DUCHESSE DE DINO
CHROMIQUE
Paris, 9 mai 1 83 1 . — Je suis si étourdie du bruit de Paris, j'y ai tant entendu dire de paroles, tant de figures ont déjà passé sous mes yeux, que j'ai peine à me reconnaître, à rassembler mes idées et à leur demander de me dire où j'en suis, oii en sont les autres; si ce pays-ci est en bonne ou mauvaise route ; si les médecins sont suffisamment habiles, ou plutôt si la maladie ne bravera pas la science du médecin !
J'ai déjà vingt fois arrêté ma pensée sur Madère ; quelquefois aussi elle s'est reposée sur Valençay. Mais elle ne se fixe nulle part, et il me semble tout à fait déraisonnable de rien préjuger avant cette grande crise électorale à laquelle je vois que tout le monde se réfère. A tout on dit ici : « Après les élections, » comme, à Londres, le monde frivole disait : « Après Pâques. »
Il y avait un petit article dans le Moniteur d'hier : la disposition ministérielle, la disposition du public en
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général, est équitable et honorable pour M. deTalIeyrand, mais la raison n'est pas à la mode, et dans ce pays-ci moins qu'ailleurs. En vérité, si je voulais faire j)romener ma pensée sur les mille et une petites complications qui gênent et entravent tout, je ne pourrais arriver qu'à ce résultat : c'est que ce pays-ci est fort malade, mais que le médecin est bon î , . .
Londres, 10 septembre 1831. — Les lettres de Paris disent que l'éternel bailli de Ferrette s'est enfin éteint et que Mme Visconti, autre merveille du temps passé, en a fait autant.
On me parle d'émeutes féminines ; il y a eu quinze cents de ces horribles créatures qui ont fait du train. La garde nationale, à cause de leur sexe, n'a pas voulu user de force ; heureusement que la pluie en a fait justice.
11 est arrivé hier une estafette avec quelques rabâchages sur la Belgique, demandant que les Hollandais se retirent encore davantage ; que Maëstricht n'ait que des Hollandais seuls pour garnison ; notant l'impatience de ce que le général Baudrand ait eu des entretiens directs et particuliers avec les ministres anglais et le rappelant sur-le-champ. Il ne partira cependant qu'après le « Drawing-room 55 .
Rien de nouveau sur la Pologne.
Le Times raconte l'infortunée tentative portugaise. Maudit dom Miguel ! Quelle horreur que son triomphe !
A Londres il n'y a qu'une seule nouvelle : c'est qu'à
SEl'TKMBKE 1831 :{
l'occasion du couioniiciiieiit (l), le Roi a autorisé les évèques à quitter leurs vilaines |>eiruques ; les voilà tous méconnaissables pour huit jours; ils se sont tellement pressés de profiter de la permission qu'ils n'ont pas donné à leurs cheveux le temps de repousser, cela fait qu'ils ont de drôles de figures et qu'au grand dîner du Roi, ils onl fait la joie de tous les convives.
Londres, 11 septembre 1831. — Les conversations tournent encore toutes sur le couronnement ; la rentrée pédestre et crottée du duc de Devonshire, les faits, gestes, figures et paroles de chacun, sont commentés, embellis, défigurés, passés en revue avec plus ou moins de charité, c'est-à-dire sans charité aucune. Il n'y a que la Reine à laquelle personne ne touche ; tout le monde dit qu'elle était la perfection et on a bien raison.
J'ai vu hier le duc de Gloucester auquel je n'ai rien tiré, si ce n'est qu'au grand dîner diplomatique que nous avons aujourd'hui à Saint-James, on avait cherché le moyen d'éviter le Van de Weyerqui fait tomber la duchesse de Saxe-Weimar en défaillance. On a, en conséquence, imaginé de n'inviter, hors les ambassadeurs, que ceux des ministres qui sont mariés : l'expédient me parait un peu stupide.
Toutes les vieilles antiquités disparaissent ; voilà lady Mornington, mère du duc de Wellington, qui est morte hier à 90 ans : cela ne fait pas grand'chose à son fils.
(1) Couronnement du roi Guillaume IV.
La Landgravine de Hesse-Hombourg et le duc de Saxe-Meiningen sont partis hier par le bateau à vapeur pour Rotterdam ; la duchesse de Cambridge part aujourd'hui pour la Haye par Bruges. La grande affaire de tout ce monde est d'éviter Bruxelles !
Lady Belfast raconte fort drôlement la visite et la réception des yachts anglais à Clierbourg, Les autorités les ont reçus et n'ontjamais pu comprendre ce que c'était qu'un Gentlemen's Yacht Club dans lequel le gouvernement n'intervenait nullement ; elles ont presque pris ces messieurs pour des pirates. Cependant on leur a donné un dîner et un bal. Lord Yarborough a voulu les leur rendre à bord de son yacht, mais toutes les belles dames de province ont déclaré que rien ne les ferait danser sur mer, qu'assurément elles auraient toutes des maux de cœur horribles, que cette proposition était tout à fait barbare, et enfin lord Yarborough a été obligé de céder et de donner un bal dans une guinguette de Cherbourg, où il a cependant trouvé moyen de dépenser dix mille francs dans une seule soirée.
Londres^ V^ septembre 1831. — Le « Drawing-room ^ d'hier était plus nombreux que jamais, par conséquent si long et si fatigant qu'il a successivement mis le Mexique, l'Espagne et Naples hors de combat. Après les évanouissements successifs des trois représentantes, nos rangs étaient si clairsemés qu'il a fallu d'autant plus payer de sa personne.
Mme de Lieven s'est bravement assise sur les marches
du trône et, de là, elle a passé dans le cabinet du Roi où elle a fait lunch; elle est ensuite revenue nous dire qu'elle n'était pas fati<}uée et qu'elle n'avait pas faim. Elle était tentée d'ajouter que nos jambes devaient être reposées du repos des siennes et notre estomac satisfait de savoir le sien restauré.
Les Pairesses, dans leur costume, avaient en général bon air. Il y en a une, pauvre malheureuse, qui a payé cher le plaisir d'user du droit de Pairesse : celui d'aller chez le Roi en dépit du Roi lui-même. Lady Ferrers avait été une femme entretenue, ou à peu près, et la maîtresse de son mari avant d'être sa femme. Lord Howe a dit à lord Ferrers que la Reine ne recevrait pas sa femme, mais lord Ferrers ayant répondu que le droit des Pairesses était d'entrer chez la Reine, on n'a pas pu s'y opposer. Seulement on l'a prévenu que la Reine détournerait la tête lorsqu'elle passerait; c'est ce qui a eu lieu. Mais je dois dire que le bon cœur de la Reine a paru encore dans cette circonstance. Elle a eu l'air de commencer à causer avec la princesse i\uguste avant que lady Ferrers fût devant elle ; elle n'a pas interrompu sa conversation et on pouvait croire que la pauvre proscrite était passée inaperçue et non pas insultée. J'en ai su bon gré à la Reine.
Le dîner était magnifique et le Roi dans un train de bonne humeur vraiment comique. Il a fait des speeches français étonnants. On dit qu'après le départ des dames il a donné dans le graveleux à un point inouï. Jamais je ne l'ai vu si en gaieté. Je crois qu'un courrier arrivé de Paris
un peu avant le dîner, qui a apporté à lord Palmerston et à M. de Talleyrand la nouvelle que les troupes françaises commenceraient à évacuer la Belgique le 27 et seraient toutes rentrées en France le 30, était pour quelque chose dans l'hilarité du Roi. Lord Grey en était rayonnant.
