‹ Chronique de 1831 à 1862, publiée avec des annotations et un index biographique par la princesse Radziwill, née Castellane (volume 2)Chapitre 11 sur 22 · A OIT · texte numérisé non relu

A OIT

ditions dotales de la princesse Marie ont suspendu toute idée de niariajje de ce côté-là. C'est un rejijret jjénéral dans la famille royale, excepté de la part de la Princesse ellemême, qui rèvc de continuer ici Texistence de sa tante, qu'elle trouve charmante.

Paris, le 30 août 1834. — D'après ce que m'a dit M. Thicrs, le Roi, à la retraite du maréchal Soult, a pensé à appeler M. de Talleyrand à la présidence du Conseil. Cette idée se présente ménu^ encore à son esprit lorsqu'il songe à la retraite probable du maréchal Gérard. Mais M. de Talleyraïul n'accepterait à aucune condition, et pour Iç coup, connue l'a dit Tliiers au Roi, ^<- Mme de Dino ne le voudrait pas » .

A diner hier à Saint-Cloud, le Roi m'a parlé avec une grande aigreur du duc de Hroglie, connue ayant voulu le rendre étranger à toutes les affaires. 11 s'en est plaint vivement. Il se plaint de pas mal de monde; il s'arrange de Rigny et compte sur M. Thiers,

M. de Talleyrand est on ne peut plus à la mode au Château, parce qu'il répète beaucoup qu'il faut laisser faire le Roi. J'y suis aussi, parce que j'écoute et que je dis de même, ce que je pense du reste, que le Roi est le plus habile homme de France. Le Roi parle de tout très bien, longuement, beaucoup ; il s'écoute, et a, au moins, la conscience de sa capacité. 11 aime le souvenir de M. le Régent ; Saint-Cloud l'y ramène tout naturellement. Il me racontait que Louis XITII aimait la mémoire du Régent, montrait une grande horreur pour les calomnies dont il

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avait été l'objet, et ajoutait : « Sa lucilleiirc justification, c'est irioi. ?) Mais quand Louis XVIII i-acontait tout cela, il finissait singulièrement, car après avoir insisté sur l'hoj* reur des calomnies, il disait : « Mais néanmoins les vers de Lagrange-Chancel sont si beaux, que je les ai retenus et que j'aime à les réciter (I). )i Ce qu'il faisait alors, en «'adressant au Roi actuel : c'était une singulière conclusion!

Paris, le 1" septembre 1834. — J'ai vu ce matin AI. de Rigny, il m'a dit que les nouvelles d'Espagne étaient fort embarrassantes. Martinez de la Rosa commence à dire que sans l'intervention armée de la France, toutiia à la diable. Le Roi est, au plus haut degré, contre cette intervention, beaucoup plus que ses ministres, qui me paraissent ètie très agités de ce terrible voisinage.

La haine contre lord Palmerston est si générale ici, que personne ne se gêne pour l'exprimer. M. de Rigny en est assourdi de tous les côtés. Il m'a dit à ce sujet que les arrogances de Palmerston, et ses démonstrations hostiles n'ayant jamais été suivies d'aucune action véritable, elles ne faisaient plus d'impression, et qu'au dehors, on se bornait à dire : « Ah ! c'est une boutade de Palmerston ! » puis on n'y pense plus.

M. Guizot a succédé chez moi à Rigny; il est fort content de l'état intérieur du pays, mais il dit, avec raison,

(1) Compromis dans la conjm'ation de Cellamare, La<jran<[('-Clianc(d lança contre Philippe d'Orléans trois virulents pamphlets en \eis, bientôt suivis de dcnx autres. {Philippiques, 1720).

que s'il faut avoir, avec les difficultés du dedans, à se mêler d'une révolution en Espajjue, et en voir venir une en Angleterre, il n'y aura plus moyen de se tirer d'affaire. Il parait certain que la Cliaml)re des députés nouvelle vaut infiniment mieux que la précédente, qu'elle est prise dans un oi'dre moins bas ; les progrès matériels aussi sont sensibles. La France livrée à elle-même, sans embarras extérieurs, est évidemment dans une fort bonne voie.

Le j)rince Czartoryski est venu à son tour, assez languissant, connue toujours, et décidément fixé h Paris.

Enfin, j'ai pu sortir, et aller cbez les Wertber, oiij'ai entendu de nouvelles plaintes contre le Palmerston. Kii rentrant, M. de Talleyrand m'a fait ranger des j)a|)iers ; j'y ai retrouvé une lettre curieuse, signée : « Ferdinand, Carlos, Antonio, ?> écrite, par ces trois Princes, de l alençay, à M., de Talleyrand pour lui exprimer leur reconnaissance et affection.

Paris j 2 septembre 1834. — J'ai eu la visite de M. Tliicrs, qui m'a conté ceci. Tous les rapports d'Espagne s'accordent à dire que don Carlos aura autant d'hommes que de fusils, et qu'il n'attend qu'un arrivage d'armes pour marcher sur Madrid, oîi tout va à la diable ; que dom Miguel se prépare à reparaitre, à son tour, dans la Péninsule. Si donc le blocus n'est pas assez effectif pour empêcher le secours d'armes, la cause de la Reine est désespérée, ;i moins que la France ne se mêle activement des affaires d'Espagne. D'un instant à l'autre, cette question peut se [)résenter, et il y a, là-dessus, forte div i-

sion. Berlin de Veaux et quelques autres sont pour l'intervention armée, dans le cas où elle deviendrait nécessaire pour sauver la Reine, parce que, |disent-ils, si don Carlos triomphe, le carlisme, de partout, redevient audacieux, que la France aura un ennemi implacable sur ses frontières, et qu'avec un danger aussi réel derrière elle, tous ses mouvements restent paralysés et ses chances plus mauvaises, dans une guerre qu'on sera d'autant plus tenté de lui faire. Le Roi et M. de Talleyrand disent à cehi : «Mais la guerre, vous l'aurez bien plutôt si vous intervenez! d'ailleurs, avec qui marcheroz-vous? L'Angleterre, dévorée par ses plaies intérieures, pourra-t-ellc vous aider? v A cela on réplique : «Sa neutralité nous suffit.

— Bon ! mais pouvez-vous y compter, sur cette neutralité? Ne dépend-elle pas de la durée et de la composition du Cabinet actuel, dont l'existence est fort douteuse? «

M. de Rigny est très tiraillé entre ces avis si divers : c'est un embarras énorme ; je les vois, tous, se cassant la tète, pour trouver un expédient.

Rocherotte, 7 septembre 1834. — Le temps, qui était mauvais depuis deux jours, s'est remis hier, et j'ai eu, en arrivant, mon soleil d'Austerlitz, qui perçait les nuages pour me souhaiter la bienvenue (1). A Langeais (2), j'ai

(1) Rochocotte est un château bâti à la fin du dix-huitième siècle, que la duchesse de Dino acheta en 1825, qu'elle ayrandit et perfectionna beaucoup. Kn 1847, elle en fit cadeau à sa fille la marquise de Castellane.

— Rochccollc est situé à mi-côte, d'une manière charmante, dans la vallée de la Loire, dominant le village de Saint-Patrice, dans le département d'Indrc-et-Loirc.

(2) Langeais est un gros bourg, à un peu plus de deux lieues de Roche-

eu ma voiture entourée de toute la ville et tout le long du chemin jusqu'ici force coups de chapeau et mines, réjouies, ce qui m'a touchée.

La vallée est très fraîche, la Loire pleine, et la culture admirable de soins et de richesse, les chanvres, une des industries du pays, élevés comme des plantes du Tropique ; enfin, je suis très satisfaite de tout ce que je vois.

Rochecotte, 8 septembre 1834. — iVLi vie, ici, n'est ni politique, ni sociale; elle ne peut être d'aucun intérêt général, mais je n'en noterai pas moins les petits incidents qui me touchent.

Hier, après le déjeuner, pendant que je reposais ma pauvre tête enrhumée sur une chaise longue du salon, l'abbé Girollet, assis à côté de moi, dans un grand fauteuil, m'a dit qu'il avait une grâce à me demander : c'était que je restasse seule chargée de sa succession, qui n'était rien comme valeur et dont les charges absorberaient au moins la totalité mais qu'il n'y avait que moi qui lui inspirât assez de confiance pour qu'il mourût tranquille sur le sort de ses domestiques et de ses pauvres. Je lui ar dit que je le priais de faire ce qui lui conviendrait, de disposer de moi comme il l'entendrait, mais de m'épargner des détails qui m'étaient pénibles et que j'apprendrais toujours trop tôt. Il m'a demandé ma main, m'a

cotte, et situé sur la rive droite de la Loire. Il est dominé par un château bâti en 992 et réédifié au treizième siècle par Pierre de la Brosse. En 1491, le mariage du Roi Charles VIII et d'Anne de Bretagne y Tut célébré.

beaucoup remerciée de ce qu'il appelle mes bontés pour lui, puis, après cet effort momentané, il est retombé dans un état de silence et presque de somnolence, dont il ne sort qu'à de rares intervalles.

Valencay, 11 septembre 1834. — Je suis arrivée hier soir ici, après m'être arrêtée quelques instants à la jolie campagne de Bretonneau, près de Tours, et avoir parcouru et admiré la charmante route de Tours à Blois, qui est si pleine de souvenirs. Il faisait nuit, au clair de lune près, quand j'ai atteint le relais de Selles, où on savait que j'allais passer. Au premier coup de fouet du postillon, chaque fenêtre s'est éclairée des chandelles des habitants, cela a fait comme une jolie illumination ; pendant qu'on relayait, ma voiture a été entourée par toute la population, avec des cris infinis de bienvenue. Jusqu'à la Sœur Supérieure de l'hôpital, une de mes anciennes amies, qui est venue à ma portière quoiqu'il fût neuf heures du soir. J'étais toute assourdie et ahurie, mais, en même temps, fort touchée. Il y avait plus de quatre ans que je n'avais passé par là, et j'étais loin de m'attendre qu'on s'y souviendrait de quelques bons offices que j'y ai rendus dans les temps passes.

