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ment du changement de ministère en Angleterre, et le retour des Tories au pouvoir (1). Ce matin déjà, un courrier du Roi est arrivé ici, porteur d'une lettre de la main même de Sa Majesté, et d'une de Mademoiselle. Caresses, prières, supplications, il y a de tout dans ces lettres. Mon nom même, répété sans cesse, est appelé à l'aide. Tout cela est employé pour déterminer M. de Talleyrand à reprendre son ambassade de Londres. Le Prince royal m'écrit dans ce sens de la manière la plus pressante; toutes les autres lettres reçues par la poste sont dans le même esprit. Mme Dawson Damer m'écrit qu'elle espère que le changement du Cabinet anglais fera retirer la démission de M. de Talleyrand, et que la Reine d'Angleterre ne me pardonnerait pas s'il en était autrement. Lady Clanricarde me dit qu'elle a d'autant plus peur de voir échouer les Tories dans leur essai, que cela ferait retomber l'Angleterre dans les griffes de lord Durham, et qu'elle ne voit qu'un côté agréable à tout ceci, c'est la presque certitude de mon retour à Londres. C'est fort gracieux, mais nullement concluant.
M. de Rigny m'écrit des excuses de son long silence et me paraît fort en dégoût de la dernière quinzaine, peu rassuré sur les chances futures du ministère français, quoique M. Humann eût accepté et que le replâtrage fût consommé; puis il ajoute le morceau obligé sur Vimpos-
(1) Le Cabinet whig, préside par lord Melbourne, était tombé le 15 novembre, et fit place à un ministère tory, qui ne devait pas, d'ailleurs, durer plus de trois mois. Il était présidé par sir Robert Peel et, au ministère des Affaires étrangères, le duc de Wellington remplaçait lord Palmerston.
sîhilité pour nous de ne pas retourner à Londres, et sur la volonté positive du Roi à cet égard.
M. Raullin, de son petit coin, croit aussi devoir faire sa petite hymne d'occasion ; il dit que les doctrinaires, chez Mme de Broglie, en disaient autant, mais que, du reste, toute cette coterie, ainsi que la Bourse et les Boulevards, étaient dans la plus grande agitation des nouvelles d'Angleterre. Il me mande des drôleries sur le duc de Bassano et sur M. Humann. Le courrier qui est parti pour aller trouver celui-ci l'a trouvé à Bar ; il a dit qu'il ne répondrait que de Strasbourg. J'aime ce flegme alsacien.
On dit aussi que l'amiral Duperré se fait tirer l'oreille pour accepter la marine. Jusqu'à hier matin, il n'y avait que des ministres in petto. M. de Bassano signait imperturbablement et travaillait au ministère de l'Intérieur avec la plus belle ardeur.
M. de Talleyrand a reçu aussi beaucoup de lettres. M. Pasquier, en réponse à la lettre d'excuse de ne pouvoir assister au procès (1), insinue une phrase sur les immenses services qu'on est encore appelé à rendre. Mme de Jaucourt écrit quatre lignes sous la dictée de M. de Rigny, pour dire : « Venez, on ne peut se passer de vous ; sauveznous. •>•> Et enfin M. de Montrond, qui se taisait depuis longtemps, mande que les nouvelles d'Angleterre sont venues tomber sur tout le monde comme des flots d'eau bouillante, qu'on déraisonne à l'envi, que lord Granville prend le changement chez lui de travers. Il se dit aussi
(1) D'Armand Carrel, du National.
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chargé par le Roi de nous faire comprendre la nécessité de notre retour en Angleterre ; que MM. Thiers et de Rigny le désirent comme leur salut.