Les nouvelles du choléra sont mauvaises : il arrive eu Suède par la Finlande, et, en trois jours, sur soixante malades à Berlin, trente en sont morts.
Il y a eu assez de bruit à Paris pour que M. Perier s'y soit porté lui-même à cheval, en habit de ministre ; sa présence a bien fait.
Il paraît que les affaires belges sont décidément finies et M. de Talleyrand disait hier qu'il serait en France à la fin d'octobre; mais j'ai déjà vu tant de hauts et de bas dans ces affaires que je ne sais plus rien prévoir à huit jours de distance.
^ Cambridge-UelU, 16 septembre 1831. — Je viens de visiter Eridge Castle (1), qui appartient à un richard misanthrope, octogénaire, que le malheur a poursuivi, dont le titre est celui de Earl of Abergavenny, mais dont le nom de famille est Neville ; c'est un des cousins de lord Warwick. Le fameux Guy, Earl of Warwick, surnommé « The King's Maker ?3 , était un Neville. Eridge Castle lui appartenait. Plus tard la reine Elisabeth y fut fêtée.
Le château, sur les fondations antiques, a été rebâti dans l'ancien style avec un soin particulier par le proprié-
(1) Eridge Castle est situé dans le comté deSussex. Il appartient encore aux Abergavenny.
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taire actuel. Tout est paifoitemeiit d'accord, tout est élégant, riche ; la perfection des boiseries et la beauté des vitraux de couleur, remarquables ; l'appartement particulier de lord Abeinjavenny, extrêmement lugubre. Le château est sur un point très élevé, avec un lac de vingt ai> pents au pied de la colline, mais ce vallon est encadré de collines plus élevées enc(»re que celle du centre sur laquelle est le château, et elles sont toutes couvertes d'arbres si beaux et en si grande quantité, qui se prolongent pendant tant de milles, que cela forme une véritable Ibrêt. C'est la vue la |)lus boisée, la plus romantique et, en même temps, la plus profondément mélancolique que j'aie jamais rencontrée. Ce n'est pas de l'Angleterre, c'est encoie moins de la France; c'est la Forêt Noire, c'est la Bohème. Je n'ai jamais vu de lierivs couq)arables à ceux qui tapissent les tours, les balcons et toute cette demeure ; enfin, j'en ai eu la tète tournée.
Dans le parc est un bou(|uet de sapins, bien hauts, bien sombres, qui entourent une source d'eau minérale parfaitement semblable à celle de Tunbridge. Non seulement le parc est rempli de daims, mais il y a aussi des cerfs, et quantité de vaches, de moutons et un beau troupeau de buffles.
Lord Abergavenny est très charitable. Cent vingt ouvriers sont toujours employés par lui. Depuis que les baigneurs de Tunbridge sont venus dévaster son jardin, il ne permet à qui que ce soit de voir le parc ou la maison. Il en a même refusé l'entrée, il y a quelque temps, à la princesse de Lieven. Ln billet touchant de la comtesse Bat-
thyâny et de moi l'a attendri; il est sorti, après avoir laissé des ordres à ses gens de nous tout montrer, et un homme à cheval nous a guidés dans les bois. Ses gens l'aiment beaucoup, en disent mille bien et racontent fort bien les malheurs qui ont frappé ce pauvre vieux homme.
Londres y 17 septembre 1831. — En revenant de Tunbridge hier, j'ai visité Knowles. C'est un des châteaux les plus anciens de l'Angleterre ; bâti par le Roi Jean-Sans- Terre, la plus ancienne partie de ce bâtiment est encore de cette époque. Les archevêques de Cantorbéry ont longtemps possédé Knowles, mais Cranmer, ayant trouvé que sa magnificence excitait les murmures populaires, rendit Knowles à la Couronne. Elisabeth le donna aux Sackfield, dont elle fit l'aîné comte de Dorset. Knowles est resté dans cette famille jusqu'à présent et vient de passer aux mains de lady Plymouth, sœur du duc de Dorset, qui a péri à la chasse sans laisser d'enfants. Le vieux duc de Dorset actuel est un oncle du dernier; il a hérité du litre, mais non de V Estât e qui a passé aux femmes.
A mon tour, je sais faire aussi de la pédanterie : j'ai daigné consulter un guide de voyage et j'ai trouvé une housekeeper ! Cette vieille fée montre fort bien l'antique et lugubre demeure de Knowles, dont la tristesse est incomparable; je n'en excepte même pas la partie arrangée par les propriétaires actuels, à plus forte raison celle qui est consacrée aux souvenirs et à la tradition. Il n'y a là aucune imitation : tout est ancien et original ; on y voit cinq ou six chambres à coucher, le Hall, liois galeries et
un salon avec les meubles du temps de Jacques I". Boiseries, meubles, tableaux, tout est authentiquement de cette époque. L'appartement dans lequel Jacques I" fut reçu par le premier comte de Dorset est magnifique, orné de glaces de Venise, d'un lit en brocard d'or et d'argent, d'une toilette en filigrane, de cabinets en ivoire et en ébène, enfin de choses belles et curieuses. Des portraits de toute l'Angleterre, et parmi cette immense quantité de croûtes, une douzaine de peintures superbes de Van Dyck et de sir Robert Leslie. Le parc est grand, mais il n'a rien de remarquable; il n'est bon qu'à parcourir un peu vite.
Londres, 19 septembre 1831 . — Mes retours à Londres o.ne sont pas heureux. Je reviens avant-hier pour apprendre la prise de Varsovie (1), et aujourd'hui j'arrive de Stocke (2) pour apprendre les nouveaux et sérieux désordres qui ont eu lieu à Paris, à l'occasion de la défaite des Polonais. L'état de Paris était grave au départ des lettres; aux détails contenus dans le Times de ce matin, j'ajouterai que M. Casimir Perier a courageusement tiré Sébastiani de danger en le mettant dans sa voiture ; arrivés à la place Vendôme, ils ont été obligés de se réfu-
(1) Varsovie, capitale du grand-duché de ce nom, avait été cédée aux Russes en 1815. En novembre 18.30, il y éclata une insurrection terrible qui affranchit pour quelques mois la Pologne; mais, malgré une glorieuse campagne contre Diebitsch, Varsovie finit par être reprise par Paskt'vvitch le 8 septembre 18.31.
(2) Stocke est situé dans le comté de Stafford et possède une grande manufacture de porcelaine créée par Wcdguood.
gier à l'hôtel de l'Etat-Major. Les cris de « A bas Louis- Philippe 5) ont été vifs.
C'est aujourd'hui que probablement le sort du ministère se sera décidé à la Chambre. Je sais que M. de Rigny était fort inquiet; la dernière séance avait été très mauvaise .
J'ai aussi reçu une lettre très triste de M. Pasquier... Nos prévisions auront été vraies et justes : Madère !
Londres^ 20 septembre 1831 . — Le comte Paul Medeiii est arrivé hier et a passé une grande partie de la journée avec moi.
