STANCES
COKTOf ANT L'hISTOIM DB CAILLOU KT DB SA PBMME,
BT LBS MAUX BT MALRBUR8 QUB LE JBU CAUSE, TANT AUX FEMMES
qu'aux hommes Q!UI L'ATMEMT par BXCàs ET MON PAR DioUlCT.
L'honneste femme coust et file, Quite ses souliers de la ville, Et, moins qu^elle put les reprend, Sage, ajuste sa fantaisie Aux discours de la loy Oppie, Et de Caton sagesse aprend. ,
CHRONIQUE BORDELOISE. II9
Femme qui joue ne tient compte 1 5 64
De son honneur, ni de sa honte;
Est la girouette à tout vent;
Femme qui joue à toute veûe
Est la charogne de la rue,
Et la foie de tout couvent.
Femme qui joue, elle ^expose A toute deshoneste glose :
Atouchements, perte d^ argent; Après Targent vont les doreures, Et les anneaux, et les colffeures; De là fault parler du devant.
Sur ce suhject voyci Vhistoire, Qui vous pourra bien faire croire Que je vous dis la vérité; Que femme qui cartes remue, Bien que d! ailleurs fort résolue, Choirra dans Vimpudicité.
Bourdeaux en aproduict le vice; Caillou en afaict la justice.
En se vengeant de son esmoy.
— Caillou estant asse^ meur éCage, Plein de vertu et de courage, Jugeoit les finances du Roy.
Au joug {thjrmen Caillou se lie, A une belle Rapparie, Honeste, et jeune de vingt ans.
Dans Bourdeaux qui est fort blasmée, Et étaymer cartes, diffamée.
Sur touts les aultres passetemps.
Caillou a Paris pour naissance; Aymant sa femme ne ^offense
120 J. DE GAUFRBTEAU.
1 5 64 Qt^elle ayt cartes et dés en mains,
Et prend grand plaisir qu'elle joue, Mesme va carressant sa joue Pour authoriser son dessein.
Caillou, Caillou, tu n* es pas sage De la mettre en apprentissage Uun mestier dont bien tost après Tu en doits fumer de colère Et qui[enfin, grand sot, opère Ton très grand desastre à venger.
Ce seroit bien maintenant Vheure De la sevrer de cette ordure.
Pendant Iqu' elle pourra plier.
Si tu attends qu'elle envieillisse :
Vicelenvieilli est plus que vice.
Qui ne se peut humilier.
Pendant qu'encore elle commence Et que la desbauche n'avance, Tu peux donner tout aultrement, Pour la divertir du mal faire, Ce tien coup qui doibs un jour faire Ta femme sans nul mouvement.
Mais, à cela. Caillou ne songe, Comme n'ayant Vesprit que ronge De jalousie la fureur.
Et ne pensant rien qu'à complaire Celle qui doibs un jour forf aire, Pour trop jouer, à son honneur.
Plusieurs sommes elle lui joue.
Il ne s'en plainct, ains l'amadoué' :
Tu as perdu, tu gagneras.
Caillou, Caillou, ta patience,
CHRONIQUE BORDBLOISE. 121
Mais, bien plustost, ton imprudence, 1564
Ah! combien tu la maudiras.
Qu'en advient-il? cette peu sage Sur son mary prend Vadventage De sa maison faire un berlan, Retraiste de toutes folies, Lesgoust de toutes compagnies, Touts les joueurs X appelant.
Elle nomme cette desbauche De ces beaux tiltres à main gauche Passer le temps et l'abri (rahi), Mais toutefois, cela n'empêche Que passe-temps ne face bresche Sur la teste de ce mary.
Sans X penser, car cette folle Hors le jeu n'avoit point de pôle, Voy es, femmes, en quelle erreur, Du jeu vous pousse l'entreprise.
Par un pipeur au jeu surprise, Perd le corps, la vie et l'honneur.
Ce pipeur, au reste, honneste homme.
Tout ainsin que le monde nomme Cette bande de desbauchés.
Voyant la femme à Caillou belle, n amour meschant brusle pour elle :
Ses sens y sont touts attachés.
Mais, la sçachant trop généreuse Pour, de luy, la rendre amoureuse, Mesme en luy offrant son bien.
Cherche d'avoir, par tromperie.
Ce que ne peut l'afféterie-.
Le jeu luy en donne moyen.
122 '• DB OAUFRETEAU.
1 5 64 ^ pipereau luy tend le piège,
Et provoque du jeu le siège.
Jeu maudict, pire qu'un sergent!
Onfaict donc beau jeu teste à teste, Sans quelle songe à la tempeste De la perte de son argent.
Ayant perdu, voyefç le gage, Jusqu'à Vanneau du mariage, La pauvre fille joue tout.
Et, en cherchant sa recouverte, Ellefaict plus grande sa perte-, Perte qui au mal la resoult.
Car le meschant qui la void plaindre, Et de son mary les yeux craindre; Ce n'est pas sans grande raison, Alors qu'il sçaura sa folie, La perte de sa pierrerie.
Et qu'elle gémit à foison.
Ce rustre, infâme, luyfaict offre De remettre tout dans son coffre, Mesme t argent qu'elle a perdu; Luy permettant la jouissance De ses heaultés dont la souffrance Dans Vamour le tient esperdu.
•c Mais, belle, pourtant je neplasse Le doux guerdon de cette grâce.
Sur ces thresors que je te rends, Ains bien sur cette ardeur suprême.
Qui me brusle d^ un feu extrême Que tu cognoisy a longtemps.
« Ah! ce sera chose incogneue A la colère et à la veuë
CHRONIQUE BORDBLOISE. IlS
« De ton mary indiffèrent, 1 564
Qui te donne toute puissance :
Faulte cachée est sans offense; Amour ses plaisirs ne deffend ».
En rendant V argent, il la baise; Le contract sefaict dans la braise; Onfaict afin qu'on fasse aussi; Il n'y faut point là de notaire; Il est sans nom, nefault que faire.
Mais la belle est en grand souci.
Elle a recogneu sa schevance Oui, mais c'est avec offense, Un chascun la descouvrira.
Mais qui le sçaura, dictes, dictes :
Les murs ont oreilles celites...
Le mal de Naples le dirai
Voila les fleurs, voyla les roses Dans les jardin du jeu escloses.
Desquelles ce vice meschant.
Couronne cette pauvre belle.
Et non pas tant seulement elle, Mais tous ceux qui la vont cherchant.
Voila ses pillules dorées.
Voila les viandes ensucrées, Et voila les douceurs que prend Ce mary^là, qui est si beste.
Que de permettre à la coquete Uavoir cartes et un berlan.
Caillou qui cognoist diffamée Sa femme, non par renommée, Ains, en le sentant par effect; Car cela qt^ elle prend, la foie
114 ''^^ OAUFRBTEAU.
1 564 Au mary donne la vérole,
Mary coupable du mes/aict.
Caillou, sa folie proteste,
Son mal à poing serré déteste;
O mon bon maistre, il n* est plus temps!
Mais, après que son mal ilpresche,
Sa femme avec poison despeche-,
Voila du jeu le passe-temps.
Pour finir de Caillou Y emprise.
Je veux joindre à cette entreprise, Vn bon mot duquel il souloit, Arrester, despuis, la plus belle Qui appellan sa main cruelle, Son mariage ne vouloit.
Escoute^'le,je vous supplie.
Sans lujr porter aucune envie; Car ce n'est parole de fou, A celle-là donc qui le blasme.
Il disoit que « la sage femme Ne craint point le coup de Caillou. »
Ojeuy beau jeu, tu n'y vois goûte, Tu es le père de la goûte, Le boute-feu de tout discord; Tu es Vidole de desbauche.
Qui donne et à droit et à gauche.
Au corps et à Vame la mort,
Lejeufairoit mourir son père.
Et mangeroit sa propre mère.
Femme et enfants, en hault et bas.
Ce magasin de tout blasphème.
Se mangeroit certes soi-mesme, Plustost donc qu'il ne jouât pas.
Petit baiser perd la pucelle, 1 564
La flamme sort de Vestincelle,
De la flamme Vembra^ement,
En petit jeu point ne te fie,
Car tel joue par raillerie,
Qui s'engage au jeu largement.
Le vin n*est poinx si dommageable, Comme tu es, jeu détestable, Le vin n'esgare que nos sens.
Et se guérit, ou par la bouche Ou sur la coste ou sur la couche.
Et ne dure qu'un peu de temps.
Mais, le jeu destruit et ruine.
Le hault chasteau et la cuisine, Et/aict courir jusques à Met!^; Les bourses plaines il afflaque-, Il met les poux sur la casaque, Et tout cela pour un jamais.
Celujr qui gagne y sent sa perte.
S'il n'est pipeur à descouverte, Mais on enfoette les filous, Le berlan/aict la piperie, Barbarin seul sans raillerie.
En porte manteau de veloux.
Ojeu, tu ruines la justice Quand tu abreuves de ton vice.
Ou soit les maistres, ou les clercs.
Par tqy remplis de tout martyre; A la porte, un plaideur souspire.
Des procureurs et des greffiers.
Si le jeu est poison au masle.
Auquel nul austre ne s'esgale.
126 J. DE GJkUFRETEàU.
1 564 Qui luyfaict claquetter la dent.
Combien Fest^il plus aux femelles A ces desmons de damoiselles Qui ne cherchent que le brelan.
Courent les rues comme foies, Non point pour aller aux escholes, A toute heure, soir et matin, Au lieu Savoir une cousture, Dans une perverse nature Ont des cartes et dés en mains.
Mais quoy, si nos grandes princesses.
Qui peuvent jouir des richesses
Et des délices de tout-temps,
Ne veulent point montrer aux femmes
L'exemple sainct des braves dames
Que l*esguille[ont\ pour passe^temps!
Ces foies et ces esgarées, Damoiselles de ville, parées, Soubs prétexte et un vil deduict, Quitant le soing de leur mesnage, Sans respect de leur mariage, Passent à jouer la nuict.
VienS'ça, mary, ton nom despouille, Pends à ton costé la quenouille Et danse f car tu doibs penser Que, bien qt^on te fasse le moue, Puisque ta brave femme joue.
Le sot mary peut bien danser.
Tu recognois ton grand dommage.
Et pourtant, tu n'as le courage, De mettre ta femme à raison.
Voyant que le jeu l'empoisonne
CHRONIQUE B0RDBL0I8E. ÏIJ
Etfaict mourir; ta main ne donne 1 564
Aucun remède à ce poison.
Hymen a sa raison bien ample :
Monstre à ta femme bon exemple, E bon exemple trouvera; Authorité garde sur elle; A ton trop aymer rogne Vesle; Reyenderesse chasseras.
Prends plaisir qu'elle aille à V église, Etfaict le chiche en marchandise, Le jeu de V homme a du danger; Fais luy fuir pratiques foies, L entretien de vaines paroles, Lansquenet et estranger.
Qu'elle te croyepour son homme, Ainsin que veult lafoy de Romme Et les promesses que tu fis.
Ta maison soit bien ordonnée; Les passe-temps et après dinée, Sqyent vos enfants les plus petits.
Laisse la dame en son mesnage.
Considère son esquipage, Et le tout bien gouverneras.
Si elle veult estre pompeuse, Prend garde qu'elle ne t'abuse.
A la danse l'amèneras.
S'il luy faut faire des visites.
Qu'elles soyent courtes et petites, Aux parents, avecques honneur; Fuy l'estrangere curieuse, Car elle est foie et caqueteuse, Et qui beguaye ton malheur.
128 J. DE GAUFRBTEAU.
X 564 Non en lascif, ains comme sage,
Baisse Vanneau du mariage; Si tu ne puis, nejoingts de près.
Car, bien souvent, sur son enclume, Le forgeron le fer allume.
Que Vestranger estainct après.
Jeunesse la jeunesse aborde; Vieillesse avec vieillesse accorde, De la chanson s'en est la voix; Si tu es vieux, qu'elle soit jeune :
Endimion bai^e la Lune, Mais elle, chasse dans les bois.
Si tu recognois qu'elle chasse; DeJJends l'heure de la beccasse.
Les aultres n'ont tant de danger; Qy^ellefuye surtout les cartes; Laisse aux advocats les panquartes, Et sçache sonfaict mesnager.
Or, en vain, /appelle Neptune, Veux qu'il appaise la fortune.
Qui fait naufrage une aultrefois.
Bon vigneron, taille la vigne.
Afin que mieux il la provigne, Et double le lien en trois.
Bon eschala à jeune plante ; Le pieu pourri tend à la pente.
Mais la vigne se couche aussi.
Ses aygreurs^ sage, dissimule; Son escarpin peste la mule; De ces discours fais en souci.
CHRONIQUE BORDELOISE. I29
Les dames et damoiselles de Bourdeaux, présidentes, 1 564 conseillères, et aultres, desquelles les marys estoyent officiers du Roy, pour estre distinguées d'avec les marchandes et bourgeoises, avoyent accoustumé de porter des chaisnes d or au col, et en ceinture aussi. Mais ayant veu, en ladite année, que les bourgeoises et marchandes en portoyent aussi, elle quiterent cette mode, et commencèrent à porter des perles et de la pierrerie, tellement que les chaisnes d'or au col et en ceinture sont demeurées aux marchandes et bourgeoises, et les perles, diamans, aux dames et damoiselles, qui est ce qui les distingue et sépare desdites bourgeoises et marchandes. Mais, j'ay peur que dores en avant tout yra de mesme branle : car celles-cy commencent à se parer de perles, aussi que les aultres, si quelque edict ou arrest n'y met ordre. (B. 119.)
1 5 6 5 . -— En cette année, le parlement et les jurats, ayant receu advis que le Roy estoit parti de la ville de Tholouse, et s'en venoyt à Bourdeaux, un chascun se prépara pour recevoir Sa Majesté. Comme de faict le Roy arriva en ladite ville de Bourdeaux, le 9 avril, et y fit son entrée solemnelle, et fut receu aux applaudissemens de touts les ordres, et conduict en l'église métropolitaine Saint- André, soubs un poésie de drap d'or frisé, porté par les jurats. Est à noter que sur le hault de la porte du Chapeau-Rouge, par laquelle il entra, on avoit mis un Neptune qui saluoit Sa Majesté, avec ce distique latin :
Cedimus imperio pelagi, deus advenif alter.
Qui regat et terras, qui regat unus aquas.
l30 J. DB OAUniKTSAU.
i565 Lequel distique a été rendu François par ces quatre vers :
Jt quitte desarmais l'empire de la mer, Putsqt^en ces lieux içy un aultre Dieu arrive, Bien plus puissant que moy, de mon trident me prive, Pour seul, dessus la terre et les eaux commander.
En cette année, Biaise de Monluc, mareschal de France, qui estoit appelé « le fléau des hérétiques •, parce qu'il les poursuivoit à cor et à cri, tout de mesme que saint Dominique fut anciennement le mail et le marteau de ces aultres hérétiques, nommés Albigeois, est faict lieutenant-general, pour le Roy, en Guienne.
En cette année, le 12 avril, qui fut trois jours après soA entrée dans la villede Bourdeaux, le roy Charles IX entra en la Cour du Parlement, et y tint son lict de justice avec une solemnité pompeuse. Sa Majesté estoit vestue de toile d'or, avec un capot de velours noir, aussi avec une plume d'aigrete et une enseigne fort riche. Il y fut plaidée une fort belle cause devant Sa Majesté, de grande considération, et consistoit en ce qu'un certain marchant anglois s'estant venu accaser en la ville de Bourdeaux, et y ayant prins femme, de laquelle il avoit heu deux enfants et une fille, et demeuré plusieurs années, mesme y ayant esté faict bourgeois par les jurats, et de plus exercé un office de corretier; mais n'ayant jamais prins lettres de naturaralité^ estant decedé, le procureur-général du Roy, adverti de son decés^ faict saisir touts les biens dudit anglois, comme apartenants au Roy, à cause que ledit anglois estoit estranger, et ne s'estoit jamais faict natu-
CHRONIQUE BORDBLOISE. j3i
raliser. La vcfve et les enfants allegoyent, avec pleurs i565 et larmes, car ils assistoyent de leur présence radvocat qui plaidoyent pour eux : la bourgeoisie du decedé, le long temps qu'il avoit demeuré en ladite ville, l'office de corretier exercé, et comment est ce qu'il avoit supporté toutes les charges de la ville; de plus, remonstroit, que sa vefve estoit fille natisve de Bourdeaux et avoit prins naissance d'un honnête bourgeois. A tout cela, le procureur-général remonstra tout ce qui faisoit par le droit soy, et fit voir que la bourgeoisie du decedé ne le faisoit pas regnicole, qui estoit une qualité qui dependoit de la seule gratification dn prince; voire mesme que demeurant estranger, pour n'avoir pas prins lettres de naturalité, il ne pouvoit point estre réputé vray bourgeois, parce que, quod à principio non valet, tractu temporis convalescere non potest, ety corruente principali, corruit accessorium. Et partant, les biens dudit decedé debvoyent estre aquis au Roy, par droit d'aubene. Enfin, après plusieurs choses de grande considération, ayant esté représentées de part et d'aultre, et nonobstant les larmes de la mère et des en£ants, le Roy gagna son procès, sauf que le gaing de nopce fut adjugé 4 la vefve, et la légitime sur lesdits biens du decedé, qui estoyent grands, aux enfants. Sur quoy est à noter que, bien que l'arrest prononcé parle chancelier fut trouvé juste, neantmoins cette cause ne debvoit point estre jugée en présence du Roy, qui estoit partie principale.
En cette année, pendant le séjour du Roy à Bourdeaux, il y vint une solemnelle ambassade de la part de l'empereur des Turcs, Soliman. Elle venoit pour le commerce d'entre les François et les Turcs; laquelle
l3a J. DB GAUFRETEAU.
i565 toutefois ne fut pas ouye à Bourdeaux, ains les ambassadeurs sont remis en la ville de Mont-de-Marsan, en Cbalosse.
Le Roy estant à Bourdeaux, en recognoissance de la fidélité des Bordelois, octroyé à la ville de Bourdeaux deux foires franches, à Tinstar de celles de Lyon, pour durer chacune quinze jours : la première commence, le premier jour du moys de mars, et laultre le quinziesme octobre.
En cette année, il pleut en grande abondance et dura la pluye par plusieurs sepmaines, tellement que cela fit séjourner le Roy à Bourdeaux plus longtemps qu'il n'eut faict (B. ii6.)
En cette année, que le roy Charles IX vînt à Bourdeaux, avec la royne mère Catherine de Medicis, il y avoit à la suite de ladite dame, un personnage nommé Acaquia, médecin de profession, mais, au reste, focetieux et bouffonnant tousjours le bon mot, à cause de quoy il estoit agréable à la Royne mère, parce que ces facéties la resjouissoyent, comme aussi elle y prenoit plaisir. Or, il advint qu'en ce mesme temps un certain maistre de palestrine et escrimeur, suivant la cour, qui se disoit estre le plus excellent de touts ceux de cette profession, se présentant au roy Charles, luy fit harangue, en laquelle il protesta au Roy qu'il n'y avoit aucun françois, maistre d'escrime, pour asseuré qu'il fut, auquel il ne bailla les trois botes (comme parlent les Italiens, et les François: estocades franches), s'il s'ozoit mettre, dans les assaults, de réputation avec luy. Ce qui ayant esté raporté au susdit Achaquia,
CHRONIQUE BORDELOISE. l33
yceluy fit savoir à la Royne mère, que si le Roy luy i565 permettoit, ilofFroitde venger Tinjure faicte à Tescrime de la France, Tasseurant que non seulement il porterait les trois botes franches, dans le pourpoint de ce signor italiano, mais aussi le mettroit par terre au premier coup. Enfin, pour en tirer plaisir, ce duel de brettes, espée et poignard, est assigné dans la sale de l'archevêché oli le Roy logeoit, et toute la cour croyoit que le médecin ne faisoit cela que pour faire quelque bouffonnerie à Titalien, mais non pour faire batre le fer avec luy.
