre, se

236 J. DE GAUFRICTEAU.

1582 celebroit le 24 dudict mois, on en faisoit, ladite année dnquiesme, sa célébration le 25; comme aussi disoiton, audict mois en ladicte année, bis sexto caiendas martiSf esdicts jours 24 et 25 février. Et« de plus, la lettre dominicale, qui estoit notée au moys de janvier, se changeoit en celle de l'année précédente. Par exemple, si la lettre dominicale du moys de janvier de ladicte cinquiesme année, du bis sexto calendaSy estoit A, on û changeoit en la précédente, qui est G. Mais, après cela, est à noter une chose qui n*est pas de petite remarque, et consiste en ce que cette année cinquiesme estant appellée du bis sexto calendaSy et les paisants et villageois, voire mesme les aultres ignorants du latin, ne pouvant pas bien prononcer ces mots, vindrent appeller cette année-là du bisset ou du bi\ceSy et despuis Tont tousjours âprehendée, parce qu'ils ont veu advenir presque toujours quelque inconvénient préjudiciable aux fruicts de la terre. Est à noter aussi, qu'au commencement, cette reformation causa plusieurs procès et différents à cause des dates des contrats précédents à ladicte reformation. Est à noter aussi, que les Huguenots et aultres hérétiques de France, d'Allemagne, Ecosse, Angleterre et Flandres, ne voulurent point, au commencement, suivre ladite reformation, non pas tant pour ce qu'ib ne la cogneussent nécessaire, comme parce qu'elle estoit £aicte de Tauthorité du Pape. Mais, enfin, ils ont esté contraints de l'approuver et suivre; en quoy se cognoist leur manifeste et enragée opiniastreté et malice.

En cette année, au moys de novembre, Tarcheveque de Bourdeaux, Antoyne Prévost de Sansac, tient son

concile provincial dans son archevesché, audict Bour- 1582 deaux; auquel concile se trouvent touts les eveques ses suffragants, à sçavoir : de Poitiers, Engoulesme, Xaintes, Perigueux, Agen et Sarlat. Mais, oultre ceux-là, Teveque de Bazas, Arnaud de Pontac, fils de Bourdeaux, et grandement considéré et recommendé pour sa rare doctrine et excellente pieté, se trouva aussi audict concile, encores qu'il ne fut pas sufTragant de Tarcheveché de Bourdeaux. En ce concile sont faictes plusieurs ordonnances pour la police ecclésiastique, et pour tenir en debvoir ceux qui servent à l'autel, notamment en ce qui est de l'administration des sacrements, en laquelle il n'y avoit auparavant que confusion et desordre, chaque curé vivant à sa mode. Ces décrets, règlements et ordonnances furent trouvés si saincts et si justes, que le Pape les approuva dès aussitost que l'archevêque luy eut envoyé ledict concile en escript. (B. 222.)

En cette année, les jurats de Bourdeaux et monsieur François de Candale eurent du malmeslé ensemble, et procedoit de ce que ledict François (Monsieur) se vouloit approprier la place de Puy-Paulin; de quoy lesdicts jurats firent plaincte, disants que cette place estoit publique et des vaccans de la ville, et partant apartenoit à ladiae ville. Toutefois, nous avons veu, de nostre temps, que monsieur d'Espemon n'a pas vouleu soufirir qu'aucune de ces maisons qui aboutissent, par le derrière, sur ladiae place, ayent faict aucun jour sur ycelle, et s'est maintenu en ce droicr, par son authorité et puissance. Il est bien vray qu'il y a une certaine maison qui est à main droicte, quand on va de l'église de Puy-Paulin en cette mette qui

238 J. DE OAUFRBTEAU.

1 582 donné entrée dans la rue de la porte Dijeaux, laquelle a son enu^ et issue sur ladicte place. (B. asS.)

En cette année^ Pierre de Brach, fils de Bourdeaux, se faict recognoistre pour excellent poète en vers françois; il composa et mit en lumière un livre qui contenoit plusieurs stances, sonnets, epigrammes et aultres œuvres et compositions; lequel fut très bien receu à Paris.

En ce temps, il y avoit une damoiselle, femme du vieux Lestonac, conseiller au parlement de Bourdeaux, et seur de Michel de Montagne, maire de ladicte ville, qui estoit grandement sçavante; car elle parloit bon latin et bon grec. Sur quoy est à noter que, comme un jour, un aultre conseiller du parlement de Bourdeaux fut venu trouver son mary pour le mener en quelque assignation de desbauche et d'amourettes estrangeres, et pour cet efifect eut declairé son dessein au conseiller, mary de ladicte damoiselle, en luy parlant grec, ne croyant pas qu'elle l'entendoit, ladicte damoiselle luy dict des injures en mesme langage, et luy fit passer la porte plus viste que du pas.

En cette année, il y advint, à Bourdeaux, une chose qui donna bien de quoy parler aux théologiens et médecins, sur un différent qui fut traicté dans l'officialité d^ l'archevêché de Bourdeaux. Le faict est que Marie de Chimbault, fille de Simon de Chimbault, advocat au Parlement, et niepce du président audict Parlement, d'Eymar, qui avoit esté maire de Bourdeaux, laquelle estoit mariée avec Jean Donseau, conseiller en la sénéchaussée de Guienne, s'estant plaincte, en sa première année de mariage, de l'impuissance dudict Donseau,

CHRONIQUE BORDKLOISE. iBq

son mary, pardevant l'official : sur cette plaîncte, tant i582 fut procédé que ledict ofiâcial ayant ordonné le congrès en présence des matronnes, et ledict Donseau ayant refusé de se présenter pour ledict congrès, disant qu'il sçavoit fort bien sa puissance, et que si ladicte Chimbault ne le vouloit pas, que luy aussi n'avoit affaire d'elle, le mariage fut dissoubs» et permis aux parties de se marier ailleurs : ce qui fut ordonné, plus tost pour le respect dudict présidant, oncle maternel de ladicte pleignante, qui desiroit colloquer sa niepce avec un plus relevé parti que n'estoit Donseau, que pour raison que ledict officiai eut de ce faire, attendu le peu de temps qu*il y avoit que ladicte pleignante estoit mariée. Mais voyci ce qui est le remarquable, et consiste en ce que ladicte pleignante s'estant remariée avec Jean Du Bernet» pour lors secrétaire du Roy en la chancelerie, et, despuis, conseiller au parlement de Bourdeaui, et ledict Donseau ayant aussi prins pour sa nouvelle femme Marie de Cruseau, niepce du président aux enquestes dudict Parlement, de mesme nom, toutes parties eurent réciproquement de la lignée masculine et féminine de leurs mariages. Sur quoy on censura la trop hastive plainte de ladicte Chimbault, et Donseau retrouva son honneur. (B. 225.)

En cette année, fut jugé un procès criminel, dans le parlement de Bourdeaux, sur l'appel interjette du lieutenant criminel de Bazas, contre une f(mmie de conditicm, natifve de ladicte ville, appellante, pour avoir esté condamnée, par ledict lieutenant, à estre pendue et estranglée, parce qu'elle estoit .convaincue d'avoir foict tuer son mary, appelle Basterot, bourgeois de condition dans ladicte ville de Bazas, avec un coup

240 J. DE OAUFRETEAU.

i582 d'arquebuse, tiré par une losange de la vitre de sa chambre; ce qui avoit esté exécuté par un moyne de Sainct-Benoist, de la ville de La Reole, lequel gagna le large aussitost qu'il eut le vent de l'incarcération de la criminelle, parce qu'il estoit son adultère et Tentretenoit. Laquelle sentence dudict lieutenantcriminel fut confirmée, quant à la condemnation de mort, en le iaict, par le Parlement, non pas en la forme, car il ordonna qu'elle seroit décapitée. Elle s'appelloit La Basterote, à cause du nom de son mary, femme de bonne mine et avenante, pour aine bourgeoise de petite ville, et le moyne s'appelloit Marion. L'exécution s'en fit en la place du Palais, à Bourdeaux; car ses parants obtindreht cela; car, en quelque lieu qu'on meure, on meurt. Mais plusieurs disoyont, au contraire, que ladite exécution se debvoit faire à Bazas; car, puisque les exécutions se font pour l'exemple, et afin de déterrer les meschants à mal faire, formidine pcenœ, ladite exécution se debvoit Seiire voir au lieu de l'excès commis, pour donner de la terreur aux aultres de son sexe et climat de commettre mesmes excès. (B. 227.)

l583. — -En cette année, Livran, fils d'une des plus considérées maisons e riches de la ville, e luy estant dans l'opulence et l'unique de sa maison, fùt^ en sa jeunesse, misérablement assassiné, dans ladicte ville de Bourdeaux, par un certain homme de petite condition, huguenot, appelle capitaine Veires, aussi fils de Bourdeaux, et ce lorsque le jeune homme urinoit. On voulut dire que ceux qui luy debvoyent succéder avoyent faict Seiire le coup, à cause que la mort de ce

CHRONIQUE BORDELOISK. 24 1

jeune homme ne fut pas bien poursuivie, et que Tas- i583 sassin demeura sain et sauf. Le nom de cette maison fut estaint avec ce jeune homme, parce qu'il ne resta aucun maslede cet estoc. Mais, seulement les murailles d'une certaine maison hors la ville, qui est proche la chappelle Sainct-Laurent, en conservent encore la memoyre et le nom. (B. 228.)

En cette année, un jeune garson, de Tage de treze à quatorze ans, fils du notaire de Bourdeaux appelle Cassaigne, demeurant aux Aires, decedé, s'estant allé baigner à la rivière par plusieurs et diverses fois, contre l'expresse deffense de sa mère, qui Taymoit comme estant Taisné des deux enfants qu'elle avoit : à cause de quoy, la mère estoit tousjours en colère contre iuy; enfin, elle se piqua jusques là, que, voyant son fils se mettre en danger de se noyer, contre sa volunté, Iuy donne sa malédiction, et pria Dieu que la première fois qu'il s'yroit baigner, il fiit englouti de l'eau; et le jeune garson, le mesme jour y estant allé, sans se soucier de la colère de sadicte mère, esprouva et sentit la malédiction de celle qui Tavoit mis au monde : de quoy la mère mourut bientost après de regret.

En cette année, il y eut consecutivemant, par deux fois, montant en la rivière de Bourdeaux en un jour, sans qu'on eut peu recognoistre aucun descendant au milieu de ces deux marées. Ceux de Libourne disent qu'il en advint aultant en leurs deux rivières de la E)ordoigne et de l'Isle, et que cela empêcha cette ville qu'elle ne fut prinse par les Huguenots, desquels desseins ils monstrent encore les escheles que lesdicts Huguenots, estant poursuivis, quiterent. (B. 229.)

242 J. DE OAUFRITEAII.

i583 En cette année, un certain homme, artisan de condition, de la ville de Bourdeaux, ayant esté convaincu d'avoir deux femmes espousées, son procès faict et parfaict, il fut condamné d'estre pendu et estranglé, et, avant l'exécution, faire amende honorable devant Teglise métropolitaine Sainct- André, et demeurer despuis midy dudict jour de l'exécution, jusques à l'heure d'ycelle, avec une mithre de papier sur la teste et deux quenouilles chargées de filace au costé, au hault du coing de la porte ordinaire, pour entrer, de ladiae église, qui regarde la place; ce qui fut confirmé par arrest et exécuté; et y atcourut une si grande affluence de peuple pour voir ce mystère, que la place n'estoit pas capable à le contenir. Mais si cette punition se pratiquoyt aujourd'hui exactement, il n'y auroit pas tant de vagabonds qui à chaque parroisse prennent une femme, ni tant de femmes et filles qui adhérassent aux moindres cajolleries de ces vagabonds, soubs prétexte de mariage; tant elles sont friandes au gâteau. (B. iSi.)

En cette année, Messieurs les présidants et conseillers du parlement de Bourdeaux commencèrent à porter des robes de soye, et ce, par la ville seulement; car auparavant ils n'en estoyent point parés; comme aussi jamais le premier présidant Lagebaston n'en eut, ni touts ces aultres présidants et conseillers de la première impression. Mais cette coustume et mode décente et honorable vint de Paris, et fut pratiquée lorsque le président Cotton vint exercer, par commission, la charge de premier présidant à Bourdeaux, après le décès de Lagsbastto, par l'espace de deux ans seulement. (B. a33.)

CHRONIQUE BORDKLOISE. 248

En cette année, monsieur le mareschal de Biron, i583 lieutenant gênerai, pour le Roy, en Guienne, estant à Bourdeaux, touts les soirs, après souper, en temps d'esté, il y venoit ime si grande et infinie multitude de peuple de toute condition et sexe, sur le quay des Chartreus, qu'elle est incroyable, et ce, non pas tant pour la promenade comme pour voir la femme du mareschal, laquelle s'exerceoit à tirer de Tarquebuse. Aussi estoit femme délibérée et guerrière, en un mot vraye amazonne. L'hiver, elle se faisoit porter dans un bateau, et prendit son deduict à chasser aux canards, montoit à cheval, en homme, et alloit à la chasse, s'exerceant comme un cavalier. On disoit qu'une fois elle s'accoucha d'une fille dans une fiDrest, en Perigord, lorsqu'elle estoit à la chasse et couroit le cerf. (B. 234.)

En cette année, vivoit, à Bourdeaux, un certain médecin, escossois de nation, nommé Mac-Hicdor, lequel avoit tousjours, marchant par la ville, sa robe crotée jusques à la ceinture, et pendante à demi espaule, encore qu'il la troussât tant qu'il marchoit. Il n'avoit pas beaucoup de pratiques, encore qu'il fut sçavant, parce quMl n'estoit pas grandement accomodé; ce qui l'empechoit de tenir morgue de médecin et avoir la mule ou le mulet. Il a faict neantmoins de belles et grandes cures, esquelles les aultres médecins sembloyent estre au bout de leur latin.. Il estoit alchi* miste; mais, oultre cela, on le tenoit en réputation d'estre un grand magicien; mais cela n'estoit pas, et n'y entendoit rien en ce costé-là. Je sçay, de bonne part, pour l'avoir ouy dire à un conseiller au parlement, homme digne de foy, lequel m'asseura que

244 '* ^^ GAUFRETEAU.

i583 lorsqu'il fut lié en son mariage, ayant employé ledict Mac-Hicdor pour oster le charme, jamais il ne le voulut entreprendre, bien qu'une grande recompense luy fut présentée, s'il l'eut faict. Toutefois, il se pouvoit bien faire qu'il dissimuloit encore qu'il sceut, ne l'ozat pas descouvrir à touts (*), (B. 235.)

En cette année, une certaine femme, dans la ville de Bourdeaux, pouvoit voir ses deux maris en vie, quand elle se levoit le matin; car cette femme-là, estant mariée avec un boulanger et cettuy-ci ayant demeuré sept ans absent à courre les guerres, la femme se remarie avec un aultre boulanger, appelle Dumouliner, duquel mariage elle eut deux enfants, comme aussi en avoit elle du premier mari. Mais, comme elle eut demeuré environ trois ou quattre ans avec ledict Dumouliner, voicy le premier mari retournant, et demendant sa femme. Enfin, ils s'accomoderent que la femme demeureroit audict Dumouliner, à la charge qu'il nourriroit les enfants du premier mariage d'elle, et payeroit une certaine somme au mari revenu, lequel se pourchasseroit ailleurs. Iceluy donc se remarie avec une aultre, et levé une boutique de boulangerie en la mesme rue que ledict Demouliner avoit la sienne, et c'est ainsin qu'on disoit, à Bourdeaux, que cette femme de Dumouliner pouvoit voir touts les jours ses deux maris vivants. Toutefois, on s'estonnoit comment les magistrats pouvoyent souffrir ce scandale. Mais, en ce faict, il fault desabuser les femmes qui croyent que le droit et les loys leur permettent de se remarier

(') Voyez, page 220, un autre article moins détaillé sur ce médecin écossais, rapporté à Tannée i58o, et qui complète celui-ci.

CHRONIQUE BORDBLOISE. 245

legi tintement, si leurs premiers maris demeurent i583 absents sept ans accomplis et révolus, ainsin que fit cette femme de Dumouliner. Sur quoy, elles errent grandement, puisqu'elles doibvent tenir pour texte d'évangile qu'elles ne se peuvent, en aucune façon, remarier pendant l'absence de leurs premiers maris, si ce n'est que cette absence soit prescripte par l'espace de cent et un ans et un jour; je dis absence, pour esdurre le deces d'yceux, vérifié non point par tesmoignages apostés à la mode de la campagne, ains par les formes légitimes. (B. 237.)

En cette année, advint une chose remarquable, et de laquelle toute la ville en alla, n'a bien longtemps, à la moustarde, et consiste en ce qu'y ayant dans ladicte ville une insigne maquerelle de réputation, parce qu'elle ne faisoit pas ce mestier avec les femmelles du commun, ains pour les desbauchées de condition et beauté, comme n'obligeoit-elle pas que les masles de mesme qualibre et considération, surtout les bonnes bourses, qui avoyent ample et magnifique moyen de fonser à l'apointement. Or, en ce mesme temps, il y avoit aussi, à Bourdeaux, un jeune procureur au Parlement, lequel, bien qu'il eut une belle, jeune et galante femme, ne se contentoit pas, toutefois, de son attelier, ains l'astre de Venus dominant sur son hémisphère, prenoit plaisir à coure après les proyes estrangeres : gourmands qui, bien qu'ils regorgent de levraults, perdrix et aultres viandes esquises chez eux, courrent après un ragoust de porceau ou de vache, ou d'un pot pourri. Ce procureur donc, s'estant un jour adressé à la Mignoney ainsin s'appelloit cette femme de production, la prie que, si elle a quelque friand

246 i. OB GAUFRETEAU.

1 583 morceau, elle luy en foce part et le convie : ce que la maquerelle luy ayant promis^ il fault noter que la Mignone avoit remarqué la beauté de la procureuse, femme de ce procureur instigant, sans sçavoir qu'il y eut une telle et si estroite conjonction entre eux^ laquelle ayant aussi de l'inclination à la desbauche, se rendit fort facilement et donna les mains aux persuasions de la maquerelle, tant pour la volupté que pour la recompense de l'exhibition de son corps, qui luy estoit asseurée, ainsin que la messagère luy promettoit, comme estant une assignation de réputation. Voyci donc comme, après le rendez-vous donné au procureur, yceluy se fut trouvé à Theure, il fut estonné de voir que celle avec laquelle il se debvoit rencontrer, estoit sa femme. La femme aussi ne manqua pas de rougir, vojrant son mary. Mais estant grandement asseurée, c'est-à-dire, en bon françois, effrontée et rusée, au lieu d'avoir honte de sa honte, elle commence à crier et tanser son mary, disant qu^ayant esté advertie de sa desbauche et mauvaise vie, elle ne Tavoit jamais peu croire, qu'elle ne l'eut cogneu de ses propres yeux : oe que, pour cet effect, elle avoit prié la Mignone de l'advertir du jour qu'il se rendroit chés elle, afin qu'elle s'y trouvât pour luy dire ce quy en estoit de sa desbauche. Avec plusieurs telles paroles, portant mesme dés menasses de se séparer de luy, s'il continuoit cette vie là. Enfin, le procureur, ne sçachant que respondre, fut contraint de se retirer; et je pense qu'estants de retour en leurs maisons, ils firent leur paix et accomodement, moyennant que le mary promit de retourner plus chés la Mignonne : à quoy, toutefois, la femme ne ToUigea pas. Sur quoyv l'affaire ayant esté esmeutée dans le

CHRONIQUE BOROKLOISE. 247

palais, un advocat fit incontinent cet épigramme latin» 1 583 qui courut es mains de tout le barreau, et dict-on qu'il Ait faict par Langalerie; lequel épigramme fut aussi tome en françois et veu d'un chascun. Ils parlent ainsin, car je les ay vouleu insérer au pied de cette remarque, qui servira d'exemple à plusieurs marys desbauchés. Voyci le latin :

Légitima Titius non est contentus amore;

Furta igitur Veneris factus adulter atnat, Utque sibi placeat fœdum petit ille lupanar-,

Uxor ubi simili est tacta/urore loci, t^ullus conqueritur, nulla est nom causa qu&rendi:

Vir moechus, cur non moecha marita quoque?

En voyci le françois :

Le procureur, meublé d! une gentille femme, ^cherche neantmoins adultères amours; Et, pour s^x contenter, à celles a recours Que produict, en tout temps, du bordeau Vor infâme. Jour li^y est assigné, et heure, et rendès-vous. Où il pourra trouver des embrassements doulx. éMais il void, arrivé, qttau lieu d'une estrangere, G est celle-là qu'il peut jour et nuict embrasser; Cest sa femme, en un mot, qu'il x doibt caresser. L'un et l'aultre rougis, connurent le mystère^ Pourquqyseplaindrqyent'ils?carlefaictgistyci: e/idultere mari, femme adultère aussi. (B. 263.)

En cette année, les procureurs au Parlement commencèrent d'entrer en la jurade de Bourdeaux; à quoy les prud'hommes n'avoyent jamais vouleu consentir, et le premier qui entra fut Textoris, demeurant en la grand rue du Chapeau^Rotige. Mais la raison que les prud'hommes alleguoyent de ne vouloir permettre que

24^ J. DE GAUFRETEAU.

1 583 gens de cette condition portassent la livrée et authorité

de la magistrateure populaire, estoit la crainte qu'ils

avoyent que la maison de ville ne fut deschamée

)usques aux os, par la chiquane de ces procureurs,

' quelques personnes considérées qu'ils fussent. (B. 243.)