Valençay, 24 novembre 1834. — M. de Talleyrand persiste, heureusement, dans sa démission ; mais tel est le singulier prestige qui s'attache à lui que la Bourse de Paris baisse ou se relève selon les chances plus ou moins probables de son départ pour Londres, que les lettres de toutes parts l'appellent au secours, et que des gens que nous ne connaissons pas même de nom, lui écrivent pour le supplier de ne pas abandonner la France, Cela tient évidemment à deux choses : c'est que le public français ne veut jamais voir dans le duc de Wellington qu'un croquemitaine en personne, et dans M. de Talleyrand que quelqu'un que le diable emportera un jour, mais qui, en attendant, grâce au pacte qu'ils ont ensemble, ensorcelle à son gré l'univers. Que c'est bête, le public ! Il est si crédule dans sa foi ! si cruel dans les vengeances de ses mé- •comptes !
Valençay, 27 novembre 1834. — Une lettre du Roi, arrivée hier et qui est la réponse à celle oii M. de Talleyrand persistait dans sa démission, dit, entre autres choses ceci : « Mon cher Prince, je n'ai rien vu de plus parfait, de plus noble, de plus honorable, de mieux exprimé que .la lettre que je viens de recevoir de vous. J'en suis profondément touché. Sans doute, il m'en coûte beaucoup de reconnaître la justesse de la plupart de vos motifs pour ne
pas retourner à Londres, mais je suis trop sincère et trop ami de mes amis pour ne pas dire que vous avez raison (1). »
A la suite de cet exorde vient une nouvelle invitation à arriver au plus vite à Paris, pour causer de toutes choses. M. Bresson écrit à M. de Talleyrand une lettre fort spirituelle et fort habile, où il lui demande de vouloir bien lui écrire toutes les moqueries que, sans doute, &ix gloire rapide lui aura inspirées ; il n'en veut perdre aucune.
M. de Montrond mande que le Roi dit qu'il n'y a rien de plus beau que la lettre de M. de Talleyrand et qu'il faut se rendre à ses raisons ; que du reste, les embarras sont grands; que l'on regrette le maréchal Soult; qu'on cherche à le ravoir. Quelle nouvelle ignominie pour nos petits ministres ! Il paraît que l'armée se désorganise.
Les Polonais qui sont venus ici pour l'enterrement de la princesse Tyszkiewicz disent, à ce qu'il paraît, du bien de nous à Paris. Il n'y a qu'auprès du Prince Royal que Valençay ait eu un succès contesté par l'influence Flahaut;, M. de Montrond enrage du bien qu'on dit de Valençay, dont il a fait tant de moqueries !
Valençaij, 1" décembre 1834. — Lorsque je passai, il y a trois mois, à Paris, j'y vis M. Daure qui écrivait, en assez mauvaise compagnie, dans le Constitutionnel et me
(1) Cette lettre, dont on ne cite ici que le commencement, porte la datedu 25 novembre, et a été donnée tout entière dans le livre de la comtessede Mirabeau : Le prince de Talleyrand et la Maison d'Orléans; elle se trouve aussi dans le V° volume des Mémoires du Prince.
parut assez pauvre garçon. Je lui offris de m'intéresser auprès de M. Guizot pour lui faire obtenir de l'emploi dans la recherche des anciens manuscrits et chartiers du Midi, dont le ministère de l'Instruction publique s'occupe. Je fis en effet ma demande ; elle lut bien accueillie. Je partis pour ici et n'entendis plus parler de Daure ni de ma demande à M. Guizot; mais, il y a quinze jours, je reçus une lettre de ce dernier pour m'annonccr la nomination de Daure à la place que j'avais demandée pour lui. J'écrivis tout de suite à Daure en lui envoyantla lettre ministérielle, mais ne connaissant pas son adresse, je fis faire à Paris des démarches qui restèrent infructueuses et ma lettre attendait quelques lumières sur ce pauvre homme, lorsque hier au soir j'ai reçu deux lettres, timbrées de Montauban, l'une de l'écriture de Daure, l'autre inconnue. J'ouvris d'abord cette dernière : elle est d'un abbé, ami de Daure, qui d'après les dernières volontés de ce malheureux, m'annonce sa mort ; mais quelle mort ! Le suicide ! La lettre de Daure, écrite peu avant cet acte de folie, est la plus touchante, je dirai même la plus honorable pour moi. Il y a un mot sur ceux qu'il aimait à Londres. Je me reproche très vivement de ne l'avoir point engagé à venir ici cette année, cela l'aurait sans doute détourné de cette cruelle fin!