Le jour et l'heure venue, en présence du Roy, de la Royne mère et des princes et seigneurs, Achaquia ne manque pas de comparoistre au lieu oti desjà Titalien Fattendoit. Les brettes sont mesurées et les poignards aussi. Mais, comme l'escrimeur italien ayant prins les armes boutonées que le sort lui mit en mains, voulut s'amuser à faire un grand bascio le mani, et profonde révérence, premièrement à leurs Majestés, et après aux individus de touts les princes et grands seigneurs, se tournant tantost d'un costé, tantost d'un aultre, Achaquia qui avoit prins son fleuret et poignard, luy donna un si grand coup sur la teste en estamasson, que l'escrimeur fut contrainct de plier le genou, tant le coup fut rude, et comme il voulut représenter que ce qu' Achaquia avoit faict n'estoit pas de bon jeu, le médecin répliqua : Quqy! si je m'estois présenté sur le pré en duel, à espée nue contre tqy, ne m'eut-il pas esté permis de t* en faire aultant, voire te mettre à mort, si tu te fusses amusé à pratiquer toutes ces. révérences? En quoy, Aquaquia fut trouvé avoir raison et l'italien moqué, par ordre, qui onques despuis, se présentant pour escrimer par réputation, ne voulut
1 34 '• DB OAUFRBTBAU.
1 5 65 faire des révérences, et la ville de Bourdeaux s'entretint longtemps de ce discours, et le peuple en forma ce proverbe qui dure encore es bouches de plusieurs, l'escrime d'Achaquia. (B. i3o.)
En cette année, parce que le chaperon de velours noir estoit la marque notable des dames et damoiselles, présidantes et conseillères, et aultres femmes des officiers du Roy, dans la ville de Bourdeaux et la campagne aussi, le Parlement ayant veu que, jusques aux huissieres et procureuses, les femmes s'estoyent adventagées en cette coiffure, marque de dignité, fit inhibitions et deffences, sur grosses peynes, à toutes femmes de quelque condition qu'elles fussent, aultres que les susdites, de porter le chaperon de velours (*). En conséquence duquel arrest, plusieurs femmes de moindre condition qui avoyent chargé ladite coiffure, furent contraintes d'en prendre un aultre. Comme aussi, jusques à Tannée 1624, on void encores plusieurs vefves de procureurs et huissiers, advocats mesmes, qui ne portoyent que le chaperon de drap ou celuy de toile, appelle à la Libournoise. Mais, despuis, le luxe des femmes est venu si avant en nature, qu'on ne sçauroit aujourd'huy discerner les femmes de qualité et noblesse d'avec celles des procureuses et huissieres, non pas mesme des marchandes à l'aulne et au haran. (B. i3i.)
En cette année, le fils aisné du mareschal de Monluc, lieutenant-general, pour le Roy, en Guienne, qu'on appelloit le capitaine Peyrot, s'ennuyant de vivre oisif, à cause que la paix estoit en France, equippa,
(^) Le même article est rapporté dans le manuscrit A, avec la date de 1570.
CHRONIQUB B0RDBL0I8E. l35
au port de Bourdeaux, et y arma plusieurs vaisseaux i565 dans lesquels s'embarquèrent bon nombre de noblesse et de capitaines, soldats et matelots, entre lesquels estoyent plusieurs Bordelois, braves et grandement experts de la marine, pour faire un voyage en Affrique et y courre le bon bord, ainsin que dict le proverbe. Entre lesquels capitaines, estoit le capitaine Carie, fils du président au parlement de Bourdeaux, qui équipa et arma, à ses despens, un fort beau et bon vaisseau. Mais ce voyage ne fut point heureux pour luy, ny pour la France. Pour luy, d'aultant qu'ayant prins et saccagé l'isle de Madère qui estoit de la domi-> nation du roy de Portugal, il y finit la vie avec touts ses compagnons. Car, estant prins, ils furent décapités, desgollados, à Tespagnolle, le razoir par le gousier. Pour la France, en ce que le roy de Portugal fit plaincte de cet attentat commis au préjudice de la paix; tellement qu'il fallut que le roy Charles envoyât un ambassadeur extraordinaire au roy de Portugal, pour Tappaiser, d'aultant qu'il menassoit la France, à la portugoise ou portugaloise. (B. ii6.)
*l565. — Lagebaston, fils du premier présidant Lagebaston, au parlement de Bourdeaux, voyant sa maison en un estât qui ne se pouvoit pas relever dans le monde, après l^ecès de son père, très grand homme de bien et digne de sa charge, qui n'avoit jamais vouleu enrichir sa maison par voyes indirectes, bien que des occasions mesmes indifférentes s'en fussent bien souvent présentées, à la mode de plusieurs de sa condition qui, avant et après luy, n'ont jamais regardé ni \tfas ni le nef as pour devenir riches (Unde habeat.
l36 J. DE GAUFRBTEAU.
i565 quœrit nemo, sed oportet habere), se fit jesuiste, et se rendit grandement recommandable en vertu, doctrine, suffisance et perfection de vie, ainsin que le tesmoigne riiistorien de Serres. Car, bien qu'il sente un peu au fagot, et que les jesuistes ne soyent gueres en ses bonnes grâces, parlant neantmoins de ce temps que le roy Henry IV remit les jesuistes, que l'attentat exécrable du Jean Chastel avoit chassés de Paris et de la France, et leur fit donner main levée de touts leurs biens saisis et collèges saisis en ladicte ville de Paris, et que, par conséquent, ils retournèrent dans leur couvent de Saint-Loys, près Sainct-Paul, pour lors, dict Thistorien en la vie dudict seigneur roy Henry IV, sur Tannée i6o3 : « Les plus beaux et relevés esprits de » leur ordre montèrent en chaire, et se firent escouter » et admirer, avec grande et plausible affluence de » peuple, en plusieurs églises : Gontier, Lagebaston, » Alexandre, Machault, et aultres. »
Le roy Charles IX, faisant son entrée en la ville de Bourdeaux, Maillard, fils du capitaine Maillard, fit une dépense incroyable pour paroistre devant le Roy, comme capitaine des enfants de la ville, aussi se fit-il signaler et remarquer tant en la pompe de ses vestements qu'en sa bonne mine : ce que le Roy mesme considéra avec les plus grands de sa cour, tellement que lorsque ledict Maillard, en qualité de capitaine, alla faire sa harangue au Roy, et Sa Majesté luy ayant dict : qu'il luy avoit prins en gré la despense que ledict Maillard avoit faict pour honorer son arrivée, et qu'en recompense il demendat ce qu'il vouldroit, il luy seroit octroyé; ledict Maillard respond au Roy « qu'il ne demandoit à Sa Majesté que ses bonnes grâces ». Sur
CHRONIQUE BORDBLOISE. iSj
quoy, le Roy luy répliqua incontinent : qu'il les luy i565 octroyoit de fort bon cœur. Or, de cette demande que Maillard fit au Roy, plusieurs s'en moquèrent, disant que ledit Maillard n'avoit pas esté bien advisé qu'il ne demendat quelque office ou aultre don qui luy eut peu davantage profiter, et non les bonnes grâces du Roy qui n'estoyent qu'une chose en peinture. Mais Maillard répliqua, au contraire, qu'il ne pouvoit demander un don plus relevé que celuy-là, d'aultant que celuy qui peut attaindre aux bonnes grâces, attaind aussi à toutes sortes de richesses et de grandeurs. Et Maillard, s'il me semble, disoit vray , et, en conséquence de ce, un roy ne doibt octroyer le don de ses bonnes grâces à qui que ce soit, puisqu'en cet octroy est con-> I tenu tout ce qu'il peut donner. Toutefois, je trouve
I que Maillard manqua en ce qu'il debvoit foire valoir
^ ce don, en demandant dans la privante des bonnes
> grâces, quelque chose en particulier, laquelle il eut
indubitablement obtenue; car cette parole de bonnes grâces donnée par Sa Majesté, pouvoyent servir à Maillard de planche pour obtenir quelque chose de certain, pour se rembourser de la despense qu'il avoit iaict, au lieu qu'elles ne servirent de rien qu'à espuisèr la bourse de Maillard; lequel, à cause de ce don en l'air, estant devenu plus altier et superbe que ses moyens ne pourtoyent pour s'en rendre digne, ayant augmenté ses despenses, enfin les eaux ayant tari, Maillard demeura à sec. (B. 119.)
En cette année, le Roy faisant la visite de toutes les provinces de son royaume, se transporte en la ville de Balone, où il y eut une entrevue de luy et de la royne d'Espagne, sa sœur, femme du roy
1 38 J. DB OAUFRETBilU.
i565 Philippe second; laquelle [entrevue] alarma tout à faict les Huguenots de France, mais notamment ceux de la province de Guienne et de Bourdeaux, et fut cause qu'ils prindrent les armes pour la seconde fois, lorsque les Catoliques n'y pensoyent pas. (B. i35.)
En cette année, après que le Roy fut arrivé en la ville de Moulins en Bourbonois, ayant achevé de visiter toutes les provinces de son royaume, il escrivit au premier présidant de Bourdeaux, Lagebaston, et luy donne advis qu'il désire convoquer en ladite ville, une assemblée des plus notables personnages de la France, et spécialement, de touts les premiers présidants de ses Parlements, partant, luy donne ordre de se trouver en ladite assemblée : ce que ledit premier présidant fit. Sur quoy, sont à noter deux choses. La première est que, comme ledit sieur Lagebaston, arrivé en ladite ville de Moulins, eut salué le Roy, Sa Majesté lui demanda s'il y pleuvoit encores, à Bourdeaux. Ce que le Roy disoit, sur ce que lors que Sa Majesté estoit en ladite ville, il pleut si longuement que cela ennuya le Roy; c'est pourquoy par mode de gausserie, il dit cela audit premier présidant. Pour la seconde en cette assemblée de Moulins, furent iaictes toutes ces notables et sainctes ordonnances qui portent le nom d'orionnances de Moulins, tant pour le règlement de la justice, que pour le repos du royaume et authorité de l'Église. Mais on dict, quand on parle d'ycelles, qu'elles sont aultant équitables et justes qu'elles sont mal observées. (B. i35.)
l566. — En cette année, le baron d'Agés, bourdelois et brave gentilhomme qui avoit tousjours bien
CHRONIQUI BORBBLOBE. iSg
servi le Roy, est foict premier chevalier d'honneur de i566 la Royne-mere du Roy.
En cette année, un certain personnage du pals de Perigord, ayant esté pourvu d'un office de conseiller au parlement de Bourdeaux, est à noter que, comme il eut esté renvoyé lors de son examen, pour n'avoir pas esté trouvé capable, et s'en estant allé plaindre au Conseil du Roy, disant que ceux qui Tavoyent refusé estoyent ses ennemis, et par ainsin demandoit d'estre admis à l'examen par devant des maistres des requêtes, le Roy ayant ouy parler dudit affaire et cogneu la vérité et le mérite d'yceluy, et désirant que le susdit pleignant fut receu quoquo modo que ce fut, parce qu'il luy estoit recommendé de bonne part, dit un jour à son disner, parlant dudit affaire, que le parle* ment de Bourdeaux devoit laisser passer : « un asne parmi tant de chevaux; » ce qui ayant esté escript au procureur-général dudit Parlement, et l'autorité du chancelier intervenant, ledit pourveu fut admis. Mais il est certain que tout le temps qu'il vescut en sa charge, il fut tousjours recogneu pour celuy que le Roy l'avoit nommé. De là, on fit des susdites paroles de Sa Majesté, un proverbe ordinaire à Bourdeaux, à Paris et ailleurs, et s'appliquoit lorsque ceux qui estoyent grandement suffisants en quelque mestier, refusoyent d'y admettre quelcun qui n'en sçavoit pas tant qu'eux ; car on leur disoit : laissez passer un asne parmi tant de chevaux. (B. 137.)
En cette année, afin qu'il ne manqua plus rien à la ville de Bourdeaux de ce qui estoit de touts ses anciens droits, authorité et honneurs, les cle£s des
140 J. DE GAUFRETEàU.
1 566 portes et tours de ladite ville sont rendues aux maire et juratSy par edict du Roy vérifié au Parlement, comme estant lesdits maire et jurats, gouverneurs de ladite viUe.
En cette année, par l'espace de deux jours, à sçavoir, le 22 febvrier et le 24 mars, il y apparut sur la ville de Bourdeaux une estoile luisante en pleins midy, et la splendeur du soleil ne pouvoit point empêcher la sienne. Despuis on a dict que cela signifioit les malheurs des seucondes guerres civiles. (B. 139.)
1567. — En cette année, le Roy establit une chambre ardante pour rechercher et juger les criminels du parlement de Bourdeaux, laquelle tint sa séance en la ville de Perigueux, en moys de septembre et octobre; et fut appellée la Chambre des Grands jours du parlement de Bourdeaux, ce qui ne pleut guère aux Huguenots, car ils creurent que Testablissement d'ycelle avoit esté faict particulièrement contre eux; comme aussi plusieurs y laissèrent le moule du pourpoint.
En cette année, Bourdeaux et toute la Guienne, mais disons la France aussi, furent en des grandes firayeurs, à cause que les Huguenots, lorsque le Roy ni aucuns de ces subjets catoliques en pensoyent pas, lèvent les armes pour la seconde foys : ce qui fut appelle la guerre des seconds troubles; mesme surprindrent plusieurs villes en divers endroits du royaume : Orléans, Ayens [Amiens?] et Soîssons, près de Paris. (B. 141.)
En ladite année, le Roy escrivit au mareschal de
CHRONIQUE BORBELOISB. I4I
Monluc, au parlement de Bourdeaux et aux maire et 1567 jurats de ladite ville, et leur donne advis de la conjuration des Huguenots faicte contre sa personne, soubs la conduite et commendement de Louys de Bourbon, prince de Condé, qui consistoit en ce que, comme Sa Majesté estoit en la ville de Meaux, et s'i preparoit pour solemniser la feste de sainct Michel qui estoit prochaine^ suivant l'ancienne coustume des roys ses prédécesseurs, ledit prince de Condé se seroit aproché de ladite ville, avec cinq cents chevaux e plusieurs gens de pied, pensant pouvoir surprendre Sa Majesté et se saisir de sa personne; ce qui auroit obligé le Roy de se retirer à Paris, au milieu de six mille suisses et bon nombre de cavalerie, en laquelle ville de Paris, Sa Majesté seroit arrivé saine et sauve moyenant la grâce de Dieu, et, qu'au premier jour. Sa Majesté don« neroit ordre à tirer raison de cette insolence; cependant les exhortoit à tenir Toeil contre les surprinses des rebelles. (B. 141.)
En cette année, un jeune homme, fils de la ville de Bourdeaux et de condition assez considérable (son père avoit esté marchant, sa mère estoit vefve), ayant esté condamné d'estre pendu et étranglé, par le Parlement; car les crimes dont il estoit attaint et convaincu estoyent si sales, qu'il ne meritoit pas de jouir du privilège des enfants de Bourdeaux criminels; est à noter que, comme il est au bas de Teschelle pour monter à la potence, il demende de parler à sa mère et tesmoigner d'avoir une grande affection de la voir avant qu'il meure; on la va quérir, mais, comme ycelle se fut présentée toute esplorée, croyant que son fils lui voulut desclairer quelque grand secret et d'im-
14^ J. DE OAUFRBTBAU.
1 567 portance, le criminel ftisant semblant de la baiser luy arrache le nez avec les dents, et luy dict : « Malheureuse D mère» si vous m'eussiez plustott chastié que mignardé, » ainsin que vous avez faict avec excès en mon enfance, > je ne serois pas ici. 1 Et de-là, adressant la parole aux femmes qui avoyent des enfants, leur fit sur ce subject une sérieuse remonstrance. Ce qui fut cause que les femmes de Bourdeaux donnèrent bien des coups de fouets à leurs petits afin qu'il s'en souvinssent, et ne furent si indulgentes qu'elles avoyent esté envers leurs enfants; mais de plus, toutes fois et quantes que ladite pauvre mère mutilée passoit par les rues, elles disoyent à leurs enfants : « R^uarde, » reguarde cette mère qui a perdu le nez pour avoir » trop mignardé son fils, et a esté cause qu'il a esté » pendu ignominieusement. » (B. 142.)
En cette année, le Roy donne advis au sieur de Monferrand, gouverneur de la ville de Bourdeaux, au Parlement et aux jurats, comment est-ce que la bataille de Sainct- Denis avoit esté faicte; que véritablement le chef de son armée, qui estoit le Connestable, y avoit esté blessé, mais que la victoire luy en estoit demeurée ; que les rebelles s'estoyent escartés; lesquels, il esperoit moyennant l'ayde de Dieu, mettre bientost à raison; les exhortant, au surplus, d'avoir l'œil contre les surprinces et entreprinses des ennemis de son estât. La mort dudit Connestable empescha qu'on ne fit aucune resjouissance pour une telle et signalée victoire.
En cette année. Lange, fils d'un des plus fameux advocats du parlement de Bourdeaux, estant allé en Italie pour estudier, se marie avec la fille d'un artisan
CHRONIQUE BORDBLOISE. 1^3
dans la ville de Turin, en Piedmont^ et estant de retour 1 5 67 à Bourdeaux, sa femme luy vient trouver et fut con-> trainct de la recevoir, car elle venoit à trop bonnes enseignes. Il fut despuis conseiller au Parlement^ et eut des enfants de ladite italienne.
En cette année, le seigneur de Montferand qui tenoit en discipline militaire les soldats qui estoyent en garnison dans la ville de Bourdeaux, tant des soldats estrangers que de ceux de la ville, pour essayer si on faisoit bonne garde et si les sentinelles veilloyent, va faire un soir la ronde en personne. Sur quoy est à noter que, comme on luy eut donné le qui va la? et demendé le mot, et lui refusant de le respondre, disant à la sentinelle qu'il le debvoit cognoistre et laisser passer sans donner le mot, lequel il avoit oublié, ladite sentinelle protesta de luy enfoncer la baie de son haiquebut dans Festomac et de donner l'alarme, tellement que ledit sieur gouverneur ayant donné le mot, il en estima et loua grandement ce soldat généreux, en ce notamment qu'il luy avoit protesté de ne recognoistre en telles occasions que le seul mot, et non point'4a personne du gouverneur. (B. 144.)
En cette année, fut esleu maire de Bourdeaux, le jeune Lansac; mais est à noter qu'en cette élection, il y eut de la contestation entre les députés du Parlement qui avoyent accoustumé d'assister à Teslection aussi desdits jurats, et consistoit en ce que lesdits maire et jurats soustenoyent que lesdits députés et commissaires du Parlement ne pouvoyent assister à la nomination des 24 prudhommes qui ont voix en chapitre, pour l'cslection, tant du maire que des jurats; toutefois
144 '• DB GAUFRBTEAU.
i567 sans préjudice des droits prétendus par les parties, ils y assistèrent, et furent assis au hault bout du lieu oti le maire Testoit, en deux chaires.
En cette année, fut falot un règlement en la maison de ville de Bourdeaux, portant que chascun des jurats tiendroit les clefs de la ville et le seau, un moys durant, en Tabsence du maire; mais cela a esté despuis abrogé pour le seau, car, en l'absence dudit maire, c*est au premier jurât de le tenir, et ensuite au second, en l'absence du premier, et ainsin de reng en reng. Mais pour les clefs des portes, chasque jurât tient celles des portes de la ville, en sa jurade.
En cette année, fut establi un subside et imposition sur le vin, pour subvenir aux affaires de la guerre contre les Huguenots, à la change de l'extinction après six ans.