Il avait quitté Paris le samedi soir. Je l'ai questionné à mon aise et je l'ai trouvé avec son bon et froid jugement habituel; ne regardant rien comme perdu, ni rien comme sauvé eu France. Tout lui paraît livré au hasard : la confiance est impossible; il dit de mauvaises paroles sur l'impopularité du Roi, sur l'ignorance et la présomption de tous. Le seul dont il fasse cas, c'est M. Perier, mais celui-ci est fort dégoûté et ne se cache pas du manque de concours. Il fait un triste tableau de l'état commercial et social de Paris. Tout y est méconnaissable : costumes, manières, ton, mœurs et langage, tout est changé; les hommes ne vivent plus guère qu'au café et les femmes ont disparu.
On a adopté de nouvelles locutions : on n'appelle plus la Chambre des députés que la Reine Législative ; la Chambre des pairs s'appelle l'Ancienne Chambre ; celle-ci n'existe plus comme pouvoir, pour personne. On dit que
c'est le Roi qui a le plus facilement abandonné riiérédité de la Pairie, espérant par là se populariser et obtenir une meilleure liste civile : on ne suppose pas qu'elle excède douze millions; en attendant, il touche chaque mois quinze cent mille francs.
Plusieurs théâtres sont fermés; l'Opéra et les Italiens attirent encore du monde; mais si les premiers sujets continuent à jouer sur la scène, dans les loges on ne voit plus guère que les doublures du beau monde.
Il paraît que l'Empereur Nicolas ne fera exécuter en Pologne que ceux qui, dans les scènes sanglantes des clubs, ont assassiné les prisonniers russes; la Sibérie s'ouvrira pour les autres. Quelle quantité de malheureux nous allons voir faire irruption sur l'Europe et surtout en France ! Quoiqu'il soit bien naturel de leur offrir asile, je dois convenir cependant que, dans la situation actuelle de la France, ce sont de nouveaux éléments de désordre (ju'on va y introduire. On dit que, dans les émeutes, les réfugiés de tous les pays jouent un rôle premier.
Les nouvelles de Rio-de-Janeiro sont mauvaises pour les enfants que dom Pedro y a laissés (1); une révolte des hommes de couleur y a produit de grands désordres.
Les scènes en Suisse sont déplorables (2).
Il y a eu du mouvement à Bordeaux.
(1) Les enfants étaient : 1" Dona Jennaria, née en 1819; 2" Doiïa Paula, née en 1823; 3° Dona Francisca, née en 1824; 4° Dom Pedro, né en 1825, qui devint en 1831 enipereiir du Brésil, sous une régence.
(2) La révolution française de 1830 fut pour la Suisse l'occasion d'agitations nouvelles. Bàle se morcela en 1832 en Bâle-Ville et Bâle-Gampagne.
Miaoulis a fait sauter sa flotte pour ne pas obéir à Capo d'Istria (1).
Londres, 21 septemhre 1831. — L'émeute a recommencé dimanciie soir à Paris et a duré toute la matinée du lundi (2), et il y avait de mauvais symptômes de tous les genres ; l'aspect de la ville était grave à tous égards, et si les interpellations annoncées par Mauguin et Laurence avaient été remises de vingt-quatre heures, c'est qu'on croyait à une dislocation immédiate du ministère, si ce n'est entière, du moins partielle. Bonté divine! Où en sommes-nous et où allons-nous?
A propos de cela, on assure que les troupes qui sont à Madère sont prêtes à faire leur soumission à dona Maria. Ce nom de Madère, prononcé, jeté pour ainsi dire, il y a six mois sans grande réflexion, aura été une prédiction. C'est là que nous chercherons refuge !
C'est Jules Chodron (3) qui est nommé second secrétaire de légation à Bruxelles.
Londres, 22 septembre 1831. — Les lettres de Vienne disent que le choléra y a paru le 9 de ce mois, et dans les premières vingt-quatre heures y a enlevé cinquante personnes.
Bùlow a des nouvelles de Berlin du 16 : il y avait eu jusqu'à ce jour-là trois cents malades sur lesquels deux
(1) Miaoulis s'était retiré à Poros où il s'était mis à la tête des Hydriotes révoltés.
(2) De mars à septembre 1831, l'insurrection, ou tout au moins l'agitation et le tumulte furent à peu près permanents dans les rues de Paris.
(3) M. de Courcel.
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cents avaient succombé. II a beau s'étendre, ce vilain mal, il ne paraît pas s'endormir.
M. Martin, qui nous est arrivé hier, dit j^rand mal du Midi de la France : tout s'y divise en carlisme, bijjotisme, républicanisme; de la raison, nulle part; une absence d'autorité locale déplorable, une confusion, une anarchie qui laisse le champ libre à tous les délits. Pauvre France!
Ici, on n'est guère mieux. J'ai été hier au soir à Holland-House où le ministère avait l'air consterné. II se sent, je crois, un peu coupable; car, si ce pays-ci est menacé de scènes révolutionnaires, c'est que le ministère l'aura voulu. Pour intimider la Chambre des pairs et lui arracher le « Bill de réforme w , il excite les meetings et les mouvements menaçants qui se préparent.
Lord Grey était particulièrement soucieux d'une réunion qui aurait eu lieu hier chez le duc de Wellington. 11 ne sait pas s'il osera faire des pairs sans perdre des voix sur lesquelles il comptait, et qui se retireraient de lui si la Pairie était prostituée. Enfin, les embarras, d'une espèce et d'une autre, couvrent la terre.
Dimanche soir, on a promené dans Paris des bonnets de la liberté sur des piques et on a fait d'autres gentillesses du même genre. Les lettres de lundi, à deux heures, mandent que, dans la crainte de voir former des barricades, on avait enlevé tous les matériaux qui se trouvaient sur la place Louis XV et qu'on les avait entassés dans les cours des maisons voisines.
Londres^ 23 septembre 1831. — 11 a fait assez beau
temps hier pour la fêle de Woolwich à laquelle j'ai assisté. C'est très imposant de voir lancer un grand bâtiment de guerre et de le voir entrer ensuite dans le bassin où il doit être maté.
Nous étions dans une tribune près de celle du Roi; il y avait du monde [)ar torrents; des bateaux à vapeur, des barques en nmltitude, beaucoup de musiques, de cloches, de coups de canon, presque du soleil, des uniformes, de la parure, enfin de tout ce qui donne un grand air de fête.
Le Roi a mené un petit détachement du Corps diplomatique, dont je faisais partie, voir une frégate en miniature destinée en cadeau au Roi de Prusse et qui est charmante : toute en bois d'acajou et en cuivre. Puis il nous a conduits déjeuner à bord du Royal Sovereign, vieux yacht doré et chamarré du temps de George III. Le Roi m'a adressé un toast pour le Roi des Français, et à Biilow un autre toast pour Sa Majesté Prussienne. Il a oubfié Mme Falk ; la duchesse de Saxe-Weimar, qui ne prenait pas cet oubli en patience, s'est mise à fondre en larmes, ce qui a fait revenir la mémoire au Roi, et il a fait alors des excuses à Mme Falk en buvant à la santé du Roi de Hollande.
J'ai dîné avec le duc de Wellington, qui était de très bonne humeur; il espère que le « Bill de réforme v sera rejeté par la Chambre des pairs, à la seconde lecture qui aura lieu le 3 octobre. Lord Winchelsea a déclaré qu'il voterait contre ; le ministère lui a alors demandé la démission de sa charge de Cour, que le Roin'apas voulu accepter.