II m'est revenu cette nuit à l'esprit que l'automne dernier, à Rochecotte, marchant avec lui tête à tête en allant visiter mes écoles, je lui parlais de sa destinée, de son avenir, je le prêchais sur son désordre, sur son manque d'économie. Il me répondit avec beaucoup de reconnais-
sance, en me priant de n'être nullement inquiète de lui, qu'il avait une ressource en réserve dont il ne pouvait parler à personne, qui était préparée depuis longtemps, et qui lui demeurerait, tout le reste manquant; qu'il n'était pas aussi imprévoyant qu'il en avait l'air, et qu'il était sans souci de l'avenir parce qu'il pouvait l'être. Je crus, tout bonnement, qu'il avait amassé un peu d'argent... Sotte que j'étais! Il s'est tué précisément au moment où nous enterrions ici la pauvre princesse Tyszkiewicz. Quel triste mois de novembre !
Voici un petit passage de politique, extrait d'une lettre d'hier : « La position des ministres français sera décidée dans huit jours; ils comptent profiter de la première petite circonstance et elle ne tardera pas à se présenter, pour parler franchement de tout ce qu'ils ont fait, de tout ce qui s'est passé, de manière à arranger leur position pour qu'elle soit tolérable, ou bien pour se retirer tout à fait. Ils ne tiennent pas à rester au pouvoir, de la manière dont ils sont abreuvés de dégoûts. Il faut voir ce que la Chambre va faire et quelle sera son attitude. Il avait été question de faire un discours du trône, mais il a été décidé que cela ne serait pas, et je crois qu'on a sagement fait, yy
Va/ençay, 2 décembre 1834. — Me voici à la veille d'une nouvelle peine : la mort, probable, du duc deGloucester m'en sera une réelle. Comment ne pas regretter une estime, une confiance, une amitié aussi sincères, aussi solidement éprouvées?
M. Daure a aussi écrit à M. Raullin. 11 parait qu'il était
particulièrement préoccupé de l'idée de ne pas reposer dans un cimetière; il a cherché un lieu isolé et désert. Il finit sa lettre à Raullin par le salut des gladiateurs au peuple romain : « Ave, morîturi te salutant ! " Ses dernières lettres ne sont rien moins que d'un fou, et cependant, comment ne pas supposer du désordre de tête? car il était religieux, il avait toujours la Bible dans sa poche et la lisait souvent. Il faut que son imagination inquiète et maladive ait un instant égaré son courage et obscurci sa foi.
On m'écrit de Paris qu'on ne nommera de nouvel ambassadeur pour Londres que quand sir Robert Peel aura constitué un gouvernement. Il a dû traverser Paris hier, à ce que l'on croyait. Une autre raison pour laquelle on ne nommera pas de huit à dix jours, c'est que personne ne se soucierait d'accepter, avant que le sort des ministres français ne soit éclairci, et il est des plus précaires. On remarque le peu d'empressement que mettent les députés à se rendre à la Chambre, comme symptôme du peu de goût qu'ils ont à s'occuper des querelles des ministres. Celles-ci sont sourdes, mais réelles; toujours même révolte contre l'orgueil pédantesque de l'un et les intrigues croisées de l'autre ; l'effroi seul de la Chambre les fait encore aller ensemble.