Enfin, à dix heures, je suis entrée, par le plus beau claii- de lune, dans les belles cours de Valencay. M. de Talleyrand, Pauline, Mlle Henriette (1), Demion et tous les domestiques étaient sous les arcades avec force lumières. Cela faisait un joli tableau.

(1) Mlle Henriette Larcher, gouvernante de Mlle Pauline de Périgord.

SEPTEMBRE lfi34 243

Valençay, 12 septembre 1834. — Voici le principal passage d'une lettre adressée par Madame Adélaïde à M. de Talleyrand : « Vous vous rappellerez sûrement la discussion qui a eu lieu dans mon cabinet, sur le ridicule, le danger et l'inutilité de faire une déclaration de guerre à don Carlos. Il paraît, néanmoins, qu'on veut remettre cette question sur le tapis. Vous l'avez, en ma présence, traitée d'une manière si lucide et si convaincante, qu'on ne devait pas craindre qu'on s'en occupât davantage. Cependant, je crois bien faire de ¥Ous avertir qu'il faut y prendre garde, et que vous ferez bien de faire sentir en Angleterre le danger de cette fausse démarche, qui ne peut conduire qu'à du mal. Il paraît qu'on est embarrassé en Angleterre, de la promesse de fournir une force navale à l'Espagne, et que, pour s'en tirer, on a songé à cotte absurdité. Je crois donc que vous feriez bien d'écrire tout de suite en Angleterre sur cela. J'y tiens beaucoup, parce que personne ne peut le faire aussi bien et d'une manière plus efficace. »

Voici maintenant la réponse de M. de Tallejrand (1) : « Je conjure le Roi de persister dans son refus de déclaration de guerre contre don Carlos ; je trouve que ce serait la plus déplorable manière, pour nous, d'aplanir les embarras des ministres anglais. Je ne suis nullement surpris de ceux qu'ils éprouvent ; il y a si longtemps que je les prévois ! et je n'ai jamais compris la légèreté avec laquelle,

(l) Cette lettre a déjà été publiée dans le livre que la comtesse de Mirabeau a donné en 1890, sous ce titre : le Prince de Talleyrand et la Maison d'Orléans.

depuis deux ans, ils se sont jetés dans toutes les difficultés de la Péninsule. En 1830, Londres était le véritable terrain, le seul convenable pour les grandes négociations ; mais aujourd'liui qu'on y est d'autant plus près du désordre que la France s'en éloigne davantage, ce n'est plus à Londres, c'est à Paris qu'il faut les ramener, et c'est sous l'œil d'aigle du Roi qu'il faut qu'elles soient conduites. L'Angleterre n'osera pas se risquer seule, et les autres puissances se rangeront de notre côté pour désapprouver la déclaration de guerre ; ainsi nous ne risquerons rien à la repousser. Il n'y a pas de mal à gagner du temps et l'absence de lord Granville, de Paris, peut nous servir de prétexte pour ajourner une réponse pércmptoire. Si j'hésite à obéir à Madame et à écrire sur ce sujet en Angleterre, c'est que je dois supposer que ma lettre y produirait l'effet contraire à celui que je désirerais obtenir. Le Cabinet anglais m'a trouvé, dans les derniers temps, réservé et froid, évitant avec soin d'engager mon gouvernement dans toutes les fâcheuses complications de la Péninsule. Je ne puis douter qu'on ne se soit méfié de moi dans toutes les transactions qu'on a faites, qu'on ne m'en ait voulu de ma tiédeur, et qu'aujourd'hui que les ministres anglais sont embarrassés des engagements que je leur ai laissé prendre, sans vouloir y faire participer la France, ils recevraient avec d'autant plus d'humeur mes conseils et mes avertissements. 55

Mme de Lieven m'écrit des tendresses de Pétersbourg ; elle va bientôt rester seule, avec son élève qui lui plaît fort. L'Empereur va à Moscou, l'Impératrice à Berlin, et

c'est alors que les Lieven entreront en fonctions, et qu'ils seront établis chez eux, ce dont elle me paraît, avec raison, très pressée. Elle me semble déjà sur les dents, quoique consolée par ses augustes hôtes.

Valençay, 16 septembre 1834. — Labouchère, qui est arrivé ici hier, dit que rien n'est comparable à la conduite de M. de Toreno, que celle des Rothschild (1). Le premier, avant de déclarer la banqueroute du gouvernement espagnol, a vendu énormément d'effets; il a fait la spéculation inverse des Juifs, et, conmie il était dans le secret, il a changé sa position personnelle, qui était fort dérangée, en des profits énormes, tandis que presque toutes les places de l'Europe sont frappées de la façon la plus déplorable.

Valençaijy 25 septembre 1834. — Voici l'extrait d'une lettre de M. de Rigny à M. de Talleyrand : « On s'est calmé à Constantinople, mais Méhéniet-Ali est furieux, lui, des velléités qu'a montrées la Porte et il parle d'indépendance; nous allons tacher de calmer cet accès de fièvre. Toreno, d'adversaire qu'il était des créanciers français, s'est fait presque leur champion; nous saurons demain ou après la résolution adoptée par les Cortès. Mais, en attendant, les choses ne vont pas mieux en Espagne, et on commence à parler fort haut à Madrid de la nécessité de notre intervention. On voulait remplacer Rodil par Mina.

(1) Voir la Chro7iique du 6 août 1834. p. 211.

ce Maison s'est mis fort en froid à la Cour de Saint- Pétersbourg pour n'avoir pas voulu assister à l'inauguration de la colonne.

a J'ai vu, hier, une lettre de lord Holland, qui se félicite de l'assiette du ministère anglais ; je ne sais quelle valeur cela peut avoir.

a Semonville a donné sa démission par écrit ; il aurait voulu être remplacé par Bassano, il l'est par Decazes, ce que vous ne trouverez peut-être pas mieux. Mole refuse d'être vice-président; il est blessé de ce qu'on ait mis Broglie avant lui, c'est là toute sa raison ; est-ce bien de la raison ? Villemain ne veut pas être secrétaire perpétuel à la place d'Arnaud : « Ce serait, dit-il, abdiquer « toutes les chances politiques » . Par contre, Viennet abandonnerait volontiers les siennes pour le fauteuil à perpétuité.

« Nous venons d'avoir deux ou trois mauvaises élections. Quant à l'amnistie, elle est négativement décidée ; je crains qu'on ne regrette ce parti, lorsque nous serons au milieu du feu croisé du procès, des avocats, de la tribune, des journaux. Il faut voir les choses quelques mois en avant dans ce pays-ci ! »

Une lettre de lady Jersey mande que lord Palmerston a refusé le gouvernement général de l'Inde et que Mme la duchesse deBerry est au moment d'accoucher, mais, pour le coup, d'un enfant légitime.

Valençmj, 28 septembre 1834. — En rentrant hier de ia promenade, nous avons tiouvé le château rempli de

visiteurs, hommes et femmes, venus en poste et visitant toutes choses en curieux. Le régisseur nous a dit que c'était Mme Dudevant avec M. Alfred de Musset et leur compagnie. A ce nom de Dudevant, les Entraigues ont fait des exclamations auxquelles je n'entendais rien et qu'ils m'ont expliquées : c'est que Mme Dudevant n'est autre que l'auteur à'Indiana, Valentine, Leone Leoni, George Sand enfin ! . . . Elle habite le Berry, quand elle ne court pas le monde, ce qui lui arrive souvent. Elle a un château près de La Châtre, où son mari habite toute Tannée et fait de l'agriculture. C'est lui qui élève les deux enfants qu'il a de cette virtuose. Elle-même est la fille d'une fille naturelle du maréchal de Saxe; elle est souvent vétuc en homme, mais elle ne l'était pas hier. En entrant dans mon appartement, j'ai trouvé toute cette compagnie parlementant avec Joseph (1), pour le voir, ce qui n'est pas trop permis quand je suis au château. Dans cette occasion cependant, j'ai voulu être polie pour des voisins : j'ai moi-même ouvert, montré, expliqué l'appartement et je les ai reconduits jusqu'au grand salon, où l'héroïne de la troupe s'est vue obligée, à propos de mon portrait par Prud'hon, de me faire force compliments. Elle est petite, brune, d'un extérieur insignifiant, entre trente et quarante ans, d'assez beaux yeux; une coiffure prétentieuse, et ce qu'on appelle en style de théâtre, classique. Elle a un ton sec, tranché, un jugement absolu sur les arts, auquel le buste de Napoléon et le Paris de Canova, le

(1) Concierge du château de Valençay.

buste d'Alexandre par Thorwaldscn et une copie de Raphaël par Annibal Carrache (que la belle dame a pris pour un oiiginal) ont fort prêté. Son langage est recherché. A tout prendre, peu de grâces; le reste de sa compagnie d'un commun achevé, de tournure au moins, car aucun n'a dit un mot.