Il est arrivé hier soir une estafette de Paris, du 20, pour dire que les émeutes étaient finies et que le ministère
SKl'TKMIîKK I8;U lô
avait eu l'avantage (iaiis la (llianihre des députés; mais en même temps, on mande (pie ee qui s'est passé prouve qu'il faut avoir le traité belge sur les bases qui ont été proposées dans la dépêche du li.
Londres, 125 septem/yre I S3 1 . — Mous avons reçu les détails de la séance de la Chambre des députés dans laquelle le ministère a triomphé, (le trionqjhe a été un ordre du jour, motivé d'une manière honorable pour le gouvernement, qui a eu une majorité de 85 voix. 357 votants : 221 pour M. Perier, 136 contre. Voilà, pour le moment, les choses remises dnns une sorte d'équilibre, mais elles ne m'inspirent aucune confiance, car cette nouvelle Chambre a encore des preuves à donner, dans les questions de l'hérédité de la Pairie, delà liste civile, du budget, et je ne la trouve nullement préparée à bien dire ni à bien faire.
On écrit encore en rendant justice au courage de lion de M. Perier, en représentant le pays comme bien malade et Pozzo fort inquiet malgré le mariage de son neveu, qui le ravit.
Nous avons eu à dîner trois messieurs d'Arras, recommandés par le baron de Talleyrand, des Français, de ceux qui s'appellent de la classe moyenne, à laquelle ils se font gloire d'appartenir : parmi les trois, il y avait un petit monsieur de dix-sept ans, élève de rhétorique au lycée Louis-le-Grand, qui vient ici pour ses vacances et qui est déjà aussi bavard et aussi tranchant qu'on peut le souhaiter : il donne tout plein d'espérance d'être un jour un des hurleurs de la Chambre.
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Londres, 27 septembre 1831. — Hier, la Conférence a adopté un protocole qui va produire Dieu sait quoi ! Les Hollandais et les Belges n'ayant pu s'entendre en aucune manière, ni même se rapprocher, la Conférence, pour éviter la reprise des hostilités, terminer enfin cette difficile, délicate et dangereuse question, et arrêter la conflagration qu'elle est toujours au moment de produire, s'est constituée hier arbitre et va procéder à cet arbitrage, dont le résultat sera pris sous sa protection et garantie. Comment cela va-t-il être pris à Paris? M. de Talleyrand croit qu'on se fâchera d'abord, puis qu'on cédera, et que d'ailleurs il n'y avait pas de choix : « Ceci, dit-il, est la seule et unique manière d'en finir. »
Londres, '^^ septembre 1831. — M. de Montrond est arrivé hier; il parle avec le dernier mépris de Paris et de tout ce qui s'y passe. Il annonce que le Roi va demeurer aux Tuileries, après une bataille très rude livrée par ses ministres, qui lui ont encore, dans cette occasion-ci, mis le marché à la main. Il leur a fallu aussi persuader la Reine qui y avait grande répugnance ; cependant, ils ont vaincu toutes les déplaisances et cela va se faire.
Il parait qu'au Palais-Royal, le Roi ne peut plus bouger sans être accueilli par les mots les plus durs ; on lui crie : n Bavard... Avare... » ; on passe à travers la petite grille intérieure des couteaux avec lesquels on le menace, enfin des horreurs !
Londres, 23 mai 1832. — Hier, j'ai eu une longue visite du duc de Wellington. Il m'a dit qu'il regrettait que les convenances personnelles de M. de Talleyrand le décidassent à quitter l'Angleterre, même momentanément; qu'un remplaçant, quel qu'il lût, ne pourrait jamais maintenir les choses au point oii M. de Talleyrand les avait conduites; qu'ici, il avait une position première et une influence prépondérante, non seulement sur ses confrères diplomatiques, mais encore sur le Cabinet anglais; qu'il était, en général, extrêmement considéré dans le pays, où on lui savait gré de se tenir éloigné de toute intrigue ; qu'il était le seul qui pût maintenir, « sous quelque ministère que ce fût » , l'union de la France et de l'Angleterre; que lui, duc de Wellington, craignait que les autres membres de la Conférence ne prissent le haut ton avec le remplaçant de M. de Talleyrand, et qu'à son retour, celui-ci ne trouvât un état de choses différent, et le terrain perdu difficile à ressaisir ; qu'enfin, si M. de Talleyrand ne revenait pas à Londres, on ne pouvait plus compter sur la durée de la paix.
Il a ajouté que l'aspect des deux pays était bien grave, que toutes les prévisions étaient insuffisantes, et que qui
que ce soit ne pouvait ilire ce qu'apporteraient et u la réforme « par ses résultats futurs, et les moyens révolutionnaires qui ont été mis en jeu pour l'obtenir, ni quelles seraient les fantaisies royales, le u Bill de réforme " une fois passé.
Le duc de Wellington a été, comme toujours, fort naturel, fort simple, de très bon sens, et, à sa façon, qui n'est pas phraseuse, très amical.
Londres, 24 niai 1832. — M. de Rémusat est ici, il a, pour M. de ïalleyrand, une lettre du général Sébastiani qu'il n'a pas encore remise.
Il m'en a envoyé une du duc de Broglie qui partait pour la campagne, assez soucieux, ce me semble, de l'état de décomposition de toutes choses en France. U me réfère à ce que M. de Rémusat me dira, mais je connais celui-ci : il a de l'esprit, mais c'est un esprit dédaigneux, dénigrant, tout emmailloté de formes doctrinaires; même dans le temps où je voyais le plus les personnes de cette société, je le trouvais, lui, singulièrement désagréable, et je n'ai pas idée qu'il me fasse aujourd'hui une autre impression.
Londres^ 25 mai 1832. — M. de Rémusat, que j'avais vu hier soir, m'avait annoncé sa visite pour ce matin, pour m apprendre Paris, m'a-t-il dit. On sait que les doctrinaires enseignent toujours quelque chose ! Il sort de chez moi. C'est très long à apprendre, la France, car il me l'a enseignée pendant plus de deux heures.
Ce qui iuow leslc, c'esl que le voyage de M. de Rémusal ici est une sorte de mission, qui lui a été confiée par les honnêtes <(ens du juste milieu, tels que MM. Royer- (lollard, (ruizol, IJi'oglie, Berlin de Veaux, même Sébastian!, qui est en «guerre ouverte avec Rigny. Cette mission consiste à décider M. de Talleyrand à accepter la présidence du Conseil, ou, si cela ne se peut, à être le patnm d'un nouveau ministère dans lequel Sébastiani serait conservé et qu'on fortifierait en y faisant entrer Guizot, Thiers, Du|)in. Tel qu'il est, décomposé et désuni, le ministère ne saurait durer; mais il faut décider le Roi à choisir des liommes plus forts, résolus à suivre le système de M. Perier et capables, par leur talent, d'en imposer à la Chambre. On voudrait que M. de Talleyrand, à Paris, fît assez sentir au Roi le péril de sa situation pour le déterminer à pareille chose. Voilà ce que M. de Rémusat est chargé d'obtenir de M. de Talleyrand, et sur quoi il s'est donné la peine de m' endoctriner. M. de Talleyrand est beaucou|) trop déterminé à ne faire partie d'aucune administration pour être ébranlé sur ce point. Certes, son intention a toujours été de parler au Roi selon sa conscience, mais qu'en obtiendrait-il?... Pas grand'chose peut-être...