En cette année, un jeune homme de condition, fils de Bourdeaux, fut tué d'un coup d'oesteuf (car les baies n'estoyent pas encore en uzage en ce temps là), sur la galerie du tripot de Dibarola, reguardant jouer à la paulme, et le tout par sa faulte, attendu qu'il ne voulut pas prendre garde à luy, quelque chose qu'on luy dict et représentât que celuy qui jouoit estoit un rude jousteur en son avant main : aussi personne ne s*en esmeut.

En cette année, fut rapporté à Bourdeaux, pour chose de merveille, que, comme sur le port de \jl ville de La Reole, au moys de juin, le jour estant très beau, clair et serein, et sans apparence d'aucune pluye, une multitude de personnes, de l'un et de Taultre sexe, femmes et filles dansassent et beussent à l'advenant, et n'eussent pas vouleu croire à un quidam, lequel passant par là, leur dict que Dieu estoit couroucé de leurs danses, et paroUes et chansons deshonestes, et qu'il leur en donneroit bientost les signes et effeas de son ire, s'ils ne se retiroyent, et, quitant leurs danses, alloyent à vespres, auxquelles la cloche de l'église les appelloit. Desquelles paroles ces danseurs et danseuses se moquèrent, jusques à luy dire de grosses injures diffamatoyres. Une si grande ravine d'eau survint, sans qu'il y pleut, sur cette troupe danseresse, qu'elle en submergea plus de la moitié.

En cette année, un advocat au parlement de Bour- i583 deaux, en s'exerceant pour faire son premier plaider, faisoit mettre deux cotillons et aultres parures rouges et noires sur les chaises de sa chambre, et, en Tune d'ycelle, asseoir sa femme, ayant un bonnet quarré sur la teste et une parure rouge comme représentant le premier présidant dudict Parlement; et, en cette façon, s'exerceoit et prepareoit pour estre plus asseuré lorsqu'il plaideroit. Mais, sa femme l'ayant un jour interrompu, en luy disant : Couprés-vous, monsieur un tel, mon mary (car il parloit encore teste nue), ladvocat luy donna un grand soufflet sur la joue, en luy répliquant : « Sote, il nefault pas dire : couvrèS' vous, monsieur un tel; ni : monsieur; ni : mon mary; ains : couvrès^vous, advocat. » A cause de quoy, sa femme ne voulut plus présider à cet exercice, de peur qu'il ne lui couvrit une aultre fois la joue, quelque prière qu'il lui en fit, disant que ce soufflet qu'il luy avoit donné n'estoit pas du jeu. (B. 244.)

En cette mesme année, un advocat au parlement de Bourdeaux, fort employé, fib d'un procureur audict Parlement, son père estant decedé, ayma mieux exercer la charge de procureur que celle d'advocat, comme moins lucrative que l'aultre, et pour conserver aussi Testât de son père, disoit-il, et cessa de plaider dans le barreau ; mais il avoit cet adventage qu'il consultoit pour ses parties et foisoit leurs escriteures et les signoit comme procureur alio dictante, et bien que les aultres advocats se fussent efforcés de l'en empescher, ils ne peurent jamais. A cause de quoy, par vengence et pour se moquer de luy, ils Tappelloyent le procureur advocat, dequoy il ne se soucia guère. (B. 243.)

a50 1. DE GAUFRETBAU.

i583 En cette année» Jean de Pontac, fils aisné du présidant au parlement de Bourdeaux, jeune homme de très grande, considérée et relevée expectative, bien qu'il ne fit qu'entrer dans son adolescence, et estudiant au Collège de Guienne, se noyé dans la petite rivière de Cyron, qui s'embouche dans la Garumne, au bourg de Barsac, lors que, plus inconsidérément qu'il ne debvoit, il passe à cheval sur le pont du moulin, appelle de La SaUy en la parroisse de Pujols, prevosté royale de Barsac, lequel est sur ladicte rivière; car, une planche de ce pont manquant, et son cheval bronchant, il tumba dans ycelle, d'où il ne put jamais estre retiré en vie, parce que ladicte rivière estoit grandement grosse et enflée, car cette eau est si mal réglée dans son lict, et quelquesibis si despiteuse, quand les pluyes des Landes la font enfler, qu'elle noyé boys, terres et preiries, et met par terre maisons et moulins, bien qu'au beau temps les oyes n'y mouillent pas les genoux. Il fut inhumé dans l'église des Carmes, à Bourdeaux, en la chappelle des Pontacs, et luy fit-on des funérailles honorables et solemnelles, esquelles touts les escoliers du Collège de Guienne assistèrent, de deux en deux, par ordre du principal, qui estoit Elle Vinet, et des regenu, comme aussi estoit-il grandement considéré desdicts escoliers, les plus capables, desquek composèrent plusieurs epitaphes à sa memoyre, mais aucun ne fut trouvé de mise que cettuy-ci :

^ontacus de ponte cadens, suhmergitur undis?

Pons et aqua signant nomen et exitium.

Lequel, toutefois, à la mode que ceux du nom de Pontac escrivent leurs noms en latin, à sçavoir : Pontacus avec

CHRONIQUE BORDELOISE. 25 I

^ un c OU un V seulement, n'a point de galbe ni d'enthèse, 1 5 8 3

' selon rintention de Tautheur du susdit distique, parce

s que ce nom escrit Pontacus ne veult marquer qu'un

^ pont et une esquille, au lieu que le susdict distique

î veut allegoriser sur Pont et eaux, c'est pourquoy aussi

! le susdict autheur d'ycelui escrivit ce nom, non pas

Pontacus, mais Pontaquus : ce que je dis, pour lavoir

veu et leu :

Pontaquus de ponte cadens, suhmergitur undis, Pons et aqua signant nomen et exitium.

Ces vers furent mis en françois; mais d'aultant que le françois ne venoit point dans l'emphase du latin, l'autheur escrivit ce nom-là, non pas Pontac, ains Pontlac, e en voyci les vers :

T^onilac, tumbant d'un pont des eaux dedans le lac. Où il est submergé, quelque chose qu'on /ace; Le pont, cerf et le lac dans lequel il trespasse, ^Marquent très bien sa mort e son nom de Pontlac,

Son accident fut cause que Tevesque de Bazas, duquel Arnaud de Pontac, son oncle paternel, estoit le trèsdigne prélat, sortit de cette maison, parce que le cadet du decedé qui estoit resté seul masle, destiné à l'Eglise, ayant changé de dessein, Heneque, son oncle, ne put point obtenir de place. (B. 246.)

En cette année, ime gentilfemme de Limosin, condemnée pour fousse monoye et conduite au Parlement, sur l'appel, estant ouye sur la scelete, confessa ; mais dict que les pièces d'argent et d'or estoyent bonnes, comme aussy la monoye estant présentée aux orphevres pour en faire l'essai et la touche et sçavoir leur bonté.

252 J. DE GAUFRETEAU.

1 583 en ayant touchées, les trouvent bonnes, voyre mesmes cyselées; mais, quand ils les mirent à la co pelle, le feu purgea tout le faux de l'alchemie. Elle fut exécutée à mort et n'eut que la teste tranchée, à cause de sa qualité. (B. 271.)

1584. — En cette année, furent faictes dans Bourdeaux les honneurs funèbres de François, duc d'Anjou, frère du Roy, qui estoit decedé en la ville de Chasteau-Thiery. On attribua la cause de sa mort à divers objects; car les uns disoyent que c'estoit la desbauche de son voyage en païs-bas de Flandres qui avoit desreglé sa santé; les aultres disoyent que le poison Tavoit mis dans le tumbeau; comme aussi Salcede en fut soupçonné de luy avoir donné ledict poison; et, pour cette cause, en fut tiré à quattre chevaux. Mais, les Huguenots disoyent que le chef de la Ligue qui parust despuis, et s*esforça de monter sur le throsne de la France, luy avoit faict donner le boucon. Tant y a que cette mort haussa le d^é du roy de Navarre, qui fut despuis roy de France et porta le nom de Henri IV. (B. 247.)

En cette année, Loys de Foix, architecte fameux, posa les premiers fundements de la nouvelle tour de Courdoan, joignant l'ancienne, [aux despends de toute la province], en Tenboucheure de la rivière qui vient à Bourdeaus; laquelle tour sert de phare à ceus qui viennent en ladicte ville de Bourdeaus.

l585. — En cette année, au moys d'octobre, Belcier, fils d'un presidan au parlemen de Bourdeaux,

qui faisoit profession des armes, estant prisonnier i585 dans le Chasteau-Trompete de ladicte ville, pour crime capital, Olympe de Segur, sa femme, d'une notable famille de Bourdeaux, désirant le délivrer, et ayan rentrée dans le Chasteau pour visiter son mary toutes les fois qu'elle vouloit, luy persuade de prendre ses habits et ornements de teste, e elle se vestit de ceux de son mary. Lequel dessein reheussit si heureusement, que ledict Belcier, trompant, en cet habit desguisé, ses gardes, lorsqu'il estoit desja tard, sort sans estre recogneu du Chasteau, dans lequel ladicte de Segur demeura en ostage sans aucune frayeur, habillée en homme : ce qui fut grandement estimé, e elle en fut honorée e louée pour l'amitié qu'elle avoit tesmoigné à son mary. Nous avons dans les histoires plusieurs exemples des femmes qui, par ce moyen, ont tiré de péril leurs marys; mais est à noter que Belcier ne rendit pas le réciproque à sa femme; parce qu'il en devint tellement jaloux, qu'il fit séparation avec elle de biens e de corps.

En cette année, par commendement du Roy, e sur l'advis donné à Sa Majesté, le mareschal de Matignon se saisit du Chasteau-Trompette, e en débouta le baron de Vaillac, qui en estoit capitaine.

En cette année, le mareschal de Matignon est esieu maire de la ville de Bourdeaux.

En cette année, le mareschal de Matignon faict faire la monstre générale de touts les habitants e bourgeois de Bourdeaux, capables de porter les armes, dans la place de la Corderie, tout ainsi qu'avoit faict le mares-

254 '- ^^ GâUFRITBAU.

i585 chai de Biron, ton prédécesseur en la lieutenance de Guienne. [Mais craignant que quelque indiscret e mal affectionné le saluât à pleine baie, fit £dre deffense très expresse à touts de tirer sans commendement.] (B. »49.)

En cette année, les Huguenots députés de touts les Huguenots de France s'assemblent, par le commandement du roy de Navarre, dans la viUe de Montauban, sans attendre Tauthorité du Roy : ce qui mit en alarme les Catholiques du Languedoc e de la Guienne. Ils prenoyent prétexte de cette assemblée sur ce, disoyent ils, qu'après la mort de François, duc d'Anjou, frère du Roy, e Sa Majesté estant sans espérance d'avoir lignée, le duc de Guise e son frère, le cardinal, commençoient à fomenter un parti, lequel, soubs prétexte de religion, se fortifioyent, bien que tout cela ne fut qu'au préjudice de l'Estat, e à débouter le roy de Navarre du droia qui luy apartenoit comme premier prince du sang e pleus proche à succéder au royaume, si Dieu appelloit le Roy; mesme que ledict duc de Guise, par le moyen dudict parti, aspiroit à mettre la couronne de France sur sa teste. Ils entendoyent parler, par ce mot de partie de cette Ligue qui pensa mettre despuis, après la mort dudict duc de Guise, en combustion tout le royaume, soubs le règne de Henry IV; laquelle commençoit desjà à donner des tesmoignages de ses desseins. Mais, est à noter qu'en ladicte Assemblée, les députés desdicts Huguenots, avec le roy de Navarre, traicterent des moyens de se deffendre contre cette Ligue, en cas que, soubs le nom et authorité du Roy, elle voulut attaquer le parti Huguenot. (B. 25i.)

En cette année, fut portée à Bourdeaus une nou- i585 velle qui attrista ladicte ville dans la considération de l'advenif, et consistoit en ce que plusieurs villes de France, notamment celle d'Orléans, avoyent fermé les portes à ceux que le Roy y avoit envoyés pour y maintenir son authorité royale, e refusoyent d'obéir, tenant le parti du duc de Guyse, qui, soubs main, les fiaisoyent caqueter contre leur prince : duquel parti estoyent les Parisiens, qui faisoyent plusieurs plaintes contre Sa Majesté.

En cette année, fut portée à Bourdeaux, e vérifiée au Parlement, la déclaration que le Roy avoit fieiicte, sur les plainaes que les ligueurs, embouchés par le duc de Guyse, fiaisoyent contre Sa Majesté, par laquelle Sa Majesté, après s'estre purgé de ce dont on se plaignoit, e monstre qu*il avoit toujours heu un vray e parfaict zèle pour la religion catolique, apostolique e romaine, e n'a jamais heu aultre intention qu'à reunir touts ses subjects en ladicte religion, rétablir la justice, reformer les abus, descharger le clergé, honorer la noblesse e tirer le peuple d'oppression; il n'avoit jamais favorisé la succession au royaume d'un roy qui fut au desadvantage de la susdicte religion; ce qui estoit respondre à ce que les ligueurs aboioyent, afin de priver le roy de Navarre de son droict, à cause qu'il professoit le huguenotisme; enfin. Sa Majesté veult que touts ses subjects viven en paix, soubs l'obéissance de ses edicts, prie, conjure, exhorte, comme aux gens d'Eglise, aux gentilshommes, aux Parlements et aux villes, de se séparer de tout ce qui put empêcher la sincère intention qu'il a de reunir touts ses subjects en ladicte religion catolique, e se despartir de toutes ligues e associations.

256 J. DE GAUFRETEAU.

i585 e se reunir soubs son obéissance. On appelle cette déclaration : la déclaration du Roy contre la Ligue, qui s'estoit desjà mise aux champs : comme de &ict, aussi, la susdicte déclaration avoit esté publiée pour dissiper les desseins du duc de Guyse, chef du parti ligueur, e les grandes intelligences e associations qu'il advoit avec plusieurs grands seigneurs e princes, tant dehors que dedans le royaume. Mais, elle ne servit de rien, parce que les peuples e les catoliques estoyent trop avant imbus des impressions et craintes qu'on leur faisoit, que ladicte assemblée de Montauban estoit tenue pour [faire] venir les Alemands en France, e qu'à ces fins on avoit tenu une diète en Alemagne, où il avoit esté comploté d'envahir la France, e d'en chasser la messe e les prestres. Mais, sur le subject de cette déclaration, les mieux entendus en matière des affaires d'Estat, disoyent que le Roy, au lieu d'ancre, e de plume, e de papier, debvoit uzer du fer, pour s'opposer à la naissance de ce nouveau parti, e falloit monstrer, aux premiers regimbements de cette Ligue, non point des paroles, mais des effects, qui l'eussent indubitablement estoufiTée en sa naissance; car elle estoit encore pour lors sans force, si Sa Majesté n*eut pareu avec une armée pour chastier les mutins. Mais, quelques autres soustenoyent qu'en une commossion si soudaine, il falloit ployer; e une maladie plustost doubteuse que cogneue, il falloit uzer des remèdes bénins e non pas violents.

En cette année, la contagion fut si grande et maligne dans la ville de Bourdeaus, ayant commencé environ les festes de la Pentecoste, jusques sur la fin du mois de décembre, que plus de quatorze mille personnes

CHRONIQUE BORDELOISE. 20 J

moururent pendant ce peu de temps; e ce qui faict i585 voir que cette contagion de cette année a esté grande e malicieuse, consiste au nom qu'on luy a donné, parce que le peuple l'a appelléc la grande contagion.

En cette année, on parla grandement e longtemps d'une chose qui, bien qu'elle semble plus tost conte et &ble qu'histoire e vérité, est pourtant véritable, parce que c'est de mon temps, e partant remarquable, e consiste en ce qu'il y eut un homme du palais (je ne le représente ni de la supériorité ni de l'infériorité), lequel, le premier soir de 'ses nopces, comme ainsin soit qu'il fut grandement studieux, après que les premiers coups eussent esté rués, ne pouvant dormir, s'estant faict aporter un livre, se mit à lire e estudier. Ce qui estant aperceu de celle qui estoit auprès de luy, e est à noter qu'elle avoit espousé un premier lict, e par ainsin pouvoit estre plus hardie qu'une nouvelle dans l'apprentissage de l'hymen, elle se fit porter sa quenouille; tellement que le nouveau marié estudioit comme s'il eut dheub, en cas que sa vacation eut esté de juge, raporter le lendemain un procès, e si d'advocat, plaider.

En cette année, le duc d'Espernon fist son voyage en Guienne, pour aller trouver le roy de Navarre à Montauban, e passa à Bourdeaux, où il fut receu presque aussi royalement que le Roy; lequel le voulut ainsi, d'aultant qu'il estoit un de ses premiers favoris; mais il fault dire le premier, notamment après la mort du duc de Joyeuse, qui sortit de ce monde par la bataille de Coutras. Mais son voyage avoit une aultre fin aussi, à sçavoir la conclusion du pourparler

a58 j. DE gàufreteàu.

i585 de mariage qui se traictoit entre luy et Theritiere de Candale, qui fut conclu e consommé par après. Le mareschal de Matignon le receut avec grandes soubmissions, e le duc luy tesmoigna qu'il estoit le £Eiyori du Roy. On luy fit une maison sur un grand basteau, dans laquelle il fut conduict par eau dans la ville, laquelle luy alla au devant, en armes, jusques sur le quay de la porte des Salinieres, où il entra. Mais la compagnie des enfants de la ville, touts pompeusement habillés e en très bel ordre, se fit signaler en cette réception; car ils l'allerent recueillir bien loing sur YtSLUy avec des chalouppes et aultres grands basteaux bien equippés (*). (B. i360

En cette année, un certain mauvais garson de paisan, habitant en la parroisse de Merignac, proche de Bourdeaux, e tout à faict orgueilleux, à cause qu'il estoit riche, selon sa condition, ainsin que c'est l'ordinaire de telles gens de s'en orgueillir lorsqu'ils ont quelque peu de moyens, ayant prins les coqs d'Inde d'un présidant, son voisin, et yceux mangé, lequel excès n'eut pas esté cogneu, s'il ne s'en fut vanté, le présidant le ruina tout à faict e luy eut tout son bien, e, sans quelque ami que le paisan avoit, lequel intercéda pour luy, il eut souffert une animadversion deschenée, car la moquerie de laquelle le paisan avoit usé, estoit plus sensible au présidant que la perte de ses coqs d'Inde.

En cette année, messieurs les conseillers du parlement de Bourdeaux commencèrent à mettre en uzage

(1) Le même article, moins détaillé, est rapporté à la date de x6o4, dans le manuscrit A. io3.

les soutanes de soye, soubs leurs robes, de mesme i585 estofe, allants par la ville, e de drap aussi, entrants au palais : la mode en vint de Paris.

En cette année, fut porté à Bourdeaux e vérifié au Parlemen un edict Saict par le Roy en faveur e par les persuasions du duc de Guise, e aultres de la Ligue, contre le roy de Navarre e les Huguenots, en date du i8 juillet, par lequel Sa Majesté révoque touts les aultres [edicts] de pacification faicts en faveur desdicts Huguenots, commende à touts leurs ministres de vuider le royaume, e à touts ses subjecu de faire, dans six moys, profession de la religion catolique, apostolique e romaine, ou sortir hors des terres de son obéissance. Lequel edict fut appelle de Juillet, pour avoir esté faict audict moys; comme aussi porta-t-il le nom à* edict pour l'extirpation des keresieSy en France. Mais cet edict fut aussi une paix que le Roy plastra avec le duc de Guyse; lequel il commençoit de craindre, au lieu de luy monstrer les ongles. Mais, en conséquence de cet edict, la guerre : la guerre contre les Huguenots s'ensuit, e, pour avoir des moyens pour la faire subsister, on £aict plusieurs dettes, emprunts e levées sur la ville de Paris. Comme aussi Sa Majesté presse les ecclésiastiques de l'assister de grandes sommes, puisque ils Tavoyent porté à faire la guerre.

En cette année, fut portée la nouvelle, dans la ville de Bourdeaux e au Parlement, consistant en ce que le pape Sixte V avoit excommunié le roy de Navarre e le prince de Condé, par sa bulle envoyée e fulminée en France; dégradé eux e touts leurs prédécesseurs

i585 de toutes dignités, notamment des prétentions sur la couronne de France; mais, que le parlement de Paris, comme la bulle luy fut portée, ne l'avoit point voulue vérifier; au contraire, Tavoit declairée nulle e abusive.

En cette mesme année, le mareschal de Matignon, lieutenant gênerai en Guienne e maire de Bourdeaux, ayan assiégé la ville de Taillebourg, en Xaintonge, est contraint de lever le siège. (B. 259.)

En cette année, les Huguenots prenent les armes, qu'ils appellerent de la deffensive^ e le roy de Navarre envoya sa déclaration par laquelle, en date du dernier novembre, il saisit, avec commission de vendre, touts les biens, meubles et immeubles, debtes actifs, noms, raisons e actions de touts les habitans de ces villes, où Tedict faict par le Roy au moys de juillet, et appelle de Juillet j avoit esté receu, publié e exécuté, ensemble de touts gentilshommes, e aultres portants les armes avec les ligueurs e leurs adherans; comme aussi, de touts ecclésiastiques résidants esdictes villes, ou contribuants pour leur parti, e baille leurs bénéfices à ferme, au plus offrant et dernier enchérisseur, ce qui mit en cervelle la ville de Bourdeaus, e la fit tenir sur ses gardes plus qu'elle ne faisoit auparavant.