J'ai eu, dans la soirée, une autre visite qui m'a été droit au cœur : celle d'une Sœur de l'Ordre des religieuses qui sont à Valençay. Elle y a fait son noviciat, et, quoiqu'elle n'ait que trente-trois ans, elle est déjà première assistante de la maison mère, d'où elle vient en inspection ici. Elle regarde Valençay comme son berceau ; elle y est venue, à l'époque où j'ai fondé ce petit établissement; elle était alors d'une beauté et d'une fraîcheur remarquables ; maintenant, elle est maigre et pâle, mais toujours avec le plus doux regard. Malgré sa sainteté, qui l'a élevée si vite dans son ordre, elle m'aime beaucoup, et m'a embrassée comme si j'en étais digne, avec la plus grande joie du monde de retrouver une pauvre pécheresse telle que moi I

Valençay y 7 octobre 1834. — J'ai eu, hier, une longue conversation avec M. de Talleyrand sur ses projets de retraite ; elle m'a conduite à traiter avec lui plusieurs points importants de sa position, et à lui parler avec sincérité. J'ai eu le courage de lui dire la vérité; il en faut toujours pour la dire à un homme de son grand âge.

C'est pourtant une utile chose que la vérité, ce premier des biens, toujours inconnu par les âmes qui ne sont pas

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fortement trempées; que l'esprit dédaigne souvent, que les caractères élevés savent seuls apprécier; qui eiFarouche la jeunesse, qui effraye la vieillesse; qu'on n'aime et qu'on n'accueille que lorsqu'on joint aux leçons de l'expérience toute la vigueur de l'âge et de la santé. Que de réflexions j'ai faites, depuis hier, sur ce sujet! et que j'ai béni l'homme, habile et bon (1), qui a guidé mes premières années, et qui m'a donné cette habitude précieuse, devenue depuis un besoin, de me rendre un compte sévère de moi-même, d'être la première à me maltraiter ; c'est ce qui a sauvé mon àme, car cela m'a toujours empêchée de confondre le bien avec le mal ; je ne les ai jamais mis à la place l'un de l'autre dans mon esprit, ni dans ma conscience, et si j'ai chargé celle-ci de fautes, je l'ai, du moins, tenue libre d'erreurs. Grande différence, qui permet toujours de revenir sur ses pas ; car, ce qui perd, c'est la fausse conscience. Vérité de l'esprit, vérité du cœur, voilà ce qu'il s'agit de préserver : c'est ce qui conserve de la dignité au caractère, et fait arriver au terme, non sans fautes, mais bien sans lâchetés.

Valençay, 9 octobre 1834. — M. de Montrond, qui est ici depuis plusieurs jours, a demandé hier matin à me voir, pour me parler d'une chose importante. Je l'ai vu, et après quelques plaisanteries que j'ai reçues assez froidement, il m'a dit qu'il venait pour m'annoncer son départ; que je ne serais probablement pas étonnée,

(1) Scipion Fiattoli, qui avait été précepteur de l'auteur de cette Chronique.

d'après la manière inconcevable dont M. de Talleyrand le traitait. Il s'est fort étendu en plaintes, en aigreurs; il est profondément blessé et cela lui fait dire beaucoup de mauvaises choses. Il a ajouté qu'il savait bien que je ne l'aimais guère, mais que j'avais, cependant, été polie et obligeante pour lui, qu'il venait m'en remercier et me dire que, quoiqu'il pensât bien que je ne voudrais pas en convenir, il était impossible que je ne m'ennuyasse pas à la mort, et que la vie que je menais devait m'être insupportable, quoiqu'il fût difficile de la prendre de meilleure grâce. Enfin, il a mis, je ne sais trop pourquoi, du prix à se faire bien venir de moi.

J'avoue que je me suis sentie fort mal à mon aise pendant ce discours, qui, quoique haché et saccadé, à sa manière, a été long. Voici en résumé, ma ou mes réponses : " Que je regrettais tout ce qui ressemblait à de la brouillerie, parce que je ne la trouvais bonne pour personne, mauvaise surtout pour lui, M. de Montrond, à qui le monde donnerait tort, puisque son ton rude avec M. de Talleyrand expliquerait le manque de patience de celuici; que, de se plaindre, et d'expliquer ses griefs par les motifs qu'il venait de me donner serait de bien mauvais goût, et qu'il y avait de certaines choses, qui, lors même qu'elles auraient une apparence de vérité, ne se disaient pas, ou ne devaient jamais se dire, après quarante années d'une liaison qui, du côté de M. de Talleyrand, pouvait s'appeler du patronage; que pour ce qui me regardait, je ne pouvais m'ennuyer, au centre de mes devoirs et de mes intérêts de famille; que, d'ailleurs, il y avait fort

longtemps que ma vie, mes habitudes, et toute mon existence, étaient absorbées dans les convenances de M. de Talleyrand; que c'était là ma destinée, que je m'en satisfaisais très fort et que je n'en admettais pas d'autre. «

A cela, il a repris : « Il est clair que vous êtes destinée à l'enterrer; puis, vous avez beaucoup d'esprit, un grand savoir-faire et savoir-dire, et vous êtes assez grande dame pour savoir prendre les choses d'une certaine manière; mais quant à moi, je n'ai qu'à m'en aller. 55

J'ai répliqué alors : « Vous avez quelque chose de plus à faire, c'est de vous en aller pohment, sans esclandre, et de ne dire à personne que vous l'avez fait par humeur; vous avez, surtout, à ne jamais parler, je ne dis pas seulement mal, mais encore légèrement de M. de Talleyrand. » Il a dit : « Vous faites de fort joUs discours ce matin ; mais si je fais ce que vous voulez, que ferez-vous de moi ? — Je vous garderai le secret sur la vraie raison de votre départ. — Vous êtes trop habile, madame de Dino. — Je suis de bon conseil. » Il m'a demandé si je voulais lui donner la main, et lui promettre d'être good- Jiatured pour lui. « Oui, si vous ne parlez pas de travers de M. de Talleyrand. — Alors, je n'irai pas tout droit à Paris; je vais aller aux Ormes, chez d'Argenson, me faire passer la bile, et quand j'aurai retrouvé ma nature d'agneau, j'irai causer avec le Roi, et m'excuser sur quelque affaire de n'avoir pas attendu son fils ici. — Faites ce que vous voudrez, mais faites ce qui convient à un gentleman. » Il est parti.

A déjeuner, il a dit qu'il avait reçu une lettre qui l'obligeait à partir aujourd'hui.

Le fait est que je m'attendais à quelque chose de semblable. M. de Talleyrand, après des années d'une longanimité déplacée, a versé subitement vers l'autre extrémité, sans mesure aucune ; et, avant-hier, il lui a si fort indiqué qu'il était de trop ici, qu'il a bien fallu comprendre. Il est possible que M. de Montrond prenne quelques précîiutions de langage, tout juste ce qu'il faudra pour ne pas être tracé comme mauvais procédé, mais il me paraît impossible qu'il n'y ait pas quelque vengeance sourde, car il est blessé et dérangé. Partir la veille de l'arrivée d'une nombreuse société anglaise, à laquelle il se préparait à faire les honneurs de Valençay, ne pas être ici quand M. le duc d'Orléans y est attendu, voilà deux sensibles mécomptes, qu'il ne pardonnera pas à M. de Talleyrand.

Dans la première et très virulente partie de sa conversation, le nom du Roi et celui de M. de Flahaut sont revenus fort souvent, et de façon à me persuader qu'il va se ranger absolument du côté du dernier, pour rendre auprès du premier de mauvais offices à M. de Talleyrand. Qu'attendre d'un pareil être ? Mais aussi quel enfantillage de perdre patience au bout de quarante ans ! (1) M. de Montrond me disait : « Il devait me traiter avec la douceur et l'intimité d'une ancienne amitié, ou bien avec la poli-

(1) En 1793, Montrond s'était réfuyié en Anylelerre, et s'y était mis sous la protection de M. de Talleyrand; de là provenait leur longue amitié.

tesse d'un maître de maison, n Mais à cela, j'ai répliqué : « M. de Talleyrand n'aurait-il pas aussi le droit de vous dire qu'il n'a trouvé en vous, ni la déférence duc à un hôte, ni la bonne grâce due à son âge et à vos anciens rapports? Dans quelle autre maison auriez-vous blâmé toutes choses comme vous le faites ici ? Vous avez critiqué ses voisins, ses domestiques, son vin, ses chevaux, toutes choses enfin. S'il a été rude, vous avez été hargneux; et, en vérité, il y a trop de témoins de votre perpétuelle contradiction, pour que vous puissiez vous plaindre de l'humeur qu'elle a causée. »

Valençay, 14 octobre 1834. — Nous avons en visite lady Clanricardo, M. et Mme Dawson Damer et M. Henry Grevillc. Je me suis longtemps promenée en calèche hier avec lady Clanricarde; j'ai beaucoup causé avec elle de son père, le célèbre M. Canning; de sa mère, non moins distinguée, mais que sa fdle paraît aimer peu. Lady Clanricarde a de l'esprit, de la mesure, du bon goût, de la dignité, mais, à ce qu'il semble, assez de sécheiesse de cœur, et un peu de raideur d'esprit; ses manières, son caractère, je crois, ont une valeur réelle, sans abandon, ni séduction; mais, à tout prendre, c'est assurément une personne distinguée, et de la meilleure et plus exquise compagnie. Quant à Mme Damer, c'est une bonne enfant, mais rien que cela.