Londres, 29 mai 1832. — Quelle journée que celle d'hier! Le « Draning-room î^ qui a duré jusqu'à plus de cinq heures ! C'était l'anniversaire du jour de naissance du Roi, qui, ayant appris que la princesse de Lieven et moi ne dînions pas chez lord Palmerston, nous a choisies
'.O CHRONIOUE
pour représenter le Corps diplomatique à son dîner.
Il n'y avait à ce dîner, excepté la famille légitime et illégitime, que le strict service et quelques vieux amis du Roi, comme le duc de Dorset et lord Mount-Edgecumbe.
Le Roi ne s'est pas fait faute de toasts : le premier à Mme de Lieven, sur ce qu'après les longues années pendant lesquelles elle avait représenté à Londres une Cour toujours amie de celle de la Grande-Bretagne, il la regardait comme une amie personnelle. Puis à moi : « Je vous connais depuis moins de temps, Madame, mais vous nous laissez ici des souvenirs qui nous font désirer votre retour et que vous nous reveniez avec la bonne santé que vous allez chercher aux eaux. Les circonstances délicates et difficiles dans lesquelles votre oncle s'est trouvé ici, et pendant lesquelles il a montré tant de loyauté, d'intégrité et d'habileté, me font attacher beaucoup de prix à ce qu'il nous revienne et je vous prie de le lui dire. y> Puis à Mme de Woronzoff, sur ce que, par son mari, elle était aussi Anglaise que Russe.
Mme de Lieven a répondu par un mot de reconnaissance, et moi de même, mais cette pauvre Mme de Woronzoff, en voulant aussi exprimer ses remerciements, s'est embrouillée de telle sorte que le Roi a repris la parole et j'ai cru que ce dialogue ne finirait plus.
Après la santé de la Reine, le Roi a remercié pour elle en anglais, en ajoutant qu'aucune Princesse ne méritait davantage le respect et l'attachement de ceux qui la connaissaient, car personne ne savait mieux remplir h's
devoirs de sa posilion. Il a alors donné le signal de se lever, et immédiatement celui de se rasseoir, et s'adressant à la duchesse de Kent, il a porté la santé de la princesse Victoria, comme étant la seule qui, par la divine Providence et les lois du pays, devait lui succéder, et à laquelle il comptait laisser les trois Royaumes, avec leurs droits, leurs privilèges et leur constitution intacte comme il les avait lui-même recueillis. Tout cela était accompagné de tant d'assurances d'une bonne santé personnelle, de force, de volonté de vivre et de se bien porter, et de la nécessité qu'il y avait que, dans les circonstances difficiles du présent, il n'y eût pas de minorité, que tout le monde s'est demandé s'il avait voulu être agréable ou désagréable à la duchesse de Kent, qui était pâle comme la mort; ou bien si, à cause des Fitzclarence qui se mêlent d'avoir des prétentions princières, il a voulu établir qu'il ne reconnaissait d'héritier possible que la jeune Princesse. D'autres prétendent que le tout était dirigé contre le duc de Sussex,qui était absent puisqu'on lui a défendu la Cour. Il paraît que le parti populaire voudrait le porter au trône ou que du moins le Roi se rimaginc et que c'est là ce qui nous a valu ce très long speech.
Avant la fin de la soirée, le Roi est venu deux fois à moi pour me dire qu'il ne fallait pas que M. de Talleyrand s'absentât longtemps, que la paix du monde dépendait de sa présence à Londres, et sur cela force éloges et gracieusetés. On n'a pas idée de ce qu'on nous montre, de tous côtés, de regrets obligeants qui ont l'air sincères.
22 CHROMQUE
Londres, 30 mai 1832. — M. de Talleyrand a reçu des lettres du Roi et de Sébastiani, écrites au moment du départ pour Compiègne : ils assurent qu'ils useront de tout leur crédit sur le roi Léopold pour le déterminer à se soumettre pleinement à la Conférence, afin de laisser aux Hollandais tout l'odieux du refus ; mais ils veulent que M. de Talleyrand emporte ici l'évacuation d'Anvers, à laquelle ils ne veulent entendre qu'après que toutes les autres questions seront terminées. En apparence, les entêtements hollandais ne diminuent pas et le mauvais esprit se ranime en Belgique.
M. de Talleyrand partira aussitôt après l'arrivée de M. de Mareuil, et espère, avant cela, être arrivé à établir une certaine force armée qu'on appellerait l'armée combinée anglo-française et qui serait chargée de couper le nœud gordien,
Paris y 20 juin 1832. — J'attends M. de Talleyrand après-demain soir.
Je vois bien du monde maintenant : on m'assomme, à la lettre. Que d'absurdités, de fautes, de passions ! Pauvre M. de Talleyrand! Dans quel gâchis et dans combien d'intrigues ne va-t-il pas tomber !
Du reste, l'état de choses actuel, (|ue tout le monde condamne, doit nécessairement changer, au moins minislériellement; car le toile contre le ministère est général et l'effroi se propage. La Vendée cependant touche à sa fin et on croit la duchesse de Berry sauvée : ce serait un point essentiel. Mais l'étal du Cabinet esl pitoyable; sa
marche saccadée, hésitante, des gaucheries sans nombre, tout assure sa dissolution. On attend M. de Talleyrand pour frapper les grands coups : pauvre homme !
La vraie difficulté est dans le caractère du chef suprême. Que tout ceci est laid! Sébastiani s'en va chaque jour davantage; il m'a fait pitié hier; il se rend compte de son état et il en est profondément malheureux. Je vais ce soir avec lui à Saint-Cloud et je tremble qu'il ne tombe mort à côté de moi dans la voiture.
Wessenberg m'écrit de Londres que le ministère y est triste, inquiet, embarrassé de son triomphe et redoutant une chute prochaine. Je vois qu'en Angleterre on est inquiet de l'état de l'Allemagne : le Corps diplomatique se plaint ici du double jeu de Sébastiani à propos de ce qui se passe sur le Rhin. Bref, personne n'est content, personne n'est tranquille; c'est une singulière époque!...
Paris, 6 septembre 1832. — On écrit à M. de Talleyrand que les coquetteries qu'on avait faites à Pétersbourg avaient pour objet de détacher l'Angleterre de notre alliance; qu'on avait été jusqu'à proposer de remettre Anvers aux Anglais. Tout cela n'a pas pris, et la froideur a succédé aux gentillesses. Toutes les difficultés de la Conférence viennent maintenant de Bruxelles, où le mariage a exalté toutes les têtes et où ils se croient en état de forcer la main à la France (1).
Paris, 21 septembre 1832. — 11 parait que M. de
(1) Léopold I", élu Roi des Belges eu 1831, avait épousé, en 1832, Louise, princpsso d'Orléans, fillo do Louis-Philippe, Roi des Français.
24 CHHOIVIQLE
Montrond est en espérance de Pondichcry et fort désireux d'y aller. Les amis de Sébastiani le disent entièrement rétabli depuis Bourbonne et naviguant avec adresse au milieu des écueils que rencontre sa route ministérielle.
