‹ Chronique d'Einsidlen (Notre-Dame-des ermites) d'aprés d'AchéryChapitre 105 sur 131 · chapitre; xcix · texte numérisé non relu

chapitre; xcix

^insidlen.

A-pais avoir côtoyé les bords élégants du lac de Zurich , et traversé les beaux villages qui se mirent dans ses eaux, le pèlerin gravit le mont Etzel en faisant vingt dé* tours. Parvenu à la cime, il jouira une dernière fois de Timmense tableau qu'il laisse à ses pieds » et tachera de ne pas s^attrister en continuant sa route de l'autre côté de la montagne. Jusques à son arrivée au but même du pèlerinage , U n'aura plus de beaux sites » plus de riantes vallées ; mais des torrents et des ravins^ sauvages » deux ou trois chalets qui sentent la pauvreté » quelque silencieuse sapinière : c'est conmie &it exprès pour occuper l'âme plus sérieusement et l'empêcher de se distraire. Il n'est pas jusqu'aux petites chapelles qu'on rencontre de temps à autre » qui ne prennent un air de deuil et quelquefois de misère, afin sans doute qu'en arrivant à Notre- Dame-des*Ermites , l'admiration soit plus complète.

Enfin -voilà la plaine de Finstere^Wald, dont lliorizon est dentelé à droite et à gauche par les cimes des sapins , et au centre par deu;^ poiptes de roches pelées, celles des Mythes. De là bas arrive un torrent dont le lit peu prpfond mais fort large est à sec six mois de Tannée; il partage la plaine en vastes prairies dpnt la moitié n'est que marais et tourbièrest

Décidément , pour habiter un désert pareil , il fallait être exilé dans ce monde, ou être moine; car les moines sont aussi des exilés , mais volontaires. -^ Seule la patience monastique est venue à bout de défricher et assainir ce terrain inhospitalier, comme elle Ta fait pendant tant de siècles en mille endroits de ce genre, ouvrant au genre humain le passage et la circulation universelle.

Quand un monastère s'était ainsi rendu maître dé la nature , il se voyait bientèl entouré de quelques chalets , qui d'abord se posaient à une distance respectueuse, puis un peu pliia prè»'^ afin de recevoir plus facilement l'aampnç» fruit du travail des moines; pujfs encore un peu plus près, et st près que les paysans fussent maîtres du lerrain;. et cette fois^ iû np^ c^çmand^ient plus Taumône... il3 se la disaient.

L'abbaye d'Einsi^en, doiut on voit les deux tours s'élever et les ya^s mnjraiUes^ a^étendredan^ la prairie à quelques pas du viUagj^i^ a commencé .palr'dol^ler quelque parcelle de t^rre ^ uiv ou dmuf^ d^ ^ dc^mestiques. Ceux-là ae sont m^tipliés ainsi qpç.les libérais du couvent. Il leur est venu des voisins; à certaines époques *;. c'étaient des opo^eha^ds ^a^m qu cqlportçujrs étirés par le pas-, sage des pèler^is^».

On baïit ime auberge avec la permission^ de l'obbé d'Einâdlen , propriétaire ou seigneur du lieu , ces deux mots ayant alors la même «ijpiiification. Le sucoès d'un

premier aubergiste fil celui d'un second» et ainsi desuite, jusqu'à ce -qu'il se fut campé au pied de l'abbaye un ycritable village exclusivement composé d'auberges.

Ce village ou ce bourg fut d'abord appelé Ville-Fores' tière ( Wald-Statt ), à cause de son voisinage de la forêt ^ Aujourd'hui c'est le centre du pays désigné dans les statistiques sous le nom de Gercle-d'EinsidIen » et divisé en huit quartiers : 1® le bourg lui-même, qui donne son nom au cercle; 2^ Binzen; S** Gross; W" Willerzel; 5^ Etzel et Egg; 6** Bennau; 7*» Enthal; »" Trachslau.

Le cercle d'Einsidlen compte 657 feux et 5,795 habitants : Einsidlen seul comprend 2,Ï5% habitants et 2Ï2 maisons, dont la plupart sont en bois. Il est comme partagé en deux par une longue et large rue pavée aboutissant d'une part à un pont couvert jeté sur le torrent de la Syle, et de l'autre à la grande place où s'élève l'abbaye. Le village a été souvent la proie de l'incendie. L'an iSOO» il perdit ainsi soixante-dix-^sept maisons , puis à peu prè^ la moitié de ce nombre en 1577 et 1680.

