‹ Chronique d'Einsidlen (Notre-Dame-des ermites) d'aprés d'AchéryChapitre 106 sur 131 · CHAPITRE C · texte numérisé non relu

CHAPITRE C

L*abbaye.

Ce bel édifice est campé sur Tesplanade qui commande le village d'Einsidlen. C'est de ce côté qu'il &ut en voir la façade ainsi distribuée : au centre la façade de l'église, flanquée de deux hauts clochers carrés, montrant l'heure aux quatre points cardinaux, et portant au loin la voix d'une sonnerie dont une'cloche pèse, diton, cent vingts quintaux* La partie comprise entre ces deux tours décrit un ceintre qui ressort de vingt-sept pieds hors de la ligne des ailes de droite et de gauche, lesquelles sont terminées chacune par un corps de logis fidsant lui-même une saillie de dix à onze pieds.

Cette large feçade tout en pierres de taille, et percée d'une centaine de fenêtres , fait au soleil l'efiet d'un miroir à cent facettes, qui reflète la lumière et la répand sur le village et la grande place.

Cette place, qui sert d'avenue et comme de péristyle à l'abbaye, a été tracée avec élégance. Sa forme demi-circulaire est marquée par des galeries en arcardes surmontées d'une balustrade où se dressent les statues de quelques illustres protecteurs du sanctuaire d'EihsidIen, Othon F, Henri P', etc....

Les arcades servent d'abri aux marchands d'objets de dévotion. Ces objets, qui n'ont plus aucun mérite sous le rapport de l'art depuis qu'ils ne se font plus au couvent, consistent en livres d'offices, chapelets bénits (ou non), images, bagues, symboles, croix et statuettes de métal

OU simplement de terre , afin que les souvenirs du pèle» rinage soient à la portée de toutes les classes comme les faveurs qu'on y obtient.

Au centre de la place s'élève une fontaine en marbre gris; on l'appelle la fontaine de Notre-Dame , à cause de la statue qui la décore; l'eau en jaillit de tous côtés par des becs de bronze; et souvent les pèlerins, ce ne sont pas les mieux éclairés » en font lentement lé tour , et à chaque bee ils se baissent pour boire de cette eau dont ils espèrent quelque merveille : que cette eau leur soit lé^ gère : sinon* ils auraient tort de s'en prendre, aux moines qui les ont déjà prévenus contre cette superstition.

L'exposition de l'abbaye de ce coté est le sud-ouest ; elle serait assez favorable au climat, si le sud n'était pas ma$qtté par une montagne toute noire de sapins, laquelle, par sa proximité plus que par sa hauteur, paralyse l'effet des vents méridionaux. Au nord, au contraire , l'abbaye étend ses constructtons dans une plaine découverte à plus d'une lieue. Gela fait que l'hiver s'y montre plus tôt et plus tard qu'en d'autres localités placées à la même latitude : joigne^y. encore l'élévation particulière du bâtiment ( deux étages avec entresol ), et son élévation géographique, 2,940 pieds au-dessus du niveau de la mer. Mais à part le climat qui n'est guère .pins heureux dans tout le pays d'Einsidlen , le site de l'abbaye est assez pittoresque : il forme le point central d'un double vallon oà roule d'un oôté le torrent de la Syle , et de l'autre celui de FAlpe.

Les premiers édifices du couvent datent de loin, comme on sait ; il s'agit du commencement du dixième siècle. Ils n'ont donc pas traversé tant d'époques, violentes jusqu'à nos jours , sans subir tantôt des modifications , tantôC un complet renouvellement. Ils furent réduits en cendres

et successivement rebâtis en 1028, iHh, 11^65, 4509 et 1577. Chose remarquable : de tous ces incendies il ne fut préservé que la chapelle de la Vierge , et c'est la partie essentielle du pèlerinage. Mais c'est dans ces divers in«eendies que se sont perdus tant de trésors historiques , tiharles , diplômes impériaux , bulles papales , titres de propriétés, manuscrits et documents de toute espèce. Bien des gens alors ont abusé de la perte des titres de l'abbaye , et il lui a fallu aliéner une partie de ceux qui lui restaient pour payer une seconde fois les dettes dont die n'avait pu sauver les quittances.

Il ressort de la biographie ^es abbés-prîncés, que Ton se mit en 170Ï à bâtir le monastère de la façon qu'il subsiste aujourd'hui. L'abbé Maure de RoU commença par faire démolir les constructions faites à la hâte après Tincendie de 1577, et ne garda de l'ancienne église que le chœur, puis la pénitencerie. A sa mort le couvent sortait de ses ruines, et pouvait être habité convenable«ment.

En 1714, Thomas, successeur de Maure de Roll, poursuivit sa grande œuvre , et fit bâtir tout le corps de Té* glise. Après lui vint, en 1754, l'abbé Nicolas à qui l'on doit l'ingénieuse création du chœur des religieux, placé au-dessus du maitre-aulel ; la sacristie placée immédiatement au-dessous de ce chœur ; la double façade du monastère, et l'esplanade qui s'étend devant l'église.