On dit le Roi fort attristé, et peut-être ces messieurs ne doivent-ils leur conservation qu'à ce que la peur de la Chambre agit sur lui comme sur eux. Il paraît qu'on se moque beaucoup à Paris d'une lettre de M. Bresson en réponse à un mot de la Quotidienne. On me mande sur cette lettre : « Voilà M. Bresson qui nous fait sa généa-
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lo;]ic et qui nous apprend qu'il a toujours été un homme important depuis le jour oii il remettait les dépêches au malheureux et trop méconnu Bolivar, jusqu'à celui où il a failli être ministre des Affiiires étrangères ! Nous voilà hien heureux d'être représentés à Berlin par quelqu'un d'aussi considérable! Comprenez-vous cette manie de correspondre avec les journaux? Et puis on s'étonne de la prodigieuse importance de ceux-ci ! »
M. de Talleyrand est dans une véritable colère de ce que les communications diplomatiques se colportent à la Bourse et à l'Opéra. C'est ce qui, avec tant d'autres choses, rend de certaines gens impossibles à servir.
Paris, 7 décembre 1834. — Nous voici rentrés dans ce Paris dont la vie dévorante et hachée convient si peu à M. de Talleyrand et à moi-même. Hier déjà nous avons été envahis par mille devoirs et visites.
A midi, j'ai reçu M. Royer-Collard qui, en allant à la Chambre, venait savoir de mes nouvelles. Il n'a faitqu'entrer et sortir, et n'était venu réellement, je crois, que pour s'acquitter d'une commission de M. Mole. Celui-ci l'a chargé de me dire qu'il désirait revenir chez nous, mais, pour début, venir d'abord chez moi et me trouver seule. Ce rendez-vous a été fixé à demain lundi, entre quatre et cinq heures.
M. Royer-Collard sorti, M. le duc d'Orléans est arrivé,
et, à peine assis, il est revenu sur un commérage de
Mme de Flahaut. Tout cela s'est passé de fort belle humeur,
de fort bonne grâce, mais sans que j'aie, ce me semble,
perdu de mes avantages. J'ai été douce, mesurée, h mille lieues de l'hostilité. Mon terrain principal a été celui-ci : « Les propos de Mme de Flahaut sur moi ne sauraient m'atteindre, je n'y regarde pas ; il n'y a pas chance que des personnes de mondes, d'habitudes et de situations si différents qu'elle et moi, puissions jamais nous combattre, ni moi être heurtée par elle. Je ne lui en veux que du tort qu'elle vous fait à vous, Monseigneur. — Mais ma principale raison pour l'aimer, c'est qu'elle ne l'est par personne, — Ah ! si c'est comijie calcul de proportion. Monseigneur doit en effet l'adorer ! » Nous nous sommes mis à rire et tout a fini là.
Il m'a parlé d'autre chose, par exemple du tort qu'il avait eu d'être resté si longtemps sans nous écrire, après son voyage à Valençay. J'ai répondu : « En effet, Monseigneur, cela n'était pas trop bien élevé de la part de votre jeunesse, à l'égard du grand âge de M. de Talleyrand, mais il y a une grâce et une franchise dans vos procédés, qui font qu'on est ravi de vous pardonner. »
Il est arrivé alors aux questions générales. Il est fort embarrassé et peiné de l'état des choses, irrité contre son cher ami Dupin de l'étrange façon dont, la vedle, il avait traité la Royauté, étonné de lord Brougham dont il m'a rapporté le fait suivant. Le jour de l'arrivée de lord Brougham à Paris, M. le duc d'Orléans l'a rencontré chez lord Granville ; il fut question (je ne trouve pas que le lieu fût bien convenable) de l'amnistie, dont l'ex-Chancelier se déclara le partisan violent. Le duc d'Orléans contesta, mais sans, du moins en apparence, le convaincre. Le lende-
main, aux Tuilories, lord Brou<fham tira un papier de sa poche et, en montrant un coiji au Prince Royal, lui dit : « Voici mes réflexions sur l'amnistie, que je vais montrer au Roi. yy (Autre manque de convenances de la part d'un étranger.) Il remit en effet ce papier. C'était le plaidoyer le plus animé contre l'amnistie ! Quand la mobilité va jusqu'à un certain point, elle est, ce me semble, un symptôme évident de démence !
M. le duc d'Orléans a fini sa visite chez moi en voulant me faire sentir l'indispensable obligation dans laquelle était M. de Talleyrand de se rattacher d'une manière publique au gouvernement. J'ai répondu par l'état de ses jambes. Nous nous sommes fort bien quittés.