En cette année, le chasteau de Vaires fut rebasti en la forme qu'il est aujourd'huy, par M. de Gourgue, trésorier en la généralité de Bourdeaux et présidant des thresoriers en ycelle; lequel chasteau, de Gourgues avoit achepté du roy de Navarre, et disoit-on qu'il ne luy coustoit guère, car il n'avoit donné que des bagues et certains joyaux qu'il avoit estimé comme il avoit

CHRONIQUE BORIXELOISE. 201

vouleu, et bien peu d'argent contant : comme aussi la i585 seur du feu roy Henry IV allant à Paris, qui fut traictée en ce chasteau royalement par de Gourgues, le sceut bien dire tout hault. Mais de Gourgues avoit accoustumé de faire toutes les années un solennel présent au Roy, pendant qu'il n'estoit que roy de Navarre, lequel présent il fit à ladicte princesse sa seur.

1 5 86. — En cette année, le duc de Mayene venant de Paris, avec son armée, e désirant se rafreschir, à Bourdeaus, escrivit aux jurats, e les prie de luy accomoder son logement, e à ceux de sa suite : ce que les jurats font en dilligence; e le duc arriva en ladicte ville le i8 may, e la duchesse, sa femme, le lendemain, e ils logèrent à l'archevêché; e après avoir demeuré quelques jours, le duc de Mayene monta sur une galère e alla à Bourg; e de là à Castillon, qu'il assiégea e print à composition.

En cette année. Jaques Brassier, grand e suffisant, docte e célèbre personnage, est faict principal au Collège de Guienne, en remplacement d'Elie Vinet, xaintongeois; ledict Brassier estoit du pais d'Anjou. (B. 260.)

En cette année, [Charles de Lorraine] duc de Maiene, frère du duc de Guise, vient en Guienne, avec une armée royale, pour faire la guerre aux Huguenots, e va assiéger la ville de Saincte-Bazeille, e, l'ayant prinse, chasse en après les Huguenots de la ville de Mont-Segur, vint à Bourdeaux, e, s'estant remis de sa maladie, puis après, va mettre le siège devant la ville de Castillon, sur la frontière de Perigord. Il estoit

1 586 accompagné et assisté du mareschal de Matignon e de son armée : auquel siège il demeura quelques moys. Mais, enfin, elle luy fut rendue par composition. Plusieurs braves capitaines e soldats j furent matrassés de part e d'aultre.

En cette année, un jeune homme, artisan de son mestier et demeurant au Caharnan, sçachant que sa voisine (mijau de hardis entre-deux), vefve despuis un an d'un homme qui avoit tenu hôtellerie et s'appeUoit Peleujei, estoit honestement riche, s'advisa de faire un petit trou audict hardis, pour y passer le bout d'une sarebacane seulement; car, la chambre où couchoit ladicte vefve aboutissoit, et mesmes son lict aussi, audict hardis; et la nuict, après le premier sommeil, suggeroit aux oreilles de ladicte vefve, par le moyen de la sarebacane, tout bas, comme si son précèdent mary eut parlé, qu'elle se mariât avec luy, qui jouoit ce badinage. Sur quoy, est à noter que cela met en tel estonnement la pauvre vefve, que, croyant véritablement que l'esprit de son mary defifunct retournât, qu'elle employé les moynes des Carmes, qui n'estoyent pas encore bien réglés pour lors, car c'estoit au temps de frai Maringault, basque, de le venir conjurer, et demende mesme conseil, sçavoir si elle fairoit ce que ledict esprit supposé luy commenderoit. Mais, enfin, le pot aux roses estant descouvert, ce fut au compagnon de gagner le large et se sauver; car aultrement il eut esté foité comme planteur de suppositions spirituelles. (B. î6i.)

En cette année, est à noter que, pendant que le duc de Mayene assiegeoit Castillon, comme plusieurs

jeunes hommes de maisons, dans la ville de Bourdeaux, 1 5 86 furent allés par curiosité voir ce qu'on faisoit au siège, il advint qu'un, ayant esté tué d'un coup de canon tiré de la ville assiégée, parce que il s'estoit aproché de trop près, cela fut cause que touts les aultres se retirèrent sur une montagne plantée de vignes, du costé de main gauche, quand on va de Liboume audict Castillon et à Montravel, ce que firent aussi touts ces aultres personnages conseillers au parlemenr et aultres, qui eurent semblable curiosité de voir ledict siège; laquelle montagne ayant receu le nom de Poltrons, à cause de cela. Ta tousjours despuis retenu, et se nomme ainsin aujourd*huy, ayant perdu celuy duquel on Tappelloit, et s'appelle la montagne, encore aujourd'huy, en Tannée i638, la Montagne des Poltrons,

En cette année, les jurats de la ville de Bourdeaus, ayant heu advis que le mareschal de Biron, venu du siège de La Roschelle, s'estoit abouché avec le duc de Mayene, qui s'en retournoit à Paris, dans la ville de Blaye, envoyèrent leurs députés audict lieu de Blaye, pour saluer le mareschal, ce qu'ils firent; et ledict seigneur eut ce salut grandement agréable, et en remercia lesdicts jurats.

En cette année, les jurats ayant recogneu la grande incommodité qu'aportoit l'hospital de la peste, qui estoit dans la ville de Bourdeaux, et qu'à cause qu'il estoit dedans, Tannée précédente, ladicte maladie avoit faict un si grand ravage, achepterent un bourdieu appelle d'Arnaud Guiraud, hors la ville, et situé sur la rivière par delà la planche Saincte-Croix, où ils

264 J. DE G4UFRETBAU.

i586 establirent ledict hospital : ce qui fut très bien advisé à eux. (B. 263.)

En cette année, une nouvelle affligea grandement la ville de Bourdeaux, et consistoit en ce que Sainct- Ferriol, lequel le duc de Mayene avoit laissé gouverneur en la ville de Castillon, après qu'il l'eut prinsc par composition, trahit ladicte ville de Castillon aux Huguenots, avec lesquels il communiquoit touts les jours, tellement que cette bicoque, qui avoit tant cousté de despense pour estre prinse, et au siège de laquelle on avoit employé plusieurs moys, fut remise au pouvoir des ennemis du Roy, en une seule nuict, avec six brasses de corde pour entrer dedans. Mais est à noter que ledict Sainct-Ferriol, qui estoit à Bourdeaux au mesme temps, et demendoit quelque somme pour l'entretenement de sa garnison, ayant heu l'advis de ladicte surprinse, de quoy il ne pou voit point doubter, gagna incontinent le large, car aultrement le Parlement luy eut faict son procès, et, par son exécution à mort, eut expié le crime de sa trahison. (B. 265.)

En cette année, fut envoyée à Bourdeaux la nouvelle que la trefve avoit esté faicte, pour quelque temps, entre le roy de Navarre et le Roy, par le moyen de l'entrevue et abouchement d'entre la Royne-mere et ledict roy de Navarre; laquelle trefve ne servit de rien, car, estant suspecte et désagréable aux ducs de Guise et de Mayene, chefs de la Ligue qu'ils appelloyent Saincte, bien qu'elle fut establie directement contre l'authorité du Roy et son service, il la falut incontinent rompre, et faire pis que devant. (B. 267.)

CHRONIQUE DORDELOISE. 205

1587. — En cette année, advis ayant esté donné au 1587 parlement e aux jurats de Bourdeaux, que les Huguenots, soubs la conduite d'un de leurs capitaines, appelle La Faye, avoyent surprins, le 4 avril, une tour de la ville de Sainct-Emilion, le Parlement députe incontinent trois conseillers, qui avoyent leurs biens proches de ladicte ville, à sçavoir : Massip, Lescure et Bane, personnages capables aux armes, pour aller secourir les habitants de Sainct-Emilion, qui se deffendoyent valeureusement contre lesdicts Huguenots : ce que lesdicts conseillers firent, ayant amassé des troui>es pour lesdicts secours, tant dans ladicte ville de Bourdeaux, qui fournirent cent soldats, par la diligence des jurats, qu'au dehors, dans TEntre-deux-Mers; comme aussi le sieur de Merville, grand senechal de Guienne, ne manqua de se rendre au lieu de Sainct- Emilion, accompagné de plusieurs soldats; tellement, que les secours estant arrivés à point, les Huguenots furent contraints de lâcher prinse; mais plus de la moytié d'yceux y demeura sur la place, entre lesquels fut le capitaine La Faye.

En cette année, Fencan des livres d'Elies Vinet, qui estoit decedé principal du Collège de Guienne, se faisant, les jurats trouvèrent bon, à la sollicitation d'Estienne Brassier, qui avoit succédé à Vinet, de les achepter touts; ce qu'ils firent, et mirent ladicte bibliothèque entre les mains de Brassier, pour servir au Collège; e despuis, touts les principals les ont heu de main en main, en leur pouvoir. (B. 269.)

En cette année, vint à Bourdeaus la nouvelle de la bataille de Coutras, ainsin appellée, parce qu'elle se

266 J. DE GAUFRETËAU.

1 587 fit audict lieu entre les Catoliques, soubs la conduite du duc de Joyeuse, grand partisant de la Ligue, e le roy de Navarre, chef des Huguenots; en laquelle le duc de Joyeuse fut tué e toute son armée deffaicte. Plusieurs grands seigneurs du parti de Joyeuse y demeurèrent sur la place, et plusieurs aultres y furent faicts prisonniers; mais peu moururent du costé des Huguenots. Le prince de Condé, toutefois, y receut un coup de lance au costé, qui prejudicia, despuis, tellement sa santé, que bientost la douleur de cette blessure le coucha dans le cercueil. Mais, sur le subject de cette bataille, qui a esté la plus mémorable entre celles qui se sont données, en France, pour le faia de la religion, est à noter que trois feultes que le duc de Joyeuse fit, furent cause de la perte de la bataille pour luy.

La première, est qu'ayant une belle e grande armée, e en nombre de gens de guerre bien plus grand que ceux du roy de Navarre, qui ne demendoit qu'à passer, il mesprisa l'affaire, croyant tenir à sa discrétion ceux qui, luy faisant teste, le mirent par terre.

L'aultre, fut que le duc ne voulut point croire le conseil que le mareschal de Matignon luy avoit donné par escript, te priant de laisser passer le roy de Navarre, puisqu*à Tennemi qui fuit il faut £Giire un pont d'argent.

La troisiesme de ces faultes, fut qu'il ne voulut pas attendre le mareschal, qui venoit avec son armée à son secours. Le duc de Joyeuse fut tué, de sang-froid, avec son frère, nommé Sainct-Sauveur, et plusieurs aultres qui esto^ent des plus eschaufés partisants de la Ligue.

Est à noter, en second lieu, sur le subjea de la

mesme bataille, que tout le pais tenoit tellement pour 1 587 perdu le roy de Navarre, croyant qu'indubitablement il seroit defiaict par le duc de Joyeuse, qu'il y eut un capitaine de TEntre-deux-Mers, demeurant au bourg de Cambes, appelle le capitaine Brane, parce qu'il avoit heu du commendement es guerres passées, lequel ayant assemblé les communes des parroisses dudict Entre -deux -Mers, oza piller le bagage du roy de Navarre. Mais, ayant entendu la perte de la bataille, ce fut à luy à se retirer : toutefois, personne ne l'attaqua; car le roy de Navarre ne desiroit que passer la Dordogneet risle.

Est à remarquer aussi, sur le faict de cette bataille, que quelques-uns disent, e sont d'opinion que le mareschal de Matignon, quelque semblant qu'il en fit, ne voulut secourir ledict duc de Joyeuse; au contraire, le vouloit laisser perdre, parce que le Roy luy avoit ainsin ordonné in mandatis; car Sa Majesté estoit bien aise que ses ennemis couvertz, ainsin appelloit-il les ligueurs, fussent abatus e destruicts; notamment, en vouloit-il au duc de Joyeuse, ayant esté avancé par le Roy jusques à l'avoir faict, de simple gentilhomme qu'il estoit, un duc, et mesme luy avoir &ict espouser la seur de la Royne, s'estoit neantmoins rendu du parti du duc de Guise, contre son bon maistre e bien faicteur. Comme aussi ce juste ressentiment de Sa Majesté parut assés lorsqu'ayant receu la nouvelle de la mort du duc de Joyeuse, il dict, parlant dudict duc de Joyeuse : Qu'il en aille, qu'il en aille cet ingrat, avec sa Ligue : il n'a receu que ce qu'il méritait. (B. 271.)

En cette année, fut portée la nouvelle, dans la ville de Bourdeaus, pour laquelle fut faict feu de joye, e

268 J. DE GAUFRETEAU.

1587 consistoit en ce que le R07 donna advis que les reistres, lesquels le prince de Condé avoit faict venir, avoyent esté deifaicts par Tarmée de Sa Majesté, de laquelle le duc de Guise estoit chef, en la plaine d*Auneau, auprès de la ville de Chartres, en Beausse, en bataille rengée; laquelle fut appellée la bataille ou deffaicte d* Anneau, e que touts les reistres, presque, avoyent esté defifaicts e mis à mort; que le baron Donans, leur chef, alemand, s'en estoit foui avec peu de suite; qu'un grand butin y avoit esté conquis. Mais, sur le subject de cette bataille, est à noter que cette viaoire, optenue par le duc de Guise sur ces Alemands, venus au secours des Huguenots, haussa tellement le menton au duc de Guise, à cause des acclamations des Parisiens en sa faveur, qui dboyent, parlants de luy : Vive Guise l Vive le pilier de ïEglise! qu'il ne projetta pas moins que de mettre la couronne de France sur sa teste.

En cette année, les jurats de Bourdeaus achepterent l'hospital appelle de rEnquesteur, tout au devant de la grande tour de Saincte-Croix, plancher entre deux, afin qu'il servit à desinfecter les malades de contagion ; car après que ceux qui avoyent esté atteints e conduicts en l'hospital d'Arnaud Guiraud, estoyent guéris, ils venoyent faire leur quarantaine en cettuy-cy, de l'Enquesteur.

En cette année, fiit portée la nouvelle de la mert du prince de Condé, Henry de Bourbon. Les. opinions sur la cause de sa mort furent diverses; car les uns l'attribuèrent à poison, les aultres au coup de lance qu'il receut à Coutras ; tant y a que ce fut un grand

persécuteur de FEglise catholique et un opiniastre iSSt hérétique, grand ennemi de la maison de Lorraine et des Espagnols. (B. 273.)

En cette année, fut desmoli Teschafault neuf, basti sur les fossés Saincte-Eulaye, destiné pour l'exécution des enfants de la ville de Bourdeaus, lorsqu'ils estoyent condemnés à mort; e le bastiment duquel avoit donné lieu au reproche qu'on faisoit auxdicts enfants de la ville, quand on leur disoit : Je cognois que tu es enfant de Bourdeaux, car tu a u part à Veschafault neuf.

En cette année, la tomelle du parlement de Bourdeaux fut empeschée longtemps au jugement d'un procès criminel. L'appel venoit d'une sentence de mort donnée par le juge de Sainct-Macaire, contre une femme d'un marchant de ladicte ville, accusée e convaincue d'avoir, pressée d'une trop grande e exorbitante jalousie, coupé le membre viril à son mary, pour l'empêcher de trouver e donner du plaisir avec celle qui lui causoit cette jalousie. L'affaire ayant esté espeluchée, e elle ouye, qui ne nioit pas le faict, e après que la Cour eut cogdeu que la jalousie de cette femme n'estoit qu'excès e violence d'amour, junctus quia \elus amori est, joinct qu'on trouvoit que cette playe estant consolidée, elle n'empecheroit point l'aptitude e action d'engendrer, le Parlement la condemna à l'amande, e fit remonstrance à cette criminelle de n'estre pas si jalouse e violente par cy après. Sur ce subject, on fit pour lors quelques épigrammes latins, qui furent aussitost tournés en françois, desquels ceux-cy me sont tmnbés entre les

270 J. DE OàUFRBTBAU.

1587 mains, et que j'ai jugés dignes d'estre représentés:

Lesbia, cumjuvenem cernitformosa maritum

Currere in amplexus altéra nupta suos, Conqueritur, justusque dolor, sedjusta querela est.

Cur quereris? merum vir tenet imper ium-, Zelotypia premit, tandem indignata mariti

iMembrum quod générât concidit illa sui :

Fecit ut inviso privetur amore maritum;

Hoc quoque vindicta nomen kabere potest.

Quidfacis, indignata, tuum est quod perdis in illol

Illius et debes sola dolere mali.

Voici Taultre latin :

Lesbia, cum membrum içelo/uriosa mariti

Q/imputat, hoc perdit quod amat illa magis.

Après le latin, il fault venir au François :

Lesbie, cette femme belle, Voyant que son mary rebours, Court aux estrangeres amours, En est si jalouse et cruelle, Qucy pour empêcher son deduict, Lui coupe le membre une nuict.

'Belle jalouse, considère Qu'à ton mary faisant cela.

Et luy ostant ce membre-là, Lequel festoit si nécessaire; Que du malfaict àyceluy, Tu en doibs seule avoir l'ennui.

Voici Taultre François :

Lorsque Lesbie, au cœur aigri,

Coupe le membre à son mary.

Faut-il pas dire en cet affaire

Quefaict le rasoir furieux,

Qu'elle se prive, par colère.

De cela qu'elle aymoit le myeux (*). (B. 276.)

(>) Le m£me fait, moiiu détaillé, est cité plus haut (voyes p. 2 16.)

En cette année, le mareschal de Matignon assiège, iSSy au moys de febvrier, Castets, tout proche de La Reole, apartenant au capitaine Favars, lequel chasteau ledict Favars, huguenot, avoit basti de la ruyne e desmolition des églises prochaines, notamment de la parroissielle : c'estoit une retraicte de voleurs. Lequel siège, neantmoins, le mareschal est contraint de lever, par la venue du roy de Navarre, qui despuis fut roy de France, Henry IV.

En cette année, une bourgeoise de la ville de Bourdeaus, demeurant sur les fossés de Saincte-Eulaie, e femme d'un tanneur honeste e honorable, en sa condition, estant en l'âge de cinquante -trois ans, s'accoucha d'un fils. Son mary s'appelloit capitaine Menjon, parce qu'il estoit un des capitaines de la ville, homme riche e moyené.

En cette année, le Collège des Jesuistes fiit rebasti, les classes agencées, ainsin qu'on les void aujourd'huy. Mais, pour faire cet agencement, lesdicts Jesuistes firent desmolir une chappelle qui estoit dans la bassecour du Collège, au lieu où sont les classes de la philosophie, tout joignant la porte de la sonette, qui entre en leur logis, e tout au coing, e laquelle ils appelloyent Sacellum, où ils faisoyent touts les jours une leçon de théologie : laquelle j'ay ouye quelquefois d'un père Saphire Cathedrat. Mais, ils l'ont aussi transférée aujourdhuy en cette aultre, où ils font leurs disputes ordinaires, et y tiennent leur congrégation des personnes séculières, toutes les festes de Nostre- Dame et touts les dimanches.

En cette mesme année, aussi, par mesme moyen,

272 J. DE GAUFRETEàU.

1587 ils bastirent leur grand corps de logis, qui aboutit au devant de leur église, dans lequel est ce beau e grand réfectoire où ils mengent, e tiennent au dessus de la cheminée d*yceluy l'image e pourtraict de leur bienfaicteur, le sieur de Beaulon, in purpura, pour lequel, se levant de table, ils disent en particulier de pro/undis.

En cette année, les verdugadins, qu'on appelloit haulse^culs e cache-bastards des dames e damoiselles ayant esté censurés, dans la ville de Bourdeaus, par les prédicateurs, voire mesme par les ministres de rbuguenotisme, dans les villes de cette manicle, elles les quiterent, en rehaussant leur derrière avec des borlet3 faicts de joncs. (B. 277.)

En cette année, comme un certain paîsan, valet domestique d'un certain bourgeois de Bourdeauz, nommé Linau^ fut monté, par commendement de son maistre, sur un grand et hault poirier, pour y cueillir des poires, il advint, par malheur, que la branche du poirier sur laquelle il estoit cueillant la I>oire, rumpue, et, à cause de ce, il tumba du hault de Tarbre; mais non pas à terre, ains sur un petit enfont de l'âge de deux à trois ans, qui, par fortune, estoit au dessoubs du poirier, pour y amasser quelcune de ces poires qui tumboyent de Tarbre. De cette chute, sans que le paisan se fit aucun mal, l'enfant fut tué. Sur quoy, le père et la mère ayant fait informer contre le valet et faict emprisonner, comme ce procès fut jugé devant l'ordinaire de la paroisse d'Andissan, oti cela estoit advenu, le paisan fut relaxé et absouls, sur la considération que le juge trouva que le paisan

CHRONIQUE BORDELOISE. 2y3

estoit tumbé de Tarbre sans y penser, et non par 1587 malice, attendu que Taultre mesmes ne sçavoit pas qu'il y fut; et, quand mesme il Teut sceu, il n'estoit pas croyable qu'il se fut laissé tumber de si hault pour commettre un tel excès, au danger de se rompre le col. Sur cette mesme considération, fut anciennement jugé le procès criminel d'entre le fils de celuy qu'un certain recouvreur, dans la ville d'Athènes, tumbant du hault d'un toit, avoit tué, de mesme que le paisan avoit faia le petit enfant. Car le Sénat de l'Aréopage faisant droict de la plaincte criminelle faicte contre le recouvreur, ordonna, i>our toute réparation, que le fils plaignant monteroit au mesme lieu où estoit le couvreur quand il cheut, et le- couvreur en celuy oli estoit le père de l'aultre lorsqu'il fut tué, et si, se jettant à bas du poirier sur le couvreur, il le tuoit, ce seroit la vengence qu'il prendroit de la mort de son perc. (B. 211.)