Le Roi des Pays-Bas fait le méchant, celui des Belges n'est pas plus doux. La Conférence se fatigue, et a, diton, grand besoin de M. deTalleyrand pour reprendre son ensemble.
On dit tous les Cabinets fort ébouriffés de ce qui se passe entre l'Egypte et la Porte ottomane. Chacun recule, plus ou moins, devant les résultats prochains du Nord, du Midi, du Couchant et du Levant, car partout il en faut prévoir, sans que personne ait le courage d'y mettre la main.
Paris j 23 septembre 1832. — Voilà l'horizon qui se rembrunit de toutes parts : aux singuliers événements d'Orient, à l'état précaire de l'Allemagne et de l'Italie, au désaccord qui règne dans le Cabinet français, à l'approche des Chambres françaises et à' celle du Parlement, aux complications portugaises, à l'obstination toujours croissante de la Hollande, voici qu'il faut joindre le coup de foudre de la mort de Ferdinand VII; guerre de succession et, par conséquent, guerre civile, entre les partisans de don Carlos et ceux de la petite Infante ; peut-être intervention de l'Espagne en Portugal, et, par conséquent, apparition de la France et de l'Angleterre dans la Péninsule.
D'un autre côté, changement de ministère à Bruxelles,
SEPTEMBUE 1832 25
et départs, si précipités, du duc d'Orléans, du maréchal Gérard et de M. Le Hon pour la Belgique. Ne sommesnous pas, plus que jamais, dans le grabuge?
M. de Talleyrand reçoit force lettres, tant de Paris que de Londres, pour presser son départ.
Paris, 27 septembre 1832. — Quelle mystification que cette résurrection de Ferdinand VII (1)! .^u fait, c'est très heureux, car assurément les complications ne manquent point, et une de moins, c'est quelque chose!
(I) En 1832, le Roi FerJiuaud VII tomba si gravement malade, qu'on le crut mort. Calomardc se réunit alors aux partisans pour faire signer au moribond un décret mettant à néant la déclaration de 1830, par laquelle le lloi abolissait la loi salique en Espagne.
Valençay (1), 12 octobre 1833. — M. Royer-Collard a passé une partie de la matinée ici : original et piquant, grave et animé tout à la fois, fort affectueux pour moi et aimable pour M. de Talleyrand. Le temps actuel, qu'il ne fronde cependant pas publiquement, lui déplaît au fond et il en médit dans sa solitude.
Une lettre de Vienne de M. de Saint-Aulaire dit ceci : « Mes vacances d'été, que je viens de passer à Baden, n'ont pas été troublées par les réunions de Téplitz et de Miinchengraetz (2), parce qu'on ne m'a rien donné à faire et
(1) Valençay, où la duchesse de Dino venait de se transporter, est situé dans le département de l'Indre. Le château et le parc en sont magnifiques, avec de belles eaux. Le château fut bât! au seizième siècle par la famille d'Etampes, d'après les dessins de Philibert Delorme. Il servit de prison d'État de 1808 à ISIV pour Ferdinand VII et les Infants d'Kspagne, par ordre de Napoléon I". Le prince de Talleyrand, qui s'en était rendu propriétaire à la fm du dix-iiuitième siècle, aimait ce séjour et l'habita beaucoup.
(2) Les trois grandes puissances alliées, l'Autriche, la Prusse et la Russie, se réunirent plusieurs années de suite, soit à Téplitz, soit à Miinchengraetz, pour y délibérer ensemble sur la situation de l'Europe. Elles y tombèrent d'accord pour se garantir, par un nouveau pacte secret, leurs possessions respectives eu Pologne, soit contre une agression venant du dehors, soit contre un mouvement révolutionnaire intérieur. Elles s'y occupèrent égalemeul des affaires de France et d'Italie, du traviiil coiitiauel des sectes et des réfugiés italiens sur le sol français, qui inspiraient alors de grandes inquiétudes au sujet de la tranquillité de la Péninsule. Ou
que, pour ma part, je ne concevais aucune inquiétude. Voici M. de Mette rnich qui revient à Vienne, il faudra régler nos comptes, et mes vacances vont finir. — Les mesures qu'on juge à propos de prendre pour l'Allemagne seront apparemment très incisives ; s'il n'en était pas ainsi, la tentative serait niaise. La France restera-t-elle spectatrice inerte? Oui, si l'on m'en croit; du moins tant que quelque Prince directement intéressé n'appellera pas au secours pour le maintien de son indépendance. Le Roi de Hanovre serait un bon chef de file ; s'il ne veut pas se porter en avant, je ne compte guère sur le prince Lichtenstein. Je sais qu'on croit en Angleterre que M. de Metternich s'est moqué de nous et qu'il était de moitié avec la Russie pour le traité de Constautinople du 8 juillet dernier : je persiste à soutenir qu'il était dupe et non complice, et je voudrais qu'on ne s'y trompât pas, moins pour l'honneur de mon amour-propre que parce que la partie me semble différente à jouer, suivant que la bonne intelligence sera réelle ou apparente entre l'Autriche et la Russie. Frédéric Lamb m'a conté hier, en détail, la campagne du duc de Leuchtenberg en Belgique, dont je savais quelque chose par les bruits de ville ; pas un mot par le ministère, car on a la mauvaise habitude de nous tenir toujours les plus mal informés, entre les diplomates de tous les pays. »
ialeniaijy 28 orlohre 1833. — La duchesse de Moul-
liuit par y décider qiip les Ciibiiiets d'Autriche, de Prusse et de Russie enverraient chacun une note séparée au gouvernement du Roi Louis-Philippe, pour l'eugager à surveiller avec plus d'attention les menées rcvolulionuaires.
uiorency est toute fraîche sur Prague, à cause de ce que sa fille aînée lui en a conté. C'est Charles X qui a été mener ses deux petits-enfants à leur mère, à Leoben, précisément pour empêcher Mme la duchesse de Berry d'aller à Prague; il paraît que, de Leoben, elle retournera en Italie. M. le Dauphin et Mme la Dauphine n'ont pas voulu être du voyage (1 ).
On dit Charles X extrêmement cassé, Mme la Dauphino vieillie, maigrie, nerveuse, pleurant sur tout et toujours. Certes, quelque force d'àme qu'elle puisse avoir, ses infortunes ont été d'un genre à briser le cœur le plus haut et l'esprit le plus mâle : c'est, incontestablement, la personne la plus poursuivie par le sort que l'histoire puisse offrir.
M. de Blacas est le grand directeur de toute cette petite cour, et le plus opposé à ce que Mme la duchesse de Berry s'y établisse.