En cette année, le mareschal de Monluc estant lieutenant pour le Roy en Guienne, mais n'ayant pas encores fisiict son entrée à Bourdeaux, les jurats de la ville députent le chevalier du guet, pour luy donner advis des assemblées que ceux de la religion prétendue faisoyent, et sçavoir de luy qui commenderoit dans la ville pour le faict des armes; ledit sieur de Montluc leur mande qu'il survient pour s'opposer aux ennemis, et commet le sieur de Monferrand, pour comender et tenir les défis de la ville. Pour le premier chef, ils obéissent, mais, pour le second, ils s'opposent et résistent. (B. 145.)
En cette année, en la ville de Bourdeaux, on alla à la moustarde de deux choses considérables qui furent
à la honte de certaines damoiselles de condition, en 1567 gênerai, et en particulier, d'une certaine dame de considération relevée, laquelle espousa, despuis, un présidant au mortier du parlement de Bourdeaux, estant vefVe d'un baron du pais bourdelois (esquelles le sieur de Montferrand, gouverneur de ladite ville, trempoit). Mais, avant venir à la narration du faict, il convient sçavoir que ledit sieur estoit grandement de complexion amoureuse, et par son authorité et entrejan, manioit les plus belles femmes de Bourdeaux; car en ce temps là, un chascun, tant du sexe féminin que masculin, estoit bien aise d'estre en la bonne grâce de celuy qui commendoit. Venons au faict : ledit seigneur donc estoit si folastre, qu'il ne se contentoit pas d'abuser des femmes de condition, s'il n'en faisoit paroistre les marques aux maris; c'est pourquoy, abusoit tellement des voluntés de celles qui s'abandonnoyent à luy, qu'elles le suivoyent partout de jour et de nuict. Ils les menoit déguisées en hommes, faire la nuict la ronde avec luy, surquoy est à noter que faisant une certaine nuict la ronde au quartier de Saint-Pierre, ayant avec soy une damoiselle, femme d'un advocat qui estoit capitaine du quartier, déguisée en soldat l'espée au costé, comme il a donné le mot à la sentinelle et arrive au corps-de-garde, le susdit advocat capitaine du quartier qui estoit ce soir en garde, l'invite à jouer; il accepte, mais comme on remue les cartes, l'advocat regardant le soldat déguisé qui ressembloit si naifvement à sa femme, il estoit plus attentif à prendre garde à ce subject qu'àVobjet de son jeu. Monferrand rioit à pleine bouche, car il avoit joué ce roole à dessein. La femme tenoit bonne mine; le pot aux roses ayant esté descouvert, cela fit
146 i. DE GAUFRETEAU.
1 567 un peu de mal au cœur à ce mary, non pas toutefiois si avant sa femme^ à cause de Tautorité et du profit qu'il en recevoit en sa charge de capitaine du quartier.
Venons à l'aultre qui doibt parler en particulier de cette dame de considération. Elle consiste en ce que ledit sieur de Montferrand tenant à pot et à feu cette belle vefve, et cela estant un sache-tout dans la ville, comme aussi estoit-il certain que si quelcun vouloit quelque faveur du gouverneur, il se falloit adresser à elle, et l'avoir pour apostresse. Sur quoy est à noter que, comme ledit sieur de Monferrand fut allé une nuit dans la jouissance des délices de ses amours qui logeoyent sur les Fossés du Chapeau-Rouge, en une maison qui a esté despuis bastie magnifiquement tout de nouveau, le matin estant venu, un cordonnier bat à la porte du logis et porte des souliers à la mode à ladite dame. Il est introduit, et comme la chausseure fut faiste, la dame voulant satisfaire le cordonnier, cestuy-cy en refuse le payement, mais seulement supplie ladite dame de prier le gouverneur que certains soldats fâcheux qu'on luy avoit mis en sa maison, luy fussent ostés; car on avoit mis garnison en la ville. Le gouverneur qui estoit dans le lit, encourtiné, retroussant la courtine, luy dict : Va, je te lesferay oultery en conséquence de ce que tu n'as pas vouleu argent de tes souliers. Cette voix inopinée mit en tel trouble le cordonier que, sans dire adieu, il descend Teschelle, sans avoir soing de prendre son moutoir, son manteau ni son chapeau. Mais voyez où Taffaire rougit davantage, et consiste en ce que la dame ayant remonstré à Monferrant que le cordonier manifesteroit le secret de leurs amours de visu, le gouverneur se levé du lict, et mettant la teste à la fenestre et appellant le cordonier
qui scarpinoit tant qu'il pouvoit, le menassa que s'il 1567 disoit ce qu'il avoit veu, il le feroît pendre. Enfin l'affaire en vint là, que les soldats furent ostés au cordonier, et qu'on caqueta assez de cette boutée du seigneur de Montferand. (B. 147.)
En cette année, le seigneur de Duras, huguenot, menant une troupe de gens de guerre en France pour espauler les Huguenots, feut deffaict et tué à Sainct- Seurin-sur-l'Isle, près de Puynorman.
l568. — En cette année, la ville de Bourdeaux receut une nouvelle qui l'afHigea grandement, et qui consistoit en ce que les Huguenots avoyent surprins la ville de Blaye, et s'en estoyent rendus maistres par l'intelligence qu'ils avoyent heu avec le gouverneur d*ycelle; comme aussi cette surprinse estoit de grande importance pour ladite ville de Bourdeaux, à cause du commerce, et qu'il estoit certain que lesdits Huguenots empecheroyent les vivres venants à Bourdeaux du costé de Xaintonge, voyre courroyent jusques aux portes de la ville.
En cette année, le capitaine Gourgues, du pays de Roquefort-de-Marsan, au pais des Landes, qui avoit longuement pratiqué les armes dans l'Italie, es guerres qui avoyent esté entre les François et Espagnols, et sur la mer du Levant aussi, estant revenu en France et désireux de se venger des Espagnols, desquels il avoit esté grandement mal traicté es guerres de l'Italie, équipa à ses frais et despens trois navires de guerre, avec lesquels allant courre le bon bord, il aborde à la Floride, oti ayant attaqué virilement et avec toute
148 J. DE GAUFRETEikU.
i568 sorte de courage les Espagnols avec peu de perte des siens et grand carnage du costé des ennemis, il deffaict les dits Espagnols et prend leurs forts, et après sa victoire, vengeur de sa colère et de son despit, retourne à Bourdeaux avec la despouille et Tartillerie prinses sur lesdits Espagnols; laquelle estant marquée des armes d'Espagne, il vendit aux maire et jurats de la ville, et se void encores aujourd'huy dans l'arsenal d'ycelle. (B. 143.)
En cette année, sur Taprehension en laquelle la ville de Bourdeaux estoit des entreprinses et surprinses des Huguenots, furent créés des dizainiers qui faisoyent des rondes et patrouilles par la ville, comme aussi, furent mises des garnisons en ladite ville, et celles des chasteaux sont aussi renforcées : ce qui aporta une grande despense à ladite ville.
En ladite année, au moys de novembre, le mareschal de Monluc, qui avoit esté pourveu de l'office de lieutenant pour le Roy en Guienne, fit son entrée en la ville de Bourdeaux; en laquelle il fut beaucoup despensé, et luy fut donné mille escus de presant : ce qui ne le contenta pas. C'est pourquoy il ne se rendit pas agréable à la ville; mais il avoit un lieutenant appelle M. de Tilladet, gentilhomme gascon, lequel estoit grandement bien venu et carressé de touts.
En la mesme année, sur l'advis que le seigneur de Montluc donne au Roy de Testât des affaires et de la finance nécessaire pour résister aux ennemis. Sa Majesté luy donne pouvoir d'imposer telles sommes qu'il adviseroit. Mais ne trouvant les affections des
CHRONIQUE BORDELOISE. I49
habitants préparées et disposées à ses desseins, et se i568 trouvant en plusieurs contradictions et différents avec eux; à cause de ce, en un grand mescontentement, il s'en alla de Bourdeaux et escrivit aux jurats qu'il avoit quité son gouvernement et ne se soucioit point de ladite ville de Bourdeaux. Or, ce mescontentement procedoit de ce qu'on ne luy avoit faict présent que de mille escuts seulement, au lieu qu'il esperoit bien une plus grande somme; et encores des oppositions qu'on luy fit sur les impositions qu'il vouloit faire dans la ville et le plat-païs, en vertu de ce pouvoir que le Roy luy avoit donné. (B. 148.)
En cette année, le sieur de Lansac vient à Bourdeaux pour exercer sa charge de maire, après plusieurs et réitérées semonces qui luy avoient esté faictes par les jurats. Il est receu avec aplaudissement, et la ville luy faict un presant de la somme de deux cents escus.
1569. — En cette année, le baron de La Garde, admirai de la mer du Levant ou plustost de la Méditerranée, passe le destroit de Gibraltar avec six galères de Marseille, et vient à Bourdeaux pour tenir la rivière libre contre les courses que iaisoyent les pataches des Huguenots de Blaye.
En cette année, la ville de Bourg, une des villes filleules de la ville de Bourdeaux, est assiégée par les Huguenots, soubs le commendement du capitaine Piles. Mais il est contraint de lever le siège, par le prompt secours que la ville de Bourdeaux envoya.
l50 J. DB GAUFRBTEAU.
1 569 En cette année, M. de Lansac, le jeune, fut continué maire, et fut arresté, par conseil public, que nul de la Religion prétendue reformée, ni leurs parants, ne seroyent admis à la jurade.
En cette année, fut portée la nouvelle à Bourdeaux, de la victoire optenue par les Catoliques soubs la conduite du duc d'Anjou, frère du Roy, contre le prince de G>ndé et Tadmirail de Cbastillon, en la plaine de Bassac en Angoumois; en laquelle le prince de G>ndé fut tué. Les historiens huguenots disent que cette mort advint, de sang-froid, de la main d'un gentilhomme gascon, nommé Montesquiou ; mais est à noter que le corps du prince fut misérablement porté pour estre enterré au bourg de Bassac, sur une asnesse, faulte d*aultre voiture; sur quoy fut faicte dans le païs, cette petite rime par les paisans :
Du prince de Condé, à Bassac, Un coup mortel perça le sac; Et fut porté sur une asnesse Qui vouloit abolir la messe, (B. 149.)
Jean de Cruseau, fils d'un huissier au parlement de Bourdeaux, fut le premier ministre que les Huguenots de Bourdeaux eurent (*).
1 5 70. — En cette année et plusieurs encores après, dans la ville de Bourdeaux et de la campagne aussi, les dames et damoiselles estant vefves, ni leurs filles, ne portoyent que le blanc pour deuil, qui estoit une toile d'Holande pendante jusques aux talons et couvrant leurs espaules, avec un attifet de Cambrai sur la teste.
(') Ce fait est rapporté ci-dessus, page 1 14, à Tannée 1564.
CHRONIQUE BORDBLOISE. l5l
La die du grand marché menassant ruine et estant 1570 sur le point de choir, est refaicte par les seigneurs de la maison de Caudale et à leurs despens, comme seigneurs de Puy-Paulin et captaulx de Buch. Les jurats n'y donnant point aucun empêchement; avec cette clause toutefois salvo jure nostro, A cause de quoy, comme atrssi parce que tout le poisson frais qui vient à Bourdeaux et ne se peut vendre qu'en ladite clie, est porté de La Teste ef aaltres terres des appartenances dudit capitulât de Buch, qui apartient à la susdite maison de Candale, ycelle s'est apropriée ladite clie comme sienne, et qu'en conséquence de ce, a soustenîi que nuls aultres que ceux de ladite maison de Caudale, ne peuvent avoir droict d'entrer dans ladite clie si ce n'est par permission, et s'ils veulent aultremerit dil poisson, ne le peuvent prendre qu'à travers les barraux. Toutefois, cette pocession en laquelle ceux de ladite maison de Caudale se sont maintenus pour ce reguard ne procède pas de l'édifice de ladite clie, ains de ce que la place en laquelle elle est bastie, apartenoit originairement à la maison de Puy-Paulin, de laquelle messieurs de Caudale ont esté héritiers; car auparavant qu'ils n'eussent cet héritage, ladite maison de Puy-Paulin jouissoit de ce droict. Lequel monsieur d'Espernon a faict grandement valoir sur le subject du différent qui a esté entre monseigneur Tarchevesque de Bourdeaux et luy en i633; tellement qu'aujourd'huy aucuns de présidents et conseillers, thresoriers ou aultre, ne put avoir du poisson que par les barreaux, au lieu que par cydevant, les jurats, les présidants et conseillers avoyent leurs prérogatives, et le peuple mesmes n'estoit pas empêché d'y entrer.
X52 J. DE GAUFRETBAU.
1570 En cette année, courut un imprimé à Bourdeaux, mis en lumière pour en faire un sache-tout, par i'authorité et commendement du roy Charles IX; lequel portoit que ledit seigneur roy ayant un cheval reveche et farouche qu'aucun escuier, pour expert, adroit et fort qu'il fut, n'en pouvoit venir a bout, car ce farouche animal ne voulant endurer le mord, le cabeçon ni la bride, les jettoit par terre et les trépoit aux pieds, voire les prenoit à belles dents, et en cette façon en avoit faict mourir plusieurs qui avoyent ozé le manier et le pousser dans le manège; ledit seigneur roy l'ayant faict combatre avec un de ses lyons dans la basse-cour du Louvre, ce cheval après avoir en ce duel perdu un œil, devint, bien qu'il se fut très bien deflfendu, si docile, aimable, qu'une fille le menoit à l'abreuvoir, et se rendit très obéissant au manège, à la simple voix seulement des moindres pages et laquais. Cela faict cognoistre et apprendre que les dangiers et périls esquels il faut disputer sa vie, renge à raison les plus mauvais garsons; mais le sentiment des mieux censés de ce temps-là estoit que le roy Charles entendoit, par le cheval farouche, la malice et férocité des Huguenots, et signifier, par le lyon, sur l'espérance qu'il avoit de les dompter. Toutefois, cela ne luy fut pas octroyé de Dieu, ains a esté réservé à la vaillance et générosité deLoysXIII.
En cette année, un gentilhomme considéré dans le Limousin, auquel le procès criminel avoit esté faict et parfaict dans toutes les formes des defaults, désirant les purger et se rendre pour cet efifect en Testât, se transporte dans la ville de Bourdeaux. Mais, comme là il eut, avant se rendre à la conciergerie, faict une
CHRONIQUE BORDELOrSE. l53
consultation de cinq des plus fameux advocats qui fus- 1 570 sent à Bourdeaux en ce temps-là : Galopin, Langalerie, Chimbault, Le Recteur et Sainct-Angel, et que Chimbault, rapporteur de Tafifaire, et Le Rhecteur, eussent opiné qu'il pouvoit en asseurance se mettre en Testât, et que, sans doubte, il seroit absous avec despens contre ses accusateurs et parties; et les aultres au contraire, et de plus, que dès cette heure là, il debvoit, mesme sans boire ni manger, repasser La Bastide et se mettre en seureté, puisqu'il n'y avoit que le temps qui put accommoder sa criminalité; le gentilhomme donne quattre quarts d'escus, qui ne valoyent pour lors que quinze sols pièce seulement à Chimbault, et au Recteur aultant, mais chascun des aultres trois eut une pistole d'or, et selon le résultat de leur conseil qu'il appella bon, repasse La Bastide et fit fort bien ; car sa partie, sans doubte, qui avoit heu le vent de son arrivée, l'eut faict capturer; joinct que, si de son bon gré il se fut rendu à la conciergerie, le crime estoit si sale, que sans doubte il eut passé le pas. Comme aussi les mieux sensés du palais disent tousjours qu'en ces matières criminelles, quelque innocence qu'on prétende, il fault se purger a longe. Ainsi le pratiqua Alcibiade, qu'en jugement oti il y va de la vie, il ne se fieroit pas à sa propre mère, de peur que par mesgarde elle ne mit la febve noire de condemnation, pour la blanche d'absolution.
En cette année, les Huguenots, soubs la conduite d'un capitaine nommé Romegous qui, de chevalier de Malte, s'estoit rendu huguenot, s'aprocherent de Bourdeaux jusques au lieu du bourg de Lormont, et mirent le feu en l'église dudit bourg; tellement qu on en voyoit la flamme de Bourdeaux avant.
l54 J- DE GAUFRETEAU.
1570 En Cène année, il advint en la ville de Bourdeaux une chose grandement remarquable, en ce que Jean Duplessis, conseiller au parlement de Bourdeaux et servant en la Grande Chambre, ayant trouvé sa femme en adultère flagrant, couchée avec un gentilhomme (on dict qu'il estoit de la suite du seigneur de Monferrand), dans le lit marital, la tue et son adultère aussi. Et, ayant le lendemain faict sceler des lettres de remission fundées sur la loy et le juste ressentiment qu'il avoit peu avoir de l'injure qui luy estoit faicte, après avoir instruict ses juges du mérite de Tacte, l'affaire ayant esté représentée en l'audience et les lettres leues, lesdits conseillers en Testât, furent interrinées, tellement qu'aussi tost après l'arrest de son abolition prononcé, il s'alla soir en son rang, et ce criminel fut juge. Mais, est à noter qu'après qu'il eut faict mourir sa femme avec son adultère, il fit exiber leur corps sur le pavé de la rue et y demeurèrent tout le jour de l'exécution, sans qu'aucun des parants de ladite femme s'en print, parce que Tadultere estoit trop avéré. Despuis, Duplessis se remaria en secondes nopces et ne voulut jamais recognoistre les enfants du premier Ikrt, bien qu'ils luy ressemblassent en une chose, et consistoit en ce qu'ils estoyent courts de veue aussi bien que ledit conseiller. Cet accident advint le 24 janvier en la mesme année. Mais, il y a après cela une chose grandement notable en ce faict, et se trouve en ce que, lorsque ce conseiller eut optenu ses lettres de remission et allant solliciter ses juges pour l'entérinement d'ycelles, avant que ceux-cy eussent cognoissance de son crime, car lesdites lettres avoyent esté scellées extraordinairement, il ne leur disoit aultre chose à chascun, si ce n'est : « Monsieur, si vous trouviez vostre femme couchée avec un aultre homme, que feiriez-vous? » Et à mesure que touts, un
CHRONIQUE BORDELOISE. l55
à un, luy rcspondoycnt : « Je la tucrois », il rcpUquayt : 1 570 « Je Tay faict, et partant ne suis point coupable. »
En cette année, une certaine fille de la comté de Benauge, ayant dissimulé son sexe et ses habits, vint servir un laboureur en la paroisse de Sainct-Martin, en façon de goyat, et, après plusieurs années employées audit service, s'estant mariée avec la fille de ce laboureur et demeuré avec elle six mois, la firaude et supposition estant descouverte et avérée, ladite fille desguisée est condamnée par le juge de Cadillac à estre p>endue et estranglée. Mais sur l'appel, le parlement de Bourdeaux commua, par son arrest du 1 7 juin, en amende honorable et une fustigation jusqu'au sang, sur la personne de ladite imposteresse ; et à die enjoint de reprendre rhabit de femelle.
En cette année, le marquis de Villars est faict lieutenant-general pour le Roy, en l'absence du roy de Navarre qui estoit gouverneur en chef. Ledit marquis vint à Bourdeaux en janvier de Tannée suivante, et y faia son entrée, et fut honorablement receu.
En cette année, le mareschal de Montluc assemble et convoque, par ordre du Roy, les estats de la Guienne dans la ville d'Agen, et ce, afin de prendre advis pour faire fonds à payer les gens de guerre qui estoyent ordonés pour résister aux Huguenots. A laquelle assemblée, la ville de Bourdeaux députe un jurât et le clerc de la ville; lesquek s'y transportent et y assistent.
En cette année, Elle Vinet, principal au Collège de
l56 J. DE GAUFRETEAU.