En redescendant, j'ai trouvé l'entresol plein : Frédéric Lamb, Pozzo, Mollien, Bertin de Veaux, le général Baudrand. Malgré ces échantillons si divers, on parlait aussi librement de toutes choses que si on eût été sur la place publique. Le plus vif était Pozzo, déversant un inconcevable mépris sur le ministère français, plaignant le Roi et en parlant très bien, gémissant sur les embarras de ses ambassadeurs au dehors à travers tout ce qui se passe ici, et fort irrité de certains passages du discours prononcé la veille par M. Thiers.
Nous avons été plus tard dîner chez le comte Mollien où se trouvaient M. Pasquier, le baron Louis, Bertin de Veaux et M. de Rigny qui est arrivé tard, apportant le vote de la Chambre ; vote favorable si on veut, mais qu'on fera payer cher au ministère, et dont M. de Rigny, du moins, a le bon sens de ne rien conclure pour le courant de la session.
2fl2 CHRONIQUE
Il paraît qu'après lo discours de M. Sauzet, qui a été admirable, à ce que l'on dit, la Chambre a été hésitante, et que le ministère s'est cru perdu. M. Thiers n'osait plus se risquer; cependant, il l'a fait, presque en désespoir de cause, et il a, dit-on, parlé miraculeusement et fait virer del)ord tout le monde. La veille, il avait ^aW fiasco, et les Anglais surtout jettent feu et flamme contre lui de sa très singulière phrase sur l'Angleterre qui, en effet, est inconcevable ; mais hier, il a eu évidemment le triomphe le plus complet.
Un fait singulier, et dont je suis certaine, c'est celui-ci : M. Dupin avait promis au Roi, il y a trois jours, de soutenir l'ordre du jour motivé. Avant-hier, il a voté contre; hier il a parlé encore une fois contre, et... il a voté pour ! — Pourquoi? Parce qu'après le discours de M. Sauzet, les ministres, se croyant perdus, ont été dire à M. Dupin : « Monsieur le Président, préparez-vous à aller chez le Roi, et ayez votre Cabinet tout prêt, car d'ici à une heure, nous aurons donné nos démissions. •>■> M. Dupin, très empêtré, a dit : « Mais je ne croyais pas que tout ceci deviendrait si sérieux ; je ne veux pas votre chute, car je ne me soucie nullement que le «paquet» me retombe sur les bras. « En disant cela, il cherchait à s'esquiver, et à laisser un vice-président à sa place, lorsque Thiers, le prenant par le bras, lui a dit : « Non, monsieur le Président, vous ne sortirez pas d'ici que la question ne soit vidée ; si elle l'est contre nous, vous n'irez pas ailleurs que chez le Roi où vous serez condamné à être ministre. » C'est, sans doute, fort curieux ; mais quel monde ! Quelles gens !
Paris ^ 8 décembre 1834. — Hier, en rentrant chez moi, à quatre heures, j'ai été étonnée d'y voir arriver le duc d'Orléans, que je croyais déjà sur la route de Bruxelles; mais il ne devait partir qu'une heure plus tard, et il était venu pour me dire que sir Robert Peel avait passé par Paris et avait envoyé son frère, à lui, duc d'Orléans, qu'il connait beaucoup, prier le Prince Royal de l'excuser auprès du Roi, s'il ne demandait pas à avoir l'honneur de lui faire sa cour, mais Sa Majesté comprendrait aisément que dans les circonstances actuelles, les heures étaient des siècles. Nous avons conclu deux choses de cette démarche. La première, c'est que sir Robert Peel était décidé à accepter le ministère, puisqu'un simple particulier ne se serait pas cru assez d'importance pour envoyer un tel message ; et la seconde, c'est que la courtoisie des paroles prouvait plutôt de bonnes dispositions pour la France que le contraire.