J'ai vu une lettre de M. Thiers, qui dit à propos de son mariage : « Mon grand moment approche ; je suis agité, comme il convient, et j'aime ma jeune femme, plus qu'il ne convient, à mon âge; j'ai donc bien fait d'en finir à 35 ans plutôt qu'à 40, car j'en aurais été plus ridicule. Au surplus, peu m'importe; je sais mettre de côté les fausses hontes. Mais une chose m'est insupportable, c'est de
(1) Louis-Antoine, duc d'Angoulême (1773-1844) ûls aîné du Roi Charles X, avait épousé en 1799, durant l'émigration, sa cousine Marie- Tliérèse-Charlotte, fille du Uoi Louis XVI et de la Reine Marie-Antoinette, dont il n'eut pas d'enlant. Après 1830, le duc d'Angoulême céda ses droits à son neveu, le duc de Bordeaux (comte de Chambord), et vécut en simple particulier.
livrer des êtres qui me sont cliers aux indignités et à la malice du monde. Pour moi, je suis aguerri, mais je ne m'aguerrirai jamais et j'aurais cependant grand besoin de m' aguerrir pour les gens que j'aime. II faut bien que le monde aille son train ; il serait bien sot de vouloir qu'une si grosse machine changeât, pour soi, son éternelle marche. "
Je désire sincèrement que sa philosophie ne soit pas mise à de trop rudes épreuves, mais, comme dit le proverbe : « On est puni par où on a péché. "
Valençmj, 3 novembre 1833. — Je ne suis pas peu surprise que le duc de Broglie n'ait pas écrit une seule fois à M. de Talleyrand ; il m'a écrit trois fois sur des affaires privées, annonçant cliaque fois une lettre pour M. de Talleyrand et cette lettre n'est jamais venue.
Mme Adélaïde a écrit deux fois, très bien, avec des désirs exprimés de voir M. de Talleyrand retourner à Londres, mais sans interpellation positive ; je crois, cependant, qu'elle et le Roi le désirent bien davantage que M. de Broglie, et je crois qu'il faut s'en prendre à quelque intrigue entre lord Granville et lord Palmerston, si le désir du Roi n'est pas plus nettement exprimé jusqu'à présent.
M. de Talleyrand n'est décidé à rien ; il y a tant d'inconvénients réels à entrer dans le mouvement actif de la politique, mais d'un autre côté, il y a tant d'inconvénients réels à rester en France, que, lors même que je voudrais donnerunconseiljjene saurais celui, qu'en conscience, dans l'intérêt bien entendu de M. de Talleyrand, je devrais lui
offrij'. Il esl effrayé, el je le suis pour lui, de risolement, (le l'ennui, de la langueur de la province ou de la campagne, mais il est convaincu aussi de l'impossibilité de Paris, où il porlerail, aux yeux du public, une responsabilité politique dont il n'aurait ni l'intérêl, ni le pouvoir. Il ne se dissimule pas davantage la gravité el la complication des affaires qu'il retrouverait à Londres, augmentées par la nature des individus avec lesquels il se trouverait en rapport, des deux côtés de la Manche; entin, il comprend à merveille qu'il peut reperdre sur une seule carte tout ce qu'il a si miraculeusement gagné depuis trois ans.
Il est fort agité de tout ceci, et je le suis pour lui encore plus que lui-même. C'est bien le cas de répéter, en nous l'appliquant, ce que disait M. Royer-Collard au mois de juin 1830, en parlant de la lutte entre le ministère Polignac et la France : « Une fin? sûrement. Une issue? Je n'en vois pas. «
Valençay, 10 novembre 1833. — M. de Talleyrand vient de recevoir des lettres de Broglic et du Roi Léopold. Le premier lui dit que le Roi des Pays-Bas fait la démarche à Francfort ; que la confédération germanique et le duc de Nassau disent oui à la première sommation ; qu'il est certain que Dedel recevra, d'ici à quinze jours, les instructions nécessaires pour rentrer activement dans la Conférence; que lui Broglie, ainsi que le Roi, désirent vivement que M. de Talleyrand soit à cette époque à Paris, pour y convenir de toutes choses ; pour y apprendre, de plus, les détails de la (Conférence de Miinchengraetz sur
NOVKMBRK 1X33 31
les affaires d'Espagne, el pour retourner ensuite à Londres.
La lettre du Roi Léopold esl pour dire que la Belgique jie veut rien payer à la Hollande : cette espèce de déclaration est enveloppée de gracieusetés mielleuses.
Vff/ençai/, I I novembre 1833. — Voici le sens, à peu près, de la réponse de M. deTalleyrandauduc de Broglie : et Mon cher Duc, vous avez trop bonne opinion de ma santé, mais vous aurez toujours raison d'en avoir une excellente de mon amitié pour vous et de mon dévouement an Roi. Je ne puis vons en donner une meilleure preuve qu'en tirant, an milieu de l'hiver, mes quatrevingt-deux ans, de mon repos et de ma paresse actuels, pour arriver à Paris le 4 décembre, ce que je vous promets. Quant à aller à Londres, je n'en vois pas trop la nécessité : je suis bien vieux, tout autre y fera maintenant aussi bien, si ce n'est mieux que moi.
Nous causerons à Paris, et ma vieille expérience, que vous faites l'honneur de consulter, vous dira franchement ce qu'elle pense sur ce que vous lui apprendrez du monde pohlique; je ne suis plus bon qu'à cela. Mais si, cependant, par impossible, vous parvenez à égarer assez mon amour-propre, jusqu'à lui persuader que je suis, pour quelque temps encore, indispensable, ou à peu près, à vos affaires, alors, sans doute, je croirai de mon devoir de m'y livrer, jusqu'à ce qu'elles soient accompHes, mais aussitôt après je retournerai à ma tanière, pour rentrer dans l'engourdissement qui seul me convient maintenant.
Quoi qu'il en soit, d'ici à quelques semaines, rien ne périclite entre les mains de M.. de Bacourt, qui, j'en suis convaincu, justifie de plus en plus, par son activité et sa sagesse, tout le bien que je vous ai dit de lui. Adieu! j'
Valençay, 12 novembre 1833. — On commence à être inquiet des affaires d'Espagne : les provinces du Nord sont toutes à don Carlos; Madrid, Barcelone, Cadix et presque tout le Midi sont à la Reine à la condition que la révolution sera complète ; c'est ce qui inquiète le plus le gouvernement français.
L'attente des Chambres trouble un peu ; le ministère s'y présentera tel qu'il est, mais non sans crainte, car il y a bien quelques difficultés à se présenter devant une Chambre qui doit vouloir se populariser, dans l'espérance d'être réélue. Les énormes dépenses du maréchal Soult, peu ou point de diminution de dépenses dans les autres ministères, sont des difficultés qui pourront devenir de sérieux embarras.
Paris ^ 9 décembre 1833. — Notre retour à Londres est décidé. Je suis arrivée hier ici; j'ai trouvé, en arrivant, M. de Monlrond sur le perron, M. Raullin sur l'escalier, et, dans le cabinet, Pozzo chez lequel je dois dîner demain. Celui-ci a l'air soucieux ; il est fulminant contre lord Palmerston, qu'on dit n'être à la mode nulle part. M. de Tal- Icyrand n'est pas d'avis que le duc de Broglie se laisse entraîner par lord Granville autant que celui-ci le voudrait cl il s'est nettement exprimé à cet égard.
M. de Talleyrand ne croit pas à d'autres chances de guerre qu'entre l'Angleterre et la Russie, et apportera tous SCS efforts à la prévenir. Il me paraît être au mieux avec Pozzo; il est aussi à merveille avec le Roi et Madame Adélaïde qui commencent à être en défiance de lord Palmerston, de lord Granville et à trouver que Broglie n'est pas assez éclairé; d'ailleurs, qu'il les traite lestement et dédaigneusement ; il se montre aussi fort cachottier et défiant à l'égard de M. de Talleyrand. Il faut pourtant parler en détail de sa fortune à ceux auxquels on veut confier son argent.
