‹ Chronique d'Einsidlen (Notre-Dame-des ermites) d'aprés d'AchéryChapitre 108 sur 131 · CHAPITRE CIL · texte numérisé non relu

CHAPITRE CIL

Sainte Chapelle* — Sa construction primitive et moderne. — La statue

de la Vierge. -i- Les pèlerins.

Quand le premier des abbés d'Einsidlen , Eberhard, eut. réuni en un seul corps de bâtiment l'oratoire et la cellule de Meinrad ^ et qu'il les eut enclavés dans l'inté* rieur de la grande église, le luxe; de la chapelle consistait dans ses quatre murs , recouverts au dehors de quelque boiserie. Elle resta de cette façon jusqu'à l'an 1Ï67, que la boiserie fut réduite en cendres par l'incendie général du couvent; mais la bâtisse demeura intacte, et c'était la troisième fois qu'elle étsiit ainsi l'objet d'une exception vraiment providentielle^. Néanmoins l'évéque de Constance , Burcard de Landegg , ordonna qu'à l'avenir elle serait voûtée et soutenue en dehors par des pilastres et colonnes de pierres. Aussi-bien il ne fallait pas tenter la Providence en laissant plus longtemps la chapelle exposée à de nouveaux acoîdeuts. En 1617, on abattit ces colonnes de pierres , et la chapelle fut toute revêtue de marbre, par les soins de Marcus-Sitticus, archevêque de Saltzbourg.

Cependant ce noble homme étant mort avant l'entier achèvement de sa fondation , elle ne fut complètement exécutée qu'en 1652, grâce à l'archiduc Léopold, puis au comte Gaspard de Hohen-Embs, neveu de Marcus- Sitticus.

En 1750, l'abbé-prince Thomas fit abattre la couverture de la chapelle ainsi que les statues d'anges qui l'ornaient de distance à autre , et entourer le sommet de

b chapelte, excepté la partie supérieure de ta façade^ d'une balustrade en marbre , sur laquelle reposaient les statues d'Esther et d'Abigaïl du côté du midi , celles de Judith et Jahel au nord, et à Torient saint Joachim, sainte Anne et saint Jfoseph, Enfin, aux quatre angles » des anges portant un bouclier; au-vdessus de la corniche, un grand bas-relief en marbre de Saltzbourg représentant le dicèsr de Marie.,

Quoique les fureurs politiques se soirat attaquées de^ J)uis à ces élégants monuments de la piété populaire , ce qu*il en reste encore est assec précieux pour qu'on s'int^ iresse à son histoire. Dans la dernière restauration de la iehapelle (1817), on a conservé ce qu'on a pu des anciens ornements , ou plutôt des anciennes proportions , vingtdeux pieds et demi de long sur vingt et im de lai^e , et dix-sept et demi de hauteur : même exactitude dans la couleur du marbre; noir comme autrefois pour toute la revéture extérieure , et blanc pour les chapitaux et les bas-reliefs. Deux de ces derniers, assez estimables et re* présentant la nativité de ta Vierge et l'Annonciation , étaient destinés dans l'ancienne construction à escorter celui du décès de Marie, que l'on voit encore au sommet de la feçade ; on les a descendus de quelques pieds et pla'cés de chaque côté de la grille de face où ils sont mieux en évidence.

Les statues de bois qui surmontent les quatre angles, de la balustrade supérieure , représ^itent , à partir du côté gauche de la façade , les saints Meinrad , Adelrie , Bennon et Conrad. L'intervalle de ces deux dernières figures est dominé par celle de la Vierge immaculée. A ses pieds , sur le fond extérieur de la chapelle , on lit une épigraphe de Marçus Sittiçus, premier réparateur du monument.

A llntërieur»^ les murs sont revêtus de stuc jusqu'à la voûte qui s'élève » en forme de coupole , à vingt-deux pieds du soubassement.. Le fond de la chapelle est orné de marbre de Carrare avec des encadrements de vert et de jaune antiques. C'est là qu'est adossée la statue de la Vierge sainte , si soigneusement conservée par le peuple catholique pendant les diverses crises de la politique européenne.

La couleur noire et les formes gothiques de la statue révéleraient déjà son antiquité ,. si elle n'était d'ailleurs constatée par la tradition et le témoignage* Le prince* abbé Maure de RoU l'entoura d'un nuage d'or; et sur chaque côté du sanctuaire il fit placer des lames de bronze doré» au milieu desquelles se relevaient en bosse les bustes en argent des saints Meinrad et Conrad.