1 588. — En cette année, le Roy donne advis au parlement de Bourdeaux e aux juratz de tout ce qui estoit arrivé à Paris, en la journée appellée des barricadeSf e consistoit en ce que le Roy, estant adverti des pratiques que le duc de Guise, chef de la Ligue, e plusieurs aultres partisants ligueurs, faisoyent avec les Parisiens, au préjudice du service de Sa Majesté, e pour tenir lesdicts Parisiens en debvoir, ayant faict, le 1 2 may, entrer les compagnies de ses gardes suisses et françoises qui logeoient aux faulxbourgs de ladicte ville de Paris, e yceUes faict loger en divers principaux quartiers, lesdicts Parisiens, par la suscitation du duc de Guise, qui estoit venu à Paris, le 9 may

274 ^' ^^ GàUFRBTEHU.

[588 précédant, avec petite compagnie^ au desceu du Roy, se mutinent, 8*eslevent, ferment boutiques sur Tadvis qu'ils ont qu'on les veult mettre au pillage; ce que les Ligueurs leur avoyent soufflé aux oreilles, pour myeux les esmouvoir, enfin lèvent les chaisnes en rues, prennent les armes, e font en touts les quantons des barriquades contre les soldats suisses e soldats [du Roy], e en tuent quelques uns, les desarment e chassent ; ce qui ajrant esté rapporté au Roy, e sçachant que le duc de Guise, au lieu d'apaiser la tormente qu'il avoit esmûe, il tachoit de l'esmouvoir davantage e soufHoit de plus fort le feu qu'il debvoit esteindre, bien que la Royne-mere, envoyée de la part du Roy, le priât de faire cesser le tumulte e de venir trouver le Roy au Louvre, d'oîi il remporteroit tout le contentement qu'il pouvoit espérer, e qu'en une si pressante nécessité, il face paroistre au Roy qu'il a plus de volunté à conserver qu'à dissiper sa couronne; et que ledict duc auroit reÂisé de venir au Louvre, e pour faire cesser l'esmotion qui lui sembloit grandement esbranler l'Estat, se seroit excusé sur ce qu'il n'estoit en sa puissance; joint les aultres advis donnés à Sa Majesté, que dix ou douze mille hommes debvoyent entrer, la nuict de ce jour des barriquades, dans la ville, par la porte neufve, e investir le Louvre; cela avoit obligé le Roy de sortir de Paris, ainsin qu'il avoit faict, soubs prétexte de s'aller promener aux Tuilleries. Mais, sur cette issue du Roy hors de Paris, est à noter que, comme Sa Majesté fut arrivée à Chaliot, se tournant vers ladicte ville de Paris : « Je te donnes ma malédiction, dict-il, ville desloiale, ville que j'ay tousjours honorée d'une continuelle demeurence; ville que j'ay enrichie plus qu'aucun

de mes prédécesseurs, je n'entreray jamais dans ton i588 enceinte que par Tabatoir d'une grande et mémorable brèche. Maudicts soyez, aussi, vous tous i>our lesquels contentés, j'ay encoureu la haine de tant de peuples ». Et après, continuant son voyage, et estant allé coucher àTrapes, de là, le lendemain, il se sauve dans la ville de Chartres. (B. 277.)

En ce temps, par plusieurs années, il y eut à Bourdeaux, un fils de procureur au Parlement, nommé Rodomont, et par sobriquet la belle barbe, qui cheut en un tel excès d'hypocondrianisme, parce qu'il se croyoit extrêmement beau, qu'il creut que sa beauté estoit tellement excellente, que toutes les femmes e filles, voire celles de plus grande qualité et beauté, le debvoyent covrre à force; tellement qu'à cause de cela, e sur la crainte qu'il en avoit, il demeuroit les deux e trois moys entiers sans sortir de sa maison, e ce qui l'entretenoit encore plus en la bestise de son opinion, après que sa folie fut recogneue, les plus belles e les plus galantes se trouvant par la rue, ne manquoyent pas à luy soubrire, en le saluant par son nom, voire mesme alloyent batre à la porte de son logis, lorsqu'il se tecnoit reclus, demandant aux valets e servantes G>mment il en alloit de son bon portement? Que £aict-il? Oii est-il? e aultres semblables termes de cajolerie e moquerie. Il mourut sans s'estre jamais marié, e par son décès laissa ses seurs honestement accomodées.

En cette année^ à l'imitation de messieurs du parlement de Bourdeaus, les conseillers du seneschal de Guienne, e les advocats du barreau audict Parlement,

i588 comme aussi les gens du Roy, tant en Tadmiraulté, cour de Teslection, qu'audjct presidial de ladicte seneschaussée, commencèrent à porter des sotanes de soye soubs leurs robes, allants au palais ou marchants par ville. Au commencement, cela fut desplaisant aux conseillers du Parlement, parce qu'ils vouloyent que cette portence honorable les fit remarquer par dessus les aultres; mais enfin, ayants veu que médecins e touts s'en mesloyent, ils en avalèrent la pilule doucement, joint qu'on leur représenta la façon de Paris e celle des gentilshommes vénitiens, qui permettent, bien qu'ils soyent les clarissimes, que leurs borgeois aillent vestus en la mesme façon qu'eux; e si quelcun veult sçavoir le pourqnqy ils font cela, c'est qu'auparavant, n'y ayant que Ie$ seuls gentilshommes e les clarissimes susdicts qui portassent la veste longa, c*est-à-dire la robe longue, comme ils eurent advis qu'une certaine conjuration avoit esté formée contre eux, qui les debvoit exterminer, e c'estoyent certains bourgeois qui vouloyent occuper l'Estat, de quoy ils tirèrent raison, e cognoissant que cette robe longue les marquoit entre les aultres du peuple, pour estre recogneus si quelque nouvelle conjuration estoit faicte contre, ils permirent indifféremment à touts leurs simples bourgeois d'aller vestus e porter une mesme robe e bonete qu'eux (*). (B. 280.)

En cette année, lorsque cette armée navale que Philippe II, roy d'Espagne, dressa, croyant avec ycelle engloutir l'Angleterre, fut fracassée par les orages e

(^) Le même fiait est raconté plus brièvement dans le manuscrit A, p. 280, sous la date de 1 387.

CHRONIQUE BOROELOISE. 277

tempestes, comme plusieurs turcs, esclaves dans les i588 galères e aultres vaisseaux d*ycelle, se fussent sauvés du naufrage e jettes à sauveté, dans la France, et venus à Bourdeaus, le roy d'Espagne ayant envoyé des mémoires à son ambassadeur, résidant auprès du roy Henry III, pour lors régnant, aux fins de les vindiquer, on luy répliqua un nescio vos par le nom de la France, qui faisoyt libres, en France, touts ceux qui, estant esclaves auparavant, mettoyent le pied chez elle.

En cette année, un certain personnage, maistre des requcstes, fils de Bourdeaus et d'une des plus relevées e riches familles de la ville, estant un soir en une maison, dans laquelle les plus apparens jeunes hommes de la ville avoyent accès e entrée, tant pour jouer, danser, passer le temps, que pour cortiser une fille unique, qui estoit à marier, en kdicte maison^ pleine de toute opulence, sans qu'on eut au precedeni recogneu aucune manque de bon sens en luy, devint tout à coup insensé, e fit e dict de si grandes folies, qu'on fut contraint de le faire conduire e mener en son logis, avec considération e défiance qu'il n'e^chapat. On dict que cela luy advint de ce que, recherchant la fille de ladicte maison en mariage, e croyant d'estre, à cause de ces grandes richesses, des plus avants en bonnes grâces d'ycelle, il trouva qu'il se mescontoit grandement, parce qu'un aultre cstoit le mieux venu, mesmes par Texprès commendement de la mère de ladiae fille, M revint, toutefois, de cette foîblesse d'esprit e de sens, mais ce ï\it per dilucîda intervalla; car touts les moys, à certains jours, il retumbolt dans son mal.

278 J. DB GAUFRETEAU.

i588 En cette année, soubs le règne de Henry III et la principauté d*Estienne Brassier (0, au Collège de Guienne, les régents firent faire serment, chascun en sa classe, à touts les escoliers, jusques au moindre, de vivre e mourir en la foy catolique, apostolique e romaine, en conséquence de l'edia envoyé par le Roy; duquel Lurbe faict mention, mais ne cote pas cette particularité; car, bien qu*il remarque que touts firent à Bourdeaux ce mesme serment, cette annéelà, e que, par ce mot toutSy les escoUiers puissent estre comprins, neantmoins il n'entend par là parler que de ceux qui comparurent par devant le lieutenant gênerai, en Guienne. Mais, la remarque est du serment faict au collège par lesdicts escoliers, grands et petits, entre les mains de leurs régents, comme aussi est notable la remarque, en ce que, en cette année-là, en considération de ce serment, les mesmes régents commencèrent de faire faire le signe de la croix à leurs escoliers avant commencer la leçon : ce qui ne se pratiquoit pas auparavant. Mais, cette saincte et louable coustume ne dura guère, parce que le roy Henry IV, successeur de Taultre Henri III, ayant permis liberté de conscience, les enfants des Huguenots qui, ayant esté chassés par l'aultre edict, estoyent retournés en la ville de Bourdeaus, venants au Collège de Guienne, e ne voulant pas faire comme les escoliers catoliques, de quoy querelles se formoyent touts les jours entre eux, les régents dissimulants pour le bien de la paix, e voyants qu'ils ne pouvoyent contraindre les Huguenots à suivre le bon exemple des Catoliques, ib tollererent que les escoliers catoliques suivissent le

(•) Dans la première rédaction, il y avait : Élie Vinet,

mauvais exemple des Huguenots, et ne fissent plus de i588 signe de croix avant commencer la leçon. (B. 280.)

1 589. —- En cette année, les dames et damoiselles vefves de la ville de Bourdeaus, quitent la toile blanche pendante jusques à terre, par le derrière, e l'attifet de Cambray à la teste, qu'elles souloyent porter auparavant pour deuil, au trépas de leurs marys, e prenent le voÛ noir de crespe. Toutefois, elles ne peuvent pas nier que le blanc ne fut plus convenable à leur notable condition que le noir : ce qui se prouve en ce que les roynes vefves de France ne portent que le deuil blanc; à cause de ce sont appellées les roynes blanches; encore que quelques-unes veuillent dire que ce nom vient de la mère de sainct Loys, qui, s'appellant Blanche, fut la première qui uza de ce blanc pour deuil, après le trespas du roy son mary. Mais la raison pour laquelle les dames e damoiselles de condition, estant vefves, quiterent le deuil blanc e prindrent le noir, consiste en ce qu'elles virent qu'es villes prochaines de Bourdeaus : Blaye, Bourg, Liboume, Saint-Emilion, Saint- Macaire et aultres, jusques à la demi-ville champestre de Creon, les femmes de vile condition, mesmes estant vefves, portoyent ce deuil blanc, ainsin qu'il se void encore aujourd'huy, e les susdictes dames e damoiselles estre distinguées d'yceUes, e pour cet effect, après le décès de leurs marys, prindrent ce deuil noir. Mais l'orgueil e bombance des femmes pour ce reguard s'est aussi bien glissé dans les susdictes biquoques aufiens [aussi bien?] qu'en la capitale e métropolitaine de la province; car celles qui prennent esdictes bicoques aulnes plus avant e plus loing que les aultres, quitent

280 J. DE GAUFRETEAU.

1589 ce blanc pour le noir, e le blanc en un mot pour le rouge. (B. 281.)

En cette année, le convoi, qui est aujourd*huy de si grande considération e grand revenu pour le Roy^ dans la ville de Bourdeaus, prins son origine et commencement en cette façon :

Le mareschal de Matignon, lieutenant gênerai en Guienne, ayant besoing d'argent pour subvenir aux affaires qui, à bon esciant, commençoyent de presser la ville de Bourdeaus ; car ceus de la Ligue, ennemis du Roy, venoyent jusques aux portes de Bourdeaus : ceux de la ville de Blaye, par eau, avec leurs patacbes; e ceux de Marmande, par terre, avec leurs chevaux; e pour cet effect, en ayant demandé aux bourses de plus grande recommendation, elles refusèrent tout à faict d'en prester; car le mareschal n'en demendoit qu'en cette façon, e eo titulOy donnant le Roy pour garand e rembourseur de ce prest. A cause de quoy, le mareschal ayant faict assembler le conseil de la ville, les cent e trente, avec les jurats, il remonstre que si on ne trouve quelque invention pour trouver de l'argent, qui est le nerf de la guerre, e sans lequel il luy estoit impossible de donner ordre aux affaires, qu'il sera contrainct d'en prendre par force; qu'ils permissent qu'on fit un emprunt sur touts les biens, de bon amour, ou qu'ils ne trouvassent pas mauvais qu'il y aportat la contrainte. Sur cette proposition, ceux qui avoyent la plus forte voix en chapitre, e ne se soucioyent pas du public, aymant mieux que le public baillât cinq cents escus, que s'ils deboursoyent cinq sols, mirent en avant, sans songer à l'advenir : tant sur thoneau du vin qui descendoit du hault pays,

comme aussi sur tout Taultre qui s'acheteroit e qui 1589 s'embarqueroit au port de ladicte ville de Bourdeaux; e commettre deux notables personnages bourgeois, pour la recepte e le conterole d'ycelle. Cette proposition

ayant passée par suffrage, ladîcte levée se fit, e deux marchants notabïes esleus, pour faire la recepte avec M. Guilhaume de Gaufreteau, advocat au Parlement, pour tenir le conterole d'yceile. Mats, comme despuis le morceau eut esté trouvé grandement friand, asseon! e délicat, le Parlement demenda rassignation du payement de ses gages sur yceluy; ce qui luy ayant esté accordéj ce subside e imposition demeura tousjours despuis, e augmenta touts les ans. Sur quay est à noter que, lors de ladicte assemblée, faicte en la maison de ville, pour respondre e conclure sur la proposition du mareschal, qui demendoit de Targent, là ou la resolution de ladicte imposiuon e levée fut prinse, il y eut un notable bourgeois de la ville de Bourdeaux, il se nommoii Verdale, de la rue de La Rossclle, il mérite d'estre nommé, lequel représenta qu'il va loi t mieux que les bourgeois de Bourdeaus saignassent une fois, à bon escient, leurs bourses, que si toutes les années on en tirûit le sang avec la lancette de cette imposition volun taire, e laquelle debvoii porter le nom de sans j^ penser j parce que ce mal croistroit touts les jours, e si une fois ce subside es toit escript dans le kalendrier du Roy, ne pouroii point estre effacé. O que c estait grandement bien parlé en prud* homme e bon citoyen, ami de sa patrie! Nous esprouvons maintenant e touchons au doigt qu'il fut véritable propheie pour ce reguard, e que nous pouvons dire que nos pères ont mangé le verjus, et nous avons les dents agassées. Toutefois, si le Parlement ncut pas demandé k

282 J. DE GAUFRETEAU.

1 589 payement de ses gages sur cette imposition, il pouvoit avoir quelque espérance d'abolition d'ycelle : laquelle, à cause de ce respect, n'a peu estre optenue, quelque deputatton qu'on aye envoyé pour cet effect, qui n'ont servi que de curée à ceux qui estoyent en charge dans la maison de ville : chascun mangeant à son tour. (B. 283.)

En cette mesme année, Thomas de Pontac, seigneur d'Escasefort, greffier en chef du parlement de Bourdeaus, se rend chef de la Ligue contre cette ville, laquelle il tache de surprendre en ladicte année. Mais son entreprinse estant descouverte par le mareschal de Matignon e la diligence des jurats, plusieurs furent chastiés de mort exemplaire. Est à noter yci, avec illustre remarque, la prudence du mareschal, en ce que ladicte entreprinse luy ayant esté descouverte pour debvoir estre exécutée le jour e feste de Pasques, e (c'est ce que Lurbe ne note pas, bien qu'il remarque ladicte entreprinse), le mareschal, pour cognoistre ceux qui estoyent de la partie, sans attendre ledict jour de Pasques, pour lequel estoit l'assignation, faict donner l'alarme le jour devant-veille de ladicte feste, en commenceant à la rue du Chapeau-[Rouge], comme si les Ligueurs avoyent surpris la ville. Cette feusse alarme ayant esté entendue par ceux qui debvoyent avoir part au gasteau, croyant que ledict de Pontac eut anticippé le jour de l'assignation, ou que l'heure d'ycelle leur eut esté mal rapponée, se cantonnent neantmoins, e se retranchent e barriquent dans la rue de Sainct-Julien e devant la porte de la ville portant ce nom ; car c'estoit par ycelle que les troupes de la Ligue debvoyent entrer, e quelques aultres gagnent le dochier de Saint-MicheL

Ce n'estoyent qu'artisants, le chef desquels estoit un 1589 charpentier de barriques, nommé capitaine Menjon; ce qui ayât esté raporté au Mareschal, il avole soudain avec les soldats de ses gardes e gentikhommes de sa suite, armé de sa cuirasse seulement, faict rendre les armes à ceux de la barriquade; de là, tourne teste vers le clochier Sainct-Michel. Ceux qui s*y estoyent réfugiés, se voyant sans secours, se rendent; mais c'est après avoir monstre de la résistance, en laquelle un des plus valeureux gentilshommes du Mareschal fut tué. Le capitaine Menjon avoit esté prins en la deffense de la barriquade Sainct-Julien; en un mot, toute cette entreprinse s'en alla à vau l'eau. Mais, en second lieu, est à remarquer que, comme on faisoit le procès, dans le Parlement, au susdict capitaine Menjon, e que le Mareschal vouloit qu'il fut roué, comme criminel de leze-majesté, e pour servir d'exemple, le procureursindict de la ville, qui estoit pour lors Pichon, s'y opposa, du consentement des jurats, remonstrant que ce seroit violer le privilège, pour ce reguard, lequel veult que les enfants de Bourdeaux, accusés pour quelque crime que ce soit, mesme de leze-majesté, estant condemnés à la mort, leur dernier supplice soit d'avoir la teste tranchée seulement. A quoy le Mareschal céda, et ledict Menjon souffrit cette peyne au mesme lieu oti il avoit mal deffendu sa barriquade. A son exécution estoit en armes, piques haussées et baie en bouche, un régiment de lansquenets que le Mareschal avoit faict entrer dans la ville, qui ruinèrent toutes les maisons de Pontac, tant dedans que dehors la ville. Mais, après cela, est à noter aussi que tant que le Roy fut hors l'Eglise e demeura dans le Huguenotisme, le peuple fut tousjours du parti de la Ligue,

284 J- DE GAUFRETEAU.

1589 bien que le Parlement voulut rendre obéissance à Sa Majesté. (B. 285.)

En cette année, ceux de la garnison de la ville de Marmande qui tenoyent pour la Ligue vindrent bien près de celle de Bourdeaus, e prindrent un bourgeois presque sur les barrières de la porte Sainct-Julien, riche marchant de Bourdeaux, nommé Sabbathier, e le menèrent à Marmande, qui paya une bien grosse e notable. rançon.

En cette année» un fils de Bazas, estant jesuiste dans le collège de Bourdeaux, où il avoit demeuré longuement, ne pouvant souffrir Tobeissance» print prétexte, pour sortir de la compagnie, que c'estoit pour avoir moyen de nourrir son père, vieux e pauvre. Mais les jesuistes luy ouvrirent plus voluntiers la porte de la volière que Toyseau ne monstra d'avoir intention d'en sortir. Car cette compagnie est grandement prudente â considérer quels esprits desjà initiés sont propres à la persévérance; et c'est pourquoy, aussi tost qu'ils en cognoissent quelcun d'humeur escartée, ils s'en deschargent de buena gana, comme dict l'espagnol. C'est la cause pourquoy on en void tant de congédiés qui sont appelles, par les frères lais, hommes suœ voluntatis. Cettui-cy se rendit fameux advocat dans le barreau du Parlement, ayant espousé une femme de la bénédiction d'Israël. Bien qu'il fut grand^nent employé en son mestier, plustost par réputation que science, neantmoins il estoit estimé pour un advocat qui ne cherchoit qu'à entretenir les playes plustost que les guérir; il se nommoit Du Bemet. Bienheureux en ce qu'il vescut toute sa vie en réputation; mais

malheureux en ce qu'ayant marié ses enfants per 1589 modum de extraordinariOy bien richement, il ne fut pas, pendant sa vie, satisfaict d'eux.

En cette année, une fille d'honeste condition e brave courage, selon son sexe, dans la ville de Marmande, en Agenois, et appellée Janne Du Luc, ayant esté advertie qu'un certain gendarme de la garnison de la ville de Marmande, lequel l'avoît veûe par honneur, mais pretendoit de se marier avec elle, d'aultant que cette fille avoit des moyens, ne pouvant parvenir à ce mariage, avoit mesdict d'elle, cette fiUe, piquée jusques au mourir, prend un jour un poignard soubs son bras, e, de plein jour, aborde ce mesdisant et calumniateur, appelle Lespinasse, au canton de ladicte vill», estant assis au milieu de deux de ses plus grands amis e intimes, e, après luy avoir demendé raison de sa calumnie, le perse d'un seul coup, e le faict mourir sur la place. Elle est prinse, e, par une sentence du juge de la ville de Marmande, condemnée à la mort. Mais, sur l'appel, le parlement de Bourdeaus, après avoir cogneu par les informations réciproques la vérité de TafTaire, la mesdisance de l'occis e la générosité de ladicte fille, la relègue seulement dans un couvent pour certain temps; duquel, en après, yceluy expiré, estant sortie, elle fut mariée honestement, selon sa condition.