Valençay, 18 octobre 1834. — En causant avec lady Clanricarde de lord Palmerston et de lady Cowper, nous

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sommes arrivées à nous demander ce qui faisait conserver à de certaines personnes tant d'influence sur telles auti-es. Je lui ai fait alors une observation sur la justesse de laquelle elle s'est récriée. Je lui disais que « c'était par l'exigence que les hommes conservaient leur influence sur les femmes, mais que c'était par des concessions que celles-ci conservaient la leur sur les hommes. »

Valençay, 21 octobre 1834. — On a reçu, hier, la nou»velle du terrible incendie de Westminster à Londres, C'est une horrible catastrophe, et qui semble d'un caractère tout ominous ; l'édifice matériel croulant avec l'édifice politique! Ces vieilles murailles ne voulant plus se déshonorer en prêtant asile aux profanes doctrines du temps ! Il y a là de quoi frapper, non seulement l'esprit de la multitude, mais encore celui de toute personne sérieuse.

Les Anglais qui sont ici sont teintés de croire à la malveillance comme cause de ce feu, parce qu'il a commencé par la Chambre des Pairs. Le Globe, qu'on avtiit envoyé à M. de Talleyrand, nous a tous fait veiller fort tard, car Dous avons voulu connaitre toutes les versions. 11 paraît que la perte en papiers et documents a été énorme, non seulement par le feu, mais aussi par réparpillement. Quel dommage ! On dit que cela va jeter du trouble et d grandes lacunes dans le cours de la justice.

J'ai mené, hier, lady Clanricarde et Mme Damer voir le petit couvent, l'école et tout le petit établissement des Sœurs de Valençay ; c'est un genre de choses qui touche peu

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les Anglaises; elles ont beau avoir de l'esprit, de la bonté, elles ne sont pas charitables dans le vrai sens du mot; elles ont une aversion singulière pour se metti-e en contact avec la pauvreté, la misère, le malheur, la maladie, la souffrance, et cet éloignement, de leur part, pour les petites gens, qui, socialement, a tant d'avantages, me glace et me froisse quand je le vois s'étendre jusqu'à l'indigence. Ainsi, lady Clanricarde, si agréable en société, n'a rien trouvé à dire à mes pauvres Sœurs, si simples et si dévouées; elle a à peine mis le nez à la porte de l'école, et rangeait sa belle robe, pour ne pas être froissée par les petites filles qui étaient à l'entrée de la classe; ces deux dames n'en reveuîiient pas de tout ce que j'avais trouvé à dire, et elles étaient surtout fort surprises de m'avoir vue arrêtée plusieurs fois dans le bourg par des gens qui voulaient me parler de leurs affaires. Cette façon de vivre est complètement incompréhensible pour une Anglaise, et, dans ce moment-là, lady Clanricarde, malgré tout son esprit et sa bienveillance pour moi, s'est étonnée, j'en suis sûre, que je susse manger proprement à table, et que je portasse une robe faite par Mlle Palmyre.

Valençay^ 23 octobre 1834. — Il a plu outrageusement hier toute la journée ; il n'y a pas eu moyen de sortir. Nos Anglais ont fait une musique assez barbare pendant toute la matinée; le soir sont arrivées trois lettres au château. L'une, de lord Sidney à Henry Greville, disant que M. de Montrond était de retour à Paris, y répétant à tout le monde que Valençay était devenu inhabitable, que les

Damer et Greville s'y ennuieraient à la mort, que lady Clanricardc seule s'en arrangerait. H. Greville a lu cela à demi-voix : lady Clanricarde a repris tout haut, M. de Talleyrand a demandé ce que c'était, on lui a lu tout le passage.

La seconde lettre, de M. de Montrond à M. Damer, pour lui demander comment il se trouvait à Valençay; que quanta H. Greville, qui aimait les caquets, il n'en était pas inquiet, parce qu'il y trouverait de quoi se satisfaire : ceci a été lu tout haut par M. Damer.

La troisième lettre, de M. de Montrond à moi, calme au possible. Je l'avais passée à M. de Talleyrand, qui, d'humeur de ce qu'il venait d'entendre, a lu, à son tour, tout haut. Cela m'a fait souvenir du billet de Célimène ! Je ne sais quelles reflexions cette petite scène aura provoquées, car j'aiété me coucher aussitôt après.

Valençaij, 26 octobre 1834. — Le temps s'est un peu rajusté hier : en ce moment, il fait un froid vif, mais sec, avec un soleil éclatant. Pourvu que cela dure pour l'arrivée de M. le duc d'Orléans que nous attendons ce soir! Car les poj)ulations d'une quarantaine de communes, et du monde de Châtcauroux, même d'Issoudun, à dix ou douze lieues d'ici, sont en mouvement. Le dimanche facilite cette satisfaction de curiosité, et, quoi qu'en disent les journaux, nous n'aurons d'autres magnificences, d'autres fêtes, d'autres préparatifs que ceux du nombre. Je crois que M. le duc d'Orléans sera très bien reçu par les populations rurales. Jamais, depuis la Grande Mademoiselle,

aucun Prince, d'aucune dynastie, n'est venu ici : tout le pays entre Blois et Châteauroux, si bien traité par les Valois, était comme frappé de disgrâce, d'oubli ; jamais aucune des administrations n'a voulu rien faire pour ce coin de Berry. Quand je suis venue ici pour la première fois, tout y était, en fait de civilisation, comme au temps de Louis XIII. M. de Talleyrand, et même moi, lui avons fait faire quelques progrès; ce n'est cependant que cette année que nous avons une poste aux chevaux organisée ; il n'y a pas même encore de diligences, et les communications ont lieu, pour bien du monde, même aisé, en pataches, c'est-à-dire en voitures non suspendues. Dans un pays aussi reculé, un Prince est encore quelqu'un; nos communes sont flattées qu'il s'en égare un dans nos sauvageries, et elles crieront : Vive le Roi! avec fureur : c'est tout ce qu'il y a de mieux.

Parmi les arrivants au château, hier soir, nous avons eu le baron de Montmorency et Mme la comtesse Camille de Saintc-Aldegonde. Le baron de Montmorency a été, autrefois, au moment d'être le Lauzun de la Mademoiselle du temps (1), et, quoiqu'il ait décliné l'honneur de l'alliance, il est resté fort intime avecNeuilly. Mme de Sainte- Aldogonde habite un joli château entre ici et Blois ; elle est Dame de la Reine, et grande amie du baron de Montmorency. Elle a été, d'abord, la femme du général Augercau ; elle est du même âge que moi, et nous avons

(l) Madame Adélaïde avait fait offrir sa main au baron de Montmorency, mais à la condition qu'elle ne changerait point son nom, ce que \\. de Montmorency refusa.

258 CHROIVIQUE

fait notre entrée dans le monde à la même époque. Nous avons, toutes deux, été Dames du Palais de l'Impératrice Marie-Louise ; nous ne nous sommes, cependant, pas vues beaucoup, parce qu'elle suivait son mari à l'armée et ne venait guère à la Cour, A la chute de l'Empire, nous nous sommes perdues de vue complètement. Mme de Sainte-Aldegonde a été extrêmement belle, et si elle avait une expression plus agréable, elle le serait encore; mais elle n'a jamais eu l'air doux, grâce à des sourcils trop noirs et remontés ; le moelleux de la première jeunesse étant passé, il en résulte quelque chose de cru qui n'est pas attirant. Elle a le verbe un peu haut, et quoique polie et assez bien élevée, elle manque de cette aisance et de cette obligeance faciles qui ne s'acquièrent que dans les premières habitudes élégantes de la vie : quand elles manquent au berceau, on peut être convenable, on n'est jamais distingué ; mais enfin, à tout prendre, elle est bien.

Valençay, 27 octobre 1834. — M. le duc d'Orléans est arrivé hier par un assez mauvais temps, et une heure plus tôt qu'il ne s'était annoncé, ce qui a fort dérangé les curieux ainsi que nous. Cependant, il a trouvé notre petite garde nationale, le .corps municipal, et pas mal de monde sur son passage. Il n'y a point eu de harangue, ce qui, je crois, l'a soulagé.

M. le duc d'Orléans a commencé par causer un instant dans le salon avec M. de Talleyrand, M. et Mme de Valençay et moi. 11 m'a annoncé, à ma grande surprise,

<jue nous allions avoir MM. de Rigny, Thiers et Guizot ; ma surprise n'a pas diminué, lorsque Monseigneur m'a dit que le Roi poussait beaucoup ses ministres à venir ici, parce que c'était une bonne excuse pour suspendre, pendant quelques jours, les Conseils; que ceux-ci étaient devenus impossibles par les fureurs du maréchal Gérard ; qu'une crise était inévitable, mais qu'on désirait la retarder, et, pour cela, ne pas mettre le Cabinet en présence; que, du reste, le maréchal Gérard était seul de son bord d'un côté, et les autres ministres, jusqu'à présent, réunis de l'autre.

Quand Monseigneur s'est retiré chez lui, j'ai été faire ma toilette, et suis redescendue tout de suite pour être la première au salon. J'y ai trouvé le général Petit, commandant de la 5* division militaire, puis le général Saint-Paul, commandant du département de l'Indre, et, de la suite du Prince, le général Baudrand et M. de Boismilon, son secrétaire.

Après le dîner, il y a eu un peu de solennel que j'ai bientôt rompu, en me mettant tout simplement à mon ouvrage, comme de coutume, ce dont le Prince m'a fort remerciée. Tout le monde, alors, s'est groupé, arrangé. Plus tard, M. de Talleyrand a fait sa promenade accoutumée du soir; en rentrant il nous a trouvés jouant, lady Clanricarde, le Prince, H. Greville et moi, à un whist assez gai, la musique jouant dans le vestibule ; enfin la glace s'était rompue.

Après le thé, le Prince s'est éclipsé, et à onze heures tout le monde est allé se coucher.