L'abbé-prince Nicolas II orna la face de l'autel d'un bas-relief en argent , représentant h Merveilleuse Dédicace de la chapelle*

Au-<lessus d'un grillage en fer qui^ séparait le sanc* luaire du reste de la chapelle, était suspendu un écriteau en bois où on Usait : Ici l'on peut obtenir indulgence plénière : Hic est plena indulgentia. Zuingle et ses amis l'arrachèrent souvent : ils croyaient sans doute qu'on enlève un principe comme on &it d'un morceau de bois.

Pour éviter de nouvelles profanations , on avait rem* placé l'éeriteau par un autre portant une simple invocation au Dieu de miséricorde. Devant ce tableau brûlaient continuellement seize grands cierges , aux frais des cantons catholiques qui , dans cette flamme perpétuelle, se plaisaient à voir l'image de leur constance et de leur ibi.

Ces cierges énormes pesaient, selon le Père Jacques

Briefer, qui' cite ses documents» de quatre-*vingts àqu^^c-^ vinglrdix livres chacun. On attribue à leur fumée là teinte noirâtre qui vernissait tous les objets renfermés dans l'étroit sanctuaire , sans en excepter la figure de la statue.

Aucun de ces ornements n'existe aujourd'hui : Iç nuage d'or et le bas-relief d'argent ne sont plus que du cuivre » et le vent de l'orage a soufflé les cierges des pieux cantons^

Néanmoins l'autel est encore élégant , ses tables sont aussi de marbre de Carrare^ Au milieu des degrés où se dressent six candélabres s'élève une sorte de tabernacle circulaire flanqué de colonnettes et surmonté d'une coupole légère» et chaque partie de ce petit monument est d'un marbre particulier : sur sa porte dorée deux mots latins indiquent le trésor qui y est là déposé » la tête de saint Meinrad martjrr : caput S. Meinradi, M,

A partir de la restauration de l'abbaye» jusqu'en 1834^ ce chef sacré ne sortait du trésor de l'église que pour les solennités ; c'est le 21 septembre de cette année qu'il fiit enfermé là après une procession nationale dans le bourg d'Einsidlen dont saint Meinrad est le patron.

Au milieu de la chapelle brûlaient encore cinq lampes dont les vases étaient d'argent. Philippe III , roi d'Espagne y donna la première en 1617; la seconde était un don du comte Gaspard de Hohen-rEmbs en 1620 ; sur la troisième , envoyée en 1 655 ppr l'état souverain de Li«cemcy on lisait cette inscription qui en (ait l'histoire : Lucema Helçet, post binam rebellium subditorum obsidio' nem perB. V^Mnriam incolumisserçata, hac, cum perpétua lumine, in grati animi tesseram, oblata lampade, ejus se patrocinio totam deçoçet; ut illim maternœ misericordiœ oleo fota, asternum sibi et amicis luceat et hostibus ardeat.

t^sept |6SS, Il n'est pas inutile de rappeler que le lionl de Lucemaj dont on se sert en latin pour exprimer à la fois les deux mots de Luceme et de Lampe, est un de ces jeux de mots fort communs à cette époque : l'envoi d'une lampe par la ville de Luceme était une sorte de trophée parlante

Le ducd'Aremberg fit présent de la quatrième en 1676, et le don de la cinquième date de 1728.

' Aujourd'hui vous chercheriez en vain les illustres lampes : elles se sont abaissées sous je ne s^s quel étei* gnoir politique.

Cependant comme il est écrit que le feu sacré ne doit point périr, voilà qu'à cette heure même il en arrive de France à Einsidlen une étincelle dans un vase élégant, destiné à perpétuer le souvenir de quelques feveurs mys* térieuses obtenues par le crédit de la Vierge Marie à des catholiques Lyonnais. Leur ville doit lui être chère , ne f&t-ce que pour n'avoir pas déserté ses oratoires au milieu des plus grandes misères , et sous le sabre et la mitraille de ses ennemis.