1570 Guienne à Bourdeaux, demande un coadjuteur aux maire et jurats, pour estre soulagé en ladicte principalîté; ce qui luy est accordé, tellement que Lorteau, lequel Vinet avoit nommé et avec lequel il avoit déjà convenu^ fut receu soubs-principal par lesdits jurats.
En cette année, d'Estignol, greffier de la maison de ville à Bourdeaux et commis du clerc en ycelle, est osté de sa charge parce qu'il estoit de la religion prétendue reformée.
En cette année, la charpente de la grande cloche de la maison de ville, à Bourdeaux, est renouvelée et reEeticte par un charpentier nommé le Vénitien, comme aussi, au mesme temps, ladite grande cloche est refondue; le tout aux despens des deniers communs. Le fondeur qui renouvela la cloche, s*appelloit Colom.
En cette année, il y eut du différent, et procès se mut au parlement de Bourdeaux, entre les jurats et le lieutenant criminel de la seneschaussée de Guienne, et procedoit de ce que le lieutenant criminel, ayant décrété contre un bourgeois, appel fut interjette dudit décret. Lequel appel fut fondé sur ce [que lors] qu'il y a des procès criminels entre les bourgeois de Bourdeaux, ce sont les seuls jurats qui en ont la cognoissance et en sont les juges compétents en première instance. Comme aussi les jurats estant intervenus et la cause estant plaidée, le Parlement, par son arrest, dit qu'il avoit esté mal décrété par le lieutenant criminel, et renvoyé la cause aux maire et jurats.
En cette année, un apoticaire fut condemné par les
CHRONIQUE BORDELOISE. iSy
maire et jurats de Bourdeaux, à Tamande, à cause iSyo qu'il s'y estoit trouvé chez luy un barriquot de miel qui n'estoit pas de jauge. De-là, il se cognoist qu'à Bourdeaux, il y a aussi bien jauge pour les vaisseaux à mettre miel que pour ceux à mettre vin. (B. iSi.)
En cette année, le fils d'un procureur au parlement de Bourdeaux, [nommé Alard], estant, au retour d'Italie, passé à Turin et tumbé malade dans cette ville, est si bien secoureu et assisté en sa maladie par la fille de son hoste, qui estoit forgeron, qu'à cause de cela il porta une telle affection à cette fille, qu'il l'espousa et la mena à Bourdeaux; et quelque colère que sa mère et ses deux seurs eussent contre luy pour raison de cela, parce qu'elles estoyent mariées, sçavoir : l'aisnée avec un présidant, et l'aultre avec un conseiller aux requêtes du parlement de Bourdeaux, il ne la voulut jamais quitter, car le père dudit Alard estoit decedé; et l'ayma tousjours jusques à son décès. Sur quoy est à noter : i^ que ledit Alard venant à décéder, iiistitua son héritière, en tout ce qu'il peut, sa femme; 2® qu'il n'eut point aucuns enfants d'elle; et en troisiesme lieu, que cette piemontaise vescut un fort long temps dans la ville de Bourdeaux estant vefve, et y aquit de grandes richesses, carressée et honorée des plus relevées dames et damoiselles de la ville. Mais ce qui est aussi à remarquer, en quatriesme lieu, consiste en ce que cette damoiselle n'ayant pas d'enfants, elle fit venir une sienne niepce de Turin, et la maria à Bourdeaux avec un homme de grande facunde nommé Faure, et lui laissa ses moyens. (B. i53.)
Il s'y faict une partie de course de bague, en l'an-
l58 J. DE GAUFRBTBAU.
1570 née 1570, au caraaval, dans la corderie, de laquelle le baron de Citran estant, il couvrit son cheval et luy de saussisses, tellement que tous les chiens de la ville le suivoyent, et luy servit bien de descendre en une maison et quiter ses saussisses, car aultrement, les chiens, notamment les dogues des bouchiers montoyent sur la croupe de son cheval, et luy eussent faict du dommage en sa personne. (A. 59.)
iSyi. — En cette année, fut installée la Cour appelée de la Bourse, par edict du Roy, au moys de febvrier, et vérifié au parlement de Bourdeaux, pour juger par ladite cour des procès qui interviendroyent entre les marchants, pour faict de marchandises seulement, à Finstar de celles de Paris et de Lyon, et estoit composée ladite Bourse : d'un juge, marchant de condition, appelle le juge de la Bourse, lequel presidoit et prononçoit; et de six consuls qui estoyent comme conseils, et jugeoyent souverainement jusques à certaine somme. Il n'y eut point de procureur ni d'advocat du Roy establi en cette cour, ains seulement un greffier et quelques sergents qualifiés royaux. Est à noter aussi qu'il n'y avoit point de procureur ni d'advocats qui allassent plaider pour les parties, parce qu'il falloit que lesdites parties représentassent eUes-mesmes leurs droits.
En cette année et au susdit moys de febvrier, un certain marchant normand ayant achepté en la coste de Barbarie plusieurs esclaves qu'on appelle, à Bourdeaux, mores, parce qu'ils sont touts de couleur noire par leurs visages et leurs corps, bien qu'ils ayent le
CHRONIQUE BOKDELOISE. iSç
dedans des mains fort blanches, et les ayant ledit iSyi marchant menés à Bourdeaux pour les y revendre, le procureur-général du Roy le faict assigner au Parle-' ment, et requiert que touts ces esclaves fussent mis en liberté, à cause que la France ne permettoit point aucuns esclaves : ce qui fut ordonné par arrest, quelque chose que le marchant put alléguer au contraire. Et, despuis, ce marchant n'est plus venu mener de telle marchandise à Bourdeaux.
En cette année, mourut en la ville de Cadillac, Federic de Foix, seigneur de Caudale, aux funérailles duquel, et qui se firent audit lieu de Cadillac, assistèrent les conseillers du parlement de Bourdeaux, deux jurats, le procureur et clerc de la ville de Bourdeaux avec leurs robes consulaires, suivant le privilège que ceux de cette maison ont en telles occurences. Mais est à noter que, de cette remarque, on apprend que les jurats ne portoyent pas encore le damas blanc et rouge; car si cela eut esté, la chronique eut dit, leurs livrées et non pas leurs robes consulaires.
En cette année, le quatriesme janvier, le marquis de Villars, lieutenant-general en Guienne, pour le Roy, arriva à Bourdeaux, avec le seigneur de Montpezat, son gendre, et madame de Montpezat, fille du marquis; à laquelle le maire et les jurats présentèrent quantité de confitures excellentes : ce qu'elle print en bonne part.
En cette année, Henry de Foix, comte de Caudale, et fils de Federic^ est faict maire de Bourdeaux. Mais sur cela, est à noter que comme au mesme temps de
l60 J. DE GAUFRETEàU.
1571 son eslection le comte fut arrivé en la ville, il fut incontinent visité des jurats, et suplié d'accepter ladite charge de maire; de quoy il remercia grandement lesdits jurats, et demenda toutefois trois jours pour y penser.
En cette année , le marquis de Vilars, lieutenant gênerai pour le Roy en Guienne, qui estoit à Bourdeaux^ ayant vouleu faire donner les clefs des portes delà ville à monsieur de Montferrand, comme gouverneur d'ycelle, les jurats s*y opposèrent et Tempecherent, soustenants qu'ils estoyent les vrays et originaires gouverneurs, tellement qu'ils ne voulurent point rendre les clefs, et protestèrent de se pourvoir par devant le Roy; de modo que cette affaire en demeura là.
En cette année, à Bourdeaux, furent faicts les honneurs funèbres de la royne d'Espagne, seur du roy Charles IX, decedée femme de Philippe second, roy d'Espagpe. Cette dame ne fut point heureuse en son mariage, bien qu'elle eut heu un fils et une fille d'yceluy : le fils appelle dom Carlos, fut despuis faict mourir par son père, qui le soupçonnoit d'adhérer aux révoltes de Flandres contre le Roy son père; et par sa fille, véritablement archiduchesse., mariée avec l'archiduc d'Autriche. Mais, ce fut en un temps qu'elle estoit hors de rang pour avoir des enfants : aussi n'en eutelle point. Mais, le plus grand malheur qui fut pour ladite royne d'Espagne decedée, fut que les Espagnols et les Français firent courre un bruit sinistre d'elle après son décès, disant que Philippe, roy d'Espagne, son mary, l'avoit faicte mourir par poison, pour quelques griefs et sales soupçons. (B. i36.)
CHAONIQUB BORDELOISB. l6l
En cette année, fut traicté le mariage de Henry de iSyi Bourbon, prince de Navarre, fils d'Antoyne, roy de Navarre, qui estoit mort au siège de Rohan, et de Margueritte, fille de Henry d'Albret (sic)y lequel Henry, prince de Navarre, fut despuis Henry le Grand (qui remit sus la gloire de la France), avec Margueritte de Valois, fille du roy Henry H et seur du roy Charles IX. En considération duquel traicté, Henry, prince de Navarre, bien que faisant partie de la religion prétendue et huguenote, fut pourveu du gouvernement de Guienne, en chef, à la place du deffunt roy de Navarre, son père.
En cette année, on commencea à adresser, au port de Bourdeaux, une armée navale de laquelle Strossy, gentilhomme florentin et parant de la royne-mere du Roy, et un gentilhomme xaintongeois, nommé Landereau, et le baron de La Garde, admirai des galères de Marseille, avoyent la charge; laquelle, en apparence, et selon qu'on en faisoit courre le bruit, estoit préparée pour aller contre l'Espagnol. Mais, despuis, on cognent qu'elle n'avoit esté dressée que contre La Rochelle, qui fut bientost après assiégée.
En cette année, ayant esté donné advis aux jurats de la ville de Bourdeaux, que la royne de Navarre, vefve de feu Henry d'Albret, s'en alloit en cour avec le prince de Navarre son fils, pourveu du gouvernement de Guienne en chef, pour célébrer son mariage avec la seur du Roy, les jurats députèrent un de leur corps avec le procureur de la ville, qui allèrent saluer ladite dame et le prince son fils, auquel, au nom de la ville, ils firent toutes les soubmissions de debvoir en tel cas
l62 i. DE GaUFRETEaU.
iSyi requises. L'ancienne chronique ne dit pas le nom de la ville en laquelle les députés susdits de Bourdeaux firent les sou omissions; mais il £Eiut croire, selon la tradition des anciens, que ce fut à Bergerac. (B. 157.)
1572. — En cette année, les jurats de la ville de Bourdeaux permirent que le premier présidant Lagebaston logeât à la mererie, bien que ce fut le logis ordinaire du maire, ainsin que son nom le dénote. Mais cela fut faict par ordre du Roy, qui en avoit escript auxdits jurats; parce que le comte de Caudale qui estoit pour lors maire, quand il venoit en ville, alloit loger en sa maison de Puy-Paulin. De quoy Sa Majesté en sceut bon gré aux jurats, ainsin qu'il leur tesmoigna par lettre expresse; par laquelle mesme, le Roy les exhortoit de vivre en bonne intelligence avec Lagebaston; car cela importoit le bien de son service.
En cette année, les maires et jurats de Bourdeaux envoyent dix thoneaux de vin de Grave à Paris, pour estre distribués aux seigneurs qui avoyent esté favorables à la poursuite des affaires de la ville. Mais le présent fut trouvé maigre, bien que mouillé par ceux qui le receurent, car, y ayant force personnes à gratifier, on disoit : sed quid inter tantos?
En cette année, le Roy ayant donné advis par lettre expresse comment est ce que le cardinal Alexandrini, nepveu et légat du pape Pie V, qui venoit d'Espagne, debvoit passer par Bourdeaux bientost, les exhortant à recevoir ce cardinal avec les plus grands honneurs
CHRONIQUE BORDBLOISB. l6B
qu'ils pourroyent, lesdits jurats font une assemblée 1572 chez le premier présidant Lagebaston, et fut arresté que ce cardinal seroit logé au palais archiépiscopal et que les jurats pourvoyreroyent à tout ce qui seroit nécessaire pour son passage, et que mesme, il seroit présenté au cardinal le poésie de velours blanc avec les soyes de soye blanche et filet d'argent. Mais despuis, le seigneur de Saint-Supplice ayant adverti les jurats que le cardinal ne vouloit pas de poésie, à cause qu'il ne desiroit point constituer la ville en telles despenses, qu'il appelloit inutiles, le poésie ne fut point présenté; mais il fut recuelli au prioré Saint-James, oti on avoit fait préparer des chaises pour reposer ledit cardinal; et là, il ouit la harangue des jurats. Il entra par la porte Saint-Julien, le 26 janvier; l'artillerie tira, toutes les cloches des églises sonnèrent, et messieurs du Parlement Tallerent saluer en son logis. (B. iSg.)
En cette année, le collège des Jesuistes est establi par la libéralité de Beaulon, conseiller au parlement de Bourdeaux. A cause de ce, touts les escoliers de ce collège, avec les Jesuistes, célèbrent toutes les années la memoyre dudit Beaulon, le 19 juillet.
En cette année, fut bénite, à Bourdeaux, la grand cloche de la maison de ville, qui avoit esté de nouveau fondue.
En cette année, les jurats de la ville de Bourdeaux députèrent deux de leur corps, qui allèrent à Blois, oti la cour du Roy estoit, et y saluèrent le prince de Navarre comme gouverneur pour le Roy en la province de Guienne. Mais est à noter, que lorsque les députés
164 ^* I>B GAtFRETfiAU.
I S 72 partirent de Bourdeaux, on leur bailla par escript tout ce qu'ils debvoyent dire audit seigneur prince.
En cette année, Lorteau, soubz-principal au collège de Guienne, demande congé de se retirer aux jurats. A cause de ce, Peletier est mis en sa place, du consentement et par la présentation d'Elie Vinet, principal. Est à noter que ledit Peletier estoit le plus grand phisionomiste et astrologue qui fut en France de son temps. Il a adressé l'horoscope de ma nativité.
En cette année, le seigneur de Montferand est iaict maire et gouverneur de Bourdeaux et pais Bourdelois, qui est contenu en la seneschaussée de Guienne.
En cette année, fut publiée, dans la ville de Bourdeaux, une déclaration du Roy, par laquelle Sa Majesté vouloit que touts ceux de la religion prétendue vescussent en toute asseurance dans leurs maisons y moyenant qu'ils fussent pacifiques et ne fissent aucunes assemblées ni monopoles en ladite ville. (B. 161.)
En cette année, les Huguenots, nonobstant la déclaration du Roy, par laquelle il leur estoit inhibé de s'assembler, font une assemblée dans la ville de Bourdeaux, en laquelle les Huguenots de la seneschaussée de Guienne, [fixèrent la] part de ce qu'ils debvoyent et estoyent en arrérages, pour le paiement des reistres qui estoyent l'année précédente venus en France pour assister le parti, et monta ladite cotisation à vingt et cinq mille livres. Le receveur desdits deniers fut un conseiller au Parlement, nommé Joseph de Valiers.
CHRONIQUE BORDELOISE. l65
En cette année, le marquis d'Eiguemon, flamand, 1572 venant d'Espagne et allant trouver le Roy à Paris, passa par Bourdeaux, et fut visité par les jurats, en son logis de l'hostelerie du Chapeau-^Rouge. Laquelle visite ils firent, suivant Tadvis que le seigneur de Monferrand, maire et gouverneur de Bourdeaux, estant en son chasteau de Langoiran, leur donna.
Simon Milanges, qui avoit enseigné et faict la troisiesme classe au collège de Guienne, ayant dessein de dresser une imprimerie dans la ville de Bourdeaux, les jurats, sur Tadvis qu'ils en eurent, persuadèrent et sollicitèrent ledit Milange d'exécuter sondit dessein, et, pour cet effect, luy donnèrent de beaux et grands privilèges; car, en ce temps, il n'y avoit que quelques imprimeurs de trente à la douzaine, chetifs et ignorants en ladite ville (*); tellement que, par le moyen de cette imprimerie, Milange attira dans ladite ville le commerce de la librairie qui y estoit auparavant incogneu. Mais, parla recommendation des jurats, ledit Millanges fut faict du nombre des imprimeurs du Roy, avec privilège qu'aucun ne put imprimer ce qui concernoit les affaires publics, que luy, soubs grosses peynes.
En cette année, le 18 aoust, les nopces du roy de Navarre (car, de prince, il estoit devenu roy dudit royaume, par le décès de la royne de Navarre, sa mère, qui avoit fini ses jours, dans Paris, le 4 juin précèdent) et de Marguerite de France, seur du roy Charles IX, furent célébrées à Paris, par la dispense du Pape, tant
(^) Un paragraphe qui est bifiRS portait : Auparavant eux, un nommé Ladyme estait imprimeur à Bourdeaux et se tenoit à rue Bouhault.
l66 3. DB OAUFRBTBAU.
1 572 pour raison de Theresie que de la proximité qui estoit entre les mariés. Les cérémonies de ce mariage furent foictes, non pas dans l'église Notre-Dame, ains sur un grand théâtre eslevé au devant la porte d'ycelle. Le cardinal de Bourbon les espousa. De quoy, on fit feu de joye à Bourdeaux, devant Thostel de ville.
En cette année, le froid fut si rigide sur la fin de décembre, que la rivière glaça devant Bourdeaux d'une telle façon, qu'il estoit impossible que les basteaux peussent passer d'un bord à l'aultre; et, si quelcun vouloit passer de la Bastide en la ville, il falloit faire rumpre la glace à coups de hache. Mais ce qui est notable et consiste que la marée venant sur la glace, plusieurs bateliers estants trompés et voulant passer leurs bateaux, touchant la glace cachée et couverte d'eau, pour ne trouver par après de fonds, firent naufrage; à cause de ce, quelques personnes s'y trou* verent noyfes et perdues. Les gueux faisoyent cuire leurs herbes sur le verglas.
En cette année, il y avoit un insigne voleur, huguenot, natif de la ville de Bergerac, chaudronier de son mestier, qu'on appelloit Geoffre et la Grande^dent par chafire, à cause d'une dent qu'il avoit en sa gamiteure de devant, qui luy passoit la lèvre de dessoubs; lequel venoit courre jusques à la Bastide et y prendre des prisonniers. Il fit mille desordres dans l'Entre-deux- Mers; enfin, il fut pendu, non pas par arrest du Parlement, ains par commendement d'un chef de son parti.
En cette année, le baron de Langoiran, qui tenoit le
parti des Huguenots comme aussi iaisoit-il profession 1572 toute sa vie du calvinisme, et estoit frère du seigneur de Monferand, maire et gouverneur de Bourdeaux, surprint la ville de Perigueux par scalade et de nuia, par une façon extraordinaire, ce pendant que les habitants et bourgeois et aultres plus notables dormoyent à leur ayse dans leurs maisons, et envoyoyent des goujats élire la garde, la sentinelle et la patrouille. Mais est à noter que cette ville fut mal traictée; toutefois, on pouvoit dire que c'estoit à son veu, car si les habitants eussent faict leur debvoir et prins la peyne de faire la garde jour et nuia, cet inconvénient qui a mis plusieurs à Thospital, ne leur fut pas advenu. Mais notez après cela que ce Langoiran, aussi ennemi du service de son Dieu et son Roy, que son frère Monferand en estoit ami, fut un des plus sanguinaires et cruels huguenots et hérétiques que la France vit pour lors; ennemi des prestres, ravageur des églises, il fit mourir en son temps plus de mille prestres, par divers torments. Il tenoit en révolte tout le pays de l'Entre-deux-Mers, il rançonnoit les paisants, il estoit tousjours accompagné d'une infinité de meschants qui estoit de mesme farine que luy, gens de sac et de corde. (B. 166.)
En cette année, la bazoche du palais est estainte parce que les présidants et conseillers du Parlement estoyent obligés, par les statuts d'ycelle, de nommer procureurs les roys de ladite bazoche; et des aultres plus anciens clercs du palais, à tour de matricule, commencèrent à s'aproprier et faire leur advantage de ces estats, lorsqu'ils venoyent à vaquer, chascun selon son rang, et les vendoyent. Mais despuis, fut
l68 J. DE GAUFRBTBAU.