Son courage généreux a esté célébré par un livre composé de la main d'un jeune homme de la ville de Blaye, nommé Gontier, e, oultre cela, plusieurs firent des epigrammes latins e françois, à sa gloire e louange. Mais, entre touts, cestuy-ci fut trouvé le meilleur.

286 J. DE QAUFRETEAU.

1 589 J'ay voulu le mettre au pied de cette remarque, qui dict en latin :

Quant precibus rex illeferox et amator, Hiarhas,

Sollicitât, cupiens nomen habere viri, Cum primœ metuitfidei castissima Dido,

In sua mortalem viseera/ert gladium; Sic, ab Tarquinio misère violata superbo

Lucretia, in similem corruit et necem, Omnibus ut pateat castam violasse timorem

Vim quoque, non Venerisfurto pudenda deœ-, Sed Luccia suis magis est celeberrima in armis,

Quœfugit indignum sollicitata procum.

Et, dum mentitur, gladio generosa pudorem

Cunctorum ante oculos vindicat illa suum (*).

Voyci le François :

L'histoire nous enseigne et marque dignement Que la rqyne d! honneur, Didon, d*amour pressée Par un barbare roy, craignant destre forcée. Se perce dun poignard et meurt honestement; Lucrèce ayant souffert V effort indignement Du lubrique Tarquin qui la tient embrassée.

Se void d'un mesme/er mortellement percée.

Pour monstrer que la force a causé son torment. Mais, la chaste Du Luc, beaucoup plus glorieuse, *R§jette d'un amant la recherche odieuse, Et ne souffre attaquer lepQint de son honneur. Et lorsque le rustre au mesdire s'applique, oMassacrant le menteur dans la place publique, Dun poignard acéré venge son deshonneur. (B. 287.)

En cette année, les conseillers au parlement de Bourdeaux commencèrent à pratiquer les manteaux longs à Tecclesiastique, les portant par dessus leurs

(^) Pour la reproduction de ces vers latins, nous avons suivi scrupuleusement le manuscrit.

CHRONIQUE BORDBLOISE. 287

sotanes, lorsqu'ils alloyem par ville. Ces manteaux 1589 estoyent de toutes sortes d'estofe de soye e aultres; ce que firent aussi, par après, à leur imitation, les conseillers e officiers au siège presidial, advoCats e aultres gens de justice : le tout à la mode de la ville de Paris.

En cette année, un jeune homme appelle Minvielle Du Bure, parce que sa mère avoit espousé en secondes nopces un de ce nom-là^ fils de la ville de Bourdeaux e grandement riche, s'estant rendu jesuiste, comme il fut sur le point de faire sa profession, e par son testament ayant institué le collège des Jesuistes héritier universel de ses biens, faisant quelques légats de petite considération à ses plus proches, cela fiit cause que les plus proches parants de Minvielle firent un procès aux susdicts Pères, soustenants que ledict testament estoit nul, attendu que ledict Minvielle ne pou voit, en ce qui estoit des biens situés en la ville de Bourdeaux et pais de Bourdelois, frauder la coustume, e que, pour les aultres, ledict collège, comme mainmorte, n'estoit capable de successions. Par arrest du Parlement, sans aultrement vuider cette question, à sçavoir : si un collège ou un hospital, ou tout aultre communauté, qui sont des mains-mortes, sont capables de successions, dedaira ledict testament nul, e ordona que doresenavant, lesdicts Jesuistes ne pourroyent estre institués héritiers universels par les testaments de ceux qui fairoyent la profession de leur société, ains seulement recevroyent la donation par forme de légat. Le motif principal de Tarrest provenoit de ce que ledict Parlement de Bourdeaus voyoit qu'en ce temps-là, les Jesuistes estoyent si industrieux à persuader les plus.

288 J. DE GAUFRETEAU.

1 589 riches jeunes hommes de la ville de Bourdeaus de se mettre dans leur ordre, qu'ils en atrapoyent un grand nombre; lesquels pouroyent faire e âiiroyent indubitablement héritiers de leurs richesses lesdicts Jesuistes, e que, par ce moyen, lesdicts Jesuistes viendroyent enfin à posséder toute la ville de Bourdeaus, dedans e dehors; mais, qui plus est, intentants, soubs ce nom d'héritiers, plusieurs procès, ruineroyent aussi infinité de familles. Ledict arrest a esté tousjours despuis grandement considéré e trouvé nécessaire pour reprimer le mal qui commençoit à naistre. (B. a88.)

En cette année, fut remarquée une chose grandement remarquable e déplorable, en la personne d'une jeune damoiselle, fille d'un conseiller en la sénéchaussée e presidial de Guienne, à Bôurdeaux, pour s'estre laissée aller aux persuasions d'un personage de grande expectative e riche; coitime aussi fut-il despuis présidant au mortier dans' le parlement dudict Boùrdeaux, soubs promesse que ce personnage luy fit de l'espouser. Mais yceluy l'ayant déflorée e ayant joui d'elle par plusieurs moys, desquels embrassements naquit une fille, ledict I>ersonnage voulant se marier, elle se mit en action demendant qu'il eut à luy tenir promesse, e en conséquence de l'espouser. De là, sur le refus du personnage, un très grand procès se forma, qui dura fort longtemps parce qu'il trota presque tous les parlements de France. Mais, enfin, ladicte fille demenderesse en eut heu du bon, sans une finesse que le deffendeur pratiqua, qui tesmoignoit combien il estoit ruzé e malicieux, consistant en ce qu'il pratique un certain jeune marchant de Xaintonge, fort riche, e qui estoit grandement son .ami; lequel fit rechercher ladicte damoiselle pour U

jouissance, moyenant une grande e notable somme iSSg qu'il luy promit e mit en main réellement; à laquelle recherche, la pauvre fille se voyant espuisée de moyens pour les avoir despensés à la poursuite de son procès, ayant consenti, sur la croyance qu'elle eut d'estre secourue encore d'aultres sommes, par ce marchant, e notamment qu'elle s'aprocheroit de luy si prudemment et secrètement qu'aucun n'en sauroit jamais le vent, que celle qui manioit l'affaire. Mais, en conséquence de cela, le rendez-vous estant donné, dans un bourdieu près de Sainct-Seurin, aux fins de l'exécution de ces amourettes, comme ils sont sur le faict, le personnage susdict qui estoit poursuivi par cette fille, les surprend avec tesmoignage; car toute la farce estoit faicte à la main, ainsin que dict le proverbe; et par ce moyen, gagna son procès, e fut relaxé de la susdicte demende en promesse de mariage. De quoy, la pauvre abusée sentit un tel desplaisir e regret, qu'elle partit de ce monde, incontinent après ce sien inconvénient. Mais, sur cette narration, deux choses sont grandement dignes de remarque : la première, que la fille qui naquit des embrassements de ce personnage, assigné en promesse de mariage avec cette pauvre abusée, a esté grandement vertueuse, sage, honeste, ayant vescu tousjours en cette réputation, honorée et estimée dans la ville de Bourdeaus; elle a esté mariée honestement, car du costé de sa mère, elle apartenoit à gens de condition e considération. Mais, elle a esté en telle réputation de vertu, qu'estant vefve, le Parlement lui a baillé, en séquestre, des religieuses que les pères ou mères vouloyent vindiquer du couvent, qui est bien contre le commun proverbe, qui dict : ÎEt sequitur leviter filia tnatris iter.

290 J. DE GALFRETEAt'.

1589 La seconde, est que ce personnage, qui estoit son père, en quelque façon qu'il k fut, bene aut male^ bien qu'il fut grandement riche e en haulte authorité, ne voulut jamais la voir, la secourir ni l'assister, quelque besoing qu'elle en eut, d'aultant que ces moyens n'estoyent pas si relevés, qu'elle n'en eut deub 2fvoir besoing de l'assistance e des bienfaicts de celuy qui s'estoit obligé de ce faire, puisqu'il l'avoit mise au monde.

Mais, en ce faict, il y a bien encore une troisiesme remarque, qui est aultant ou plus estrange que les deux premières, et consiste en ce que ce personnage, à l'heure de son trespas, protesta de n'avoir jamab cogneu charnellement la mère de cette fille, bien qu'elle l'eut faict assigner en promesse de mariage, laquelle chose mesme fut trouvée escrite et signée de sa main, dans son livre, où toutes ses affaires estoyent raisonnées. Je n'ay pas toutefois assisté à son trespas, ni mis les yeux dans ce livre de raison, et partant ne puis pas asseurer qu'il l'aye ainsin dict e escript; mais, je puis bien protester que ses parants l'ont ainsin tesmoigné devant le monde, hault e clair; e de quoy, disoyent estre les premiers estonnés. Toutefois, quelque chose qu'ils en parlassent sur ce subject, les mieux censés du Palais croyoyent qu'ils protestoyent ainsin cela pour l'honneur du defiunt, le deuil duquel sa fille, qu'il n'aprouvoit pas, porta fort humblement et véritablement. En quoy, elle fit cognoistre que, quelque desadvouée qu'elle fut, le sang ne mentoit point en elle, ainsin qu'ordinairement il faict en celles que les pères reputent e tiennent pour leun légitimes, e qu'ils ont caressées e mignardées pendant leur vie.

CHRONIQUE BORDFXOISE. 29 1

En cette année, après Coton, qui avoit exercé, par iSSg commission, la charge de premier présidant au ]:)arlement de Bourdeaux, Guilhaume Daffis, natif d'une des principales e plus relevées familles de Thoulousc, fut faict premier présidant, par la recommandation du duc d'Espemon. Ce fut un très grand personnage, sçavant e éloquent. Je puis dire de luy avoir ouy faire tin arrest presidantal, magnifique et relevé, auquel il parla despuis les huit, précisément, jusques à mydy, sans jamais tousser ni cracher.

En cette mesme année, les carrosses commen/rerent d'abunder, car auparavant il n'y en avoit que trois : ceux de Tarchevesque, du mareschal e de Gourgue, président au bureau des trésoriers de France en la généralité de Bourdeaus, qui estoit du conseil du mareschal, et lesquelles ne s'appelloyent pas carrosses^ mais coches. Le premier présidant Lagebaston n'en eut jamais; mais si eut bien son successeur, Coton; e despuis, Daffis aussi, et à l'exemple d'yceluy, de main en main, tout est carrosses dans la ville de Bourdeaux; e est-on venu maintenant à tel point, qu'aucun ne put point estre véritablement tenu pour conseiller au Parlement, s'il n'a un carrosse aussi bien qu'une robe rouge : ce qui faict ainsin croistre les espices, dict le peuple, pour l'entretien d'yceluy.

En ce temps, florissoyent deux jesuistes, enfants de Bourdeaux, très insignes^ tant en vertu e pieté qu'en doctrine e suffisance : Le Duc et Bordes; cettui-cy fils d'un conseiller au Parlement. Ils se firent signaler pour les livres qu'ils mirent en lumière contre le détestable livre que ce remarquable hérétique, à la

292 J. DE GAUFRETEAU.

1589 courte robe, Duplessis Mornay, gouverneur de la ville de Saumur, fit imprimer contre le sacro-sainct sacrifice de Fautel, en 1598; livre qui causa cette notable conférence dans Fontainebleau, entre le cardinal Du Perron e ledict Duplessis, sur ce que le Cardinal avoit offert de vérifier qu'en ce livre susdict il y avoit plus de cinq cents passages de conte faict, touts falsifiés. G)mme aussi, après la dispute qui fut en Tannée 1600, cet ignorant hérétique receut ce notable soufflet de la bouche du Roy, disant que le diocèse d'Evreux avoit vaincu celuy de Saumur. Car Sa Majesté, bien qu'il ne fut pas théologien, avoit veu e cogneu comment ce blasphémateur du nom e de la toute-puissance de Dieu, avoit esté convaincu de fausseté e malice notoire, en neuf passages qui furent raportés e disputés dans le susdict livre; oultre que le Cardinal, qui fut le plus docte e suffisant prélat de son temps, notamment pour les controverses, soustenoit qu'il y en avoit encore plus de cinq cents, sans hyperbole, aultant ou plus faulz e déguisés que les neuf premiers; e, afin que quelque hérétique qui pourra mettre les yeux sur cet article ycy, ne soye scandalisé par ce que je dis, comme si je Tavois controuvé, voici comment parle sur ce subject de Serres, l'historien, bien qu'il sente au haran pourri, en la vie du roy Henry IV, et en ladicte année 1600 : « Car, le Roy, dict-il, leur donna audience (il parle du Cardinal et de Duplessis), jusques à neuf passages dudict livre de Duplessis, sur les uns desquels le chancelier ayant prononcé, par l'advis des commissaires députés pour juger ladicte dispute, desquels estoyent, sçavoir : pour le parti catolique : Augustin de Thou, présidant en la cour du parlement de Paris, e Pithou, advocat en ladicte

cour; e, pour Taultrc t Oinaje, sieur des Tresnes, iSSg présidant en la chambre mi-partie du Languedoc, e Casaubon, lecteur du Roy es langues, personnages sublimes en doctrine e irrépréhensibles en meurs, despouillés de toute passion, que ledict Duplessis avoit prins l'objection pour la solution; aux aultres, qu'il avoit obmis ce qui debvoit estre couché; à d'aultres, que le passage debvoit estre allégué tout entier; aucuns ayant esté recogneu foire pour l'un e Taultre des conferents, aucuns aussi bien allégués, mais mal entendus. L'heure appelant ailleurs, Sa Majesté rompit l'assemblée, e la continuation en fut remise au lendemain. »

E après cela, ledict de Serres ajouste, disant : « La compagnie, par ses applaudissements, sembloit donner la victoire à l'eveque; Duplessis, neantmoins, desiroit poursuivre cette vérification, mais le retour d'une fiebvre qui le travailloit de quelque excès, joincte avec un grand desvoyesment d'esthomac survenu la nuict suivante, l'en divertirent, e donnèrent subject au Roy de dire que le diocèse d'Evreux (par ces mots Sa Majesté vouloit entendre le Cardinal, parce qu'il estoit eveque d'Evreux) avoit vaincu celuy de Saumur, » (entendant parler de Duplessis, parce qu'il estoit gouverneur, comme dict est, de la ville de Saumur). Mais cette excuse de maladie est celle qu'allèguent tousjours ordinairement ceux qui, ayant mauvaise cause, n'ozent pas comparoistre pour la soustenir, e qui contrefont les malades, ainsin que le fit cet hérétique.

Mais, puisque de Serres en parle si ouvertement, bien que faulteur de Theresie, qu'en debvoit-îl estre au fond; car, quand il n'en eut esté que selon que le

294 ^* ^^ GAUFRETEAU.

[589 dict de Serres le rapporte, n'est-il pas vray que le susdict Duplessis ne doibt estre tenu, en ce sien livre là, non-seulement pour un vray imposteur, falsificateur e menteur hérétique, mais aussi tout-à-£aict ignorant, puisqu'il est certain : que celuy qui se mesle de parler des Sainctes Ecritures e prend l'objection pour la solution; obmet ce qui doibt estre couché tout au long; e qui n'allègue qu'en partie ce qui doibt estre allégué tout entier; e qui entend mal ce qu'il allègue, ne put e ne doibt porter aultre nom que les susdicts. Comme aussi, moy, qui escris, puis-je dire, car je suivois en cette année-là la cour, que Pasquier, secrétaire de M. de Villeroy, secrétaire d'Etat, le premier et le plus suffisant (lequel Pasquier estoit l'un des deux secrétaires de ladicte assemblée et conférence), m'a asseuré pour lors, que nan seulement lesdicts commissaires e le Roy mesme, mais aussi touts les assistants, le jugèrent ainsin. C'est pourquoy les amis e partisans dudict Duplessis, notamment les députés de la cause, qui suivoyent la cour, luy conseillèrent de contrefaire le malade, comme il fit, afin qu'il eut un prétexte, talis qualiSy pour ne comparoistre le lendemain, ainsin qu'il avoit promis; ce qu'il ne fit pas aussi. (B. 294.)

En cette année, le maistre d'hostel de François de Nouailles, eveque d'Acqs, ayant esté pourveu par son maistre d'un grand e relevé bénéfice, en son diocèse, il lui fut impetré par devoleu, e le procès estant poursuivi en parlement de Bourdeaus, comme la cause fut audiencée, l'advocat du devolutaire, au lieu de remonstrer la raison de son devoleu, dict seulement que sa partie donnoit gaing de cause audict maistre d'hostel, partie adverse, en se despartant de son action,

CHRONIQUE BOROELOISE. 295

mesmes offroit de payer touts dépens, dommages et iSSg intérêts, si ladicte partie adverse sçavoit seulement lire; suppliant à ces fins la Cour qu'il luy plçut d*en faire Tessay. La Cour s'esmerveillant de cela, e trouvant cette action tout-à-&ict pertinente, pour terminer laÊTaire. C'est pourquoy ayant faict porter le messel de la chappelle du palais, commenda audict maistre d'hostel de lire (car toutes parties estoyent présentes en Taudience), lequel ayant mis ses lunettes e prins le livre, e se mettant en debvoir de ce feiire, il luy fut impossible de prononcer ni cognoistre aucun mot; comme aussi, ne cognoissoit-il pas ni A ni B, e par ce moyen Tindultaire gagna son procès avec despens e restitution des fruits, quelque grand crédit que ledict eveque eut au Parlement. Mais, voyci ce qui est remarquable, qui consiste en ce que ledict maistre d'hostel optint requête contre ledict arrest, fundée sur ce qu'il disoit que les lunettes avec lesquelles il s'estoit mis en debvoir de lire n'estoyent pas celles desquelles il avoit accoustumé de lire, ains des aultres qui n'estoyent pas de son âge, e ycelles dudict seigneur eveque son maistre, qu'il avoit prinses, au partir du logis, par mesgarde, sur laquelle requête civile e considération qu'on représenta à l'indultaire, des grands frais qu'il luy conviendroit faire pour mener le procès à fin, e l'inimitié qu'il pourroit encourir du prélat, dans le diocèse duquel ledict bénéfice e litigieux estoit, ledict maistre d'hostel accomoda son affaire avec l'indultaire, e tira son espingle du jeu, recevant récompense* (B. agS.)

En cette année, Meynardeau, fils d*un médecin de Bourdeaus, estant maistre des requêtes du Roy, après la mort d'Henri III, faict changer les sçaux dans la

1 589 chancellerie de Bourdeaus, soubsle nom de Henry IV : cela fut cause de sa fortune.

En cette année, Lalion, fils d'un honeste bourgeois de la ville de Bourdeaus, voyant, après le décès de son père, qui avoit louablement exercé la charge de jurât, les affaires de la maison n'aller avec bon train, comme du vivant de son père, va en Flandre brusquer fortune, e devient, après avoir porté les armes par plusieurs années pour le service des Estats, un des plus vaillants e sages capitaines que lesdicts Estats heussent; à cause de quoy, il estoit honoré e respecté d'un chascun.

En cette année, un jeune homme de maison e considération dans la ville de Bourdeaux (car il estoit fils d'un des plus fameux advocats du barreau au Parlement) s'estant faict moyne feuiUant, par Tinductioii de son père, ne pouvant supporter Tausterité, disoit-il, sort du couvent, quite le froc, e se faict séculariser. Mais il fut tousjours aussi glorieux e arrogant hors le cloistre, qu'il Tavoit esté dedans; car ce fut cette vaine gloire qui l'en sortit. Les Feuillants ne le vouloyent vindiquer; au contraire, furent très aises que ce mauvais levain sortit hors de leur met; ils parloyent aultrement, e disoyent : cet esgout hors de leur cloaque. (B. 296.)

En cette année, commencèrent à estre en uzage les coffres de fer, portés de Flandre, e acheptés par les riches, afin qu'ils pussent garder leur argent avec une plus grande seureté. Mais l'argent e l'or sont une telle marchandise que, quand bien ils seroyent serrés soubs cent clefs, il fault qu'ils sortent.