Ce qu'il y a de plus intact et de plus ancien dans la chapelle , c'est précisément ce qu'on voulait y détruire en écrasant tout ce qui l'entourait , hommes et choses. Mais à ne citer qu'un exemple aux exterminateurs à venir : le massacre des enfants de Bethléem a-t-il empêché le Christ nouveau-né d'arriver en Egypte? Ainsi l'image miraculeuse est revenue après un court exil se poser sur son trône ancien , et reconnaître à la face de l'Europe cette vérité, que ce qui tient aux affections des peuples triomphe tôt ou tard des violences de leurs tyrans*

La statue d'Einsidlen n'a subi de changement que dans son costume. Les anciennes gravures et les petites ligures d'argile qu'on trouve encore au couyent la reprcF

sentent vêtue d'une simple robe dont le$ pUd fotmes pa^ la ceinture descendent jusqu'à ses pieds sacrés » en dessin nant légèrement les formes du corps. Mais telle n'était pas la tradition des siècles où le catholicisme régnait sur TEurope et assurait à sa civilisation une longue supério* rite sur celle même de TOrient^ A cette époque les arts visaient à se ^Ustinguer de l'école païenne en négligeant la forme au profit de la pensée ; et tout ce qui n'exprimait pas une pensée était regardé avec raison comme inutile au progrès de l'art. Il suivait de là que les personnages peints ou sculptés pour l'usage des chrétiens pouvaient sails doute manquer de grâce , de proportions même; mais toujours ils signifiaient^ ils indiquaient une vérité, un caractère, une idée enfin. C'est de cette époque là que date le costume actuel de la Vierge d'Einsidlen et de tant d'autres images du même genre , une chape : long xnanteau triangulaire qui ne laisse à découvert que la tête, et ne se plie à aucun mouvement ,. aucune forme autre que la sienne^ Ce manteau» le plus indépendant, et le plus riche de tous , servait et sert encore aux Pontifes de PEgUse catholique. Il exprime donc un caractère sacré, celui du sacerdoce, et un caractère puissant, celui du souverain sacerdoce. Enfin sa forme triangulaire est un symbole dérivé des diverses figures humaines de la Trinité divine. La chape se retrouve encore dans les plus anciennes représentations de Dieu-le-Père , à qui, au lieu de couronne comme en porte la Vierge, reine des cieux, on a imposé la tiare de&Papes : c'est toujours la même idée. Les moines d'Einsidlen ont donc fait preuve de t^ct et d'érudition en rendant à la statue son costume expressif : l'or et les pierres plus ou moins précieuses qui le diargent, loin d'être une bizarrerie , une idolâtrie , comme disent les hérétiques et leurs perroquets, lui

dônaent au contraire un peu plus de couleur locale et historique. La statue occupe la place qu'elle avait avani la révolution, et continue de recevoir chaque année les hommages de plus de cent mille âmes«

Le sacrifice trois foi^ saint est offert tous les jours dans la chapelle depuis quatre heures du matin jusqu'à neuf <Hi dix q^e se chante la grand-^messe au chœur. Après cet office il se dit encore une messe basse dans la cha-u pelle ; après quoi c'est le peuple des pèlerins qui élève la voix et récite le chapelet ou quelque office individuel*

Cela dure jusqu'à trois heures de l'après-^midi ,, que le chant des vêpres modifie leur dévotion. Vêpres finies , tous les moines viennent en costume de choeur s'agenouiller aux pieds de l'image vénérée et chanter le Sahe Regina, Le clergé du couvent sort de la chapelle à travers une haie de pèlerins venus de France» de Souabe » du Tyrol et de toutes les parties de la Suisse catholique. Leur foule , nuancée des couleurs les plus vives , laisse passer respectueusement le flot noir des bénédictins» puis en quelques secondes elle la remplace dans la chapelle dont elle encombre le parvis , assiège pieusement les grilles et le pourtour. Ils vont prier là jusqu'à la fer^ meture de l'église» environ neuf heures du soir. Le plus grand nombre prient pour leur propre compte ; mais il y en a dont le pèlerinage n'est qu'une ambassade donnée par des personnes malades ou trop éloignées. On observe une grande variété jusque dans leurs poses : les uns sont là les bras en croix , d'autres prosternés » de troisièmes s'occupent d'allumer de petites bougies au pied des pilastres qui soutiennent la chapelle. En voilà qui ne font que d'entrer, et qui après avoir pris au bénitier comme une pincée d'eau lustrale se la jettent fort respec-* t^eusement au visage avec le pouce et le médius.

Un dernier groupe : ce sont deux jeunes gens dont l*élégante simplicité et les manières éminemment convenables trahissent l'origine nationale. L'un présente à l'autre l'extrémité de sa main droite humide d'eau bénite : ils se signent en levant fièrement leur front chrétien , puis s'inclinent à deux genoux devant l'autel de la Vierge , confondus avec la plèbe des pèlerins qui admirent comme ils sont humbles et beaux dans leur prière.

Les démonstrations de la croyance catholique varient comme les costumes , selon les mœurs et les lieux; mais le fond de la doctrine, le point de ralliement est toujours \^ même,

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