1572 faict un règlement sur la plaincte, tant des procureurs que des clercs, lequel portoit que, si le procureur decedé, bien qu'il n*eut point resigné, laissoit un fils, Testât estoit conservé pour yceluy, moyennant qu'il le voulut exercer; et s'il ne laissoit que fille, Testât aussi conservé pour elle, en se mariant avec un qui voulut exercer ladite charge de procureur. Et par ainsin, les clercs et anciens praticiens du palais eurent l'espérance de parvenir par ce moyen auxdits estats, parce que les filles des procureurs decedés, se maryoyent ordinairement avec des clercs.
Une damoiselle de condition et de maison, en la ville de Bourdeaux, estant aigrie et despitée contre les plus proches de son costé, et qui seuls demeuroyent héritiers de sa richesse après son décès, selon la coustume de Bourdeaux et pais bourdelois, comme aussi estoit elle tenue pour stérile, suppose, du consentement de son mary, un fils, en feignant un accouchement. Sur quoy, ayant esté poursuivie en justice par ses plus proches qui avoyent recogneu le mystère, et sceu toute la supposition par celles desquelles cette femme s'estoit servie pour son faulx accouchement, tant fut procédé, que ladite damoiselle et son mary font amende honorable, sont fustigés et attachés au pilori par mains du bourreau, par arrest de la Cour du parlement de Bourdeaux.
En cette année, fut faict, à Bourdeaux, le massacre des Huguenots, commendé par le seigneur de Montferrand, pour lors gouverneur de ladite ville, selon Tordre qu'il en avoit de Paris, duquel massacre Lurbe faict remarque, mais il est court en sa narration
touchant la forme de Fexecution. Est donques à noter 1572 que plusieurs furent mis à mort e charcutés en pleine rue, de plein jour, à la veûe de touts. La marque pour cognoistre ces Huguenots, estoit de ne porter point de croix au chapeau ou bonnet pour les hommes, et pour les femmes, sur leur coiffure; car les femmes furent aussi privées de la vie, ce qui fut cause que touts indifferement, Catholiques et Huguenots, prindrent des croix à leurs chapeaux et bonnets; toutefois, on ne laissa pas de massacrer ceux auxquels on en vouloit en particulier, quelques croix qu'ils portassent : notamment ceux que le gouverneur avoit recomendés et reccomendoit. Misérable spectacle pour lors, et semblable à ces proscriptions commendées à Rome par le triumvirat. La religion ne se plante pas avec le fer! Mais est à noter que, soubs le prétexte de ce massacre commendé, plusieurs marys firent mettre à mort leurs femmes et les femmes leurs marys. Laloubie [Lalou* bière?], conseiller au Parlement, fut de ce nombre, tué en sa maison rue du petit Judas, ainsin qu'il vouloit aller au palais; comme aussi plusieurs bourgeois desquels leurs femmes s'ennuyoyent, firent le mesme sault. Mais est à noter, que ce n'estoit pas le menu peuple seulement qui faisoit cette horrible exécution, mais aussi plusieurs des plus aparants bourgeois de la ville, procureurs mesmes et advocats. On remarque aussi qu'un certain bourgeois et marchant de la Rosselle fut faict mourir soubs le prétexte d'estre huguenot, par son fils, lequel s'ennuyoit que sondit père vivoit trop, et par ce moyen l'empechoit de jouir de sa succession. Fils détestable que je ne veulx pas nommer, à cause du nom qu'il a commun avec plusieurs notables familles de ladite ville! Mais, fils aussi
170 J. DB GAUFRETEAU.
1572 qui ne prospéra jamais; car, après avoir consommé et dilapidé en jeux, yvrogneries et paillardises, le bien que son père luy avoit laissé, mourut à l'hospitaL Toutefois, en la narration de ce massacre, et notament sur ce particulier subject, il ne s'en fault pas fier au livre composé par les hérétiques, qu'ils ont intitulé : le Martyrologe ^ parce qu'ils couchent en yceluy plusieurs choses qui ne furent jamais pensées et moins mises à exécution, pour lors; notamment quand ils parlent du massacre de Bourdeaux. Car il est certain que la cruauté et félonie qu'ils raportent, en ce livre là, ne fut jamais pratiquée pour lors en ladite ville, puisqu'il est certain qu'après que la fureur du premier et second jour fut passée, le Parlement et les jurats firent tant envers Montferand, qu'on se contenta de prendre touts ceux qui estoyent soupçonnés d'huguenotisme, lesquels on enferma dans les couvents des religieux, pour y estre gardés jusques à ce qu'on sceut la plus ample et expresse volunté du Roy. Mesmes est à noter que plusieurs Catholiques cachèrent et mirent en seureté dans leurs maisons infinis Huguenots, notamment leurs voisins. De là, on se contenta aussi de leur faire vuider la ville, suivant Tordre receu et envoyé par le Roy, s'ils ne vouloyent abjurer leur hérésie; ce que plusieurs firent, mais par feintise seulement, et plusieurs aultres aussi aymerent mieux quiter leur patrie et leurs biens, que de se convertir et remettre au giron de l'Eglise.
Marguerite de Pontac, appellée mademoiselle de Pés, fille du présidant Pontac decedé, qui avoit heu pour père le grefiîer Pontac, qu'on nommoit le vieux, et lequel parvint à une si relevée richesse, qu'à cause
CHRONIQUE B0RDEL0I8E. I7I
de ce, on fit ce proverbe dans Bourdeaux, et lequel 1572 court encores à la bouche du peuple, riche comme Pontac, fut en cette année (*) mariée, tant pour la considération de sa vertu et beauté, que de ses biens qui estoyent très grands, comme aussi elle estoit fille unique, avec un prince de la maison de Bourbon, bien que du costé gauche; et fut, avec grande pompe et solemnité, conduite par sa mère, Finette d'Aspremont, despuis mariée avec le vieux Gourgues, et ses aultres parants, en Bourbonois, dans la maison de son mary. Toutefois, ce mariage ne fut pas heureux; parce que voyant que son mary la mcsprisoît, elle en mourut de regret peu d'années après son mariage; elle ne laissa aucune postérité.
En cette année^ il y eut une telle ravine d'eau, que le peuple appelle soubeme, et la rivière devant Bourdeaux creut et enfla d'une telle façon, qu'elle emplit tous les chais, les sales basses des maisons des Chartreux, et monta jusques au quatriesme degré de l'escalier de l'église de Saint-Michel, qui est vers la porte de la Grave. *
En cette année aussi, on commence de bastir le Pontet des Chartreux, appelle Cap et Finis Terre, qui est sur l'estei; ce qui fut cause que toutes les festes et dimanches, une infinie multitude de peuple venoit là, pour voir et considérer le bastiment, bien qu'il ne soit pas de grande considération; mais il fault dire la vérité, ces promenades estoyent plus pour banqueter et faire bonne chère chez un pâtissier
(*) D'après la généalogie des Pontac, c'est le 12 avril iSSg, que mademoiselle de Pés épousa César de Bourbon-Busset.
172 J. DB GAUFRETEàU.
1 572 appelle CaîUeber, lequel ayant nouvellement pour lors levé boutique en une maison faisant le quanton du quay desdits Chartreux, tout devant le Pontet, lequel faisoit manger entre autres sortes de pâtisserie, d'une certaine, qu*il appelloit hareclin, poupelins larges, en forme torteaux, lesquels il faisoit aussi crier par ville. Mais cela ne dura gueres longtemps, parce qu'oultre qu'ils estoyent cbers, ils ne donnoyent pas de la satisfaction au goust, et chargeoyent grandement les estomacs. (B. 170.)
En cette année, un jeune homme de condition fut tué d'un coup d*estu, car les baies n'estoyent pas encores en pratique pour lors, sur la galerie du Dibarrola, reguardant jouer à la paume, et le tout par sa fautte, d'aultant qu'il ne vouleut pas prendre garde à luy, quelque chose qu'on luy dict. (A. 204.)
l5j3. — En cette année, père Ogier Emond, un des principaux Jesuistes de ce temps -là, et le plus grand prédicateur qu'ils eussent, et c'est luy aussi qui jetta les fundements du collège desdits Jesuistes à Bourdeaux, en l'année 1573, persuadant Baulon, conseiller au parlement de Bourdeaux, d'y aporter sa libéralité, ainsin qu'il fit; à cause de quoy et pour honorer sa mesmoyre, ils conservent le pourtraict d'yceluy sur le hault de la cheminée du refectoir dudit collège. Je dis donc que, comme ce suffisant jesuiste prechoit en cette année dans l'église Saint-André, eut, sur le subject de l'arche, représenté que le mulet n'y estoit jamais entré, et sur cette mesme occurence, se fut estendu sur le pervers naturel de cet animal et de
CHRONIQUE BORDBLOISE. Ij3
sa vicieuse naissance, un certain personnage de la iSyS ville, de qualité grandement relevée, qui portoit le nom de Mulet (on dict que le jesuiste avoyt heu dessein de jetter cette pierre dans le jardin de ce personnage là), fit changer son nom, et, au lieu de Mulet, mettant deux lettres, il voulut estre appelle MuUet, qui est le nom d'un poisson; surquoy, ce jesuiste-là fit incontinnent tracer cet epigramme latin; lequel, tourné en François, courut en ce temps es mains de touts les plus doctes et relevés de la ville :
Tune, cum sacra tuum deridet concio nomen,
In quo, te mulum, litera sola/acit, Hanc geminans reliquo vis mullus tempore dici;
Quœ te, cur fadas, causa movere potest?
Siye etenim mulusfueris qui pascua quceris,
Aut mullus piscis : bestia semper eris.
Le françois :
Quand le prédicateur avec cause et suhject.
Se moque de ton nom, qui en son vray object,
Tefaict estre mulet avec une L seule-.
En la doublant tu veulx mullet estre appelle.
Poisson, lequel venant de V océan salé.
Dans nos rivières est /riant morceau de gule.
Aucun certes ne peut pénétrer la raison.
Ni le pourquqy tu veulx ainsin changer de nom-,
Puisqu'en quelque façon que Vanchre le répète,
Et soit qu'avec une L on Vescrive mulet,
Ou bien en la doublant tu sois nommé mullet;
On trouvera tousjours que tu es une beste,
La tradition de ce temps là, sur ce subject, marque que le jesuiste parla ainsin en chaire sans nommer personne, pour se venger de ce que, disnant ce jour là qu'il debvoit prêcher, en une maison relevée de ladite
174 '* ^' gàufreteâu.
1573 ville, proche de celle où logeait le susdit personnage, ycelui avoit intercepté et &ict entrer en sa maisoa la pâtisserie qu'on portoit pour le dessert du festin qu'on faisoit audit jesuiste, de quoy il s*estoit moqué. (B.171.)
Un jeune personnage de maison et condition, dans la ville de Bourdeaux, pourveu en cette année-là, d'un office de conseiller au Parlement, ayant £aict estendre la robe d'escarlate qu'il debvoit porter, à la fenestre de sa maison qui reguardoit sur la rue, avant qu'il eust esté examiné, receu et admis, n'ayant pas mesme encore prins loy, cela fut trouvé si arrogant et presumptueux par le Parlement, que lors de son examen il fut refusé tout à plat, et quelque sollicitation, prière et excuse que luy, ses parants et amis fissent et aportassent, ne put jamais estre receu; à cause de quoy il fut contrainct de se des&ire de son tiltre, comme aussi certes faut-il entrer dans des compagnies souveraines, quelque suffisance qu'on puisse avoir, par la porte de l'humilité, et non point par celle de l'arrogance et presumption, ainsin que vouloit faire cettuy-ci, qui sert et servira tousjours d'exemple notable pour enseigner les aultres.
Il y avoit en cette année-là, dans la rue de Saincte- Columbe, de Bourdeaux, une pie enragée, sur la fenestre de la maison d'un marchant, laquelle avoit accoustume d'appeller cornard tous ceux qui passoyent par ladite rue, particulièrement au dessoubs de la fenestre oti elle estoit, ainsin que les serviteurs de la boutique luy en avoyent aprins le jargon, afin d'en recevoir du passe-temps. Or, il y eut un jurât demeurant à La
CHRONIQUE BORDBLOISE. lyS
Roselle, lequel estant contraint de passer par-là, touts i573 les matins, tant pour aller à la maison de ville qu'au marché, pour faire poiser le pain de la paneterie et avoir esguard sur la chair vendue par les bouchiers (car, en ce temps-là, les jurats n'estoyent pas si grands messieurs qu'ils sont aujourd'huy, commettaÉts et subrogeant des personnes de griffe, pour faire ce qui particulièrement convient à leurs charges, à leurs pieds, à leurs mains et à leurs yeux; comme aussi, au lieu d'un attrapeur au temps passé, il y en a deux, trois, quattre et cinq maintenant); ce jurât donc, recevant touts les matins ce bonjour par le bec de la pie, vint enfin à s'en fâcher et recevoir un très grand despit, voyant mesmement que, quelque ressentiment de sa colère qu'il eut donné à ceux du logis, particulièrement au maistre, pour faire tuer cette pie qui l'appelloit comard (car il avoit une bien belle femme, jeune, et luy estoit avancé dans l'âge), personne ne s'estoit soucié de son aigreur, cela luy donne occasion d'en faire. sa plaincte à la maison de ville, et ne pouvant avoir prinse aucune sur le maistre de la maison où estoit la pie, s'en prend à l'oyseau et luy faict faire son procès par les formes ordinaires. Lequel estant faict et parfaict, la pie fut condemnée a estre pendue et estranglée sans appel; car aucun ne voulut se rendre appellant pour elle, non pas mesme le procureur sindic de ladite ville, à qui cela apartenoit, craignant d'estre moqué. L'exécution en fut faicte à la fenestre de la sale de l'audience de ladite maison de ville, qui reguardoit pour lors sur les fossés d'ycelle, dans lesquels maintenant les jurats ont faict cultiver un jardin; depuis on appella ce jurât, de la pie, lequel se nommoit Renier.
176 J. DE GAUFRKTEAU.
1573 En cette année, plusieurs petits enfeints de Fun et de Taultre sexe, de Tage de quattre, cinq et six ans, et apartenoyent à des attisants de considération, se trouvèrent perdus, sans que jamais les pères et mères les pussent recouvrer, quelque diligence et peine qu'ib apornksent pour en sçavoir des nouvelles; cela fit croire et dire tout hault au peuple, qu'il y avoit quelques familles de la ville de Bourdeaux, riches et puissantes soupçonnées de lèpre, et que ceux de ces familles là avoyent faict prendre ces petites créatures, pour après les avoir esgorgées, laver dans le sang innocent d'ycelle; mais ce bruit ne passa pas plus avant que du peuple, d'aultant que cela ne fut jamais avéré ni recherché par le moindre indice que ce fut. Toutefois, le bruit vray ou faulx, mit en telle alarme et terreur les pères et mères qui avoyent des petits enfants mesmes es maisons honorables et riches, qu'elles veilloyent sur la conservation d'yceux avec si exaae soing, qu'ils les empechoyent de sortir es rues pour prendre leurs esbats, si cela n'estoit en leurs présences.
En cette année, les jurats de Bourdeaux, firent une ordonnance formelle, par laquelle ils inhibèrent aux servantes, lesquelles à Bourdeaux, on appelle gouies, de porter des pantoufles en chaussure; on dict que cela fut ordonné en jugement contradictoyre sur la requête des marchandes et des bourgeoises, parce qu'en ce temps-là la chausseure des pantoufles estoit la marque relevée des bourgeoises et marchandes. Mais ceci est remarquable, que lesdites servantes passant par la maison de ville pour aller à la fontaine ou ailleurs, si elles avoyent pantoufles, estoyent deschaussées par les sergents de ladite ville qui les guettoyent au passage,
CHRONIQUE BORDELOISE. I 77
pour Texecution de ladite ordonnance, et faisoyent i573 leurs profits desdites pantoufles, en les vendant; et non seulement se pratiquoit cette exécution près la maison de ville, mais aussi au Marché^ rue Bouquiere et infinis aultres endroits de Bourdeaux les plus fréquentés. Enfin, comme les bourgeoises virent que le peuple se moquoit d'elles, pour avoir prétexté une telle requête aux jurats, qui marquoit plustost leur vanité que leur qualité, elles en firent cesser l'exécution et permis aux gouies et aultres femmes de basse manche, de porter pantoufles si elles vouloyent, et de là a prins naissance, à Bourdeaux, le proverbe qui est à la bouche du peuple; car pour marquer la femme riche, c'est à dire la bourgeoise et marchande, quand ils entendent sonner la chante-pleure et fones classes de quelque mortuaire, après avoir aprins que c'est pour le décès d'une femme, elle portait pantoufles, disent-ils; c'est à dire, elle estoit riche et opulante et avoit moyen pour faire bien payer les secrestains.