Valençay^ 28 octobre 1834. — Voici l'emploi de la journée d'hier : après le déjeuner, M. le duc d'Orléans a vu le château et ses entours immédiats, mon fils et mai les lui montrant; tous ceux de nos hôtes pour qui c'était une nouveauté suivaient.

En rentrant, trois calèches, un phaéton et six chevaux de selle attendaient. Chacun s'est casé : M. le duc d'Orléans, la marquise de Clanricarde, le baron de Montmorency et moi dans la première calèche; M. de Talloyrand, Mme de Sainte-Aldegonde, le général Baudrand et M. Jules d'Entraigues dans la seconde, et ainsi de suite. Après avoir traversé le parc et une partie détachée de la forêt, nous nous sommes arrêtés à un joli pavillon, d'où la vue est belle. La musique militaire était cachée derrière les arbres, qui ont encore beaucoup de fouilles ; le concours de monde était considérable ; c'était une très jolie scène forestière. Nous nous sommes ensuite lancés dans la foret même et ne sommes revenus que pour notre toilette du dîner.

Après le dîner, nous avons mené le Prince au bal de l'Orangerie : les cours, le donjon, les grilles étaient illuminés et d'un très bel eifet; la salle fort bien décorée, remplie de monde au point de pouvoir à peine passer ; mais il n'y avait pas d'empressement grossier, tout au contraire, et des cris à se boucher les oreilles, mais qui font toujours plaisir aux Princes. Il a parcouru toutes les parties de la salle ; il a beaucoup salué, un peu causé ; enfin, on en a été fort content, et, quoiqu'il n'y soit pas resté plus d'une heure, on a été si satisfait de lui qu'à deux heures du matin, on criait encore sous ses fenêtres.

Valençmj, 29 octobre 1834. — Hier, avant le déjeuner, notre Royal visiteur a été, avec son aide de camp, mon fils et le baron de Montmorency, visiter la filature et les carrières d'où on a extrait les pierres dont le château est bâti; il a trouvé ces carrières superbes.

Après le déjeuner nous l'avons mené aux forges. Il y avait de la foule, des cris; les ouvriers ont bien fait leur besogne; on a coulé, forgé, et dans l'intérieur du bâtiment où l'on coule la gueuse et qui est très beau, on a opéré, à deux reprises, des feux d'artifice, avec la fonte en fusion, liquide et enflammée. C'était joli et a fort amusé nos dames anglaises. En revenant, nous avons fait un petit détour qui nous a conduits aux ruines de Veuil (1). La musique était cachée dans une des vieilles tours, un grand feu était allumé dans la seule chambre qui reste intacte et où on avait servi un goûter. Dans la cour, et à travers des arceaux à moitié détruits, des gardes nationaux et des paysans criaient en jetant leurs chapeaux en l'air. Cette petite station a été vraiment très jolie, malgré le temps couvert; le soleil l'aurait complétée, ou j)lutôt la lune.

A dîner, outre les convives de la ville, nous avons eu les Préfets d'Indre-et-Loire (2), de Loir-et-Cher (3), le général Ornano et le colonel Garraube, député, celui qui

(1) Veuil domine Is vallée du Nahon, et fut réuni à la seigneurie de Valençay en 1787 par M. de Luçay qui en était alors propriétaire. Le château, qui devait être remarquablement joli, est maintenant une ruine, dont une partie seulement peut être habitée par un fermier.

(2) M. Amédée d'Entraigues.

(3) Le comte de Lczay-Marnésia.

nous a envoyé la musique qui fait nos délices. Après le dîner, le whist, quelques tours de valse, etc.

Il y a eu, le soir, un vrai bal avec souper pour les gensde Foffice, en l'honneur des gens du Prince Royal; il a été vraiment très joli.

A dîner, hier, j'ai été un peu surprise de ce que m'a dit mon Royal voisin. Il m'a demandé quand nous allions à Rochecotte. — « Je l'ignore. Monseigneur. — Mais vous ne pouvez passer tout l'hiver dans ce lieu-ci qui est bien froid. — Il n'a jamais été question que nous y passions tout l'hiver. — Viendrez-vous à Paris? — Je n'en sais rien. — Car pour l'Angleterre, il ne peut plus en être question, puisque lord Palmerston ne va pas aux Indes. 5' J'ai regardé le Prince entre les deux yeux, avec un peu de surprise, et je lui ait dit : « Je crois, en ^et, que le départ de lord Palmerston aurait rappelé les ambassadeurs à Londres, et que, lui restant, cela les en éloignera; mais les projets de M. de Talleyrand sont très incertains, et soumis d'ailleurs aux désirs du Roi. — Votre oncle m'a dit qu'il croyait que nous avions tiré de l'Angleterre tout ce qu'elle pouvait nous donner; que ce ne serait plus à Londres que se traiteraient les grandes affaires ; qu'il fallait les appeler à Paris auprès de mon père. — En effet, c'est là la pensée de M. de Talleyrand, parce que l'habileté et la sagesse du Roi ont inspiré à l'Europe de la confiance, en raison inverse de la méfiance que la politique anglaise des derniers mois a généralement propagée. — Mon père désire beaucoup que M. de Talleyra.nd retourne en Angleterre, mais avant de causer avec votre oncle à ce

sujet, j'avais dit au Roi que ce retour me paraissait impossible. — En effet, Monseigneur, il est difficile. — Mais vous, madame, que désirez-vous? — Ce qui sera agréable au Roi, Monseigneur; et si M. de Talleyrand ne retourne pas à Londres, c'est qu'il sera persuadé qu'avec les données actuelles, il ne saurait y être utile. Personnellement, j'aime extrêmement l'Angleterre ; mille liens de reconnaissance et d'admiration m'y attachent, surtout les bontés de la Reine, l'amitié de lord Grey et du duc de Wellington ; mais il y a de certains amis qu'on ne perd pas pour les avoir quittés, et j'espère bien, dans le cours des années, aller remercier ceux que j'ai eus en Angleterre, de toutes leurs bontés pour moi pendant les quatre dernières années (1). — Mais, quittant l'ambassade, que fera M. de Talleyrand ? — Ce qui plaira au Roi : si le Roi désire le voir, il ira lui offrir ses hommages; si Sa Majesté lui permet de se reposer, il restera dans la retraite, à soigner ses jambes, qui, comme vous le voyez, sont bien faibles et bien douloureuses ; en un mot, Monseigneur, il sera toujours le serviteur dévoué du Roi. » Et nous en sommes restés là, de cette conversation assez singulière.

Valençay^ 30 octobre 1834. — Hier matin, tous les voisins de Tours, de Rlois, des environs, sont partis de bonne heure, ainsi que M. Motteux, qui a laissé un joli chien anglais à M. de Talleyrand. Ce bon petit Motteux nous a quittés avec des regrets infinis, s'étant parfaitement

(l) La duchesse de Dino n'est jamais retouraée en Angleterre malgré le bon souvenir qu'elle gardait à ce pays.

amusé ici, passant sa vie à la cuisine, au pressoir, au marché; ne causant guère, mais n'étant ni indiscret, ni importun, ni mal disant.

Avant le déjeuner, M. le duc d'Orléans a visité les deux ateliers de bonneterie (1), y a acheté et fait des commandes. Après le déjeuner, il a voulu voir nos écoles et l'établissement des Sœurs ; il a beaucoup donné pour les pauvres. Il a paru vraiment frappé de la bonne tenue du petit couvent, et particulièrement des manières de la Supérieure. A cette occasion, il m'a raconté qu'un de ses aïeux, ayant prêté de l'argent au Saint-Siège, que celui-ci n'avait pas rendu au terme indiqué, le Pape envoya, en compensation, une Bulle par laquelle il créait tous les descendants mâles de la famille sous-diacres-nés, et chanoines de Saint- Martin de Tours, avec le droit de toucher, sans gants, aux vases sacrés, et de se placer à l'église du côté de l'évangile, au lieu du côté de l'épître. Le Roi Louis- Philippe a été reçu chanoine de Tours, à l'âge de sept ans.

Plus tard nous avons conduit le Prince aux étangs de la forêt, auprès desquels était un grand feu de bivouac.

Avant le dîner, le Prince a encore voulu causer seul avec M. Tallcyrand, puis avec moi. Après, on a joué une poule au billard, cela a été très animé ; les dames étaient de la partie. Le thé pris, elles lettres arrivées par la poste reçues, celles-ci annonçant la retraite du maréchal Gérard,

(1) En entrant dans cette bonneterie, fort célèbre alors en France, on pouvait voir, surmontées d'une inscription portant leurs noms, les jambes moulées de toutes les amies du prince de Tallcyrand, que ces dames avaient fait faire, afin de donner un modèle exact au fabricant de Valençay.

M. le duc d'Orléans est rentré chez lui, a mis son costume de voyage, et à onze heures et demie, après force gracieusetés, il est parti.

Quoique tout se soit bien passé pendant son si\jour ici, et que le Prince ait vraiment été à merveille pour tout le monde, je n'en suis pas moins singulièrement soulagée de son départ. Je craignais à chaque instant quelque accident, ce qui m'a fait m'opposer formellement à toute chasse ; je craignais les mauvais cris, le mauvais temps, mille choses, et enfin, j'étais harassée de fatigue.