Le genre industriel des habitants d'un pays où il y a si peu de terres labourables, c'est l'exploitation des prairieii et de la tourbe , puis le commerce des bestiaux , qu'ils expédient jusque dans le Milanais. La froidure du climat y développe mal les arbres à fruit; mais en général lés paysans d'Einsidlen oublient philosophiquement la ya»^ riété des produits agricoles des autres pays ; ils se bor* nent à la culture classique , mais toujours féconde, de là pomme-de-terre. Une population habituée ainsi à régler ses besoins sur la simplicité des ressources, y gagne une sorte de calme et de force musculaire qu'entretient l'air pur des montagnes , et que n'altèrent pas les excès de la civilisation, par exemple, les triviales délices du cabaret. C'est à la commune d'Einsidlen et aux cabaretiers eux-

^ 348 -rmémes dans leurs intérêts ,, à yeillçr à ce qile de pareils établissements ne se multiplient pas trop : et Ton en compte déjà vingt en outre de einquante^înq auberges^

Quelques-unes de ces hôtelleries, dont la fortun&repose sur Taffluence des pèlerins , sont distribuées à peu prés comme 4cs casernes où Ton met le plus de monde possible dans la chambrée. Les lits mêmes se dédoublent; ils s'ouvrent comme des tiroirs » et vous donnent quelquefois ainsi d'étranges voisinages comme on en rencontre dans les cabines d'un vaisseau, où l'on est couÇhé par étage l'un aia-dessus de l'autre..

Le pays possède depuis quelques années un hôpital pour les pauvres du district ; et grâce à la religion catholique, moyen d'union universelle, les voyageurs mialades sont surs de trouver dans cet hôpital une famille avec tous ses soins délicats, lorsqu'ils pourraient se croire isolés sur la terre étrangère.

Le bourg et chacun des quartiers du cercle d'Ensidlen ont en outre de la grande école du collège abbatial ,. leurs écoles particulières. Deux sœurs de la Providence, mandées de France par l'abbé régnant, dom Célestin , et dirigées aujourd'hui par u^ fort honorable bénédictin» dom B^ioit Millier^ curé de la paroisse, sont nouvellement chargées de l'éducation des filles : le pays accueille avec reconnaissance leurs premiers succès. li doit à l'abbaye l'introduction des beaux arts et les seuls encouragements qu'aient jamais reçus les jeunes hommes sortis d'Einsidlen ayec le germe du génie. Nous ae doutons pas que le nombre de ces derniers se fut multiplié bien davantage» si le gouvernement suisse eut laissé à l'abbaye la liberté de produire autrement que pour son propre usage des objets d'art et de manufacture. Elle y employait autrefois un grand nombre de bras et d'esprits ;

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mais aujourd'hui » réduite par une loi fondée sur les exi<^ gences de quelques manu&cturiers, à tirer du dehors tout ce que les étrangers lui demandent» elle les renvoie im-f pitoyablement aux articles de la loi, et aux artistes du pays. Voilà pourquoi il est si (Uffieile de rapporter de là quelques souvenirs pieux qui aient une valeur intrin* sèque, comme une gravure remarquable , un chapelet élégaùty une médaille richement frappée; ce n'est certes pas manque de talent chez les ouvriers d'Einsidlen; mais d'un côté ayant fermé opposition au développement industriel du couvent, et de l'autre n'ayant pas de Mécènes parmi leurs compatriotes , ils sont forcés de produire peu d'objets distingués et beaucoup, de communs.

Malgré ces entraves les en&nts de saint Benoit , et les louables citoyens qui les secondent, ont trouvé moyea de dévelc^per l'esprit du pays au point de nécessiter l'établissement de plusieurs imprimeries et lithographies ; on cite celles de Benziger, Kuriger et Kœlin. Quelques religieux de l'abbaye possèdent des chefs-d'œuvre- de sculpture sortis de la main d'un jeune Kuriger pour qui le pays d'Einsidlen était un obscur théâtre. Les Wikart sont renommés pour leur talent d'imitations anatomiques. L'hôtelier du capricorne ( zum Steinbeck ), M. Weidiitann , a prouvé qu'on pouvait allier aux soins matériels de la vie les soins intellectuels d'un haut degré : cet homme, d'une capacité variée a d'abord fait de son auberge une desi meilleures du pays » ce c[ui n'est pas sans intérêt pour les lecteurs; puis nommé secrétaire muni-^ cipal f il rendit die bons et loyaux services à sa commune i mais ce qui complète ses titres, c'est une méthode de sa façon pour instruire les sourds-muets. Il commença par l'appliquer à sa fille avec un succès qui l'engagea à rece^ voir d'autres élèves ; en ce moment il en a qu'il fa^l

participer à tous 1^ bienfaits de la société ; on dit qu'il leur rend jusqu'à la parole. Refaire ainsi la nature , c'est presque la créer.