En cette année, une certaine créature du sexe féminin, natifve du village de Montmejan, paroisse de Saint-Legier, aux Landes, et laquelle ayant demeuré dans celle de Budos, à deux lieues de l'aultre, et despuis en la ville de Lengon, où elle avoit esté desbauchée par un certain valet d'estable, s'estant retirée dans son natal, fut pratiquée par le vicaire de la susdite paroisse de Saint-Legier, nommé Pierre d'Ambous, lequel natif de Taultre susdite parroisse de Budos, avoit heu cognoissance familière avec ladite créature pendant qu'elle demeuroit servante en ycelle, afin qu'elle contrefit la rencherie et la pucelle, et mesme protestât d'estre vierge bien que desflorée et abandon-
178 J. DE GAUFRETEAU.
1 573 née, et de plus protestât au peuple qu'elle recevoit des révélations de Dîeu et de la glorieuse Mère de Jesus- Christ, et pour faire valoir leur marchandise et abuser le peuple, le vicaire print un lézard vif, lequel d*Ambous, vicaire, après luy avoir osté les dents et rogné les ongles, attacha au col de ladite femme avec des filets; laquelle contrefaisant la pucelle et la vierge, comme aussi se faisoit elle appeller la vierge de Villemejan (sic) à cause du lieu de sa naissance, commença de se produire au peuple à l'heure du serv'ice divin, les festes et dimanches, et leur faire des harangues et remontrances spirituelle», qu'elle disoit luy avoir esté révélées par Nostre Seigneur et sa sacrée Mère. Tellement qu'elle sceut si bien embabouiner les parroissiens de Sainct-Legier, et en après de main en main ceux des aultres parroisses circonvoisines, par ses susdites remonstrances, que ledit d'Ambous luy suggeroit et faisoit apprendre par cœur, parce qu'ils crurent, à cause du lézard qu'ils voyoyent sur le colet de la prétendue inspirée, sans l'offencer, qu'il y avoit quelque chose de divin en elle; et en fut la renommée espandue par tout le pais cîrconvoisin de si relevée considération, qu'il y venoit une si grande affluence de peuple, tant les jours ouvriers que les festes et dimanches, dans ladite parroisse de Sainct-Legier, pour voir cette pipeusc et recevoir sa bénédiction, de toute condition et âge, que l'église dudit lieu n'estoit pas capable de les contenir; comme aussi, et c'est bien un tesmoignage véritable qu'il en estoit ainsin, il falloit Élire l'eau beniste, non point dans le benoistier, ains dans des douillats et barrique desfoncées par un bout, tant la multitude du peuple estoit grande, qui donnoit des notables offrandes, lesquelles le curé pre-
CHRONIQIE BORDELOISK. I 79
noit et en Êiisoit bonne chère avec cette affronteresse; 1573 car cela avoit esté le premier et principal motif de la farce. Mais ce qui donna plus de lustre et de couleur à Tafifaire, fut que le doyen d'Uzeste, homme de considération et réputation dans le pays, tant parmi les ecclésiastiques que les séculiers, adhéra, ou par simplicité ou pour estre de la partie, aux mines de cette foie, la conduisant pompeusement vestue, par dessoubs les bras d'un costé et le vicaire de l'aultre; voire mesmes ayant permis à cette effrontée de se faire voir dans le chapitre duquel il estoit chef. Il fut si estourdi et abandonné de Dieu qu'il luy offrit de Tencens par dévotion et respect, contre le vénérable et véritable sentiment de TEglise, qui dict : soli thura Deo, Ainsin, par le moyen de cette comédie qui se tourna enfin en tragédie, le vicaire et les ouvriers de l'église de Sainct-Legier, amassèrent de grandes et notables sommes ; notamment un certain d'entre eux, qui faisoit courir une coupelle qu'il appelloit de la vierge de Villemejan, de laquelle il ne rendit jamais compte, et retint la susdite queste, à cause de quoy il donna lieu au proverbe qui dure encore, non seulement dans ladite parroisse de Sainct- Legier, mais aux circonvoisines aussi, lequel dict : Tu semblés lou Bilerij car ainsin s'appelloit ce questeur de Sainct-Legier, qu'amasse per et. Et s'aproprie ce proverbe à ceux qui, en quelque affaire qu'ils facent, bien qu'il semble que ce soit pour la considération des aultres, c'est neantjnoins pour le leur. Mais voyci l'exorbitante deploration de cette farce et supposition, consistoit à scavoir que cependant que tout ce mystère se celebroit au grand abus du peuple, dans le diocèse de Bourdeaux, la sentinelle et eschauguete de Dieu, posée sur la plus relevée et dominante tour dudict
l8o J. DE GAUFRETEAU.
iSyS diocèse, sçavoir est Tarchevequc qui, en ce temps-là, estoit Antoyne Prévost de Scensac, prélat, au reste grandement accostable e debonaire, capable e soigneux du salut de son troupeau, ce qu'il a fort bien faict paroistre au sinode provincial qu'il célébra à Bourdeaux, en Tannée i582, qui fut approuvé à Rome, de point en point, et lequel est encore aujourd'huy, par emphase, le sinode provincial du diocèse de Bourdeaux, ignoroit le tout, et n'en eut rien sceu si le présidant La Lane, qui vivant en ce temps et estant seigneur d'Useste et Villandraut, bien proche de ladite parroisse de Saint- Legier, ne luy en eut donné advis. Enfin donc, le pot aux roses ayant esté descouvert, voila la puissance spirituelle accompagnée du bras séculier qui faict capteure de cette affronteresse, qui ayant esté * abandonnée tant du doyen que du vicaire, après avoir faict sa main ainsin que parle le proverbe, s'estoit retiré au coing de la cheminée de sa casuhette, au susdict village de Villemejan, fut conduicte dans l'archevêché, et de là, après avoir esté examinée sur touts les actes qu'elle avoit représenté sur le théâtre de ces mystères susdits, estant renvoyée au bras séculier du Parlement, et le procès luy ayant esté faict et parfaict, cette garsejfut condemnée à estre pendue et estranglée, et son corps mis en cendres, par arrest du parlement de Bourdeaux; ce qui fut exécuté en la place de l'église Saint-André. Mais la plus criminelle raison qui fit ainsin mourir cette effrontée fut qu'elle estoit convaincue, l'eau beniste manquant, d'avoir aspergé le peuple de son urine, dans ladite église de Sainct- Legier.
Le vicaire de Sainct-Legier eschapa la peyne de son desmerite; et le doyen d'Useste aussi, celle de sa sim-
CHRONIQUE BORDELOISE. l8l
pUcité OU imprudence; celuy-là, en représentent qu'il iSyS ne pouvoit pas estre maistre de la violente croyance du peuple qui venoit comme adorer cette monstrueuse créature, quelque remonstrance qu'il aportat au contraire; mais la glose adjouste : mediantibus il lis; et cettuy-ci, parce que le crédit et authorité du présidant La Lane le protégea. (B. 177.)
En cette année, un jeune advocat qui s'estoit coiffé des resveries de Calvin et de ses supposts, plustost par gentillesse et caprice que par raison, fut converti à Bourdeaux et remis dans le giron de l'Église catholique, ayant cogneu, touché au doigt, la vie licentieuse et deshoneste de son ministre, qui estoit, pour lors, La Formentée, en ce que ce personnage là, lequel, quand il estoit en chaire, prechoit tant la reformation, l'honnesteté et la pureté de vie, lorsqu'il se tenoit en compagnie, notamment parmi les femmes et filles, estoit si dissoleu et desreglé en paroles et gestes, qu'il sembloit quelquefois plustost un bouffon de comédie et de fiarce, que celuy qu'il se disoit estre; car en effect, ses actions de chambre n'estoyent aucunement consonantes aux paroles de sa chère. Il est vray que ledit ministre estoit encore jeune, et n'estant pas marié et cherchant parti, tachoit de se rendre en estime et réputation d'estre gentil et galant parmi les femelles. Mais neantmoins l'advocat susdit, en cas qu'il creut fermement que la doctrine de Calvin estoit la véritable selon la pure parole de Dieu, [aurait eu tort] de soy scandaliser de son ministre, quelque dissolution qu'il monstra en ses actions, puisque le maistre de la vérité dict, qu'il faut faire ce que les ministres de sa parole enseignent, mais non pas ce qu'ils font.
l82 J. DE GAUFRËTËAU. '
1573 En cette année, La Roschellc, qui avoit esté menassée et investie dès l*année précédente, fut tout à faict assiégée par larmée royale, de laquelle le duc d'Anjou, frère du Roy, estoit gênerai d'ycelle.
En cette année, la comtesse de Caudale, estant decedée en la ville de Cadillac, le comte, son mary, escrivit aux jurats de Bourdeaux, et les pria de se vouloir trouver auxdites funérailles de ladite dame; ce qu'ils firent en nombre de deux jurats, le procureur et clerc de la ville, représentant leurs corps avec les archiers, le portier, le chevaucheur ou herault d'armes et les trompettes d'argent, et lesdits jurats, procureur, clerc, ainsin accompagnés et vestus de leurs livrées, marchant les premiers esdites funérailles et conduite du corps.
En cette année, l'admirai de Vilars, lieutenantgeneral pour le Roy en Guienne, qui estoit en la ville d'Agen, ayant escrit aux jurats de Bourdeaux qu'il avoit besoing de canons pour le service du Roy, les jurats lui envoyèrent deux pièces tirées de Tarsenal de la ville, avec poudres et munitions nécessaires. Est à noter que ledit marquis vouloit ce canon pour aller assiéger la ville de Montauban, ainsin qu'il fit. (B. 179.)
En cette année, le viscomte d'Uza, seigneur qui avoit des grands revenus sur la contemblerie de Bourdeaux, avoit espousé la fille de François, marquis de Saluste, est faict vice-admiral de l'armée navale du siège de La Roschelle. Sur quoy est à noter qu'à sa prière, les jurats de Bourdeaux lui envoyèrent leur chevalier du guet avec une compagnie de Bourdelois, pour
CHRONIQUE BORDELOISE. l83
l'assister pendant deux moys. Ledit chevalier du guet 1573 se nommoit La Borderie, et estoit grandement vaillant.
En cette année, le marquis de Vilars, qui assiegeoit Montauban, envoya en l'armée du duc d'Anjou qui assiegeoit La Roschelle^ quarante compagnies de soldats; lesquelles troupes passèrent devant Bourdeaux et furent traictées dans les estapes que les maire et jurats dudit Bourdeaux avoyent iaict dresser pour les commodités de leur passage, de peur qu'elles ne fissent du mal et de la violence aux paisans, soubz prétexte de leur nourriture; elles passèrent avec discipline. (B. 179.)
En cette année, au moys de juin, fut faict un feu de joye à Bourdeaux, sur les fossés devant l'hostel de ville, pour la nouvelle receue de ce que le duc d'Anjou qui assiegeoit La Roschelle, avoit esté esleu roy de Pologne, et que les ambassadeurs polonois estoyent arrivés au camp du siège pour signifier audit duc son élection et l'emmener aussitost. Sur quoy est à noter que si la France se resjouissoit d'une telle élection, le duc d'Anjou n'en recevoit point de contentement; car il eut mieux aymé demeurer simple duc, en France, pour ne s'eslogner pas des délices e doux air de sa patrie, qu'estre roy de ce grand royaume, mais sauvage, barbare et eslogné du lieu de son natal. Cette élection avoit aussi esté faicte à la très instante poursuite du roy Charles IX, frère dudit duc, lequel entrant en jalousie du grand crédit que son frère avoit par toute la France, e que sa docilité le rendoit agréable à la royne sa mère, il aymoit mieux le voir commender de loing que de près.
184 J. DE GAUFRETEAU.
1573 En cette année, est porté à Bourdeaux et vérifié en Parlement, Tedict faict en faveur des Huguenots, et par lequel le Roy leur donnoit la paix, laquelle fut appellée la paix de La Rosckelle^ accordant aux Huguenots de la ville de La Roschelle et de celles de Nismes e Montauban e aultres, qui s'estoyent maintenues dans libre exercice de leur religion, e aux aultres, permission de vivre sans recherche en leurs maisons, e solemniser les baptesmes e mariages à leur mode, sans toutefois plus grande assemblée que de dix personnes oultre les parants. Mais au reste interdisant ledit exercice à la cour de Sa Majesté et dix lieues à la ronde.
En cette année, le marquis de Vilars, lieutenantgeneral pour le Roy en Guienne, ayant contraint ceux de la ville de Montauban, laquelle il avoit assiégée, de donner pour ostages de leur fidélité et obéissance envers le Roy, quattre des principaux de ladite ville, escrivit aux jurats de la ville de Bourdeaux qu'ils eussent à recevoir lesdits ostages pour les faire garder. A cela, lesdits jurats de Bourdeaux luy firent response qu'ils ne le pouvoyent faire, parce que ces ostages ne leur pouvoyent estre que suspects, et que ce seroit introduire des espions dans ladite ville, e s'en excusèrent.
En cette année, le Roy ayant imposé à Bourdeaux cinq sols pour barrique de vin, de laquelle imposition un thresorier de France en la généralité de Guienne, appelle Gasc, s'estoit rendu fermier, le clergé et les maire et jurats s'y opposèrent et prindrent à panie ledit Gasc. En conséquence de quoy, par arrest du
CHRONIQUE BORDELOISE. l85
Parlement, ledit bail fut cassé. Mais nonobstant cet iSyS arrest, les maire et jurats ne laissèrent pas d'envoyer vers le Roy, pour Textinction dudit impost, des députés, qui furent le seigneur de Monferrant, maire, e le procureur syndic de la ville.
En cette année, les partisants, fermiers du droict des francs fiefe deus au Roy, estant venus à Bourdeaux pour y faire la levée d'yceux, les commissaires députés pour juger de ladite levée entre les peuples et lesdits fermiers, par le Roy, declairerent, par l^ur sentence et jugement, les bourgeois et habitants de la ville exempts de ces droits de francs fiefs et nouveaux aquets, en vertu de leurs anciens privilèges.
En cette année, ceux de la ville de Blaye, voulant faire monter à Bourdeaux le vin qu'ils avoyent vendu aux cabaretiers de ladite ville, voire mesme les bourgeois dudit Bourdeaux qui possedoyent des biens et arrivoyent dudit lieu de Blaye, ayant mesme intention de faire porter ce vin de leur creu en la ville de Bourdeaux, avant la feste de Saint-Martin, les jurats s y opposent, et tant procèdent que, par arrest du Parlement, il est dict que le vin de Blaye ne pourra venir à Bourdeaux qu'après le jour et feste de la Saint- Martin d'hiver.
En cette année, ceux de la ville de Lengon, près de Saint-Macaire, ayant faict descendre du vin dudit lieu avant la Noël, comme se prétendant estre du Bordelois, les jurats le saisissent et soustiennent que ce vin ne peut estre pris qu'en qualité de Hault-pais, qui n'a droict de descendre qu'après les festes de Noël
l86 J. DE GAUFRETKAU.
1573 seulement. Sur quoy, tant procède au Parlement, que, par arrest, ledit vin de Lengon n'est tenu que pour vins de Hault-pays, e parunt, ne peut descendre qu'après lesdites festes.
En cette année, la ville de Pons, en Xaintonge, ayant esté surprinse par les Huguenots de ladite province, cela alarma tellement la ville de Bourdeaux, joint les advis que les jurats et le Parlement avoyent receu, que les Huguenots de Bourdeaux et villes circonvoisines en vouloyent aultant faire audit Bourdeaux, que les gardes sont redoublées et les patrouilles aussi, en cette ville; et les présidants, conseillers du Parlement et aultres, vont mesme faire la ronde et patrouille, et sont mis aux gardes des portes. (B. 182.)
1574. — En cette année, M. de La Valette, qui estoit lieutenant du Roy en Guienne, soubs le marquis de Villars, est faict lieutenant-general pour le Roy, au deçà la rivière de Garonne, vers Bourdeaux. A cause de quoy il vient en ladite ville, et après s'estre offert à ladite ville en Tabsence dudit marquis, présente ses patentes, qui sont vérifiées au Parlement, et luy receu honorablement.
En cette année, au commencement du mois de mars, le mareschal de Monluc, estant arrivé à Bourdeaux, sur les frayeurs que la ville avoit des grandes entreprinses et desseins des Huguenots sur ycelle, est ordonné, par arrest du Parlement, que touts cstrangiers vuideroyent, et, de plus, les députés du
CHRONIQUE BORDELOISE. l 87
Parlement estant entrés en jurade (ces commissaires 1574 furent deux présidants au mortier et le procureur gênerai), est ordonné qu'on fairoit capitaines des quartiers ceux qui convenoyent en tel temps, à cause des conseillers au Parlement [qui] furent establis; ce qui empêcha indubitablement que la ville ne receut point aucun eschec.
En cette année, furent envoyés des habitants et bourgeois de la ville de Bourdeaux, pour garder le Chasteau -Trompette, à cause qu'il fût vérifié qu'il n'y avoit dans ce chasteau que quinze morte- payes seulement, qui ne faisoyent aucune garde. De quoy, le Parlement et les jurats donnèrent ad vis au sieur de Vaillac, capitaine du chasteau.
En cette année, sont faictes inhibition aux maistres de poste de la ville de Bourdeaux, de donner aucuns chevaux ni faire courir, sans permission préalable des maire et jurats.
En cette mesme année, le commerce de Bourdeaux par eau estant empêché par les Huguenots, on commence d'armer, sur le port dudit Bourdeaux, douze navires pour attaquer et combattre les ennemis. (B. x83.)
En cette année, le sieur de Losse qui avoit esté gouverneur du roy Charles IX, et avoit esté faict lieutenant pour le Roy au de-là de la Garonne, en Tabsence du marquis de Vilars, tout ainsin que le sieur de La Valette l'estoit au -de -là [en de ça?], alla assiéger Clerac en compagnie dudit seigneur de
l88 J. DE GAUFRBTEAU.
1 5 74 La Valette ; pour faire lequel siège leur furent envoyés des canons, pouldres et munitions, par les maire et jurats de Bourdeaux. Toutefois, ce siège ne réussit pas ainsin qu'on Tavoit espéré.
En cette année, furent fiaictes les honneurs funèbres du roy Charles IX, avec toutes les solemnités en tel cas requises, le 26 juin, dans relise Saint-André de Bourdeaux. Ledit seigneur roy estoit decedé le 3o may précèdent. Il ne laissa point d'en&nts masles, et partant, la couronne apartint au roy de Pologne, lequel fut appelle Henry III.
En cette année, le roy de Pologne ayant heu la nouvelle qui luy fut envoyée par la roync-mere, en toute diligence, de la mort du roy Charles, son frère, sort tout aussitost clandestinement, toutefois, et sans le seu des Polonois, et pour cet efifect se transvestit et déguisa, et venant passer en l'Allemagne, oti il s'aboucha avec l'empereur Maximilien, et, de là, à Venise, oti il fut grandement honoré et royalement receu par les Vénitiens, et puis à Turin ; enfin il se rendit à Lyon. Mais, en considération de ce dessein, est à noter: les Polonois furent si marrys du clandestin départ du Roy, que j'ay ouy dire, estant à Rome, à un vieux seigneur polonois, qu'il fut arresté au conseil assemblé tout aussi-tost que l'advis en fut donné, de le suivre et le faire revenir par force, tant ils le desiroyent; ce qui fut tesmoigné assez, en ce qu'ils demeurèrent plusieurs années sans nommer un aultre roy, croyant tousjours que Henry retourneroyt en Pologne. Et despuis, on a tousjours attribué la cause des malheurs du seigneur roy jusques à sa mort, à
la fuite et sortie clandestine de la Polc^ne, sans en 1574 advenir les estats du royaume. (B. 184.)
En cette année, les maire et jurats de Bourdeaux, ayant sceu Tarrivée du roy de Pologne en la ville de Lyon, envoyèrent des députés pour faire les soubmissions en tel cas requises, à Sa Majesté, qui furent très bien receues. Mais est à. noter que, les jurats ayant vouleu députer pour cette action le seigneur de Montferrand, maire, il s'en excuse sur sa maladie. Toutefois, on dict qu'il refusa de paroistre en une action si honorable, parce qu'il n'estoit pas pratic en telles harangues. C'est pourquoy Mestivier, un jurât, advocat au Parlement, et grandement sçavant et suffisant, fut nommé avec le procureur syndic de la ville, qui firent le voyage.
En cette année, dans les aprehensions et querelles que la ville de Bourdeaux estoit des desseins et entreprinses des huguenots sur ladite ville, ayant esté adverti par lettre du seigneur de La Valette, escripte au maire et jurats, qu'il s'en venoit à Bourdeaux, ladite ville en receut un grand contentement, que deux jurats allèrent au devant de luy jusques à la ville de Lengon, par honneur, et sçavoir s'il desiroit qu'on luy fit entrée à Bourdeaux, comme estant lieutenant pour le Roy au-de-ça de la Garonne, du costé de Bourdeaux. Enfin, il fut magnifiquement reçeu et honoré, avec grand applaudissement des grands et des petits.
En cette année, les maire et jurats reçeurent une lettre escripte par monsieur le duc de Montpensier, qui leur donnoit advis d'une entreprinse que les Hugue-
igO J. DE GALFRETEAi:.
1 574 nots avoycnt sur la ville de Blaye, et les exhonoit d'y prendre garde et y donner ordre; ce qu'ils firent.
En cette année, les Huguenots ayant des navires aux ports de Meschets, Talamon et Royan, le capitaine Du Corne, fils de Bourdeaux, entreprint de les aller brusler; ce qu'il exécuta avec le secours des six navires de guerre, qui estoyent bien équipés et entretenus sur le port de Bourdeaux, soubs la conduite de Roger de La Garulande, gênerai de Tarmée navale.
En cette année, la cour du parlement de Bourdeaux ayant donné advis aux maire et jurats de Bourdeaux, que Langoiran, ce mauvais diable de calviniste, vouloit venir mettre le feu aux chais des Chartreux et au bourg Saint-Seurin, cela est cause qu'on escript aux communes de l'Entre-deux-Mers de s'armer et luy empêcher le passage, au son du beffroi ; de plus, furent mises garnisons esdits lieux menasses.
En cette année, il y eut une grande disette de bleds et charte de grains. Mais, comme le peuple de Bourdeaux estoit, à cause de ce, en une très grande aprehension, il y arriva si grande quantité de navires chargés de bleds, qu'il vint à un fort honeste prix.
En cette année, on contraint les Huguenots de Bourdeaux à payer la solde des morte-payes des chasteaux Trompette et du Ha; ce qui estoit très juste.
