‹ Chronique d'Einsidlen (Notre-Dame-des ermites) d'aprés d'AchéryChapitre 84 sur 131 · CHAPITRE LXXVIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE LXXVIII

Placide, quaranticffle abbé, et trente-huitième prince.

Placide de Reiman , noble homme d'Einsidlen , avait en.core pour lui tous les charmes extérieurs : mais soit qu'il dédaignât ces avantages , soit qu'il ne trouvât pas de meilleure destination à leur donner que d'offrir tous ces charmes et ces grâces au Dieu qui les lui avait cenflés comme un dépôt sacré, il voulut s'enfermer dans une cellule plutôt que de végéter comme un ai^tre au milieu ^n monde d'alors, qui était bien à peu près le monde -d'aujourd'hui. Il fit profession en 1611, et reçut la prêtrise en 1618; fréquenta l'université de Dillingen, et en sortit à son honneur , sans parler d'une aventure toute romanesque dont il se tira avec autant d'esprit que possible, je parle d'esprit chrétien, car les lois du monde lui eussent fait un devoir de succomber. Placide se souvint du triomphe de Joseph entouré des séductions d'une femme sans pudeur; et Placide ne resta pas inférieur à 8on chaste ptiodèle : il avouait depuis que toute sa force lui était venue d'une pauvre petite prière partie du fond de son cœur vers la Reine des anges.

Gomme de pareilles tentatives pouvaient se renouveler viç-à-vis d'hommes moins remplis de foi que Placide, les supérieurs d'Einsidlen rappelèrent leurs élèves et se mirent en dévoir de rassembler a l'abbaye assez d'éléftients de sciences et de professeurs distingués, pour ne plus imposer aux enfants de celte abbaye aucune émigration.

De cette époque date la réputation d^nsidlen comme école scientifique.

A son retour à l'abbaye , Placide devint professeur de belles-lettres, puis confesseur dans un couvent de femmes^ à Mûnsterlingen , dont il se mit à écrire l'histoire. Enfin il fut choisi pour l'économat d'Einsidlen , jusqu'à la mort d'Augustin P', dont il occupa presque aussitôt le siège. Il avait alors trente-cinq ans et quelques mois.

Une fois revêtu de cette haute dignité, Placide calcula toutes ses obligations et ses divers genres de capacités. Il était d'une santé. si misérable, que tous les médecins le condamnaient : ceci ne l'empêcha point de vivre soixante et seize ans. Il régla son temps et son hygiène avec une économie , une tempérance, qui put servir de modèle à ses religieux.

De cette façon, il trouva moyen d'allier le travail litté* raire aux soins administratifs. Il composa pour ses religieux des instructions pleines de force et de grâce : la bibliothèque de l'abbaye en a gardé les manuscrits auto« graphes. Il fit encore des règlements disciplinaires, et dressa lui-même des constitutions pour les bénédictins confédérés de la Suisse, dont il était le Visiteur ordinaire. Il écrivit un journal de son époque, et spécialement des actes de l'abbaye; document précieux pour la vérité des détails historiques. Enfin, telle était son ardeur littéraire et scientifique , qu'il copiait lui-même et réduisait à leur meilleure expression les documents épars des siècles obscurs qui précédaient le sien, et leur donnait une suite au moyen de mille renseignements inconnus au vulgaire, et que l'abbé seul pouvait obtenir des bibliophiles étrangers. Son but était de réparer les pertes qu'avait faites le couvent par ses nombreux incendies. Toute autre vertu que celle d'un moine eut échoué dans une pareille tentative ,

l'une des plus ingrates et des plus monotones. Quelle gloire pouvait espérer Placide en composant, par exemple, des sommaires, des tables, index et catalogues, et ce faimeux nécrologe d'Einsidlen , dont parle Haller d'après Ziegelbauer, ce registre aride et peu sonore , plein de noms et de chiffres? Quelle gloire! la première de toutes aux yeux d'un homme perfectionné par le christianisme,

l'utilité; l'utilité qui console un honnête génie

d'entreprendre assez de travaux pour faire vingt réputations sans vouloir seulement signer ces œuvres immortelles.

