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Chronique d'Isaac de Pérès (1554-1611)

Sans attribuer à l'ouvrage inédit que nous publions une valeur et des prétentions littéraires auxquelles Isaac de Pérès, son auteur, n'avait certainement, jamais songé, nous estimons, cependant, que cet ouvrage a une importance historique indéniable et que, au point de vue général, et plus encore au point de vue particulier des provinces du Sud-Ouest, son apparition sera une bonne fortune, presque un événement, pour les lecteurs intelligents et éclairés.

C'est à ce titre, que l'œuvre d'Isaac de Pérès fait aujourd'hui son apparition dans la publicité, après avoir séjourné pendant trois cents ans, au milieu des papiers de ma famille, dont rintclligent et profond respect n'a pu la préserver complètement de l'action du temps.

Le manuscrit original ne porte point de titre, mais je n'hésite pas à lui conserver celui de GimoiNiouE d'Isaac de Pérès que Samazeuilh, et d'autres écrivains après Samazeuilh, lui ont donné dans leurs ouvrages. D'ailleurs, et ceci vaut mieux : le mot est parfaitement exact. Ce livre est bien une Chronique.

La Chronique d'Isaac de Pérès est un Manuscrit delà fin du seizième et du commencement du dix-septième siècle. Ce manuscrit in-quarto^ est relié. Il est recouvert, encore aujourd'hui, de la plus grande partie de sa reliure en veau qui est de l'époque du livre et ornementée des fleurs de lys historiques du temps.

Le Manuscrit paraît être l'œuvre de trois écrivains différents. S'il ne contenait point, en quelques passages, certaines fautes d'orthographe incompatibles avec les habitudes des gens instruits de l'époque et, en particulier, avec celles d'Isaac de Pérès qui était un personnage, à Nérac, on pourrait même affirmer que le texte entier a été écrit par trois mains différentes. Il n'en est rien, cependant. L'une des écritures émane bien d'un écrivain autre qu'Isaac de Pérès : c'est celle qui contient quelques fautes d'orthographe : Gela est évident. Les papiers existant encore à la mairie de Nérac prouvent même que cette écriture a été tracée dans la Chronique par un des Secrétaires attachés à la maison commune de Nérac, dans les années 1G07, 1G08, 1G09, 1610 et 1611. C'est ce même Secrétaire qui a écrit sous la dictée d'Isaac de Pérès, probablement dans sa demeure, les événements survenus journellement dans les années 1607, 1608, 1609, 1610 et 1611. Mais tout le reste de la Chronique, c'est-à-dire les deux premiers tiers au moins, émanent de la main d'Isaac de Pérès en personne, quoiqu'il y ait là, de sa part, deux genres d'écriture différents.

De 1586 II 1603, c'est-ii-dire dans les soixante-dix premières pages, l'écriture est comme celle de nos jours et aussi facile à hre que si elle était imprimée. De la page soixant-dix à la page cent trente, c'est bien, au fond, la même écriture que celle des soixante-dix premières pages, mais on y voit un effort marqué pour se rapprocher graduellement des écritures hiéroglifiques, abrégées, tourmentées, presque entièrement illisibles du règne d'Henry IV, qui étaient définitivement à la mode en 1607. A. la fin de cette année 1607, Isaac de Pérès, qui a écrit de sa main les cent trente premières pages de sa Chronique rompt violemment avec la mode qu'il ne peut observer et jette sa sa plume désespérée à l'un des secrétaires de la maison commune de Nérac qui écrit, sous la dictée du Chroniqueur, mais pas toujours avec son orthographe, les cinquante-deux dernières pages qui nous restent du précieux manuscrit.

Il est à remarquer que ces trois corps d'écriture distincts et qui émanent de deux écrivains, au moins, ont cependant, entr'eux, un air de famille qui peut tromper l'œil du lecteur quand il n'est pas habitué aux choses du temps d'Henry IV, et même à celles de notre siècle.

A l'époque d'Henry IV et avant, les scribes ou gens du métier imitaient récriture d'autrui avec une si grande perfection que les lettres des grands personnages, des rois, et particuhèrement celles d'Henry IV,

étaient signées du nom de celui qui était censé les avoir écrites, par le secrétaire qui avait tracé l'écriture de la lettre. C'est ce qu'on nommait le Secrétaire de la main.

Voilà comment Isaac de Pérès a eu pour secrétaire de la main, dans les cinquante-deux dernières pages de sa Chronique, un des secrétaires de la maison commune de Nérac qui s'est si bien approprié l'écriture du Chroniqueur, qu'au premier aspect, les deux écritures semblent émaner d'une seule et unique main.

D'un autre côté, il ne faut pas s'étonner que l'écriture se soit si profondément modifiée qu'elle l'a fait.de 158G à ICll, ainsi que nous le voyons dans les écrits du temps et, notamment dans la Chronique Pérès elle-même. L'écriture, l'orthographe, le vêtement étaient alors, comme aujourd'hui, une affaire de mode.

Exemple :

A l'origine de notre dix-neuvième siècle, vers Tan 1800, l'écriture bâtarde est à peu près la seule usitée en France. L'Empire et la Restauration voient cette bâtarde prendre une tournure moins perpendiculaire , un peu penchée , une tournure française par excellence , ne serait-ce que par sa clarté. On croit que l'écriture est désormais fixée dans le sens national d'une manière irrévocable. Erreur complète. Les premières années de la monarchie de juillet nous apportent l'écriture anglaise de pur sang et, à sa suite, la plume de fer, son auxiliaire indispensable! A l'heure présente, et môme depuis vingt ans déjù, il n'existe plus dans la France révolutionnée qu'une seule plume d'oie, désormais impuissante. C'est celle dont se servait, dans des jours meilleurs pour lui, l'auteur de cette introduction.

Isaac de Pérès, lui aussi, céda devant la nécessité. Il garda religieusement sa signature magistrale du vieux temps et, quand il ne put ou ne voulut sacrifier à la mode du jour, il dicta sa pensée à un secrétaire de la main dont nous retrouverons plus loin, avec intérêt, l'écriture et l'originale personnalité.

1 in.

La Chronique manuscrite d'Isaac de Pérès se composait originairement de cent trente-un feuillets devant contenir, au moins, deux cent cinquante pages écrites. Elle n'a plus, aujourd'hui, que quatre-vingtdix feuillets, en sorte qu'il en a disparu quarante-un dont les restes

très visibles sont encore adhérents au dos de la reliure, savoir : un, au milieu du volume, quarante, à la fin.

Les feuillets enlevés ont été déchirés vers 1805 par suite de la stupide indifférence d'une servante illettrée, qui prit la Chronique dans le coffre-fort de mon grand'père, au moment où celui-ci était cruellement atteint de la goutte, et la transporta aux lieux d'aisance de la maison de campagne du Pusocq. C'est là que, dans sa jeunesse, mon père la trouva telle qu'elle est encore aujourd'hui. Quarante-un feuillets en avaient été déjà arrachés : il sauva le reste qu'il rapporta respectueusement à son père, et celui-ci en fit cadeau à son fils en lui recommandant avec énergie de veiller soigneusement, tant qu'il vivrait, sur le dépôt sacré qu'il venait de sauver.

La recommandation a été suivie, et c'est ainsi qu'en 1857, à la mort de mon père, du consentement de tous mes cohéritiers, je suis resté propriétaire unique et détenteur de la Chronique d'Isaac de Pérès, un de mes ancêtres, que je livre en ce moment au public, autant pour elle que pour lui.

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