En cette année, le lo febvrier, furent faicls les bon- 1589 neurs funèbres de Caterine de Medicis, mère du Roy, en la ville de Bourdeaus e église Sainct- André, qui estoit decedée le 5 du moys de janvier précédant, sur lequel trespas est à noter que, comme le Roy, après Texecution du duc de Guise, la fut aller voir pour luy en porter la nouvelle, luy eut dict : « Je regneray désormais seul, Madame; je n'ay plus de compagnon, » elle répliqua incontinent au Roy : « Dieu veuille que bien vous en prenne, mon fils, mais vous n'avez rien faict pour vous si vous ne donnez ordre à Tasseurence des villes, oti le nom du duc de Guise a du crédit e de Tauthorîté. » Toutefois, cette nouvelle de cette mort affligea grandement la Royne. Mais la plainte que le cardinal de Bourbon, prisonnier, luy fit, lorsqu'elle Talla visiter, luy donna le dernier coup de la mort; car : « Ha ! Madame, luy dict-îl, vous nous avez menés à la boucherie; » e le Cardinal disoit cela, parce que ne voulant pas venir aux Estats, ni plusieurs aultres avec " luy, craignant qu'il ne luy advint ce qu'il voyoid, la Royne-mere l'avoit asseuré qu'il ne debvoit rien craindre. E sur cela, plusieurs croyent que la Royne sçavoit le dessein du Roy contre le duc de Guise. Mais tant y a que ladicte dame, oultrée de douleur, s'allicta e ne vescut que quelques jours. Cette dame eut une grande fortune e remarquable, car n'estant sortie, du costé de son père, que d'une première maison de Florence seulement, bien que niepce d'un pape, à sçavoir Clément VII, neantmoins elle espousa le second fils de France; en second lieu, elle se vit dans l'espérance certaine d'estre la royne de cet auguste royaume françois, ainsin qu'elle le fut après la mort de François, dauphin, frère aisné de Henry, son

1589 mary, qui mourut à Tournon^ par poison, ainsin qu*on le soupçonna, et que le comte de Matte Concutto, italien, convaincu d'avoir donné ledict poison, fut tiré à quattre chevaux, dans la ville de Lyon, en i536. A cause de quoy les Italiens furent mal vouleu en France, e regardât-on de mauvais œil la protection qu'elle leur faisoit. Mais cette bonne fortune ne desempara pas ladicte dame; car après le susdict trespas du dauphin, lorsqu'on croyoid que le dauphin la rejetteroit comme n'estant pas pareille en qualité, elle sceut si bien entretenir le roy François, son beau-pere, e le dauphin, son mary, que, bien que le pape Clément fut mort, elle se maintint tousjours en crédit, respectée de son beau père e aymée de son mary; lequel l'ayma tousjours fort ardamment, notamment après qu^il fut parvenu à la couronne; ce qui se justifie amplement par la dernière action de Henry II. Car en ce tournoy oti il courut, e qui luy aporta la fin de ses jours, la lance qu'il voulut rompre avec Montgomery, le 10 juin 1 558, en la rue Sainct-Antoyne, fut demendée en faveur de ladicte royne, sa femme. Après la mort du roy Henry II, son mary, elle fut tousjours dominante e régente, quelques entreprinses que fissent les princes de la maison de Bourbon, qu'elle abaissa tant qu'elle put; e dict-on que l'inimitié qu'elle portoit à cette maison royale procedoit de ce qu'ayant consulté les astrologues, ils l'avoyent asseurée qu'un prince succederoit au royaume. Mais certains historiens taxent cette dame d'avoir plus faict de comte des enfants de sa fille que des siens; car elle fit tout ce qu'elle put aux fins que le marquis du Pont, fils du duc de Lorraine, e de sa fille puisnée, Claude, parvint à la couronne, lorsqu'on vouloit exclure le roy de Navarre

de la succession. Mais elle a esté grandement malheu- 1589 reuse, en ce que touts ses enfants, qu'elle vit roys Tun après laultre, moururent misérablement, sans enfants, e que, mesmes aujourd'huy, marque qu'aucun sorti d'elle ni de ses enfants, ou filles, ou des enfants d'yceux, vive dans ce monde, de quelque sexe que ce soit, excepté le duc de Savoye, qui est le petit-fils de Marguerite, seconde fille de ladicte dame royne-mere, qui fut mariée avec Philibert Emmanuel, pour lors duc de Savoye; car, pour ce qui concerne les enfieints d'Elizabeth, Taisnée, mariée avec Philippe II e fille aisnée de ladicte dame, ils ne laissèrent aucune lignée; pour la postérité de Qaude, susdicte femme du duc de Lorraine, elle est aujourd'huy du tout esteinte, e Marguerite, la dernière de toutes, mariée avec Henry de Bourbon, roy de Navarre, e despuits Henry IV, roy de France, elle n'a point jamais conceu de son mariage. Mais, après tout cela, est à noter que ladicte dame, royne-mere, ayant esté advertie par lesdicts astrologues, sur la consultation qu'elle en fit, qu'elle debvoit mourir de la ruine de la maison, prenant cet oracle en aultre sens qu'elle ne debvoit, e croyant que la maison où elle logeroit, notamment lorsqu'elle yroit en quelque voyage, tumbant sur elle, la fairoit mourir, en touts les lieux où elle alloit loger il falloit considérer la seureté du toict e estayer le dessoubs des chambres où elle couchoit. Ainsin le vict-on pratiquer dans la ville de Bourdeaux, en ce temps qu'elle y vint avec le roy Charles IX^ son fils, en Tannée 1564, car, estant logée au chasteau du Ha, il falut estayer le plancher de la chambre où son lict estoit. Mais, certes, cette prophétie arriva, parce qu'elle mourut véritablement de la ruine de sa maison, dans le regret qu'elle receut

300 J. DE GAUFRETEAU.

1589 du mauvais succès des affaires du royaume de son fils. Aussi, lorsqu'elle rendit Fesprit, ainsi que j'ay ouy dire à gens dignes de foy, elle 8*escria dans la ville de Bloys : « Ouy, je meurs véritablement de la ruine de la maison. » (B. 3oi.)

En cette année, comme un conseiller au Parlement, pour interrogatoire, au jour de Texamen d*un autre qui, estant pourveu d'un office de conseiller audict parlement de Bourdeaux, se presentoit pour estre receu audict office, eut demendé ce que signifioit, au commencement des loys du code, Imp, C. A., et la différence qu'il y avoit lorsque ces marques ne sont qu'une fois représentées e quand elles le sont deux e trois, le respondant ne sceut jamais dechifrer l'affaire, bien que ce fut la première des choses qu'il debvoit cognoistre avant venir à la leçon de sa loy; car quand ces marques sont apposées seulement une fois, au front de la loy, veulent dire : Imperator Cœsar Augustus^ et quand elles le sont deux ou trois fois : Imperatores Cœsares Augusti; qui veult dire que deux empereurs ou trois ont faict la loi, ou, plustost, que par l'authorité d'yceux elle a esté faicte; car il est certain que le premier empereur en associoit d'aultres à l'empire, ainsin que firent Constance, Diocletian e plusieurs aultres, où l'un estoit empereur de l'Orient e l'aultre de l'Occident, ainsin qu'il se vid soubs le règne des deux frères, enfants de Theodose- le -Grand. Mais, neantmoins, ledict respondant ne laissa pas d'estre receu, car il estoit fils de maistre qui avoit grand crédit en la compagnie. Ce respondant monstra, après sa réception, un grand ressentiment contre celuy qui Tavoit interrogé, parce qu'il luy avoit demendé, pour

CHRONIQUE BORDELOISE. 3oi

examen, des choses si basses. Mais, le respondant n*eut 1 389 pas faia cette plaincte, s'il eut sceu qu'au grand Conseil les examinants demandent ordinairement, pour la première chose, la signification du tiltre. Nous l'avons veu de nos jours en la personne d'un Bordelois, lequel, lorsqu'on luy demanda, au jour de son examen, pour un office de conseiller audict grand Conseil, duquel il estoit pourveu, qu'est-ce que signifioit la rubrique du tiltre de cette loy où il estoit tumbé, ad aperiuraniy qui estoit de vi et vi armata, n'ayant pas sceu donner ladicte explication, de sex in sex armatiSy fut refusé. (B. 292).

iSqo. — En cette année, une certaine femme de condition, demeurant dans la parroisse de Camblane, Entre-deux-Mers, prevosté royale de Creon,vilagcoise de condition, mais, au reste, honeste selon icelle, et estant mariée, appellée par sobriquet la Jardinière^ parce que son mary faisoit le jardin d'un conseiller du Parlement en ladicte parroisse, s'estant accouchée d'un enfant, comme elle se fut levée à messe de cet accouchement, quinze jours après yceluy, le prestre n'ayant pas encore consacré à la messe qu'il célébra pour elle, que cette femme vient à sentir de furieuses pressures d'un nouveau accouchement, e telles, que ne luy estant possible d'assister au reste du sacrifice, il falut la ramener en son logis, où, aussi tost qu'elle fut arrivée, elle accoucha d'une aultre créature. De quoy les dames, damoiselles et aultres de ce sexe babillèrent pendant un long temps dans la ville de Bourdeaux.

En cette année, une femme démoniade fut amenée

302 J. DE GAUFRETBAU.

1590 à Bourdeaux; mais personne ne s'oza présenter pour appliquer les exorcismes; comme aussi, il n'y avoit point d'archevêque, ains l'archevêché estoit régi par François de Girard, oeconome; lequel logeant dans Tarcheveché, e ayant une très belle fille, pourchassée de plusieurs amoureux, tant des isles e provinces de Dulischie-Chanite e du Xante e Cephalonie, on y faisoit des danses extraordinaires e y portoit-on des balets d'importance. E cette belle fille fut mariée despuis avec un demi-prestre qui se fit huguenot, après avoir vescu en mauvais mesnage avec elle.

En cette année, un certain personnage de condition ayant accusé sa femme d'adultère, voire mesme d'avoir voulu faire attenter à sa personne, la femme, estant convaincue de l'adultère seulement, bien que quelques indices parussent pour le moyndre, elle est seulement condemnée d'espouser un cloitre de religieuses pour toute sa vie. Mais, aucun couvent ne l'ayant vouleue recevoir, disant, pour leurs excuses, qu'il n'estoit pas bon ni juste, selon Dieu, de mettre une brebis galeuse parmi leur troupeau sain e net, de peur qu'elle ne l'infectât, Tarrest luy donna une prison perpétuelle, en laquelle ayant vescu quelques années, ledict mary la redemandant, elle luy fut rendue. E ont vescu despuits ensemble un fort long temps, avec une grande union e concorde.

En cette année, un paisan de Caudeiran ayant abroché, en taverne, un vin très excellent, une si grande multitude de personnes, mesmes des advocats et des procureurs, l'alloyent voir, oultre les artisants, principalement les festes, qu'on eut dict que c'eut esté

CHRONIQUE BORDELOISK. 3o3

des processions, si on eut veu marcher devant la croix i Sgo e la baniere.

En cette année, un fils, natif de Bazas, qui estoit jesuiste à Bourdeaux, sort du couvent pour nourrir son père, e despuis a esté fameux advocat au barreau de Bourdeaux. Toutefois, il a esté malheureux, en ce qu'ayant richement colloque ses enfants en mariage, il n'a pas esté pendant sa vie satisfaict d'eux.

En cette année, les conseillers au parlement de Bourdeaux commencent à porter les longs manteaux à l'ecclésiastique, ce que les advocats à la cour de Guienne e aultres gens de justice aussi firent, à l'imitation desdits messieurs du Parlement.

En cette année, les procureurs commencent d*aspirer à la jurade, ce que les prudhommes n'avoyent jamais vouleu permettre auparavant, et le premier qui entra dans ladiae jurade fut Testerin, demeurant sur le ChapeaU'Rouge. La raison que lesdicts prudhommes alleguoyent pour ne vouloir pas admettre une telle condition de gens dans la maison de ville, estoit que la ville seroit foulée par la chiquane de ces gens-là.

En cette année, les procureurs en Guienne, sont érigés dans la ville de Bourdeaus, au presidial e en la seneschaussée, en tiltre, avec inhibition e deffences à ceux du Parlement de s'immiscer, en aucune postulation ni action, dans la cour de ladicte seneschaussée, car auparavant les procureurs en la cour du parlement de Bourdeaus, encore qu'il y eut des procureurs appelles en Guienne, se mesloyent d'occuper e de postuler, e

304 i' DE GAUFRETEAU.

1590 de traicter tout aultres affaires, pour les parties» dans ladicte seneschaussée de Guienne.

1 5 9 1 . — En cette année, les ihresoriers, financiers et secrétaires, conteroleurs e aultres tels officiers du Roy, à robe courte, désirant parvenir à la jurade, e les statuts estant en apparence contraires à leur désir, qui veulent que la jurade annuellement se compose d'un gentilhomme, d'un advocat e d'un marchant, il fut ordonné qu'alternativement on fairoit une année pour premier jurât, un gentilhomme, e l'aultre année, un officier royal. Toutefois, M. d'Espernon a aujourd'huy passé par- dessus cette ordonnance, car il ne met que des espées pour premier jurât, et notamment celles qui l'ont servi.

En cette année, le chasteau de Montferrant fut aschepté par les jurats et habitants de ladite baronie, et desmoli. Le baron de Foucaud l'a despuits possédé par retraict lignagier. Je ne scay s'il a gagné à cet aschapt.

1592. — En cette année, les Jésuites bastisseat la cave de dessoubs de la rue qui sépare leur collège d'avec leur église, pour pouvoir aller de l'un à l'aultre; ce que plusieurs trouvent mauvais, quelque consentement des jurats qu'il y eut; e le peuple en murmure, comme aussi bientost après, ainsin qu'il sera remarqué, cette cave les fait calumnier, e est cause de les faire chasser de Bourdeaux.

En cette année, une demoiselle de qualité e gentil femme, de la terre de Montravel, en Perigord, estant

CHRONIQUE BORDELOISE. 3o5

accusée d'avoir faict tuer, de nuist, le procureur de 1592 ladite terre, en sa maison, e en ayant esté condemnée,« par defiFault, au parlement de Bourdeaux, comme elle se fut présentée aux fins de sa justification, Tarrest des deffaults fut exécuté dans la place du Palais, où elle fut décapitée, e souffrit la mort courageusement, protestant tousjours de son innocence. Comme aussi la fille de ladite demoiselle, à Tayde de laquelle on disoit le meurtre avoir esté commis par sa mcre, assista à ladite exécution, sur la charrete. Cestoit une chose pitoyable à voir pour sa mère, mais principalement pour sa fille, qui estoit fort gentille, belle e jeune. Despuis, la mémoire de ladite demoiselle fut purgée, parce que certain voleur de ladite terre, estant sur le point de s'asseoir à la roue, à Bourdeaux, confessa que c'estoit luy qui avoit faict mourir ledit procureur, e, après Tavoir tué, porté au lieu où son corps fut trouvé, qui estoit dans une petite rivière tout joignent la maison de ladicte de Maupas. (A. 35.)

En cette année, le portai, et un de ceux de l'ancienne ville de Bourdeaux, qui estoit entre le quanton de la ruete Sainct-Antoyne, e l'aultre qui est du costé du collège des Loys, est desmoli. E, parce qu'il y avoit sur le haùst dudit portai une imagd de Nostre-Dame, cette image fut conservée et mise dans le coing dudit canton tirant vers ledit collège des Loys, ainsin qu'elle s'y void encore aujourcfhuy. (A. 65.)

En cette année, les ligueurs de Marmande, ayant surpris la ville de Ryons par le couvent des CordeÛers, qui leur font la main, ladite ville fut assiégée, e reprinse à compositk>.n par le mareschal de Matignon.

3o6 J. DK GAUPKETEAU.

1593 En cette année encore, les ligueurs de Marmande venrent, par plusieurs fois, courre jusques aux portes de Bourdeauz^ e font, en plein jour, ferrer leurs chevaux à la porte Sainct-Julien, par l'intelligence qu'ils ont dans la ville. (A. io5.)

En cette année, le mareKhal de Matignon, craignant que la ville de Bourdeaux ne fut assiégée, ou aultrement attaquée, desmolit le prieuré de Sainct-Julien, joignant la porte de la ville, de ce mesme nom, où les pèlerins, allant e venant à Sainct-Jacques, se retiroyent, en cas qu'à leur arrivée ils ne trouvassent pas les portes de la ville ouvertes. Il y fut trouvé une cave soubs terre, qui conduisoit du prieuré dans la ville. (A. i38.)

En cette année, Valeran, un insigne comediant françois, vint à Bourdeauz, e y représenta beaucoup de tragédies et farces, avec ung très grand applaudissement des spectateurs. Est à noter qu'il n'estoit point marié ni ne portoit le nom de chef de la bande, bien qu'il en fut l'ame e le meneur, ains un aultre, qui estoit meublé d'une très belle créature de femme, laquelle, contre toutes les règles ordinaires de ce mestier, estoyt de meurs e conversation honestes, e, celuy qui l'eut ignoré, n'eut point creu qu'elle eut fait ce mestier. Plusieurs jeunes hommes de la ville de Bourdeaux devinrent amoureux autant de sa douce et honneste conversation que de sa beauté, et ils la recherchèrent pour en jouir, tant par paroles qu'en ambassades et présents; mais elle ne voulut jamais consentir ni assentir. Elle ne faisoit point aucun personnage de la ferce, ains seulement dans les tragédies ou tragi-comédies, celui qui convient au

CHRONIQUE BORDELOISE. Soy

sexe féminin. C'est pourquoi on faisoit courrir le bruit 1 592 à Bourdeaux qu'elle estoit fille de maison de la ville de Paris, à scavoir d'un advocat, e qu'elle avoit esté décriée par celuy qui l'avoit espousée, lequel estant d'humeur desbauchée, avoit voulu exercer cette vacation pour courre le pals e voir le munde, sans qu'il luy constat rien, disoit-il, bien qu'il fut de naissance fort conditionée e issu d'honestes paysans, en Bourgogne, e qu'elle se trouva engagée, sans y penser e contre ses intentions, à feire mesme mestier que son mary. Elle representoit merveilleusement bien sa partie, e dans les personnages de quelque royne ou princesse, il ne lui manquoit que la naissance; car à sa mine, à son geste e à sa parole, vous l'eussiez prinse pour telle. Sa grâce principalement estoit excellente, lorsque son personnage estoit une recherchée e languissante, quand il falloit qu'elle recherchât. Mais, par ce aussi que Valeran estoit si merveilleux à représenter son personnage, notamment quand c'estoit d'un amoureux, que vous eussiez dict qu'il parloit sans desguissement, e non point en comédien, jettant quelquefois des soupirs et des œillades qui monstroyent de n'avoir aucune feintise. Le discours ordinaire de ceux qui frequentoyent les comédiens estoit que cela procedoit de Tamour véritable qu'il avoit pour cette femme, comme aussi estoit-il vray, ainsin qu'il le confessa à plusieurs, et entre autres à moi. Mais aussi fut-il vray que jamais, hors le théâtre, elle ne donna le moindre signe d'amour, la moindre pensée qu'elle eut de l'afTection pour ledit Valeran, bien qu'elle l'estimât, quand au reste, pour ce qui estoit de sa vacation. Cette femme, dans les visites que les jeunes hommes faisoyent à son logis, prenoit

3o8 J. DE GAUFRTTEAU.

159a grand phiisir d'estre entretenue de discours honestes e sérieux, capables dans la science de Thistoire, e elle reprenoit libretnent et franchement ceux qui lui parloyent trop licencieusement des paroles de mardy gras, leur disant que, hors le théâtre, elle n'estoit point commediante. Elle donna une si bonne opinion d'elle, qu'elle fut tousjours la bien venue dans les plus honestes maisons de Bourdeaux, parmi le sexe féminin. La nouvelle fut portée à Bourdeaux après son départ, e, le deceds de son mary estant advenu en Dauphiné, d'aultres disoyent en Avignon, qu'elle s'estoit retirée à Paris auprès de ses parents, e y vivoit fort honestement e honorablement. (A. 180.}

En cette année, Grimard, conseiller au parlement de Bourdeaux, estant decedé en cette ville, son fils, qui luy avoit succédé en ^n office e qui eut par après un fils, auquel il resigna son office, estant encore vivant, fit poner le corps de son père deffunct dans la ville de Libourne, e inhumer en l'église parroissielle d*ycelle. Il disoit, pour son excuse, sur le reproche qu'on luy faisoît d'avoir porté son perc audit .lieu par mesnagerie, pour éviter la despense si l'enterrement eut esté faict à Bourdeaux, que son père l'avoit ainsin ordonné, parce qu'il avoit plusieurs parens en ladite ville d^e Libourne, à cause de sa mère. Mais cette mesnagerie e chicheté parut ouvertement en ce qu'au lieu de &ire les honneurs funèbres e faire célébrer plusieurs messes, par plusieurs jours, pour l'ame du deffunct, selon la coustume de Libourne, il se contenta d'en faire célébrer seulement deux : l'une du Sainct-Esprit, e l'afultre pro deffunctis, ce qui a passé despuis en coustume. En quoi les prestres beneficiers,

CHRONIQUE BORDELOISE. SOQ

qui n*ont presque aultres revenus que leurs sacrifices 1 592 quotidiens, receurent un notable préjudice.

En cette année, fut basti ce cabinet tout joignant la chambre de la Tournelle du parlement de Bourdeaux, dans lequel les présidents vont prendre leur manteau presidental pour monter aux audiences, e fut laissé un courroyr pour aller en ladite chambre de la Tomelle, à dessein, pour empescher que ceux qui entroyent en l'antichambre de ladite chambre ne pussent escouter les advis des conseillers qui opinoyent aux raports des procès.

En cette année, on commença, dans le parlement de Bourdeaux, à tenir close l'entrée de la porte oti l'huissier appelle à l'audience, jusques à l'issue des conseillers, à dix heures; au lieu qu'auparavant un chacun y entroit e alloit escouter les advis de ceux qui opinoyent aux procès, et, dict-on, que cette coustume print son commencement d'une baterie qui fut entre deux conseillers de la Grand-Chambre. (A. 281.)

1 5 93 . — En cette année, le mareschal de Matignon chasse les Jesuistes de la ville de Bourdeaux et faict fermer leur collège, les soupçonnant d'estre ligueurs; mesmes fit courre un bruit qu'ilz avoyent faict provision de plusieurs armes pour fornir à ceux de la Ligue qui debvoyent surprendre Bourdeaux ; lesquelles armes ils cachoyent en le dessoubs de rue qu'ils avoyent voulté pour aller de leur collège en leur église sans estre veus; mais cela fut tenu pour calumnie. Quelques uns se retirèrent en leur prioré

3lO J. DB OAUFKETBAU.