Comme je le prévoyais, le voyage de M. le duc d'Orléans a éclairci notre avenir, en ce sens que M. de Talleyrand a dit au Prince qu'il n'y avait plus rien à faire pour lui à Londres, que le caractère personnel de lord Palmerston, la route actuelle suivie par le Cabinet anglais, l'absence de tout le haut Corps diplomatique de Londres, et la tendance évidente de toutes les Cours de retirer leur action de cette capitale et de centraliser la haute politique ailleurs ; que, par-dessus tout cela, la fatigue de ses jambes lui faisait une nécessité de ne plus retourner en Angleterre, à moins d'une réaction qui le rendît, lui, M. deTalleyrand, plus propre que tout autre à y traiter les affaires de la France ; mais que pour le moment, il croyait que n'importe qui ferait aussi bien, si ce n'est mieux que lui. M. le duc d'Orléans nous a positivement dit qu'il avait été chargé par le Roi de connaître les intentions de AI. de Talleyrand, et, en même temps, de lui exprimer, s'il ne retournait pas à Londres, le désir de le voir à Paris pour causer avec lui; qu'il tenait beaucoup à ce que M. de

Talleyrand n'eût pas l'air de retirer son intérêt et sa participation à l'œuvre à laquelle il avait tant travaillé.

M. le duc d'Orléans m'a raconté un petit fait curieux : c'est que Lucien Bonaparte lui avait écrit, il y a dix-huit mois, une lettre assez plate pour le prier d'obtenir pour lui le poste de ministre de France à Florence !

J'apprends, à l'instant, que le Roi a positivement refusé d'appeler le duc de Broglie à la présidence du Conseil, en remplacement du maréchal Gérard. Il est évident que c'est la crise ministérielle qui a empêché les trois ministres qui devaient venir ici de s'y rendre. Je n'en suis pas fâchée, car cela a ôté tout caractère politique au séjour du Prince.

Il m'a parlé beaucoup do Rochecotte et de son désir d'y revenir l'été prochain.

Valenvaij, 31 octobre 1834. — Nous avions ici M. le comte de la Redorte. C'est un homme qui a du savoir positif; il a beaucoup étudié, beaucoup voyagé ; il se souvient de tout, mais, malheureusement, au lieu d'attendre qu'on frappe à sa porte, comme ferait un Anglais, il l'ouvre toute grande et force les gens à y entrer. Quoique d'une belle figure, et de manières douces, avec un charmant son de voix, il est tout simplement assommant, et par les faits, les dates, les chiffres dont il remplit sa conversation, les détails minutieux dans lesquels il entre, les lourds sujets d^économie politique dans lesquels il se plonge, tête baissée, il fatigue, éteint, écrase ses auditeurs. Avec cela des opinions faites surtout, des jugements absolus, des rédactions arrangées d'avance; c'est d'un ennui à périr!

OCTOBRE 1834 â6T

Nos Anglais, ici, le portaient sur leurs épaules! Il est parti après le déjeuner. Au moment oii il est sorti, M. de Talleyrand a dit : « Voilà un esprit arrêté avant d'être arrivé. " Il a dit aussi un mot assez piquant sur Mme de Sainte-Aldcgonde, qui est également partie ce matin, A propos de ses sourcils si noirs qui surmontent des yeux sans beaucoup d'expression : <■<■ Ce sont « , a-t-il dit, u. des arcs sans flèches » .

Voici l'extrait d'une lettre reçue de Paris hier soir ; elle est du 29 : « Les chevaux de poste étaient, dimanche 26, dans la cour de M. de Rigny, qui allait partir avec Bertin de Veaux, lorsque le Roi l'a fait chercher, et lui a ordonné de différer son départ d'un jour ; le moment opportun pour partir ne s'est plus retrouvé. Hier, à quatre heures, le maréchal Gérard a forcé le Roi à accepter sa démission. La résolution de M. de Rigny est de ne pas accepter la Présidence qu'on veut bien lui offrir ; il ne se reconnaît ni les talents, ni la consistance nécessaires pour remplir ce poste. Il ne peut pas se dissimuler que l'embarras seul d'un choix le fait porter sm-lui, et si ce refus doit lui faire perdre sa place, il s'en consolerait, en pensant qu'il vaut mieux quitter les affaires sur une pareille question que d'en sortir, plus tard moins honorablement. Mais comment cela va-t-il finir? Ce qui paraît le plus vraisemblable, c'est l'entrée de M. Mole au ministère. M. Thiers voudrait bien arriver à la Présidence, mais il n'ose pas encore y prétendre formellement. M. Mole ne resterait pas longtemps ; ses moyens,, son caractère, son entourage, tout le fera promptcmcnt tomber ; ce sera suffisant à M. Thieny

pour arriver à son but, du moins il s'en flatte. Il eût bien mieux aime cependant que M. de Rigny se fût chargé du rôle qu'il destine à M. Mole ; mais là, toute son éloquence a échoué ! »

Valencay, V' novembre 1834. — On m'écrit, de Paris, qu'un article très injurieux pour M. de Talleyrand et pour moi vient de paraître dans une revue, périodique ; il y a bien des années que je suis agonisée d'injures, de libelles, de mille saletés, calomnies et horreurs, et j'en aurai ainsi pour le reste de ma vie. Vivant dans la maison et dans la confiance de M. de Talleyrand, me trouvant, d'ailleurs, à l'époque la plus libellique, la plus vaniteuse, comment aurais-je échappé à la licence de la presse, à ses attaques, à ses injures? J'ai été longtemps à m'y accoutumer : j'en ai été cruellement atteinte, bouleversée, malheureuse ; je n'arriverai même jamais à y rester indifférente. Une femme ne saurait l'être, et aurait, ce me semble, mauvaise grâce à le devenir ; mais comme il serait également absurde de laisser son repos à la merci des gens qu'on méprise, j'ai pris le parti de ne rien lire en ce genre, et plus j'y suis directement intéressée, plus je désire ignorer. Je ne veux pas savoir le, mal qu'on pense, qu'on dit ou qu'on écrit de moi ou de mes amis. Si ceux-ci font des fautes, ou que moi j'aie des torts, je les connais de reste, et désire les oublier. Quant à la calomnie, elle me dégoûte et m'indigne, et je ne vois pas pourquoi j'en recevrais les éclaboussures dans mes affections et dans mes intérêts les plus chers. Si on pouvait

NOVEMBRE 183i S60

lutter, combattre et éclairer, à la bonne heure ; il faudrait alors savoir pour être en état de répondre ; mais connue répondre serait déplorable et que le silence est prescrit, ne vaut-il j)as mieux éviter une connaissance pénible et stérile? Les peines, les amertumes sont si nombreuses dans la vie, il en est un si grand nombre d'inévitables, que je ne songe plus qu'à en écarter le plus que je puis, sûre qu'il restera toujours suffisamment de quoi exercer mon courage et ma résignation.

Un autre de mes motifs pour ne pas approfondir la malveillance, c'est que j'ai trop de peine à la pardonner ; car si la reconnaissance est une des qualités les plus profondément gravées dans la bonne partie de ma nature, je crains toujours que la rancune lui serve de contrepoids : je n'ai jamais oublié ni un service, ni un mot d'amitié, mais je me suis trop souvent peut-être souvenue d'une injure ou d'une j)arole hostile. Ce n'est pas. Dieu merci, que la rancune me conduise à la vengeance, non ; ma mémoire, quelque amère qu'elle puisse rester, ne m'a jamais inspirée hostilement contre ceux qui m'ont offensée ; mais alors c'est moi-même qui souffre ; je ne connais rien de plus douloureux au monde que d'éprouver de la malveillance, et tout inoffensive et silencieuse qu'elle reste au dehors, elle me ronge en dedans, et me fait mal en rongeant l'àme et rompant l'équilibre.

Je n'ai eu, hélas ! que trop d'occasions de scruter, d'analyser, d'anatomiser, de disséquer mon moi moral. Qui est-ce qui n'a pas sa maladie chronique morale, comme sa maladie physique? Et qui est-ce qui, à un certain âge.

ne sait pas ou ne doit pas savoir le régime qui convient le mieux à son esprit comme à son corps?

Valençay, 4 novembre 1834. — J'arrive d'une course que nous avons faite à Blois et dans les environs, avec nos Anglais qui retournaient à Paris. Avant-hier, nous avons visité Chambord, qui a paru, ce qu'il est en efTet, bizarre, original, curieux, riche de détails, du reste dans un assez vilain pays et dans un état déplorable. La fenêtre de l'oratoire de Diane de Poitiers, sur laquelle François I" aidait écrit ses deux vers impertinents sur les femmes, existe •encore (1), mais les carreaux sont brisés ; ces vers étaient peu honorables pour un Roi chevalier. Le lieu oii le Bourgeois gentilhomme fut représenté pour la première fois devant Louis XIV existe aussi, ainsi que la table sur laquelle on a ouvert et embaumé le corps du maréchal de Saxe qui est mort à Chambord ; c'est même le seul objet mobilier qui soit resté dans le château.

Nous sommes revenus assez tard à Blois, et hier, dans la matinée, nous avons visité le château de Blois, maintetenant une caserne, et certes, un des plus curieux monuments de France. Bâti des quatre côtés, il offre quatre architectures différentes. La partie la plus ancienne date d'Etienne de Blois, Roi d'Angleterre, souche des Plantagenet ; la seconde de Louis XII, où son emblème, un j)orc-épic avec le motto : Qui s'y frotte, s*y pique, se prouve encore. Puis la partie François I", avec tout l'élé-

(1) Souvent femme varie,

Bien fol est qui s'y fie!

gant cachet de la Renaissance; c'est là que le duc de Guise a été assassiné, que Catherine de Médicis est morte; c'est là qu'est la salle des fameux Etats généraux de Blois : on voit la cheminée dans laquelle on a brûlé le corps de (juise et le cachot où le cardinal et l'archevêque de Lyon ont été enfermés ; la petite niche où Henri III a placé les moines auxquels il ordonnait de prier pour le succès de l'assassinat ; la fenêtre par laquelle Marie de Médicis s'est sauvée, et l'appartement oii la veuve de Jean Sobieski est morte (I). Le quatrième côté enfin, bâti par Gaston d'Or-r léans dans le style des Tuileries, n'a jamais été achevé. Près du château est un vieux pavillon où étaient les bains de Catherine de Médicis ; à côté, une vieille masure qui servait de retraite aux mignons de Henri III.