En cette année, fut faicte à Bourdeaux une assemblée de toute la noblesse du Bourdelois, en laquelle M. de Montferrand, maire, y présidant, fut resoleu qu'attendu les insolences insupportables des Hugue-
CHRONIQUE BORDELOISE. I9I
nots, il falloit mettre en pied une armée pour les 1574 exterminer.
En cette année, le cinquiesme décembre, environ la minuict, il se leva un si grand orage dans la ville de Bourdeaux, qu'il emporta la cyme du clochier Saint- Michel, et l'endommagea en plusieurs aultres endroits. (B. 186.)
1 5 7 5 . — En cette année, le mareschal de Montluc assiégea la ville de Gensac, sur quoy est à noter que, comme le sieur de Montferrand, maire et gouverneur de la ville de Bourdeaux, eut mis audit siège une belle et gaillarde troupe de soldats, levée en la ville de Bourdeaux et pais bourdelois, le 10 juillet, ledit seigneur de Monferrand estant allé recognoistre la bresche, fut tué d'une arquebusade; son corps est porté à Bourdeaux, et enterré honorablement en l'église des Carmes. Mais est à noter, en second lieu, qu'avant mourir, il eut le contentement de voir la ville prise et saccagée, en vengeance de sa mort. Lorsque son corps arriva sur le quay de Bourdeaux, l'archevêque et tout le clergé vindrent pour le recevoir, et messieurs les jurats aussi avec leurs livrées, et fut enseveli comme maire; aussi le meritoit-il.
En cette année, après le décès du seigneur de Montferrand, maire et gouverneur de Bourdeaux, par l'entremise du grand seneschal de Guienne, le seigneur de Merville, qui en escrivit au Roy, Sa Majesté rend purement et absolument le gouvernement de la ville de Bourdeaux aux maire et jurats d'ycelle, afin qu'ils ne soyent plus gourmendés s'il bailloit ledit gouver-
192 ^ J. DE GAUFRETEAU.
1575 nement à quelque particulier seigneur, ainsin qu'ils avoyent esté par ledit seigneur de Montferrand, et par ce moyen, le gouvernement et les clefs de la ville revindrent auxdits maire et jurats, et sur ce, le Roy leur escrivit une lettre de cachet, laquelle ledit seigneur de Merville leur porta ; dequoy il fut grandement loué et remercié.
En cette année, le présidant Eymar, en la cour du parlement de Bourdeaux, fut esleu maire de ladite ville; ce qui aigrit grandement la noblesse du pais, disant que cette charge estroit réservée pour gentilhommes faisant profession des armes, tellement qu'ib suscitèrent le seigneur de La Valette, et l'obligèrent d'en escrire au Roy; lequel envoya une lettre aux jurats par laquelle Sa Majesté les advertissoit de ne pouvoir approuver ladite élection dudit présidant, pour les raisons susdites, et que, partant, il vouloit qu'on procédât à nouvelle élection. Mais, despuis, les amis que le présidant avoit en cour, car le seigneur de La Valette fut gagné, opérèrent que cette élection tint pour ce coup, sans tirer à conséquence. (B. 187.)
En cette année, fut imposée la somme de six mille livres sur la ville de Bourdeaux, par authorité du Parlement, pour Tentretenement de cent harquebusiers à cheval desquek La Sale estoit chef. De laquelle imposition les Huguenots de ladite ville en payèrent le tiers, mais est à noter qu'afin qu'ils n'eussent subject de se plaindre, aucun des principaux d'entre eux furent appelles présents à la cotisation de ladite somme, entre lesquels fut Fronton Du Vergier, advocat, lequel, despuis, se fit catholique et fut jurât.
CHRONIQUE BORDELOISE. IçS
En cette année, le Roy ayant escript au Parlement 1575 et aux maire et jurats de Bourdeaux de pourvoir à la seureté de la ville, est arresté qu'après avoir faict une procession pour prier Dieu de donner la paix à la France, touts les habitants et bourgeois iroyent prester le serment de fidélité envers le Roy, entre les mains de Tarcheveque; ce qui fut exécuté. Cependant, deux jurats vont au devant du seigneur de La Valette, qui venoit à Bourdeaux.
En cette année, furent réitérées les deffenses au maistre de poste de la ville de Bourdeaux, de donner aucuns chevaux ni faire courir, sans Texpresse permission des maire et jurats, et lorsque quelque courrier arriveroit, de le mener aux jurats, pour sçavoir le subject de sa course, ses noms et qualités.
En cette année, sur la défiance qu'on eut à Bourdeaux du Chasteau-Trompette, le maire y entra dedans et y mit garnison des bourgeois; de quoy le seigneur baron de Vaillac, capitaine du chasteau, s'estant plainct au Roy, Sa Majesté commende par lettre expresse de faire sortir ladite garnison et de laisser faire au seigneur de Vaillac les fonctions de sa charge.
En cette année, par lettre patente du Roy, est confirmée Tauthorité aux maire et jurats de Bourdeaux, de tenir et garder les clefs des portes de la ville.
En cette année, les Huguenots de Bourdeaux renouvelent leur demende pour avoir un cymetiere dans la ville; mais les maire et jurats les renvoyent par leur opposition, comme aultrefois. (B. 188.)
194 ^* ^^ gaufretsàu.
1576 1576. — En cette année, fut establie à Bourdeaux, par l'authorité de monsieur l*archeveque Prévost de Sansac, la confrérie du Sainct-Sacrement; laquelle mit en alarme tout le parti huguenot, parce que la mesme confrairie fut aussi establie en aultres villes et parroisses circonvoisines dudit Bourdeauz, et qu'elle estoit directement contre leurs faux et détestable dogme, qui nie la realité du corps de J. C. au Saint-Sacrement de Tautel. A cause de quoy, ils en firent de grandes plainctes à leurs cheft, qui estoyent le prince de Condé et le roy de Navarre.
En cette année, le roy de Navarre, gouverneur de Guienne, en chef, qui avoit espousé la seur du Roy et estoit retenu comme prisonnier à la Cour, s'eschappe soubs prétexte d'aller à la chasse, et va à La Fere, et despuis estant arrivé en la province de Guienne, les jurats de Bourdeaux luy députent deux de leur corps pour le saluer e prier qu'il trouva bon que les canons que la ville d'Agen avoit heu de celle de Bourdeaux fussent rendus, ensemble ceux de Cahors aussi. Le Roy fit restituer ceux qui estoyent à Nerac avec leurs munitions; mais, pour les autres, il les refusa, disant qu'il s'en vouloit servir pour le service du Roy, et escrivit obligeante lettre et de considération auxdits jurats, sur cet subject.
En cette année, le prince de Condé estant arrivé au chasteau de Montferrand, à une petite lieue de Lormon, les maire et jurats de Bourdeaux l'envoyèrent visiter et saluer par deux de leur corps, auxquels ledit prince fit de grandes plainctes, de ce que la ville de Bourdeaux s'estoit alarmée de son passage à Libourne; se plaignit
CHRONIQUE BORDELOISE. igS
aussi de ce qu'on n'avoit vouleu octroyer cymctiere 076 dans la ville aux Huguenots, et qu'ils n'estoyent point appelles aux eslections de la jurade, aussi bien que les catholiques; et de plus, qu'on avoit faict une confirairie préjudiciable au service du Roy, dans la ville (il vouloit parler de celle du Sainct-Sacrement), mais, à cela, les députés ne respondirent rien; seulement luy offrirent un basteau tapissé, qui luy fut envoyé au port de Lormon, pour le porter à Lengon, avec des confitures et la colation esquise. Mais il n'entra pas à Bourdeaux; car on ne luy en offrit pas aussi l'entrée. Il alloit trouver le roy de Navarre. (B. 189.)
En cette année, le premier présidant de Bourdeaux, Lagebaston, qui avoit demeuré absent, par plusieurs mois, hors la ville, parce que certains ses ennemis et malveillants l'avoyent rendu suspect de porter le parti de la religion prétendue, et d'en fiiire ouverte profession, retournant à Bourdeaux, les jurats, au nombre de quattre, le vindrent recuillir sur le port des Salinieres, et luy fut envoyé un basteau public sur le port de la Bastide. Mais là-dessus est à noter, que son fils aine Lagebaston se rendit jesuiste, et a esté un grand personnage dans cet ordre. Pour le cadet, appelle Faiolles, il suivit les armes, et son courage ne permit pas qu'il feut de longue vie. Mais sa fille aisnée, mariée avec Senillac, conseiller au parlement de Bourdeaux, fit tousjours profession de la religion prétendue, avec opiniastreté. (B. 190.)
En cette année, les jurats de Bourdeaux firent une ordonnance par laquelle ils inhibèrent formellement aux servantes qu'on appelle, à Bourdeaux, gouies, de
igô J- DE QAUFRETEAU.
1576 porter pantoufles. On dict que cela fut en judgement contradictoire et à la requête des marchandes et boiu*geoises; car en ce temps-là^ la chausseure des pantoufles estoit marque relevée es bourgeoises. Mais ceci estoit remarquable, que lesdites servantes passant par dessoubs la maison de ville pour aller à la fontaine, si elles avoyent des pantoufles, les sergents les deschaussoyent et faisoyent leur profit de leurs pantoufles, et non seulement soubs la maison de ville, mais aussi, au marché e à rue Bouquiere, bref en plusieurs endroits de la ville, plus fréquentés. Enfin, comme on se moqua des bourgeoises pour avoir demendé cela et obtenu, ce jugement fut aboli, et permis aux servantes de porter telle chausseure qu'elles vouldroyent.
En cette année, plusieurs petits enfants masles de l'âge de trois, quatre, cinq et six ans, qui appartenoyent à des artisants, se trouvent perdus sans que jamais leurs pères et mères les pussent trouver, quelques diligences qu'ils aportassent à les chercher. Cela fit croire et dire au peuple, que parce qu'il y avoit plusieurs familles dans la ville de Boiu-deaux, de condition et riches, soupçonnée de lèpre, ceux de ces familles avoyent prins ces petits enfants et esgorgés, pour se laver dans le sang d'yceux. Mais cela ne fut jamais ni recherché ni avéré par aucun indice. Toutefois, ce bruit, vray ou faulx, mit en telles alarmes et terreur les pauvres mères, mesmes es maisons relevées et bien conditionnées, qu'elles gardoyent avec un très exact soing leurs enfants en les empêchant de sortir dans les rues pour y prendre leurs esbats. (A. i38.)
En cette année, le Roy ayant donné advis au senechal
CHRONIQUE B0RDKL0I8E. 1 97
de Guienne, au parlement de Bourdeaux et aux maire 1576 et jurats, qu'il avoit convoqué les Estats en la ville de Blois, au 16 novembre 1577, Icsdits jurats escrivirent aux filleules de Bourdeaux» d'envoyer leurs députés avec memoyre et instruction, en la maison de ville, pour députer, d'un commun consentement, deux personnages capables et suffisants auxdits Estats. Est à noter que l'assemblée faicte en ladite maison de ville, le présidant Aymar, maire, et le procureur syndic de la ville, sont députés pour faire le voyage, et est taxé au maire 19 livres par jour, et au procureur-syndic, dix.
En cette année, la ville de Bourdeaux, en gênerai et en particulier, fut en une très grande frayeur en conséquence de l'advis que le marquis de Vilars, gouverneur pour le Roy en Guienne, donna au Parlement et aux jurats sur ce que le roy de Navarre et le prince de Condé, son cousin, avoyent desseigné de s'emparer de ladite ville, soubs prétexte d'y passer. Comme aussi y avoit-il dans ladite ville plusieurs gentilshommes qui prolongeoyent leur séjour soubs prétexte de maladie ou de plaiderie, attendant ledit passage; cela fut cause que le Parlement estant adverti du tout, trouva bon qu'aucun des jurats se transportassent au bourg de Castres, deux lieues de Bourdeaux, où estoit le seigneur prince, e le visistant le priassent de ne passer dans la ville de Bourdeaux, ains prendre son chemin par ailleurs; ce qui fut exécuté. Mais est à noter que cette ambassade desdits jurats irrita tellement ledit seigneur prince, qu'il protesta de s'en plaindre au Roy. Ce qui obligea les jurats, avec l'advis du Parlement, après le retour des députés, de gagner le devant et envoyer au
I9B J. DK GAUPRETBAU.
1 576 Roy, aiiKsin qu'ils firent, pour luy faire entendre tout ce qui s'estoit passé en cette affaire. Mais le Parlement ne s'arresta pas en si beau chemin; car par son arrest, il fit commendement à touu ces prétendus malades de vuider la ville, sur grosses peynes; la défiance est la mère de seureté. (B. 191.)
En cette année, en conséquence de Tadvis donné à la ville de Bourdeaux, par le marquis de Vilars, lieutenant-general pour le Roy en Guienne, du dessein que le roy de Navarre et le prince de Condé avoyent de s'emparer de la ville, et après avoir ouy les députés envoyés au prince de Condé, le Parlement députa le premier présidant Lagebaston, avec des conseillers du Parlement et aucuns des jurats de la ville, vers le roy de Navarre, et le supplia comme ils firent de ne venir point en ladite ville de Bourdeaux et n'y vouloir pas passer, attendu que cela importoit au service du Roy et au bien public. Est à noter, que cette deputation irrita grandement le roy de Navarre, voire tellement, qu*il le voulut tesmoigner par les lettres qu'il escrivit sur ce subject au Parlement et aux jurats, menassant les habiunts de s'en ressentir à cause du soupçon qu'ils avoyent heu qu'il ne fut aussi bon serviteur du Roy qu'eux. Mais tout cela n'estonna point le Parlement ni les jurats, qui ne visoyent unanimement qu'à la conservation de la ville et à la maintenir dans l'obéissance du Roy, à quoy les acourageoit à toute heure l'archevêque, qui demeura tousjours en très bonne intelligence avec les jurats, et sur ce subject alla par plusieurs et diverses fois en la maison de ville, pour leur offrir tout son pouvoir et avoir; ce qui servit beaucoup pour conserver la ville des entreprinses des meschants.
En cette année, par arrest du Parlement, fut ordonné 1 5 76 que le lieutenant -criminel de la seneschaussée de Guienne, ne pourroit uzer de préventions es matières criminelles dans la parroisse de La Tresne, en ce qui estoit de la juridiction de la ville de Bourdeaux, comme faisant partie de la petite prevosté d'Entre-deux-Mers, et que les causes seroyent renvoyées aux maire et jurats de Bourdeaux. (B. 19a.)
En cette année, comme le Parlement eut advis que le mareschal de Monluc vouloit venir en la ville de Bourdeaux, le fit prier de différer son voyage jusques à une aultre fois; parce qu'estant en mauvaise intelligence avec le marquis de Vilars, il estoit à craindre que quelque querelle ne survint entre ces deux seigneurs, qui eut esté préjudiciable au service du Roy e repos de la ville et de toute la province de Guienne aussi.
En cette année, pour assurer la ville de Bourdeaux, on y faict entrer grand nombre de noblesse qui fut logée en divers endroits de la ville, et chascun sçavoit son rendez-vous en cas d'alarme, comme aussi chaque jurât avoit tousjours trois soldats à sa suite.
En cette année, la ville de Bourdeaux, ne pouvant plus demeurer en tant d'alarmes qu'il luy convenoit avoir touts les jours, à toute heure, à touts moments, et pour éviter la crainte qu'on pouvoit avoir de ceux de la religion prétendue reformée, par authorité du marquis de Villars, 'gouverneur de Guienne, on se saisit d'eux et furent menés en couvents, et illec enfermés oti ils sont gardés par des soldats. Neantmoins,
200 J. Dfi GAUFRBTEàU.
1576 plusieurs d'eux eschaperent par le moyen de leurs amis.
En cette année, par lettres patentes du Roy, les plus notables des trois ordres de la province sont assemblés à Saint-Seurin, pour prendre resolution sur les urgentes affaires de la province, là où les jurats de Bourdeaux et les commissaires du Parlement y assistèrent, et là furent ordonnées des extraordinaires impositions.
En cette année, le seigneur de Villeroy, le plus suffisant secrétaire d'estat de ceux qui servoyent le Roy, et de plus grande authorité, passa à Bourdeaux, allant vers le roy de Navarre, pour traicter la paix. Il fut honoré et visité des jurats, encore que son voyage fut pressé. (B. 193.)
En cette année, fut faict le feu de joye à Bourdeaux, pour la reconciliation du Roy et du duc d'Anjou ou d'Alençon, son frère, que les Huguenots avoyent seduict pour estre de leur parti.
En cette année, fut &icte l'ouverture des Estats en la ville de Blois, en laquelle le Roy fit une harangue royale; comme aussi tenoyt-on Sa Majesté pour estre le plus éloquent de tout son royaume. (B. 194.)
1 577. — En cette année, le Roy ayant appelle à la Cour le marquis de Villars, lieutenant-general pour Sa Majesté en Guienne, ja vieux et cassé, le mareschal de Biron fut mis à sa place, et esleu maire de Bourdeaux, au lieu du présidant Aymar, parce que le Roy avoit escript aux jurats et corps de la ville, dés le onziesme
CHRONIQUE BOROELOISE. 20I
juillet de Tannée précédente, de procéder à l'eslection 1577 d'un maire, aultre que de robe longue.
En cette année, fut assiégée la ville de Brouage, grandement importante aux Rochelois, et enfin mise en Tobeissance du Roy, par le duc de Malenne.
En cette année, la paix appellée de Poictiers est publiée entre les Catholiques et Huguenots, en vertu de Tedict dii Roy, sur la fin de septembre, par lequel Sa Majesté retranchant quelques articles de l'edict précédant, sans faire aucune mention des estrangiers, laissa les consciences libres, mais sans aucun exercice de la religion prétendue, sinon es villes et lieux où il se faisoit publiquement alors, es maisons des seigneurs ayant haulte justice ou plein fief de haubert à telle assemblée qu'ils voudroyent; aux aultres moindres à nombre limité, et de chaque baillage un endroit propre et commode pour les exercices; cet edict vérifié es aultres parlements, le fut aussi en celuy de Bourdeaux. Mais est à noter que cette paix fut receue avec tel contentement de la part des Huguenots, que le prince de Condé la fit publier à la Rochelle, à la clainé des flambeaux, la nuict mesme qu'elle arriva, bien qu'elle fut moins adventageuse à son parti que les précédentes. (B. 195.)
En cette année, il advint en l'audience du Parlement une chose qui donna de quoy s'entretenir à toute la ville, tout aussi tost que l'advis du faict fut représenté. Mais pour mieux l'entendre, il fiEiult que ceux qui n'en ont pas la cognoissance sçachent en premier lieu, que tout eveque et prélat ont bien séance en audience des
203 J. DE GàUFRETEAU.
1 577 parlements, mais non pas voix deliberative; car ceux-là seulement l'ont, auxquels le Roy Ta octroyé par placet ou qui sont conseillers, mais dans les parlements de leurs diocèses. En second lieu, fault sçavoir qu'en la ville de Vannes, en Basse-Bretagne, il s*y feict d'excellentissime beure, et que c'est un grand reveneu en ce pays-là. En troisiesme lieu, que l'eveque tire la disme du beurre. Sur quoy, pour venir au faict, faut [sçavoir] en troisiesme lieu que, comme l'eveque de Vannes fut venu à Bourdeaux, pour quelque sien procès, et fut entré un jour d'audience et monté en ycelle, il se fut levé lorsque le premier présidant au Parlement, qui estoit, pour lors, ce grand personnage Lagebaston, duquel on pouvoit dire qu'il n'ignoroit que ce qu'il vouloit, vint à recuillir les voix du costé des fenestres où il estoit assis, afin que luy, aussi, opinât, ledit premier présidant, en le touchant de la main droicte, luy dict : tome:{ vous assoit, monsieur^ et f dictes du beurre. Par lequel mot, Lagebaston luy representoit que n'ayant pas droict de suffrage, il ne se debvoit pas lever pour opiner, et luy marquât aussi, qu^en son eveché il faisoit du beurre, c'est-à-dire tiroit la disme du beurre. (B. 196.)