1 593 de Sainct-Mâcaire, et les aultres en tultrts eiidroi ts où ils avoyent des collèges et résidences.

En cette année, le connesttble de Castille passa par Bourdeaux, e y fut receu très honorablement par Je mareschal d*Omano, sur des mulets et mules, k la mode d'Espagne, e la petite malette A Tarçon, poor appuyer les mains. Ce voyage fut appelé à Bourdeaux le voyage des mules. Il avoit plus de deux cents personnes à sa suite. (A. 17.)

En cette année, ledit mareschal de Matignon assiège Blaye, qui tenoit pour la Ligue soubs le capitaine Lussan, lequel contraignit le mareschal de lever le siège. Plusieurs personnes de marque e soldats valeureux trouvent leur fin à ce siege-là. (A. io5.)

En cette année, Jean de Gourgue, fils du trésorier gênerai qu'on appelloit le capitaine de Gourgue, fils de Bourdeaux, e commendant un régiment brave e valeureux, fut blessé au si^ de Blaye, où il se faisoit signaler par dessus touts les aultres. Il mourut de cette blessure, regretté de toute la ville. (A. 236.)

1594. — Il y eut, en ce temps, plusieurs jeunes hommes de bonnes maisons, estrangeres à la ville aussi, qui, pour entretenir leurs débauches, se mirent non seulement à tirer la laine, de nuict, mais aussi à croscheter les boutiques. Celle d*une marchande appelée la Limosine, qui estoit au canton de la place Sainct -Project, vis-à-vis où demeure maintenant Mingelousaux, chirurgien, faisant le canton de la rue*

CHRONIQUE BORDELOISE. 3ll

Saincte-Catherine et de celle qui va au couvent de 1594 la Mercy, ayant esté volée, de nuict, la plaincte de ce larcin nocturne fut tellement poursuivie, que la Limosine e ses enfants firent pendre et descapiter plusieurs de ces larrons, e les aultres ayant esté mis en fuite pour estendre Taffaire, la marchande retira grandement bien son espingle du jeu. (A. 60.)

En cette année, Caterine de Bourbon, princesse de Navarre e sœur du roy Henry IV, allant à Paris, passe par Bourdeaux, là oti elle fut receue magnifiquement, suivant le commendement et ordre du Roy; elle estoit huguenote. Elle menoit avec elle ce grand et fameux secrétaire d'Estat du roy d'Espagne, Philippe second, nommé Antonio Pérès, qui s'estoit sauvé des prisons de Tlnquisition d'Aragon, oti il avoit esté arresté, fuyant de Madrid, par Tauthorité du magistrat appelle la Justice du royaume d'Aragon, qui pretendoit estre plus que le Roy, parce que son office consistoit d'estre juge souverain en différents qui pouvoyent naistre, crimineb ou civils, d'entre le roy d'Aragon e ses subjects, ainsin qu'il le vouloit estre en cettuy-cy, d'entre le roy d'Espagne e Pérès son secrétaire, suivant la requeste présentée par le prisonnier, qui se disoit Aragonais, demandant que les privilieges de ce ro}raume fussent conservés en sa personne. Despuis, le roy susdict fit trancher la teste à ce magistrat là ; comme aussi il avoit grand tort, car Antonio Pérès, quelque Aragonais qu'il fut, ayant par tant d'années servi le roy d'Espagne, e par ce moyen estant devenu le serviteur, domestique e confident de ses plus intimes secrets, il n'estoit plus question des privilieges d'Aragon, ains de la souveraineté de

3l2 J. DE GAUFRjrrEAU.

I S 94 Castilk, e, par aiosia, son prétendu priviliege cessait^ Cet Antonio Pérès ne voulut jamais retourner en Castille, quelque commendement e prière que son roy luy fit. Comme aussi j*estime que, s*il y fut allé, il eut esté salarié de la monoye qu*il meritoit- Comme aussi ledit roy, ayant par ce r^uard pardonné aux ducs de Fuente e Villa -Hermosa, il leur fit aussi despuis trancher la teste; disant que les roy^ ne debvoyent pas estre religieux à garder leurs promesses lorsqu'il s'agissoit des moyens d'Estat Car la cause de sa disgrâce [de Pérès] fût son incontinence, parce qu'estant devenu amoureux de la plus belle dame d'Espaigne, bien qu'elle n'eut seulement qu'un œil, l'aultre toutefois clair en apparence, mais privé de la faculté d'y voir, avec laquelle le Roy avait une très estroiste conversation ordinaire, ayant, par ce moyen, mis en jalousie le Roy, qui fut adverti de la rescIxnJie qu'il £iisoit A cette dame par la dame mesme, se voyant en disgrâce de son maistre, e ayant heu advis que le dessein du Roy estoit de le mettre à l'Inquisition, qui est le piège le plus asseuré dont les roys d'Espagne se servent pour perdre les plus grands dont ils se veulent deSàire, se sauva en Aragon, e de là, par après, en Bearn, auprès de la susdite princesse qui le mena à Paris, croyant que ledict secrétaire descouvreroit et dechifreroit au roy, son frère, la cabale d'Espagne, mais il n'avoit garde, quelque promesse qu'il en fit. Le secrétaire estoit tellement amoureux e affolé de cette belle dame d'Espagne, qu'il en parloit toujours, à toute rencontre, à tous ceux qui vouloyent ouvrir leurs oreilles, la magnifiant par dessus toutes les beautés qui avoyent jamais esté, estoyent e seroyent, avec des rodomontades espagnoles; car, je sçay bien

CHRONIQUE BORDELOISE. 3l3

3 que moy, qui escrit cecy, luy disant que cette dame 1594

t de laquelle il parloit ne pouvoyt estre si belle qu'il la

s faisoit, puisqu'elle estoit borgne, attendu que, dans

I la beauté, les yeux est le vray siège de Tamour e le

G mérite d'estre aymée, il me réplique incontinent, avec

1 un terme insuperbe d'Espagne : Juro à Dios, que si

i kuviese tenido dos ojos, huviera quemado todo el

1; mundo. C'est-à-dire que si elle eut heu deux yeux

B elle eut bruslé tout le munde. Lorsque la susdite

I princesse estoit à Bourdeaux, le baron de Mirambeau

I en Saintonge, ayant, à sa faveur, vouleu faire prescher

I à la huguenote, en certaine maison d'un bourgeois, à

g ce sentiment le Parlement décrète de prinse de corps

contre luy, qui fut contrainct de vuider la ville e se g sauver, de peur de courre fortune de la vie, quelque

, instance et protestation que la princesse en fit, car elle

^ avoit heu la permission de faire prescher en son hostel

^ où elle estoit logée seulement, qui estoit la maison du

I thresorier Pontac, sur les Fossés-du-Chapeau-Rouge.

On fit une grande course de bague à la Corderie, pour ^ l'amour d'elle, qui debvoit donner la bague. Lestonat,

seigneur de Puypelat et fils de l'une des premières maisons bourgeoises de Bourdeaux, beau cavalier e soldat courageux, emporta le prix. Mais, comme elle vouloit donner la bague, ayant aprins que le vainqueur n'estoit que d'une maison bourgeoise de la ville de Bourdeaux, elle donna une aultre bague que celle qu'elle avoit destinée. (A. 59.)

En cette mesme année, un certain gentilhomme du mareschal de Matignon, lieutenant pour le Roy, en Guienne, nommé La Fosse, ayant prins querele contre un certain aultre jeune homme de la ville de

3 14 J. DE GAUFRETEAU.

i594 Bourdeaux, en la rue de Cadoin ou de Castillon, comme ce jeune homme se vid le plus foible (car La Fosse estoit accompagné), tache A se sauver dans la maison de Massiot, conseiller au Parlement, lequel, oyant le bruit (il estoit tard), estant descendu en sa basse-cour, fut blessé grief vement, jusques à dangier de mort, par La Fosse, qui avoit ]X>ursuiyi celuy qui avoit fui. A cause de quoy il luy &lut quiter la ville, aultrement il eut esté chastié d'une punition exemplaire, à cause que les maisons des conseillers au Parlement, ainsi que ceux du grand Conseil, doibvent estre respectées, ainsin que représente le président Boyer, in tractatu de auth. tnag. Consil. (A. 142.)

En Tannée du si^e de Blaye, certains navires de guerre espagnols, qui estoyent venus pour porter des secours e rafireichissements à M. de Lussan, trouvant des navires anglois qui retoumoyent de Bourdeaux, les attaquent; e, estant plus forts que les Anglois, comme ceux-cy se voyent investis, e que les Espagnols estoyent soulés dans leurs bords, mettent le feu aux poudres, e, par ce moyen, se bruslent, e leurs ennemis aussi. Toutefois, plusieurs Anglois à demi bruslés se sauvent e viennent à Bourdeaux, e sont benignement receus e traités par Tordre des jurats; car les dames e damoyselles, e à leur exemple les bourgeoises, faisoyent A Tenvie qui les assisteroit plus charitablement dans Thospital et aultres maisons oîi ils estoyent logés. Mais les corps de leurs navires bruslés demeurèrent pour gages près de Blaye, où la rencontre s'estoit faicte, et paraissoyent encore lorsque la mer est basse. (A. 106.)

En cette année, la ville de Blaye fut reduicte en

CHRONIQUE BORDELOI8E. 3l5

l'obéissance du roy Henry IV, par Lussan, lequel en 1594 fut continué gouverneur et y establit sa fortune et celle de son fils, qu'il esleva merveilleusement.

En cette année, la ville de Marmande est remise en Tobeissance du Roy par le baron de Castelnau, qui en fut continué gouverneur, avec grands adventages pour sa personne e de sa maison. Les lettres patentes du Roy sur ladicte réduction e abolition du passé, tant pour ledit baron que touts ceux qui avoyent porté les armes avec luy, sont leues, enregistrées e vérifiées au parlement de Bounleaux, ainsin qu'avoyent esté celles de Lussan, pour la réduction de la ville de Bkye. (A. 169.)

En cette année, un fils de Bourdeaux commit un excès qui concernoit le crime de lese-majesté, et estoit grandement hardy et remarquable. En un mot. Lestrilles, secrétaire du Roy en la chancelrie, dont le père avoit esté un honeste marchant de la rue Poitevine en ladite ville, et Éadct les affaires du roy Henry IV pendant qu'il estoit seulement roy de Navarre, ayant deux frères, dont l'aisné estoit marchant, et Taultre fut aussi secrétaire du roy Henry IV, à Bourdeaux; yceluy suivant la cour, après la réduction de Paris en l'obéissance du Roy, e estant bien venu au grand sceau à cause de son (^ce, mais aussi parce qu*il se mesloit d'optenir des expéditions dudict sceau pour touts ceux qui Temployent, tant de Bourdeaux e de la province de Guienne que de toutes les aultres de France; car estant homme grandement expeditif, assidu à sa charge, cortois e diligent, il avoit plus de pratique qu'aucun secrétaire qui fut, ni aultre qui se meslat de faire des affaires en cour. Toutefois, comme

3 I 6 J. DE GAUFRETEAU.

i594 un certain gentilhomme, duquel il faisoit les affaires estant à Paris, l'eut pressé, c'estoit soubs le chancelier Chivemi, de luy obtenir certaine expédition, laquelle ne pouvoit en aucune façon passer comme n'estant point de justice, on dict que c*estoit un abolition d'importance, et pour cet effect luy promettoit une somme grandement notable. Enfin, ayant veu que le chancelier luy avoit par plusieurs fois refusé cette expédition, mesme jusques avoir mis le ganivet dans le parchemin, e que, par ce moyen, il estoit privé de cette grande somme que ce gentilhomme luy promettoit, le diable le tentant d'avarice, fit que Lestrille se resoult de contrefaire un sceau, e, pour parvenir à son dessin e l'exécuter, il s'adresse à un Aleman, excellent graveur en cuivre, lequel, ayant veu, par son moyen, e mesme manié, estant introduict dans le sceau, l'original du sceau, à cause des grandes intelligences e privaultés que Lestrille y avoit, forge et façonne un exemplaire du grand sceau, si parfaictement élabouré qu'on n'y eut sceu trouver à redire, e avec yceluy scella plusieurs expéditions de conséquence. Mais, voyés comment il fut descouvert. Il y eut un aultre gentilhomme, lequel, après avoir longtemps sollicité le chancelier aux fins qu'il lui voulut sceller quelques lettres de grande importance, comme le chancelier l'en eut par plusieurs fois refusé, de quoy le gentilhomme estoit grandement marri, jusques à dire qu'il s'en ressentiroit, il estoit homme d'authorité; enfin, sur l'advis qu'on lui eut donné que Lestrille indubitablement luy fairoit passer ses lettres; or est-il à noter qu'on estimoit ces grandes expéditions que ledit Lestrille faisoyt procédassent non du seau fault, ains du credict qu'il avoit auprès du chancelier, comme

CHRONIQUE BORDELOISE. Siy

aussi entretenoit-il le chanceliçr avec humilité, service 1 594 e présents, ensemble tout ceux, de sa maison, sans rien espargner, il s'adresse audict Lestrille, lequel, après avoir receu la somme promise, qui fut notable, met en main du gentilhomme lesdites lettres scellées, de quoy ledit gentilhomme estant mesme outre mesure joyeux, e au lieu de plier son paquet e £Eiire valoir son exécution, son expédition, qui estoit illégitime, voulant se venger du chancelier avant de partir, et i)our cet effect rayant un jour abordé comme par reproche qui deut estre appliqué au chancelier : « Monsieur, luy dict-il, on obtient des expéditions du seau par aydes e non point par mérite. — Que voulez-vous marquer par-là, monsieur, respond le chancelier. — C'est, monsieur, que voilà ces lettres que vous m'avez si souvent remisées, bien que mon conseil qui les a dressées les aye tousjours estimées de justice, et que tant de service que j'ay faict au Roy m'en fît bien mériter l'expédition. Je les aye faictes sceler moyennant deux cents escuts. » Ces paroles estonnerent le chancelier, lequel, se saisissant des lettres, fit arrester le gentilhomme, e fallut, voulut ou non, qu'il declairat celuy qui les avoit exf>ediées, au logis duquel le grand prevost se transporta, e trouva Lestrille absent. On ouvre ses coffres e ses armoyres, e son cabinet, dans lequel on trouva le £eiu1x seau, conservé dans un petit coffret de fer en un recoing obscur; et comme, cependant, il fut de retour, on se saisit de sa personne, e estant conduict dans le fort l'Eveque, le procès lui estant faict et parfaict par le maistre des requestes, il est condemné à avoir le poing coupé, duquel il avoit scellé tant de faulses expéditions, e par après estre roué tout vif. Est à remarquer qu'avant l'exécution

3 1 8 J. DE OAUFRETEAU.

1594 de ce criminel, le Rpy le voulut voir, admirant Ttudice de cet homme-là en affaires de si grande importance, puisqu'il devoit croire, disoit le Roy, qu'il estoit impossible qu'il ne fut bientost descouvert. On le mené donc au Roy; de quoy Lestrille fut bien aise, pensant que le Roy le vouleut délivrer, à cause, comme j'ay dict, que son père, sa mère e ses frères avoyent, durant les règnes de Charles IX et Henry III, faict les affaires du Roy, n'estant encore que roy de Navarre, et du roy Antoyne aussi. Mais, le Roy l'ayant seulement considéré e envisagé un peu sans qu'il voulut que le criminel se jetta à ses pieds, commenda qu'on le ramenât. Est à noter aussi que, lorsqu'on regarda et considéra le seau £eiulx duquel il scelloit, on le trouva si semblable e conforme au véritable duquel le chancelier porte tousjours la clef, qu'on n'y put remarquer qu'une seule différence, qui estoit que l'ordre de Sainct-Esprit, qui est en l'effigie du Roy, estoit d'un petit punt seulement plus bas au seau faulx qu'au véritable. Est à noter, en troisiesme lieu, qu'il s'estoit amouraché d'une fille maure, je dis non pour estre natifve de la Mauritanie, dans l'Affrique, auquel lieu il y a de fort belles filles blanches, mais de celles que nous appelons mores à Bourdeaux, e que l'espagnol appelle negrosy negrau. En quatriesme lieu, est à noter que bien qu'il eut receu plusieurs grandes e notables sommes pour fiedre ces faulses expéditions, neanmoyns il mourut pauvre e endebté, comme aussi la méchanceté ne put jamais prospérer. On attribuoit la cause de cela', procéder de ce qu'il employoit tout ce qu'il gagnoit au jeu, auquel il estoit malheureux, e à rqgaler ceux de la maison du chancelier. On ne trouva jamais aucun complice ni

CHRONIQUE BORDELOISE. 3l9

panicipant de son crime. Mais, est à noter enfin qu'il 1694 y en avoit plusieurs des plus sensés du conseil, lesquels, dans la considération du désir que le Roy eut de voir Lestrille condamné, disoyent que, s'il estoit permis aux subjects de juger des actions du prince, ils censureroyent celle-là du Roy, parce que jamais le monarque qui est obligé de porter la clémence et la miséricorde en ses yeux, ne doibt faire venir un criminel en sa présence, que ce ne soit pour lui &ire grâce e le délivrer, ce que le Roy ne fit pas. (A. 216.)

En cette année, Tustal, conseiller au parlement de Bourdeaux, grandement riche, décédant sans enfants, fait une substitution entre les nepveux de Testoc de ses frères. La substitution estant parvenue à un de la lignée, celuy qui estoit en reng après luy estant son frère germain, pour le frauder et exclure de ladite substitution, suivant la rubrique du droit : de his quitus ut indigni, l'accuse d'inceste commis avec sa sœur propre. Grand procès; enfin, la mort de l'un e de Taultre de ces incestueux prétendus termine l'affaire, sans aucun deshonneur. Mais cet aultre ne laissa pas lignée bien légitime, car ayant entretenu une garse, il se maria avec elle, e mit sous l'estoUe les enfants nés de luy e d'elle. (A. 162.)

En cette année, un certain personnage nommé Amelin, fils d'un ancien procureur de la ville de Bourdeaux, estant à Paris, bien qu'au reste il ne fut ni fripon, ni de mauvaise vie, ayant par malheur prins cognoissance avec un alchimiste, qui se mesloit de blanchir e fixer le mercure, comme Amelin, porté de curiosité, eut heu envie d'apprendre le secret

320 ' J. DE GAUFRETEAU.

1594 qui, de soy, n'est pas blâmable, l'alchimiste l'engagea à faire de la monoye, car ce meschant alchimiste en sçavoit faire aussi, e faisoit de la &uce, tellement que l'un et Taultre, ayant esté prins, furent condemnés e exécutés à mort. Mais Amelin ne fut seulement que pendu, parce que le parlement de Paris recogneut que sa curiosité, plutost que malice, l'avoit porté dans le desastre; mesme qu'en conséquence de cette considération, quelques-uns de ses juges opinèrent, pour luy sauver la vie, par une commutation de la peyne de la mort, aux galères. Mais l'aultre considération, tant du mauvais exemple que de ce crime de fausse-monoye, l'emporta; qui est un exemple, lequel les curieux doibvent considérer e croire, que la curiosité est une mauvaise beste, qui ruine e perd bien souvent son maistre. (A. 243.)

En cette année, il y vint à Bourdeaux un certain personnage du pais d'Anjou, e natif de la ville capitale, qui fut en telle estime, qu'on le tenoit pour estre sçavant en toutes sciences, mesme en la noire (?) par dessus le commun, e s'estant faict recevoir advocat au Parlement, le jour qu'il fit son premier plaidé, il fut escouté avec une belle expectation e afBuence d'auditeurs. Mais après qu'il eut esté ouy, le Parlement et tous les advocats du barreau, e ceux qui avoyent tant soit peu de suffisance, dirent de luy :

Parturient montes; nascetur ridiculus mus.

Il se maria dans la ville de Bourdeaux, e fit profession d'empirique et achimiste, e cela luy ayant donné entrée en plusieurs des principales maisons de la ville, joinct que sa femme estoit bien fort apparentée.

on trouva qu'en donnant des remèdes à plusieurs, pour 1 394 les maladies cachées, et les mettant dans le tombeau, au lieu de les guérir, il estoit contraint de dire :

Non est in medico semper releveiur ut œger, Interdum doctaplus valet arîe malum.

En ce temps du règne de Henry quatriesme, le parlement de Bourdeaux tenoit tellement son authorité e dignité, e se faisoit respecter, que le Roy disoit que, s'il n' estoit pas Roy, il vouldroit estre conseiller à la Cour du Parlement de Bourdeaux. (A. aSgOi

En cette année, un présidant au parlement de Bourdeaux, devenu riche, de petit commencement, comme lors qu'il fut in extremis son confesseur Texhortoit à restitution, il respondit : « Que fairoit mon fils. » Il tenoit tousjours la clef de son coffre de fer à la main, et la mordoit quelquefois. Celuy qui fit sa harangue funèbre fut bien empêché de trouver de quoy le louer, à son enterrement. (A. 276.)