Une statistique du canton de Schwitz , excell^ite du reste y parle avec éloge de certain Ëinsidlois, nommé Georges ESing^r , qui» d'abord moine et professeur à Pfeffers, puis curé de Quarten sur le lac Wallenstatt, à l'époque de la révolution helvétique , se mit de pardle et d'exemple à prêcher à ses ouailles la contre-révolution. Il endossa donc la cuirasse par dessus le froc , et fit aux soldats français une guerre d'embuscades , dans laquelle le territoire suisse , montagneux et boisé, le senait merveilleusement. Quand il en avait tué le plus grand nombre possible , M. le curé de Quarten s'en retournait paisiblement faire de la polémique dans son église *et dans celles des villages environnants. Ses efforts n'aboutirent qu'à jouer l'existence des pavsans et mettre le pays à l'index du gouvernement helvétique. Enfin, après avoir essayé du métier d'éclaireur dang la guerre de 1799, il s'enfuit devant les Français victorieux , et vint à Vienne, où il put se faire présenter à l'empereur. La politique commandait à Sa Majesté de faire bon accueil à Georges EflSnger , et la cour imita son souverain : c'était chose doublement naturelle , puisqu'enfin cet homme avait servi l'intérêt de l'Autriche. A ce titre il obtint une pension et une cure importante , celle de saint Ulrie : mais deux ans après ^ en 1805 , il mourut , âgé seulement de cinquante-cinq ans. En notre qualité de Français , nous nous interdisons tout jugement sur la vie d'Effinger, prêtre d'un Dieu de paix : mais en notre qualité d'historien , nous pensons qu'à l'égard des réputations contemporaines, politiques surtout, il faut être sobre d'éloges, et se demander d'abord si la postérité sera de notre opinion.

A une «poque bien autrement éloignée/ vers h fid du seizième siècle, £insidle9 avait vu naître un des savants les plus originaux , Tauteur d'une révolution dans l'art médical, mais d'une révolution ^ devait tomber avec lui , Philippe- Auréole-Théopbrâste-Bomn bast de Hohenheim , dit Paracelse. Un de ses déments de succès était l'astrologie , dont le dictionnaire lui était familier au point qu'il lé substitua en partie à celui de l'ancienne médecine : les superstitions astrologiques étant alors toute - puissantes , il s'en servaili pour frapper l'esprit de ses disciples et de ses malades ; mais ce ne fut ta qu'un moyen extérieur de séduction, comme on serait quelquefois tenté de croire qu'il en faut à un homme de vrai mérite pour réussir au milieu des sol» et des intrigants.- Au fond il avait puissamment étudié la nature et le cœur humain , et toutes les scienoes qui se groupent autour de la médecine, telles que chimie, physique et botanique ; il les possédait coooone le. meilleur professeur. Sa tête vastement organisée ne redouta jamais le travail; il a écrit en langue latine des in-folio qui ont fait fureur dans leur temps , et c'est pour cela qu'on ne les lit plus ^aujourd'hui , car le sort des hommes à la mode est de passer avec la mode^ Né en l'iQS, Paracelse est mort en 1541. Son épitaphe, ou plutôt ses épitaphes doivent encore se trouver à Salz-* bourg, prés de l'église SainIrSébastien, où il fut enterré, selon le v^u de son testament.

Une quittance délivrée aux exécuteurs testamentaires par un des collatéraux du défont , fait Qiention d'un droit perçu par l'abbé d'Ëinsidlen sur la succession de Paracelse , pour acquitter une redevance de sa mère » noble dame de jtfo&enAem, audit abbé son suzerain, qui lui avait confié la charge de directrice de l'hôpital d'Einsîd*-.

len. Xe buste de Paracelse se trouve aujourd'hui parmi les curiosités de Tabbaye , dans le C2Î)inet d'histoire naturelle.

Peut*étre donneron»-nous plus tard une liBte plus étendue des illustrations d'Einsidlen ; mais ce peu de citations permet déjà de croire que le sol d'Einaidlen peut encore produire des esprits remarquables ; il faut pour cela que les lumières s'y développent sous la libre influence des hommes de science et de charité qui les y 'ont introduites : il faut qu'il y ait accord parfait des deux pouvoirs intellectuel et temporel , comme dans tout bon gouvernement où jamais la partie executive n'entrave la partie législative. Or , la première , la plus parfaite législation n'est-ce pas la religion? Et ne serait-ce pas entraver son développement que de se séparer de ses interprètes?

Gtoyens de l'hclvétie catholique, prenez garde aux, influences étrangères. Elles vous poussent secrètement au protestantisme» et tendent à vous engager sous prétexte de liberté dans une petite guerre, féconde en grands scandales, contre les dépositaires de l'autorité de l'Eglise. Croyez en la grande nation , qui après les avoir subies , ces influences de l'étranger , ne s'en est lavée que dans son propre sang.

Il y a un raisonnement bien simple à faire à tous les radicaux de quelque bonne foi/ cathoUques ou protestants : c'est que si l'on attente à la liberté du prêtre ou du moine , enfin de l'homme le plus éminemment inviolable de la société , la liberté des autres corporations sociales est par^là même exposée à une ruine certaine. Pourquoi voudriez- vous que dans la suite des temps on respectât plus les industriels par exemple, qu'on n'a respecté im genre d'individus moins en concurrence avee les intérêts matériels du monde ?

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