Les jurats acheptent des héritiers d*un marchant de Bourdeaux, appelle France, par derrière cette place, terres e vignes, enfin tout ce bourdier qui confix)nte despuis la planche de Sainte-Croix, jusques au pont du Git, là où ils bastirent un fort beau hospital, taiit pour les pestiférés, que pour ceux qui font leur quarantaine. Despuits, par l'ordre de l'archevêque, y ayant esté porté plusieurs matériaux pour un aultre dessein, le peuple de Bourdeaux a tousjours crié contre ledit
CHRONIQUE BOKDELOISE. 203
archevêque, disant qu'il vouloit bastir des greniers à 1577 sel, et y establir la Gabelle. (A. 45.)
iSyS. — En cette année, suivant Tedict de pacification donné aux Huguenots, portant, entre aultres articles, que le Roy octroyoit en touts les parlements une chambre pour juger leurs procès et différents, ladite chambre composée d'un présidant et douze conseillers du parlement de Bourdeaux, est establie dans la ville d'Agen.
En cette année, le sieur de Sansac, nepveu de l'archevêque de Bourdeaux, Antoyne Prévost de Sansac, est faict lieutenant, pour le Roy, en Guienne, en l'absence du roy de Navarre et du mareschal de Biron; et oultre cela, particulièrement gouverneur de la ville dudit Bourdeaux. Son oncle, l'archevêque, luy procura cet honneur; car il estoit grandement considéré du roy Henry III. Sur quoy, est aussi à noter que Sa Majesté escrivit une lettre à Sansac, gouverneur, qu'il eut à suivre le conseil de son oncle.
En cette année, furent faictes les amenances de la roy ne de Navarre, Marguerite, seur du roy et femme de Henry, roy de Navarre. Ce mariage avoit esté célébré, et accordé et consommé par les parties, en l'année 1572; mais elle n'avoit pas encore esté conduite à son mary jusques en la présente année, que ladite conduite s'en fit par la royne sa mère. C'est pourquoy, tout aussi tost que l'advis fut donné aux jurats de Bourdeaux de l'arrivée prochaine desdites roynes, ils firent aprester deux maisons navales pour
204 ^' ^^ GAUFRETEAU.
1578 conduire lesdites daines à Bourdeaux; lesquels leur furent envoyées à Bourg et présentées à Leurs Majestés par deux jurats et le procureur syndic de ladite ville de Bourdeaux.
En cette année, ce pendant qu'à Bourdeaux on attendoit l'arrivée des roynes, le mareschal de Biron arrive, et fit son entrée en la ville de Bourdeaux le mardy 16 septembre, et fut honorablement receu, comme lieutenant gênerai, en Guienne, pour le Roy.
En cette année, le dimenche 21 septembre, la royne de Navarre alla descendre aux Chartreux, où les jurats de Bourdeaux luy avoyent £aict dresser une maison en laquelle touts les ordres de la ville la vindrent saluer, et chascun d'eux luy fit sa harangue. De là, elle alla à la porte du Caillau, là où le poésie luy fut présenté par les jurats, qui, de là, la conduirent avec les compagnies de la ville, en armes, dans l'église Saint-André, où elle presta le serment en tel cas accoustumé, entre les mains du seigneur archevêque. Sa Majesté fut logée en la maison du présidant Villeneufve, sur les fossés appelles du Chapeau^Rouge.
En cette année, après l'arrivée des roynes à Bourdeaux, la royne-mère fit faire un règlement concernant le gouvernement de la ville et la nomination des intendants aux jurades. En conséquence de quoy, les capitaines des quartiers de la ville renouvelïèrent le serment, en présence du mareschal de Biron; comme aussi, en conséquence de ce dessein, on establit un conseil de personnages notables, qui tenoyent les assemblées dans la contablie.
En cette année, le mareschal de Biron, lieutenant iSyS gênerai, pour le Roy, en Guienne, et maire de la ville de Bourdeaux, dresse un règlement et ordre pour la garde de la ville, et pour sçavoir combien il pourroit avoir de personnes capables de porter des armes et aptes pour cette garde. Il fit faire, dans la place de la Corderie, une reveue et monstre générale de touts les habitants, et contreignit les maistres et chefs de maison à s*y trouver, excepté les présidants et conseillers du parlement, et les thresoriers. (B. 198.)
En cette année, les jurats de Bourdeaux, au nom de toute la ville, firent présent à la royne de Navarre d'un pentagone, c'est-à-dire une pièce d'or massif, ayant cinq pointes, très bien élaborée, avec des inscriptions, divises et chifres, à la louange de Sa Majesté, ce qu'elle monstra avoir pour agréable.
En cette année, à cause de la crainte qu'on pouvoit avoir du costé des Huguenots, qui ne cherchoyent qu'à surprendre la ville de Bourdeaux, les vignes furent arrachées tout autour d'ycelle, tant du costé de Saint- Julien, le boulevard Sainte-Croix, que de ccluy de l'église Sainte- Eulalie; et cet arrachement fut exécuté en vertu des lettres patentes du Roy, vérifiées au parlement, là où aussi la commission du seigneur de La Valette, lieutenant, pour le Roy, de-çà de la Garonne, pour faire ledit arrachement, fut aussi enregistrée. Mais cela se fit au grand desplaisir et mescontentement de ceux auxquels les vignes apartenoyent; mais il leur en fallut passer par là.
En cette année, fut ordonné, en conseil public des
206 J. DE GAUFRETBAU.
1578 cent et des trente, que ceux des marchants qui sont faicts jurats doibvent cesser leur trafic et fermer boutique pendant le temps et exercice de leur charge, ce qui ne se pratiquoit pas auparavant. Cette ordonnance fut esmologuée au Parlement, et trouvée grandement juste, parce que nemo duobus Dominis potest servire: Reipublicœ et Mammonœ. Mais, toutefois, et despuis cette ordonnance susdite, petit à petit, m desuetudinem abiit, par la malice et avarice des marchants jurats.
En cette année, madame la mareschale de Biron vient à Bourdeaux trouver le mareschal, son mary; un jurât et le procureur syndic de ladite ville furent au devant d'elle, et luy menèrent un basteau tapissé à la Bastide, et la conduisirent en la ville, et en sa maison, qui luy avoit esté préparée et meublée, à la diligence desdits jurats, qui Ty allèrent saluer, et luy firent présent de plusieurs confitures exquises. (B. 199.)
En cette année, au moys d'octobre, la royne de Navarre et la royne sa mère partirent de Bourdeaux pour se rendre à Nérac, où le roy de Navarre les attendoit. Sur quoy est à noter, qu'en ce que la royne mère avoit vouleu faire ce voyage et conduire elle mesme sa fille au roy de Navarre, son mary, on disoit que ladite dame avoit prins le prétexte de ce voyage et conduite de sadite fille, pour mieux pouvoir, sans soupçon, s'aboucher avec le roy de Navarre, son gendre, et moyener la paix. Aussi cet abouchement fut appelle la Conférence de Nérac, laquelle alarma grandement la malice des ombrageux Huguenots.
CHRONIQUE BORDELOtSE. 207
En cette année, un jeune homme de condition qui 1578 avoit, contre les volontés de ses père et mère, prins rhabit de saint François, ayant faict profession et ne s'en pouvant plus desdire, ainsin que parlent les moynes, est à noter que, comme le vendredi saint la discipline de pénitence se fit après l'office des ténèbres, candelis extinctis, qu'yceluy, sentant que son compagnon qu'il avoit à main gauche le foetoit, au lieu de se discipliner à luy, ledit jeune homme, qui estoit novice et n*avoit pas encore assisté à ces dévotions, croyant que nul ne se debvoit discipliner soy-mesme, ains chascun donner ladite discipline à son compagnon, cette croyance l'oblige à foieter assez rudement l'aultre compagnon qu'il avoit à sa droicte, lequel, s' estant mis à crier, le père gardien faict porter de la lumière, et, l'affaire ayant esté examinée, ces deux foeteurs furent mis in pace^ et griefvement disciplinés par plusieurs jours; mais ledit jeune homme plus que son compagnon, à cause qu'on luy mettoit sus qu'il avoit plus de tort que l'aultre, en ce qu'il n'avoit pas crié se sentant frapé, ce qu'il debvoit faire. Mais, enfin, comme les père et mère d'yceluy eurent aprins le maltraitement £siict à leur fils, et voyant que le gardien ne le vouloit pas relâcher, quelque remonstrance qu'ils luy en eussent faict, ils se pourvoyent au parlement de Bourdeaux; lequel, après avoir ouy le père gardien en ^es raisons, pliant les espaules, dirent au père et à la mère du discipliné que le Parlement n'avoit rien que voir la dessus; et par ce moyen, cette action fut divulguée par toute la ville de Bourdeaux. Mais est à noter que le jeune moyne ayant esté relâché, sort du couvent, et, quitant le froc, va porter les armes avec les Huguenots. (B. 201.)
208 J. DE GAUFRETEAL.
1578 En cette année, il y courut une maladie, dans Bourdeaux, qui affligea grandement la ville, et n'y eut maison qui en fut exempte; on Tappelloit la conculuche. Aussitost qu'un d'une maison en estoit attaint, tout le reste d'ycelle y passoit, et nul n'estoit espargné. L'effect de cette maladie consistoit en ce que ceux et celles qui en estoyent attaints devenoyent touts enroués, sans pouvoir presque parler. Mais, oultre cela, la fiebvre continue se mettoit de la partie; les malades mourroyent ou guerissoyent en sept jours. Plusieurs, de tout sexe, furent ostés du monde par le moyen de cette malicieuse maladie. Mais, le pis estoit que les médecins ne pouvoyent aporter aucun remède puissant pour la guérir; car ils en furent aussi bien attaints que les aultres.
En cette année, un marchant de Bourdeaux, nommé Leau, personne riche et de grande considération, ayant un procès contre aultre bourgeois de ladite ville; et consistoit sur ce que cettuy-ci estant venu à compte, avec ledit Leau, de certaines affaires qu'ils avoyent heu ensemble, cettuy-ci avoit baillé à Taultre le reliqua qu'il pouvoit debvoir, par arrest dudit compte, audit Leau. Lequel, toutefois, ayant demandé la mesme somme à l'aultre, et yceluy alléguant d'avoir payé, comme il ne put point fornir de quitance ni d'arrest de compte, signé dudit Leau, ou la réception et payement allégué, par où l'affaire en vint là, que ledit Leau feroit serment en l'église Sainct-Antoyne, sur les reliques sainct Antoyne, s*il avoit receu ladite somme demandée ou non, ainsin que l'aultre luy defferoit ledit serment. Est à noter que, deux jours après que ledit Leau eut faict ledit faulx-serment, le
CHRONIQUE BOKDELOISE. 2O9
mal appelle vulgairement 4e feu SaincUAntqyne se 1578 print à la jambe droicte, et laquelle sécha tellement qu'il luy falut couper la jambe de chair et luy en faire une de bois, avec laquelle je Tay veu marcher plusieurs années, à Bourdeaux, et dans la ville de Paris. (B. io3.)
En cette année, fut envoyé à Bourdeaux Tedict du Roy, qui ordonnoit que, dores en avant, toutes sortes de pièces d'argent, testons, quarts d'escus et celles de vingt et dix sols, seroyent pesées, et celles d*or aussi. Le motif dudit edict avoit esté pour empêcher que l'argent et l'or ne se rognât pas; car il couroit, en ce temps là, tant de pièces d'or et d'argent rognées, qu'on n'en voyoit point d'aultres. Mais, aussi, cet edict fit crier et plaindre le peuple, tant parce que les pièces rognées n'estoyent plus de mise, sinon au poids, et partant, plusieurs, jusques aux moindres, trouvoyent un grand déchet en leurs bourses et coffres, selon leur qualité, comme aussi, d'aultant qu'après l'edict vérifié, il fallut porter toutes les pièces rognées à la monoye et au billon, et porter un trebuchet dans la poche, si on ne vouloit estre trompé lorsqu'on recevoit quelque payement.
En cette année, Millanges, l'imprimeur, trouva l'invention, et commencea de la mettre en pratique, de faire imprimer les livres qu'on appelle de classe, par l'authorité et ordre du principal et des régents du G)llege de Guienne. Ces livres contenoyent tout ce que on lisoyt en classes du collège, selon leur ordre, soit qu'il fut tiré de Ciceron, de Virgile, de la Rethorique ou de quelque aultre autheur; et lorsque les
210 J. DE GAUFRBTBAU.
1 578 régents interpretoyent le texte en françois ou en aultie latin, les escoliers gloissoyent dans les lignes imprimées; comme aussi, les annotations que les régents dictoyent estoyent escrites par les escoliers dans des feuillets de papier blanc, qu'on avoit pour cet efTect entrelassé parmi les imprimés. Au lieu qu'auparavant, les escoliers escrivoyent leurs textes, ce qui leur estoit une grande peyne. Est à noter que les régents taxoyent lesdicts livres imprimés à leur mot, pour donner plus de gaing à l'imprimeur, lequel recognoissoit ce bon office par presants. Le 0>llege des Jesuistes suivit l'exemple de celuy de Guienne, et se servit aussi desdits livres imprimés. (B. soS.)
En cette année, Mespoulet, procureur au parlement de Bourdeaux, son fils s'estant rendu moyne, dans la petite Observance, en fit plaincte avec larmes, dans la Grande-Chambre, car il n'avoit ni fils ni fille aultre que celuy-là, soustenant que les moynes luy avoyent suborné et débauché sondict fils, et le retenoyent par force. Il demendoit que le garson fut vendiqué dudit couvent et séquestré. Arrest s'estant ensuivi jouxte et conformément à sa demende, un huissier est envoyé pour l'exécution. Lequel estant arrivé audit couvent, oblige le gardien de mener le jeune garson à la 0)ur (qui est séquestré), car il n'avoit pas encore prins l'habit, et, après quelques moys de séquestration, rendu au père; lequel, bien qu'il le veillât et tint en contrainte, ne put toutefois empêcher que cet oyseau ne prit la volée, et ne retournât au lieu d'oîi le père l'avoit sorti. Cela fut cause que Mespoulet, estant tourné faire mesmes doléances qu'à la première fois, et semblable arrest ayant esté donné et exécuté, en un
CHRONIQUE BORDBLOISE. 211
mot son fils luy ayant esté rendu par les moynes, comme 1 5 78 il le veult tenir plus contraint et serré qu'auparavant, le garson faict si bien, qu'il eschapa et se remet au couvent. Sur quoy, comme le procureur se plaignoit à un chascun en particulier, n'ozant pas s'adresser au Parlement pour la troisiesme et demender un nouveau arrest, un très sage conseiller du Parlement luy donna conseil qu'il laissât son fils dans le cloistre, sans faire semblant de se soucier de luy, et qu'indubitablement son fils s'en retourneroit vers luy, de soy mesme, aussitost qu'il auroit senti l'aspreté de l'année de probation, que les moynes appellent. Car, disoit ce conseiller à Mespoulet : Mon ami^ maintenant que ton fils est encores dans les douces imaginations et promesses des futures joyes et bénédictions du paradis^ pourveu qu'il se face moyne^ traicté et cajoléy il admire cette vie et la désire suivre de tout son coeur; mais aussitost qu'on luy aura osté le manteau^ puis le pourpointj et au lieu d'une chemise de toile amiablCj faict vestir une haire^ et y pour ceinture^ un cilice sur les reins; qu'il ne mangera ni boira que par compas, n'aura plus la liberté de faire aucune chose, jusques à la moindre; qu'il fauldra qu'il soit discipliné par soy mesme, ou par aultruy, tu verras qu'il quitera le froc et s'en retournera che:( tqy, te demandera pardon à deux genoux, pour avoir contredit tes voluntés et mesprisé tes conseils paternels, qui ne sont portés qu'à son avancement. Le procureur ayant creu et exécuté ce conseil, trouva qu'il avoit esté très véritable; car il advint en la mesme façon que le conseiller luy avoit représenté. Mais, ce fils estant retourné dans la maison de son père, qui le receut à bras ouverts, ne vescut pas longuement après
212 J: DE GAUFRETEAU.
1578 son retour. Ce que les moynes rcputerent estrc une punition divine pour le père. Car il eut mieux valu, luy disoyent ils, que vous l'eussiez heu vivant dans le couvent, estant vostre unique, bien que mort quand au monde, que privé de la vie tout à fait. Car, au premier cas, vous l'eussiez peu à toute heure voir, et parler à luy, et venir consoler, considérant qu'yceluy s'estant mis dans une vie parfaicte pour pouvoir acquérir le paradis par ses prières ; au lieu qu'au second, vous ne pouvez seulement que considérer son tumbeau. Mais, sur cela, on respondoit aux moynes que le père se plaignoit non pas d'eux, mais de ceux qui en avoyent commis la meschanceté; que son fils avoit esté empoisonné, et que ce seul poison l'avoit sitost osté de ce monde. (B. 207.)
En cette année, un certain personnage, nommé Sainct-Marc, grandement sçavant, et lequel estant sorti de Tordre et société des jesuistes, s'estoit mis à la suite de M. de Sainct-Luc, gouverneur de Brouage, se faict, en cette année, signaler, faisant le cours en philosophie, avec des termes parfaictement délicats, dans le Collège de Guienne, soubs la principalité d'Elie Vinet, touts les plus doctes le venoyent escouter; les jesuistes mesmes, je dis des principaux, estoyent fréquents en son auditoire. On le tenoit pour un aultre Aristote; au moins le savoit-il tout sur le doigt. Il se vantoit que si les livres de ce grand philosophe et de Platon estoyent perdus, il les remettroit. (B. 208.)
En cette année, les charpentiers de barriques et aultres artisants de la parroisse de Saint-Michel, de Bourdeaux, avoyent accoustumés toutes les années.
le jour de la feste de saint Jean -Baptiste, qui est le iSyS 24 juin, de faire préparer plusieurs théâtres relevés, en plusieurs endroits de la ville de Bourdeaux, à sçavoir : un, en ladicte paroisse Sainct-Michel; Taultre, en la place de la chapelle Sainct-Jehan, contre le palais; le troisiesme, devant ledit palais et en la place d'yceluy; le quatriesme, sur les fossés du Chapeau-Rouge, et le cinquiesme, en la place du Grand-Marché, tout au devant de la Clie, du costé des Ayres; auxquels lieux ils se transportoyent en procession solemnelle; les luminaires, torches et flambeaux, croix et bannières, estans transvestis quelques uns d'entre eux en forme d'apostres, de saint Jean-Baptiste et de Nostre-Seigneur aussi, pour cette représentation ; ayant des tranchoirs de bois sur leurs testes, grands comme des assiettes, avec des longs cheveux et perruques qui leur pendoyent jusques à la ceinture, et revestus d'aubes et costibants d'église de diverses couleurs, et marchant pieds neuds. Et, après qu'ils estoyent arrivés au lieu ou quelcun de ces théâtres estoit dressé, ceux qui representoyent Nostre-Seigneur et saint Jean-Baptiste montoyent sur le théâtre et se baptisoyent l'un à l'aultre, à la veue du peuple, qui acouroit en grande multitude pour voir ce spectacle, auquel le monde prenoit un grand plaisir, à cause des mines et gestes que faisoyent ces maraults en une représentation aussi sainte que devoit estre celle-là. Mais, pour les aultres qui faisoyent les personnages des apostres, ils demeuroyent en bas du théâtre et l'environnoyent. Est à noter qu'ils portoyent chascun la marque, en leurs mains, de cest apostre qu'ib representoyent : sainct Pierre, les clefs; sainct Paul, l'espée; sainct André, la croix appellée de son nom, et ainsin en estoit-il des aultres. Or, cela estant