En revenant de cette course ici, j'ai eu la triste nouvelle de la mort de la princesse Tyszkiewicz, qui a expiré avant-hier à Tours. C'est moi qui ai dû l'apprendre à M. de Talleyrand. A son âge, de semblables pertes frappent davantage la pensée que le cœur; on y voit plutôt un avertissement personnel qu'on n'y trouve une affliction. U était plus saisi que moi; moi plus affligée que lui, car j'aimais réellement la Princesse; je lui étais profondément reconnaissante de tout ce qu'elle a, jadis, été pour moi et, quoiqu'elle se soit survécu à elle-même, je ne puis songer sans peine à toute cette partie du passé qui s'enterre avec elle. Car on perd, avec des amis, non seulement euxmêmes, mais encore une partie de soi-même.

(1) Marie-Casimire d'Arquien, morte en 1716.

M. de Talleyrand a été du même avis que moi, qu'il ne fallait pas laisser reposer au milieu d'étrangers cette pauvre et illustre personne, nièce du dernier Roi de Pologne, sœur unique de l'infortuné maréchal prince Poniatowski : elle sera enterrée à Valençay.

Une lettre arrivée hier soir ici, de Paris, disait ceci : « Il n'y a rien de fait pour le ministère ; cela finit par être extrêmement ridicule ; les intrigues se continuent. Avanthier, on croyait tout fait et que Thiers partait pour Valençay; hier tout était changé, et on en est au même point. Il n'y a jamais eu un dissolvant ])arcil à Thiers ; nous payons cher son talent de parole ; il faudrait cependant bien en finir. M. de Rigny est tout prêt à se retirer, M. Guizot porte toujours Rroglie pour la présidence du Conseil et Thiers pousse Mole. »

Valençay, 6 novembre 1834. — L'autre jour, M. Royer- Collard m'a raconté quelque chose d'amusant, parce que cela le peint très bien. 11 me disait que la seconde Mme Guizot lui reprochait vivement de renier la doctrine^ de se refuser à en être le père, l'appui, le défenseur, et de ce qu'en se plaignant, comme il le faisait, d'être réclamé par eux, il causait beaucoup d'embarras à ceux qui en étaient; que c'était mal et qu'elle le priait, par cette considération, de ne plus les attaquer, les tourner en ridicule et les renier, comme il le faisait à chaque occasion : « Ah ! madame ! vous voulez donc qu'en laissant le public dans l'erreur, je me prive de ma consolation et de ma vengeance ! » Elle était furieuse... La seule, mais très vive

irritation de M. Roycr-Collard est contre tout ce qui touche à M. Guizot et tout ce qui en porte le nom; cette irritation n'est peut-être pas sans quelque fondement. M. Royer n'a aucun goût pour M. de Broglie, dont la haute vertu ne lui a pas paru être à la hauteur des dernières circonstances ; et quant à Mme de BrogUe, il l'aime encore moins, parce que sa dévotion ne la préserve d'aucune des agitations et même des intrigues politiques ; le contraste que cela produit lui déplaît.

Valençay, 7 novembre 1834. — Voici une anecdote parfaitement certaine qui m'a été contée par un témoin oculaire et qui m'a beaucoup frappée. M. Casimir Perier est mort, comme on sait, du choléra; mais en outre il était complètement fou dans les derniers dix jours de sa vie, disposition qui s'était déjà manifestée chez plusieurs membres de sa famille. Eh bien ! quelques heures avant sa mort, deux des ministres ses collègues, avec deux de ses frères, causaient dans un coin de sa chambre des embarras que l'arrivée de Mme la duchesse de Berry produisait eh Vendée, des difficultés qui en résultaient pour le gouvernement, du parti qu'il y aurait à prendre, de la responsabilité qui en résulterait, et de la terreur de chacun de l'affronter. Cette conversation fut, tout à coup, interrompue par le malade, qui, se dressant sur son lit, s'écria : « Ah ! si le président du Conseil n'était pas fou ! » Puis, retombant sur son oreiller, il se tut et mourut bientôt après. Cela n'est-il pas frappant et ne fait-il pas frissonner comme le Roi Lear'i

Valençay, D novembre 1834. — J'ai été hier à Chàteauvieux voir M. Royer-Collard. Il avait reçu des lettres de plusieurs des ministres démissionnaires. On lui mande qu'aussitôt les cinq démissions données, toutes cinq galamment acceptées, le Roi a fait chercher M. Mole, et lui a confié, avec la présidence du Conseil, la recomposition totale du Cabinet. M. Mole a demandé vingt-quatre heures pour réfléchir sur lui-même et voir avec qui il pourrait s'entendre, mais chacun ayant décliné le fardeau dont il offrait le partage, il a été obligé de s'y soustraire égalelement, et tout était retombé dans le vague et peut-être l'impossible.

. Il y a un déchaînement nouveau dans presque tous les journaux contre M. de Talleyrand; les uns le tuent, les autres le disent malade de corps et d'esprit, d'autres l'injurient grossièrement et salement. M. Royer-Collard explique cette nouvelle reprise de fureur par la crainte que la présidence du Conseil ne soit offerte à M. de Talleyrand et acceptée par lui. Il paraît que beaucoup de gens, frappés de la pénurie d'hommes, voudraient qu'on s'adressât ici, et que la terreur que cela inspire à de certains autres envenime toutes leurs démarches, leurs paroles et leurs écrits. Quel triste honneur que d'être ainsi le pisaller de quelques-uns et l'objet de la haine de plusieurs autres, et cela à un âge où le besoin seul du repos doit dominer et où la seule et dernière condition permise est de finir honorablement !

l/alençay, 10 novembre 1834. — Voici l'extrait d'une

lettre que j'ai reçue hier de M. Royer-Collard : « Je dirai fort sérieusement à M. de Tallcyrand, qu'après quatre années d'absence, je ne m'étonne pas qu'il mette pfus d'importance aux articles de journaux qu'ils n'en ont réellement aujourd'hui. Il ne sait pas à quel point le prestige de la presse est usé comme tous les autres ; qui rcpondi^ait à un journal après deux ou trois jours ne serait pas compris, on aurait oublié. Il n'est plus donné à la témérité des paroles d'élever ou d'abaisser un personnage ; dans lé débordement de la louange, comme de l'injure, on reste ce que l'on est. C'est le procès de nos mauvais jours I « Non, il n'y a rien de fait à Paris ; c'est que rien de spécieux n'est possible. Ici se révèlent les véritables conséquences de la dernière révolution. M. de Talleyrand a eu l'habileté et le bonheur de la faire tourner à sa gloire, mais il ne recommencerait pas ce miracle. Sa dernière habileté sera de finir à temps, je dirais volontiers de rompre à la fois avec l'Angleterre et la France, telles que cette année-ci les a faites. Je reviens souvent à l'idée qu'il aurait fallu dénouer dès l'année dernière, et se mettre en sûreté; il était naturel de s'y tromper, je m'y suis trompé aussi. Vous seule, madame la Duchesse, disiez vrai. Dans ce même fauteuil d'où je vous écris aujourd'hui, je ¥0us combattais en aveugle, car vous seule pouviez bien savoir, bien juger. J'ai eu tort; c'est un hommage de plus que j'aime à vous rendre. »

Valençay, 11 novembre 1834. — M. Damer mande die Paris ce qui suit ; « Af ez-vous entendu une horrible hisr

toire relative à Mme et à Mlle de Morell, sœur et nièce de M. Charles de Mornay, et qui est arrivée à l'Ecole militaire de Saumur (1) ? Un jeune homme de cette ville, nommé M. de La Roncière, assez mauvaise tète, est devenu amoureux de Mme de Morell ; elle a fait, ou non, quelques coquetteries pour lui, c'est ce que je ne sais pas exactement, mais finalement, elle lui a donné son congé. Il a résolu alors de se venger, et a fait la cour à la fille, jeune personne de dix-sept ans ; il lui écrivait continuellement et la menaçait de tuer son père et sa mère si elle ne Fécoutait pas. Elle a été trouvée, une nuit, dans une espèce d'état de folie. Le jeune homme, ayant appris son état, s'est enfui de l'École, mais a été arrêté depuis. Il a montré alors des lettres, supposées ou non, qu'il prétend lui avoir été écrites par la mère et par la fille et qui les compromettraient gravement. On dit que Charles de Mornay est arrivé à Paris à cause de cette affaire. »

Valençay, 12 novembre 1834. — Une lettre écrite avant-hier de Paris, pendant que le Roi signait, dans le cabinet voisin, l'ordonnance créatrice du nouveau ministère, qui n'a pu paraître que dans les journaux d'hier matin, nous est arrivée ici hier soir. Elle apporte des noms inattendus et presque nouveaux. Il n'y aurait peut-être pas grand mal à cela, s'ils l'étaient tous également, mais il eu

(1) Cette affaire amena un procès criminel qui fit grand bruit. Emile de La Roncière fut traduit devant le jury d'Angers en 1835. et malgré l'habileté de son défenseur, M» Chaix-d'Est-Ange, il fut condamné à dix «as de réclusion. En 1843, le Roi Louis-Philippe lui fit remise de deux aaaées de détention qui lui restaient encore à faire.

