‹ Chronique d'Einsidlen (Notre-Dame-des ermites) d'aprés d'AchéryChapitre 75 sur 131 · CHAPITRE LXIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE LXIX

Adam, treote-sepiième abbé , trente^cinquiéme prince.

Il était de la famille des Heer» Tune des meilleures de Glaris : elle émigra pour Rapperswill lors des troubles causés par les protestants. L'aïeul maternel du prince Adam était le chevalier de Greutz» si renommé par sa fidélité à la foi catholique , dont il publia une apologie contre Zuingle» et qui mourut à Rome où il était en pèlerinage.

Adam fut reçu au monastère en 18S0, et huit ans plus tard ordonné prêtre. L'abbé Joachim, qui savait sa caq>acité, le fit bientôt sous-prieur du couvent; et les autres religieux , qui partageaient tous l'opinion de Joachim , le lui donnèrent pour successeur , le 16 juin 1S69.

Les commencements de son régne étant des plus heureux, le cœur d'Adam n'était plein que d'une joie sainte et de continuelles actions de grâces. Il voulut perpétuer les témoignages de sa reconnaissance envers le ciel» par un pèlerinage digne de celui de son ancêtre. Il partit pour Rome, mais sans s^ucune pompe, avec toute l'humilité qu'il faut en pareil cas, enfin en vrai pèlerin.

L'abbé était le contemporain et quelque peu, l'ami de saint Charles Borromée ; cet homme si remarquable avait visité quelque temps auparavant l'abbaye d'Ëinsidlen. Adam voulut donc lui rendre sa visite en passant à Milan : les vrais grands hommes sont si rares, et il y a tant fi gagner dans leurs moindres rapports:

L'abbé , une fois arrivé à Rome , vit le pape , qui lui répéta de vive voix toutes les assurances et toutes les ratifications possibles. De retour de son pèlerinage, il rétablit, au moyen de quelques religieuses qu'il prit à Engelberg, Tabbaye de Fahr, près Zurich : elle avait été dévastée par les huguenots. Un jour qu'il y allait faire sa visite, les susdits huguenots mirent le feu à Einsidlen : en quelques heures le monastère et le bourg entier furent réduits en cendres. L'abbé avoua depuis que, de si loin qu'il fut, il avait quelque pressentiment de ce crime; et que, par devoir de charité, il cherchait à bannir ses soupçons; mais il ne pouvait y réussir. Il en garda toute sa vie une tristesse profonde. Au moyen des libéralités des peuples et des princes, il parvint, il est vrai, à rebâtir son couvent ; mais comment réparer la perte du mobilier et de la partie sa plus précieuse , les manuscrits !

D'épreuves en épreuves : l'abbé fut diffamé : c'était assez conséquent avec le système des malfaiteurs qui avaient brûlé le monastère sans pouvoir l'anéantir. On accusa l'abbé d'être en relation avec une prostituée. Comme c'était la pécheresse elle-même qui répétait ce bruit-là, Adam comptait sur le bon sens public pour n'y ajouter pas la moindre foi. Il* se trompait après bien d'autres qui s'étaient mal trouvés d'avoir fait le pareil raisonnement. Car il n'est chose si bizarre et si niaise en ce monde qui ne trouve pour la croire, non pas seulement un homme I mais une foule. Le couvent même et les 8chirm-vogte de Schwitz fournirent leur contingent de crédulité. Il le fallait pour dé0K)ntrer Terreur d'une façon plus éclatante..

Sur le conseil d'un homme d'espnt, alors nonce du pape, Adam s'était retiré à Saint-Crérold pour laisser passer la calomnie. Il employait son temps à prier, à dire à Dieu

comme quoi il était heureux de lui offrir à son tour ({uel({ue sacrifice venu du cœur. Lorsque le bruit se répand que l'auteur de la calomnie , la prostituée , qui se vantait d'avoir séduit l'abbé d'Einsidlen» vient de s'infliger elle-même la peine de tous les orgueilleux : elle s'est suicidée. Mais avant d'expirer» elle demande à faire une déclaration solennelle. II y eut entre autres témoins de cette déclaration , de cet hommage rendu à la vertu du prfnee Adam, le curé de Schwitz, Jacques SpierGn, le préfet Josse Ulric, et un autre personnage du liiéme nom» membre de la municipalité.

Aussitôt l'opinion publique changea, on se porta en foule à Ssâni-Gérold , où Adam vivait depuis duq ans en vrai anachorète; on voulait l'en ramener en triomphe : mais non, leur dit-il, la faveur publique n'est rien pour moi; je sais par expérience qu'il ne faut compter au monde que sur Dieu et sur soi-même ; laissez-moi prier ce Dieu, seul être infaillible, et me reposer un peu de tout ce que j'ai souffept. Je remets entre les mains du chapitre ma charge d'abbé. Je ne pense pas qu'on m'aocuse de mauvaise volonté; j'ai fait preuve du contraire pendant seize ans : c'est assez travailler pour les autres^ Il me faudra bientôt rendre compte de ma conduite individuelle, et j'ai tout juste le temps de m'en occuper.

Le saint ^deillard avait ainsi résigné sa charge Tan 1585 ; il mourut plus tard qu'il ne s'y attendait, le k mai 1610. Hartmann, quia fait la chronique de ce temps-là, ne craint pas de mettre l'abbé Adam en parallèle avec saint Loup , évêque de Troyes.

Page 1