Ces trois abbés furent puissamment secondés dans leurs entreprises par des architectes spéciaux appartenant presque tous à l'ordre de saint Benoit. Le premier était un frère convers nommé Gaspard Moosbruker ( 1721 ); le deuxième , maitre Gérold ( de Saint-Gérold ) ; le troisième , Jean Ruef ; le quatrième , frère Jacques , mort en 1815. Cest lui qui a jeté au pied du mont Etzel le pont

couvert, appelé comme plusieurs autres à cause de leur hardiesse 9 le pont du diable : c'est encore à lui qu'on doit la construction de l'église de Gersau et du moulin d'£insidlen.

Tous ces honunes dont le génie constructeur devait peu de chose à l'étude et à l'éducation , étaient originaires du Vorarlberg et de la forêt de Bregenz, pays eontigu; c'est la patrie de ces maçons et charpentiers allemands» que nous voyops arriver en France par bataillons à l'époque du printemps ; comme à une autre époque nous recevons des colonies d'Auvergnats» de Savoyards et de PiémontaiSy toutes nations douées d'une industrie particulière. Nous livrons ce hàt à ceux qui nient la possibilité d'un génie plus fiamilier à certaines nations, certaines familles, certains individus.

L'édifice principal de l'abbaye forme un quarré de 416 pieds de front. sur 480 de longueur : l'égl^ en occupe le milieu , et le corps du bàtim^dt est joint mtérieurement par d'autres ailes qui conduisejit à l'église, et forment dans leurs intervalles quatre cours ou jardins. La largeur extérieure des ailes est de kl pieds, dont les corridors disposés en ligne droite dans toute la longueur, prennent il pieds. Les corridors du rez-de-chaussée sont voûtés , ainsi que les caves ; le reste est en plafond. L'édifice a deux étages sans le rez-de-chaussée , et chaque étage a 42 croisées de front sur la longueur « et 57 sur la largeur*

Toute la façade est en pierres de taille de couleur grisâtre qui se tirent à une lieue de là; les escaliers et les embrasures des fenêtres , les fondements mêmes en sont garnis et entourés à la hauteur de deux pieds et demi. Aux quatre angles de l'édifice sont placés en saillie des cprps de logis qui ont un étage de plus que les autres ,

prenant k croisées sur chaque fiice et une S« dans la sail^ lie même : cette saillie est d'environ ii pieds au-*delà da niveau extérieur du bâtiment. Ces il pieds sont déjà ccHopris dans les dimensions précitées.

L'intérieur du couvent est divisé en quati^ sections : 1 ° le pensionnât ; S "^ le séminaire ; 3*^ les appartements des religieux-prétres ; ft** enfin les appartements de l'abbé hors de clôture » let réservés en partie à la réception des étrangers. Voici la distribution : vers le milieu de l'aile droite existe une saillie égale à celle des angles ^ et com" prenant huit croisées; c'est-là qu'est le réfectoire > et au* dessus la grande salle qui occupe le second et le troisième étage. La partie comprise entre ce local et le frontispice de l'église appartient à l'abbé qui y donne l'hospitalité à quelques grands seigneurs* Au-delà se trouve la clôture, le logement des religieux; les femmes n'y pénètrent pas : et quand elles visitent le couvent , il leur faut s'arrêter comme des âmes en peine sur le seuil de la clôture que franchissent leurs maris. Au fond de l'aile gauche est le collège 9 et à côté du collège la bibliothèque. L'église occupe le centre de ces différentes divisions , et commufîique à chacune d'elles par de longs corridors. Tout l'édifice repose sur des caveaux voûtés^ espèce de labyrinthe souterrain qui jadis était peuplé de tombeaux : ces JFunèbres monuments ont fait place à des objets de tout autre nature i par exemple une soixantaine de tonnes 9 contenant chacune onze pieds cubes de vin du Lac.

Outre le bâtiment principal il y en a encore d'autres , hors de clôture , quoique renfermés dans la commune enceinte ; ils sont destinés aux ouvriers du monastère et aux femmes , qu'on y dédommage , par une généreuse hospitalité , de ne pouvoir franchir la clôture. Ces bâti-

menU avec les cours et jardins y attenant sont fermés par une vaste muraillç et occupent un enclos de septcent-quatre-vingt-dix pieds quarrés.

Cette parlie du couvent est accessible à tout le monde ; rentrée est à Textrémité de Taile droite de la grande &çade : c'est un grand portail orné d'une assez belle grille en fer.

Derrière ces bâtiments se trouve le haras qui touche à la grande prairie. Dans un moment où les entraves s'accumulent en Europe devant les sociétés religieuses et la liberté monastique , les bénédictins d'Einsidlen doivent se trouver heureux de ce qu'on ne leur ait pas défendu de vendre les poulains de leurs juments.

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