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est im, vieilli dans les fastes de l'Empire, et auquel on en a attribué la perte, le duc de Bassano; il en est un autre, celui de M. Bresson, qui ébahira probablement, et qui, pour l'invraisemblable, aurait mérité la fameuse lettre sur le mariage de M. de Lauzun. Je n'ai pas besoin de dire les réflexions qu'il nous a fait faire, à nous, gens de Londres, qui avons vu naître, se perdre et ressusciter l'individu, le tout avec une si merveilleuse rapidité ! Je n'ai pas besoin de dire, non plus, que cette solution ministérielle fixe toutes les irrésolutions de M. de Talleyrand et donnera des ailes à sa démission de l'ambassade de Londres.

Valençay, 13 novembre 1834. — Voici l'impression produite sur M. Royer-CoUard par la nouvelle phase ministérielle : « Mais c'est un ministère Polignac ! Je m'attendais à tout plutôt qu'à cette aventure. Je suis bien étonné que M. Passy, qui a du mérite et de l'avenir, se soit enrôlé dans cette troupe. Voilà l'ancien Cabinet jeté dans l'opposition; mais soit qu'il attaque, soit qu'il appuie traîtrouscment, il se fraye un chemin au retour; il reviendra, cela me paraît infaillible. « Le mot aventure est le mot propre, car assurément, ce que tout ceci est le moins, c'est une combinaison.

Valençay j 16 novembre 1834. — Nous avons appris, par le courrier d'hier au soir, que le ministère de fantaisie avait vécu « ce que vivent les roses, l'espace d'un matin 5) . La comparaison n'est pas choquante. Ce sont MM. Teste et Passy qui, le 13 au soir, sont venus remettre

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au Roi leur démission, motivée sur la situation pécuniaire du duc de Bassano. Ces démissions devaient entraîner les autres, et, en effet, le lendemain matin, M. Charles Dupin est venu offrir la sienne, et M. de Bassano a reconnu qu'il ne pouvait plus rien faire et que, dès lors, « tout était dit et fini » .

Avant-hier 14, à quatre heures du soir, rien n'était arrangé, ni projeté, ni espéré. Quelle cruelle et déplorable situation pour le Roi ! Si on voulait faire une pièce de théâtre de cette crise ministérielle, on ne pourrait même pas lui appliquer la règle des vingt-quatre heures !

Je trouve la conduite de MM. Teste et Passy impardonnable! Il paraît que c'est eux qui avaient le plus insisté, dans l'origine, pour que le duc de Bassano obtint la Présidence avec le ministère de l'Intérieur, et, certes, ils n'en étaient pas alors à apprendre la situation pécuniaire de M. de Bassano; car, depuis deux ans, elle était connue de tout le monde.

Valençay, 18 novembre 1834. — Voici le passage important d'une lettre écrite hier par M. de Talleyrand à Madame Adélaïde : « Quel soulagement ! Je remercie de bon cœur le maréchal Mortier d'avoir accepté la présidence du Conseil ! Je voudrais faire comme lui, et remonter à la brèche ; mais l'Angleterre pour moi est hors de question! Vienne me plairait, sans doute, à beaucoup d'égards, et conviendrait d'ailleurs à Mme de Dino, que tout son dévouement pour moi console difficilement de quitter Londres, où elle a été si bien appréciée; mais, à

mon âge, on ne va plus chercher les affaires si loin de ses foyers ! S'il ne s'agissait que d'une mission spéciale, auprès d'un Congrès ; d'une réunion telle que celles de Vérone et d'Aix-la-Chapelle, je serais prêt. Et si pareille circonstance, qui n'est rien moins qu'invraisemhlable, se présentait et que le Roi me crût encore capable de bien représenter la France, qu'il me donne ses ordres et je pars à l'instant, heureux de lui consacrer mes derniers jours. Mais une mission permanente ne peut plus me convenir, à Vienne surtout, où l'on m'a vu, il y a vingt ans, l'homme de la Restauration. Mademoiselle a-t-elle bien songé à un pareil rapprochement? Et cela en regard de Charles X, de Madame la Dauphinc qui vient souvent à Vienne, et qui reçoit tous les honneurs dus à son rang, à ses malheurs, et à sa proche parenté? Simples particuliers en Angleterre, les Bourbons de la branche aînée sont des Princes, presque des prétendants en Autriche ; c'est, pour l'ambassadeur du Roi, une énorme différence; peu sensible peutêtre pour tel ou tel, mais décisive pour moi dans la vie duquel 1814 reste écrit en gros caractères. — Non, Madame, il n'y a plus pour moi d'autre existence que celle d'une retraite sincère et complète, d'une vie privée simple et paisible. Ceux qui voudront me supposer quelque arrière-pensée seront de mauvaise foi : à mon âge, on ne s'occupe plus que de ses souvenirs, etc. (1)... "

(1) Cette lettre, dont il n'est cité ici qu'une partie, a été donnée tout entière par la comtesse de Mirabeau dans son livre : Le prince de Talleyrand et la Maison dC Orléans, et se trouve aussi dans le toine V des Mémoires du prince de Talleyrand, parus en 1892.

Le Journal des Débats annonce la démission de M. de Talleyrand, et, dans son intrigue, cherche à la rattacher au ministère Bassano (1). Assurément, de tout, c'est ce

(1) Voici, en entier, cette lettre de démission, quoiqu'elle ait déjà paru dans les Mémoires de M. de Talleyrand:

Lettre du prince de Talleyrand à M. le ministre des Affaires étrangères. Monsieur le Ministrk,

Lorsque la confiance du Roi m'appela, il y a quatre ans, à l'ambassade de Londres, la difficulté même me fit obéir ; je crois l'avoir accomplie utilement pour la Franco et pour le Roi, deux intérêts toujours présents à ma pensée. Dans ces quatre années, la paix générale maintenue a permis à toutes nos relations de se simplifier ; notre politique, d'isolée qu'elle était, s'est mêlée à celle des autres nations ; elle a été acceptée, appréciée, honorée par tous les honnêtes gens de tous les pays. La coopération que nous avons obtenue de l'Angleterre n'a rien coîité ni à notre indépendance, ni à nos susceptibilités nationales ; et tel a été notre respect pour le droit de chacun, telle a été la franchise de nos procédés, que loin d'inspirer de la méfiance, c'est notre garantie que l'on réclame aujourd'hui, contre cet esprit de propagandisme qui inquiète la vieille Europe. C'est assurément à la haute sagesse du Roi, à sa grande habileté, qu'il faut attribuer des résultats aussi satisfaisants. Je ne réclame pour moi-même d'autre mérite que celui d'avoir deviné, avant tous, la pensée profonde du Roi, et de l'avoir annoncée à ceux qui se sont convaincus, depuis, de la vérité de mes paroles. Mais aujourd'hui que l'Europe connaît et admire le Roi; que, par cela même, les principales difficultés sont surinontées; aujourd'hui que l'Angleterre a, peut-être, un besoin égal au nôtre, de notre alliance mutuelle, et que la route qu'elle parait vouloir suivre doit lui faire préférer un esprit à traditions moins anciennes que le mien; aujourd'hui, je crois pouvoir, sans manquer de dévouement au Roi et à la France, supplier respectueusement Sa Majesté d'accepter ma démission, et vous prie. Monsieur le Ministre, de la lui présenter. Mon grand âge. les infirmités qui en sont la suite naturelle, le repos qu'il conseille, les pensées qu'il suggère, rendent ma démarche bien simple, ne la justifient' qiie trop, et en font même un devoir. Je me confie à l'équitable bonté du Roi pour en juger.

Agréez, Monsieur le Ministre, l'assurance de ma très haute considération.

Le prince de Talleyrand.

Valençay, 13 novembre 1834.

[Le Moniteur universel du 7 janvier 1835 donna cette lettre.]

qui l'aurait le mieux expliquée, mais elle n'a été motivée par aucun des noms français qui ont successivement occupé le public depuis quinze jours. Il y avait une manière plus convenable, plus élevée, plus vraie d'en parler; mais l'esprit de parti dénature tout à son propre profit! A la bonne heure, nous n'avons plus à y regarder.

On assure que, pendant la crise ministérielle, M. de Rigny s'est conduit avec fermeté, dignité et convenance. Il n'en a pas été ainsi de tout le monde, et voici un détail curieux sur l'exactitude duquel on peut compter. Dans ce fameux Conseil d'il y a dix jours, dans lequel chacun a jeté son masque et où M. (îuizot a voulu imposer M. de Broglie au Roi, comme ministre des Affaires étrangères, le Roi a dit en levant la main : « Jamais cette main ne signera l'ordonnance qui rap|)ellera M. de Broglie aux Affaires étrangères. » Alors M. Guizot a sommé le Roi de déclarer pourquoi il s'y refusait : « Parce que, a répondu celui-ci, M. de Broglie a failli me brouiller avec l'Europe. J'en appelle au témoignage de M. de Rigny ici présent (lequel a fait silencieusement un signe d'acquiescement), et si on voulait me faire violence, je parlerais. — Et nous, Sire, nous écrirons, w a repris M. Guizot... Peut-on rien imaginer de semblable ? Et voit-on après cela toutes ces mêmes figures assises au même tapis vert et réglant, d'un commun accord, les destinées de l'Europe ?

Valençay, 19 novembre 1834. — Nous avons appris, hier au soir, par une lettre de Londres, le grand événe-

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