Es premières années du règne de Henri IV, aucun ecclésiastique ne voulant prescher en sa faveur à cause qu'il estoit hérétique, le mareschal de Matignon, lieutenant gênerai pour le Roy, en Guienne, faict venir un minime, nommé Pichoneau, lequel prescha à Sainct-Eloy; mais il ne traicta jamais que la thèse qu'il falloit obéir, au Roy. Cestoit un grand judiciaire; il logeoit à l'archevêché, payé et défrayé aux despens de l'archevêque. (B. 84.)

iSçS. — En cette année, comme la mercuriale se tenoit dans le parlement de Bourdeaux, il y survint une

322 J. DB GAUFRETEAU.

1 595 telle altercation entre Pichon et Montagne-Bussaguet, deux conseillers audit Parlement, que de simples paroles estant venus aux injures attroces, Montagne appella Pichon concussionnaire, e qui recevoit des présents pour rendre la justice. De là s'ourdit un très grand procès criminel et dangereux pour l'un e pour l'aultre, car il falloit que l'un prouvât ce qu'il avoit avancé, à la grande honte e injure de l'aultre. Enfin, l'affsiire en vint là que Pichon ayant esté trouvé coulpable de ce que Montagne l'avoit accusé, fut privé de son office, duquel un aultre fut pourveu, dans lequel, par après, mediantibus illis, par la sollicitation de sa femme, il fut toutefois remis; tellement qu'un office en enfanta un aultre; car celuy-là qui en avoit esté privé, fut aussi maintenu. (A. i33.)

En cette année, Sainct-Ouin, gouverneur de la ville de Castillon, pour les Huguenots, après qu'elle fut surprinse par escalade, bien qu'elle eut tant cousté au Roy pour l'assiéger e la prendre, estant induict e contrainct par sa femme (qui estoit grandement jalouse dudit gouverneur, son mary, croyant qu'il adultérât e qu'il fit ses choux gras avec une certaine bourgeoise de ladite ville, gentile e agréable, car la femme du gouverneur estoit laide jusques à vingtquatre quarats), de confesser publiquement, dans le consistoire, suivant la forme des hérétiques, s'il vouloit avoir paix dans sa maison, qu'il avoit adultéré avec la susdite bourgeoise (car la malice de la femme du gouverneur tendoit à &ire desclairer l'aultre pour une putain, e, par ainsin, la perdre d'honneur e de réputation, au lieu qu'elle estoit estimée très sage et vertueuse, pour sa qualité), il y sourdit, de là, un

procès de conséquence, entre la bourgeoise deman- i5.95 deresse, en réparation d'honneur avec touts despens, dommages e interests, voyre mesme amande honorable e punition exemplaire, d'une part, e ledit Sainct- Ouin, deffendeur, d'aultre part, dans le parlement de Bourdeaux; là où, comme la cause eut esté vivement poursuivie, le jour qu'elle se plaida, le corps des Huguenots intervenant, par advocat, remonstrent que le Parlement ne pouvoit avoir aucune cognoissance de ce qui touchoit leur discipline ecclésiastique, non plus qu'il n'en avoit point sur celle de l'Eglise romaine (ce qui fut une revirade huguenote); mais, la cause ayant esté appointée au Conseil, les Huguenots firent tant du pied e de l'esle qu'ils firent imposer silence au Parlement e évoquer l'affaire au Conseil, lequel s'accomoda inter fratres, au grand honneur de la bourgeoise faulsement calumniée, là oti le gouverneur fonça grandement de quitus. Mais, est à noter, que le gouverneur ne fit pas cette confession par l'inductiod de sa femme, ains, de son propre mouvement, en ce qu'estant amoureux de la bourgeoise, e n'ayant peu, en aucune façon, jouir d'elle, quelque recherches et promesses qu'il eut pratiqué, estima que si, par le moyen de cette confession, il la pwuvoit faire declairer lubrique, il en viendroit à bout facilement par après. Mais est à noter aussi que plusieurs desdits Huguenots réprouvèrent, despuits lors, cette forme de confession publique. (A. 44.)

En cette année, un certain advocat au parlement de Bourdeaux, personne de condition relevée e riche, e ayant une honeste et galante femme et des enfants (touts deux estoyent neantmoyns natifs de Xaintonge)

324 J- DE GAUFRETEAV.

1595 devint si estrangement hypocondriaque, qu'il se coiffe d'une telle dévotion e d'un si grand désir d'acquérir le paradis, qu'il se coupa, de ses mains propres, la mentule ras du ventre, p)our éviter, disoit-il, la luxure, à laquelle il se cognoissoit extraordinairement subject; en quoy il fit plus que le grand docteur Origene. Les aultres disent que la cause pourquoy il fit cela fut l'estrange jalousie et extraordinaire qu'il eut de sa femme, car, comme j'ay dict, elle estoit tout à fait galante e communicative en toutes compagnies; et que, pour sçavoir au vray si sa femme luy faisoit tort de ce costé-là, il se vouleut priver de cette partie, sans laquelle la génération n'a point d'action. Il pou voit avoir de trente- huit à quarante ans lorsqu'il tomba en ce desordre, et sa femme de vingt-huit à trente ; laquelle, bien qu'elle eut un mary, fut contraincte de vivre par plusieurs années, je dis plus de quinze, comme si elle n'en avoit point, car cet ad vocat, despuits ce sien excès, vescut aultant de temps, e demeura tousjours enfermé dans une chambre. (A. 191.)

En cette année, un certain personnage de condition e considération dans la ville deBourdeaux, e y exerçant Toffice de lieutenant-criminel, ayant une grue qu'il nourrissoit en sa maison, e laquelle s'alloit promener par toute la ville, sans qu'aucun lui ozat faire du mal, mais parce que touts ceux qui la rencontroyent, notamment les petits enfants, disoyent : voilà la grue de monsieur tel, en nommant le susdit personnage, iceluy la fit tuer, bien que ce fut un animal rare en ce temps-là, à Bourdeaux, dans la considération estoit grandement apprivoisée. Pour son excuse, il disoit qu'il ne vouloit point estre appelle grue, (A. 268.)

CHRONIQUE BOflDELOISE. 325

iSgô. — En cette année, la femme d'un advocat iSgô au parlement de Bourdeaux s'estant absteneu de coucher avec son mary, du consentement d'yceluy, par l'espace de deux ans, de peur d'avoir trop d'enfants c n'avoir pas moyen de les eslever, comme aussi en portoit-elle presque tous les deux ans un; au bout desdits deux ans, s'estant retournée accointer du mary, à la fin des neuf mois elle en porta d'une portée trois, qui eurent vie. Cela fut cause qu'elle protesta de ne quiter plus le lict de son mary par crainte d'avoir multitude d'enfants, comme aussi peschoyent mortellement ce mary e cette femme en s'abstenant pour cette fin susdite. C'eut esté bien aultre chose, s'ils l'eussent faict pour mieux vaquer aux choses de l'esprit, joint qu*ils peschoyent contre la fin du mariage, qui a esté institué pour avoir lignée. (A. 142.)

En cette année, les Jesuistes, qui avoyent esté chassés, retournent à Bourdeaux, oti ils sont très bien receus et mieux veus qu'auparavant. Ils ouvrent leur collège aux applaudissements et affluence d'escoliers,^ notamment des enfants des meilleures maisons de la ville et de la campagne aussi. (A. 12.)

Il y avoit anciennement une coustume observée à Bourdeaux, e qui consistoit qu'en toutes les églises parroissielles, e notamment dans la métropolitaine de Saina-André, le jour et feste de la Pentecoste, à l'heure de la grande messe, il y avoit des gens qui montoyent sur la voulte de ces églises, s'il y en avoit, e de là, par les soupiraux d'ycelles, jettoyent premièrement des oublies, en après du feu, avec de la filace. Et comme les petits enfants, e plusieurs aussi hommes

326 J. DE OAUFRETBAU.

1596 e femmes, vouloyent amasser et recueillir ces oublies jettées en grand nombre, on leur jettoit de Teau à pleines cruches e aultres bien plus grands vaisseaux encores, à cause de quoy, plusieurs estants mouillés grandemen, cela excitoit des risées entre le peuple, dont le service divin estoit troublé e empêché. Mais ce fut la raison pour laquelle aussi cela commença d'estre aboli en Tannée susdicte, comme estant superstitieux e scandaleux, bien qu'au commencement cette coustume eut esté introduicte à bonne fin, comme pour marquer la descente du Sainct-Esprit dans l'Eglise naissante, en langues de feu ; mais il est certain que la malice du monde a converti en mal ce que l'Eglise avoit introduict e ordonné à bonne fin. (A. i5o.)

En cette année, fut introduict le droict annuel pour touts offices, exceptés ceux des premiers présidents e des procureurs-généraux es cours souveraines, e fut appéié paulete au commencement, parce qu'un certain nommé Paulete l'inventa à Paris; mais despuis on lui donna le susdit nom de droit annuel, lequel le Roy prend sur touts les offices qui ne sont pas généraux, e moyenant lequel ceux qui ont payé conservent leurs offices, encore qu'ils meurent sans resigner; à cause de quoy la règle de if\firmis resignantibus, pour les quarante jours après la résignation, est abolie. Mais despuis, soubs ce prétexte, les bourses de toutes sortes d'offices, notamment de messieurs des cours souveraines, ont bien esté segnées. Est à noter que Paulete, inventeur de ce droit annuel, bastit le buisson, e un aultre print la proye, parce que, bien que lors qu'il declaira le secret de son invention, le Roy luy eut promis de luy en faire le parti pour cinq ans à telle

somme, e après les aultres cinq ans luy en bailler la iSgô préférence sur touts aultres partisants, neantmoyns, incontinent qu'après le droist eut esté establi, e qu'on y fit des enchères, ceux qui non seulement offrirent le plus, remportèrent, mais aussi ceux-là qui, par le moyen du dessoubs main, avoyent plus de &veur à l'endroit de ceux qui avoyent l'authorité d'en &ire la délivrance. (A. 262.)

1597. — En cette année e après leur retour, les Jesuistes firent si bien, qu'en une procession générale ordonnée pour action de grâces, à cause de la victoire obtenue par le Roy au siège d'Amiens, e réduction de ladicte ville, qu'ils obtindrent que ladicte procession oti le Parlement debvoit estre in purpuratis, iroit à leur église célébrer la messe de ladicte action de grâces, en laquelle la prédication se fiiisoit aussi; et, pour cest ^ect, désirants paroistre en un action si notable, ib font monter en chaire un des plus doctes et célèbres prédicateurs qu'ils eussent, e remarqué aussi pour tel de toute la ville, parce qu'avant qu'ils fussent chassés, il avoit faict miracle à prescher. Il s'appeloit père Dupuy, natif de Paris, et fils d'un conseiller au Parlement de ladicte ville. Mais, pour ce coup, ce qui est remarquable, il reheussit aux Jesuistes tout aultrement qu'ils n'avoyent pensé; car au lieu de recevoir de la gloire de ceste prédication ils n'en moissonnèrent que de la honte; car ce grand prédicateur fit un discours de si peu d'édification e affairant au subject, e au reste traînant si bas l'esle, qu'un escholier de la première classe en eut faict un de plus relevée considération; ce qui fit entrer en

33o J. DB GAUFRETEAU.

1S97 principalement en moyens e en mine, pour attaindre & si haulte sphère, neantmoyns il sHmaginoit qu'on la lui donneroit en mariage. Persuadé par plusieurs personnes, qui, pour se moquer de luy et en faire des fitrces (et c'estoyent pour la plupart des gens d'armes de la garnison), l'entretenoyent en cet humeur, comme aussi la famille sçavoit fon bien jouer son roolle, luy faisant des petites faveurs, unt des yeux que de paroUes, e feiisant semblant de prendre en bonne part les petits présents qu'il lui envoyoît, e parfois luy mesme, tellement que cette imagination et croyance qu'il avoit d'estre aymé de cette belle, le porta tout à faict dans une folie e perte de judgement, jusques à en courre les rues. A cause de quoy, l'entrée e porte de sa chambre luy fut interdite, e les parans luy donnèrent un curateur e vendirent son of&ce pour payer ses debtes. Il s'appeloit M. Nogueres, et estoit desjà sur l'âge. (A. i53.)

En cette année, fut oblitérée la coustume qui s'observoit dans la ville de Bordeaux, e consistoit en ce que, lors que quelque marchant, bourgeois ou artisan se marioit, on invitoit un des plus anciens conseillers du Parlement, lequel menoit la mariée à l'église, publiquement, par la main, le jour des nopces, e le convioit-on au festin; e après on luy faisoit [don?] d'une escarcelle de velours noir; cette coustume a esté abolie, sans préjudice aux conseillers de conduire les mariées de leur parante, en ce jour-là, à l'église. (A. 282.)

En cette année, un jeune homme des plus considérées et respectées maisons de la ville de Bourdeaux, et luy aussi considéré en toutes bonnes compagnies, et bien

CHRONIQUE BORDELOISE. 33 I

venu et nsiif (sic) parmi le sexe féminin, s'estant marié 1 597 plustost pour la richesse que pour le contentement et la beauté, avec une fille des plus anciennes familles de ladite ville, le premier soir des nopces Tespouse se trouve liée : ce ne sont que despits, que colères, que mescontentements et reproches, tant du costé du masle que de la femelle, pleurs et larmes, car la consummation charnelle se trouve impossible. Ce tourment ayant duré trois moys, de tant plus grand en la personne du jeune homme que luy n'estoit point charmé, ains la fille seulement, qui ne pouvoit ni ne vouloit souffrir la consommation; enfin, il est conseillé d'envoyer quérir un sorcier, en la parroisse de Budos, à deux lieues de Potensac, grandement expert en son mestier, lequel estant venu, demanda : premièrement le trezain que le )eune homme avoit retiré de la main du prestre qui l'avoit espousé, et estoit une pièce d'or batue expressément et marquée, et n'avoit esté bénie; et en second lieu l'anneau qui avoit tsié donné à Tespouse au jour de son mariage; en troisième lieu, les chemises que l'espoux et l'espouse avoient la nuict de leursdites nopces; et, en quatriesme lieu et finalement, environ deux doigts de large de la robe de velour nuptiale, coupé tout à l'entour; ce qui estant aporté au sorcier ainsin qu'il le demandoit, il rompt le lien et le charme; et l'habitation et la consommation charnelle dudit mariage estant faicte avec grande satisfaction de part et d'aultre, au bout de neuf moys l'espouse s'accouche d'une fille. Mais voici ce qui est plus considérable et presque incroyable à l'oreille. Après l'accouchement cette damoiselle se trouve dans un aussi grand ou plus grand charme qu'auparavant, car, au lict, elle ne faict que mordre, ruer et maudire, ne pouvant souffrir les

332 J. DB GAUFRETEAU.

i597 aprocbes de son mary. Le jour, aussitost qu*elle le void, ce ne sont que colères, reproches, injures et crieries insuportables contre le mary; mais, toutefois, aussitost qu'il s'absente, ce ne sont que pleurs, larmes et soupirs, qui tesmoignoyent un désir et affection incroyable de le voir et de l'embrasser. Le jeune mary ayant vescu dans ce purgatoire l'espace de trois ou quatre ans, et ne pouvant plus vivre dans cet enfer, se résout de quitter le jeu et de courre le monde, avec cette intention de trouver la mort, seul remède de ses afflictions dans les incommodités, misères et nécessités d'un voyage eslogné, tel qu'il avoit desseigné de faire. Sans dire donc son dessein, il part de Bourdeaux, court l'Espagne, TAfriaue, l'Italie, et se transpone dans la ville de Constantinople, d*oti il desseignoit le voyage de Jérusalem; mais la peste, qui estoit dans cette ville-là, l'ayant £aict retourner à Rome, un jour qu'il pensoit plustost à toute aultre chose qu'à celle4à, un personnage l'aborde, c'estoit un qui avoit esté son laquais, dans la place Navonne, et luy présente une lettre de la part de sa femme, laquelle avoit envoyé exprès ce laquay, ayant esté advertie que son mary estoit en cette ville-là. Cette lettre estoit pleine de maritales et d'amoureuses affections, et telles, que jamais Pénélope n'en escrivit de semblables à Ulisse, représentant que la damoiselle avoit envoyé là ce laquay exprès, lequel il pourroit recognoistre, assurant son mary qu'elle avoit quitté toutes ses mauvaises humeurs précédentes et maintenant [ne pensoit] aultre chose que de le voir, baiser et caresser. Que pour cet effect, elle le supplioit de ne retarder point son voyage vers elle, ains, au plustost qu'il pourroit, il s'en vint à Lyon, où elle lui avoit envoyé de l'argent à suffisance.

tant pour se mettre en équipage que pour faire le 1597 voyage de son retour à Bourdeaux; qu'elle luy donnoit un an de terme pour ce faire; qu'après Tan passé [si] elle ne le voyoid point, sa resolution estoit de se mettre dans le couvent de Sainte-Ursule, avec sa fille. Cette lettre oblige le personnage de partir incontinent de Rome et se rendre à Lion, où il trouva à la banque de Bonvisi son argent, ainsin que la lettre lui en avoit indiqué les adresses, où il se mit en équipage; mais, et voici le grand malheur, s'estant rendu en poste à Bourdeaux, et croyant, un premier jour de may, pouvoir doresenavant vivre en paix et amour avec sa femme, il trouva que c'estoit pis qu'auparavant, • parce que, oultre le charme accoustumé, la jalousie s'estoit fourrée bien asprement en la teste de cette pauvre damoiselle, tellement qu'à cause de ce, elle ne pouvoit souffrir fille de chambre ni servante, voire mesme si le mary, qui estoit galand et accord, par loi t avec quelque damoiselle de condition, femme ou fille, cette jalouze ne le pouvoit souffrir, leur formoit incontinent une querelle d'Aleman. A quoy le mary ne sachant quel remède donner, et attribuant ce sien malheur à ses péchés et desbauches passées, et à la juste punition de Dieu, parce que lorsqu'il se maria il pensa plustost à la chair qu'à l'esprit, à la terre qu'au ciel, au péché qu*à Dieu, attendu qu'il ne se confessa ni communia trois jours avant son mariage, selon l'ordre de la Saincte Escriteure, et que l'Esglise commende de pratiquer, se délibéra de porter sa croix avec patience, ce qu'il fit pendant deux ans, que ceste damoiselle mourust de peste ^1 1606. Son amour pour elle estoit si grand, qu'il la porta despuis les Salinieres jusques en sa maison, ruette Saint-Antoyne. (B. 81.)

334 ^' ^^ OAUFRETEAU.

1598 1598. — En cette année, nonobstant la susdicte action (0, on ne laissa pas de bailler la chaire de Sainct-Pierre à ce père Dupuy, pour l'Advent et le Caresme. Mais aussi, le grand desplaisir qu'il avoit receu de sa prédication mal aprouvée, le fit tellement atascher à Testude, pour reparer la foulte e parobtre dans la première chaire de Bourdeaux, où il fut si grandement suivi qu'il en devint malade, e finit ces jours au commencement du Caresme. Le conseiller Raimond, foulteur des Jésuites^ célèbre grandement ce père Dupuy en son livre de la Naissance e Décadence de VHeresie. (A. 12.)

En cette année, ce duel (*) mit tellement le cœur au ventre à ce jeune gentilhomme Lanau, qu'ayant aprins que le baron de Roquetaillade avoit avancé, en quelque compagnie, que le baron de L'Air avoit esté mal occis, et par supercherie, il fit appeller Roque- Taillade; e Taultre n'estant esgal à luy ni en force ni en escrime, il en eut raison bon nurché. Mais, aussi bien que triumphant pour ces deux coups, Lanau expérimenta véritable le dire du Sauveur : Qui tuera du glaive périra par le glaive; car il fut occis très misérablement. A quoy ces faiseurs de duel, à bon marché, doibvent bien prendre garde e craindre les estocades de la colère de Dieu aussi bien qu'ils veulent que leurs ennemis craignent les leurs. (A. i5i.)

En cette année, un conseiller nouvellement receu au parlement de Bourdeaux, estant allé avec une robe de soye aux funérailles d'un deffunct de condition e

t {*) Voyez année 1 597, p. 327.

. («) Id., p. 328.

considération; esquelies funérailles estoyent présents 1599 aussi plusieurs anciens conseillers du Parlement, est rabouré e censuré par lesdicts anciens, d'une telle façon, qu'il fut contraint d'envoyer quérir une robe de drap ; e ce ne fut pas sans rougir. (Â. 282.)

1599. — En cette année, Deysel, advocat au parlement de Bourdeaux, e natif de Paillet, près la ville de Rions, estant accusé e convaincu, par. fortes preuves, d'avoir suborné un garson dans la maison de Pichon, clerc de la ville, afin qu'il print les clefs du logis e lui ouvrit, de nuict, la porte de la rue, pour y entrer dedans e emporter tout ce qui estoit de plus riche, est condemné à perdre la teste. Ce qui est exécuté, par arrest du Parlement, après avoir une fois longtemps digéré et baloté l'affaire, sur les fossés de la maison de ville. Toutesfois, quelques années après, sa memoyre fut purgée, parce que Ton trouva que c'estoyent des bateurs de pavé qui, sôubs le nom de Deysel, avoyent faict dessein de piller la maison dudit Pichon. (A. 36.)

En cette année, le mareschal de Matignon meurt d'une apoplexie qui le surprit à table, dans Lespare, en Medoc, ainsin qu'il mangeoit à son disner d'une perdrix. Son corps est porté à Bourdeaux, là oti les honneurs funèbres lui furent faicts, dans la petite Observance, la Cour y assistant; e de là est conduict à la porte du Caillou, oti le corps fut mis dans un navire pour estre porté, comme il fut, en Normandie. (A. io5.)

Page 1