A propos de sir Robert Peel, j'ai reçu hier une lettre de lui, écrite de Rome, à l'occasion du ministère Bassano, très polie, obligeante, et dans laquelle il dit que ce qui l'effraye le plus dans cette combinaison, c'est la crainte qu'elle n'empêche M. de Talleyrand de retourner à Londres.
Paris ^ 9 décembre 1834. — Frédéric Lamb, qui est venu chez moi hier matin, m'a raconté des choses fort curieuses ; il m'a appris encore pis que ce que je savais déjà sur lord Palmerston ; des détails inconcevables, par exemple, sur la conduite de celui-ci dans la question
d'Orient, dont nous n'avions pu, nous autres, à Londres, juger que la superficie, et sur mille autres choses. Il m'a dit que, lors de la querelle entre l'Angleterre et la Russie, à propos de sir Stratford Canning, Mme de Lieven avait désiré que la chose pût s'arranger, de façon à ce que Frédéric Lamb fût à Pétersbourg et sir Stratford Canning à Vienne. Cela fut proposé au prince de Metternich qui répondit : « Cet arrangement n'arrangera rien, car le seul ambassadeur que nous soyons décidés à ne jamais recevoir, c'est sir Stratford Canning. »
Il m'a dit encore que M. de Metternich disait de lord Palmerston : « C'est un tyran, et nous ne sommes plus au siècle de la tyrannie, j'
Frédéric Lamb déteste lord Granvillc ; du reste, il ne croit pas au succès du Cabinet tory, mais il ne croit pas non plus que son héritage tombe nécessairement aux radicaux. Il croit à la rentrée de lord Grey et cherche les moyens d'évincer lord Palmerston et lord HoUand. Il dit, comme Pozzo, comme M. Mole, des choses inouïes de M. de Broglic ; jamais on n'a fiiit plus de fautes que celui-ci, à les en croire.
En rentrant chez moi, hier à quatre heures, j'ai reçu M. Mole. Tout s'est passé comme si nous nous étions vus la veille : lui, me parlant, comme jadis, de lui, de ses affections, intimités, dispositions d'esprit, avec ce charme qui lui est propre. Il m'a dit que j'étais beaucoup plus caimable qu'il y a quatre ans ; il est resté près d'une heure. J'ai toujours trouvé qu'on ne causait avec personne aussi parfaitement bien, rapidement, agréablement,
qu'avec lui ; il est de très bon goût, à une époque à laquelle personne ne l'est plus ; il n'a, peut-être, pas l'âme assez haute pour dominer, mais il a l'esprit assez élevé pour ne pas se dégrader, et c'est déjà beaucoup.
Bien des noms propres, bien des faits et des choses ont repassé devant nos yeux dans cette heure, et j'ai été très satisfaite du naturel avec lequel il a tout abordé. Il m'a dit que j'avais dans l'esprit une équité qui rassurait toujours, ceux même qui pourraient craindre mon inimitié ; enfin, tout a été pour le mieux. Je ne suis pas sûre que cela se passe aussi bien entre M. de Talleyrand et lui. Je suis chargée d'arranger leur entrevue, et tous deux, ce qui est assez drôle, m'ont priée d'être présente à cette première rencontre.
M. Mole m'a raconté avoir, la veille, écrit à M. Dupin pour refuser de dîner chez lui, en motivant son refus sur la manière dont celui-ci avait, à la tribune, travesti les rapports purement officieux et nullement officiels qu'ils avaient eus ensemble, il y a quinze jours. M. Mole m'a dit encore qu'il ne songeait pas du tout, comme quelques personnes le prétendaient, à l'ambassade d'Angleterre, parce qu'il ne voulait rien accepter du ministère actuel.
11 ne voit plus du tout le duc de Broglie. 11 croit que Rayneval est le seul ambassadeur possible à Londres en ce moment et compte aussi en parler au Roi, avec lequel il dit qu'il est très bien. 11 salue à peine Guizot et n'est que très froidement avec Thiers.
Paris, 10 décembre 1834. — C'était, hier soir, une