Placide n'enrichissait pas seulement sa bibliothèque de ses travaux particuliers , il faisait acheter partout les meilleures éditions des classiques et des Pères de l'Eglise, poètes et prosateurs hébreux , latins et grecs , français et ^ allemands» Einsidien devint bientôt le séjour des Muses, comme on disait encore il n'y a pas trop long-temps.

Afin d'assurer les droits du couvent contre l'envahissement perpétuel de ses voisins. Placide eut soin de se procurer par Prosper Zafarelli, auditeur-général, une reconnaissance authentique de toutes les bulles délivrées au profit d'Einsidlen. En 16Ï5 il fit un traité de paix avec les chanceliers ou protecteurs de Schwitz, acheta la seigneurie de Stendorf , entre Uberlingen et Einsidien , et termina à l'avantage des deux parties un fâcheux démêlé entre la seigneurie de Blumenech et l'abbaye de Saint- Gérold.

Placide, fidèle aux traditions de l'abbé Augustin, voulut enrichir le culte extérieur de tous les trésors que Dieu ne &it que prêter aux hommes. Il fit venir des fondeurs delà Lorraine, et l'on coula, selon la pompe accoutumée, plusieurs cloches dont la plus grosse pèse environ huit mille kilogrammes. On lui envoya de Rome une grande

quantité de reliques qu'il fit richement enchâsser, et pluâ tard il donna à la sacristie un fealice d'une richesse merveilleuse ; mais la véritable merveille de cette orfèvrerie sacrée, fiit un soleil d'ostensoir entrepris sous le règne de Placide, par un joaillier suisse du canton d'Uri, qui mit onze ans à le faire, et, dit-on, y perdit la vue. Ce soleil ou cette gloire renfermait 2,9H perles, SOS diamahs, 58 saphirs, 1S4 émeraiides, 8S7 escarboiicles, 44 grenats, 26 hyacinthes, 19 améthistes, 4 rubis spinels; il pesait 160 onces d'or soufflé , et disposé de façon que des gerbes de pierres se balançaient en tremblant sur des ressorts élas* tiques, autour d'une moulure en cristal, représentant la passion du Christ.

Ne valait-il pas mieux donner la valeur de tout cela aux pauvres , diront les ennemis du culte extérieur? — C'est ce que disaient déjà les apôtres à la sainte femme qui versa le parfum sur la tète du Sauveur : mais les apôtres alors n'avaient pas reçu le Saint-Esprit*

Mais ce pauvre artiste, dont ce fiit le dernier travail? Il se rit maintenant de notre pitié , et contemple face à face tous les soleils et toutes les gloires.

Pendant que les Suédois faisaient la guerre à toute l'Allemagne catholique , sans doute comme moyen de conversion ; l'abbé Placide , qui ne voyait pas ce moyen là réussir le moins du monde, accueillit avec une noblesse admirable un grand nombre de réfugiés ecclésiastiques. On conaptait au couvent trois abbés étrangers , et plus de trente religieux avec lesquels les bénédictins d'Einsidlen partageaient saintement leurs cellules* Placide établit quelque temps après l'alliance des bénédictins de Suisse avec ceux de Saint- Vannes de Verdun en France. Il y eut dès lors communion de bonnes œuvres entre les deux congrégations : chaque religieux prêtre dut célébrer cha-

que année une messe pour le repos de ses frères décédés, et s'il n'était prêtre, simplement réciter Toffice des morts. Placide lut vénéré des contemporains et comblé d'honneurs par les empereurs Ferdinand II , Ferdinand III et Léopold dit le Grand. Le premier l'éleva même à la '

dignité de comte Palatin. Les états de la Suisse eurent \

souvent recours aux lumières de Placide, et s'applaudîrent chaque fois de sa médiation toute chrétienne. II mourut en 1 670, après avoir gouverné l'abbaye quarante - un ans. On dit qu'à son intercession plusieurs personnes qui étaient venues s'agenouiller sur sa tombe, obtinrent de Dieu, des £aiveurs remarquables.

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