Lady Jersey a été aux Tuileries; Mgr le duc d'Orléans a élé tout à fait à ses ordres ici. Au Château, où, en effet, on est un peu près de ses pièces, en fait de beau monde, on a été charmé de l'arrivée de cette aristocrate d'outre-mer. Cela a fait événement.
Le faubourg Saint-Germain est plus récalcitrant que jamais. L'Empereur Napoléon avait des places à donner, des biens à rendre, des confiscations dont il pouvait menacer; rien de tout cela maintenant. Aussi boude-t-on avec une aisance et une insolence inimaginables. Le fait est que, quand on n'y est pas obligé, la Cour est trop mêlée pour être tentante. J'en suis fâchée pour la Reine que j'aime et que j'honore.
11 parait que le baron de Werther a jirodigieusement d'humeur contre lord Palmerston et le duc de Broglie; il y a certainement bien de la mauvaise humeur dans l'air, mais M. de Talleyrand dit encore qu'elle n'éclatera pas en boulets rouges.
34 CHROÎVIQUE
Paris, 11 décembre 1833. — J'ai été hier dîner, avec M. de Talleyrand, chez Thiers; il n'y avait que lui, sa femme, son beau-père, sa belle-mère, Mignet, qui disait des pauvretés sur rEspa<j;ne, et Bertin de Veaux, qui ne parlait que des combats de taureaux qu'il avait vus à Saint- Sébastien.
Mme Thiers, qui n'a que seize ans, paraît en avoir dixneuf : elle a de belles couleurs, de beaux cheveux, de jolis membres bien attachés, de grands yeux qui ne disent rien encore, la bouche désagréable, le sourire sans giâcc et le front trop saillant; elle ne parle pas, répond à peine, et semblait nous porter tous sur ses épaules. Elle n'a aucun maintien, aucun usage du monde, mais tout cela peut venir; elle ne fera peut-être que trop de frais pour d'autres que pour son petit mari, qui est très amoureux, très jaloux, mais jaloux honteux, à ce .qu'il m'a avoué. Les regards de la jeune femme pour lui sont bien froids ; elle n'est pas timide, mais elle a l'air boudeur, et n'a aucune prévenance.
Je croyais à Aime Dosne des restes de beauté, mais il m'a paru qu'elle n'avait jamais pu être jolie; elle a un rire déplaisant, qui a de l'ironie sans gaieté ; sa conversation est spirituelle et animée. Sa toilette était d'un rose, d'un jeune, d'une simplicité affectée qui.m'a étonnée.
Paris, 15 décembre 1833. — J'ai dîné hier chez le Roi. M. de Talleyrand dînait chez le Prince royal. Pendant le dîner, le Roi ne m'a parlé que de traditions, de souvenirs, de vieux châteaux; j'étais sur mon terrain. Nous avons
d'abord parlé à fond de la Tourainc ; il a promis des vitraux de couleur et des portmits de Louis XI et de Louis Xll pour Amboise, il rachètera les restes de Montricliard et empêchera la ruine du château de Langeais. S'il fait tout cela, mon dîner n'aura j>as été perdu. Puis, il m'a conte les restaurations qu'il faisait faire à Fontainebleau, et il a fini par me développer son grand plan pour Versailles, qui est vraiment grand, beau et digne d'un arrière-petitfils de Louis XIV. Mais cela se réalisera-t-il? Cette conversation nous a conduits aux nouveaux travaux qu'il a fait exécuter aux Tuileries mêmes. II a ordonné qu'on illuminât tout, et, en sortant de table, il a parcouru tout le Château avec moi.
Tout est vraiment beau, très beau; et si l'escalier, qui est riche et élégant, avait un peu plus de largeur, ce serait parfait. Cette promenade nous a conduits du pavillon de Flore au pavillon de Marsan. Le Roi m*a demandé, alors, si je voulais faire une visite à son fils; j'ai dit, comme de raison, que je suivrais le Roi partout. Nous avons trouvé Mgr le duc d'Orléans jouant au whist avec M. de Talleyrand ; les amis de celui-ci avaient été réunis au dîner par le Prince.
L'appartement du Prince royal est trop bien arrangé pour être celui d'un homme. C'est le seul reproche qu'on puisse lui faire, car, du reste, il est plein de belles choses trouvées dans le garde-meuble de la Couronne, où la Révolution avait relégué les beaux meubles de Louis XIV. La Restauration n'avait pas songé à les en tirer; M. le duc d'Orléans en a placé une grande partie dans son appar-
tement. C'est fort curieux ; j'ai été bien souvent aux Tuileries sans me douter des choses intéressantes qui s'y trouvaient réunies; ainsi, j'ai vu, cette fois-ci, dans le cabinet du Roi, parmi des choses que je ne connaissais pas, un portrait de Louis XIV enfant, sous les traits de l'Amour endormi, et celui de la reine Anne d'Autriche peinte en Minerve, et aussi des boiseries emblématiques du temps de Catherine de Médicis, qui a fait construire les Tuileries.
Le Roi est un admirable cicérone de ses châteaux : je me suis émerveillée tout le temps qu'on pût si bien connaître les traditions de sa famille, en être aussi fier, et... enfin !
Je pars après-demain pour Londres.
Londres, 27 janvier 1834. — Sir Henry Halford vient de me raconter que le feu roi George IV, dont il était le premier médecin, lui ayant demandé, sur l'honneur, deux jours avant sa mort, si son état était désespéré, et sir Henry, avec une figure très significative, lui ayant répondu qu'il était dans un état très grave, le Roi le remercia par un signe de tète, demanda à communier, et le fit très religieusement ; il engagea même sir Henry à prendre part au sacrement. Lady Coningham était dans la chambre à côté. Ainsi, aucun des intérêts humains ne fut banni de la chambre de ce Roi moribond, charlatan, et communiant.
Londres, 1 février 18 4. — J'étais hier soir chez lady HoUand, qui, en finissant je ne sais quelle histoire qu'elle me contait, m'a dit : « Ce n'est pas lady Keith (Mme de Flahaut) qui me mande cela, car il y a plus de deux mois qu'elle ne m'a écrit. 55 Puis, elle ajouta : «Saviez-vous qu'elle détestait le ministère français actuel? — Mais, Madame, » ai-je répondu, « c'est vous qui avez appris il y a dix-huit mois à M. de Talleyrand, tout le mal qu'elle disait ici du Cabinet français, au moment de son origine. — C'est vrai,
je m'en souviens ; mais il faut néanmoins que ce Cabinet dure. Lord Granvillc écrit à lord HoUand que nous ne devons pas croire tout ce que lady Kcith nous mandera de la mauvaise position de M. de Bro^^jlie, puisqu'elle est très hostile pour celui-ci et désireuse de sa chute. 5? Je n'ai rien répliqué et cela en est resté là. Et puis, parlez-moi des amitiés du monde !
Au reste, voici un assez drôle de mot qu'on écrit, de Paris, sur M. et Mme de Flahaut : on prétend que leur faveur n'est plus aussi grande aux Tuileries, où on dit que « lui, est une vieille coquette et, elle, un vieux intrigant. »
Waricick Castle (1), 10 février 1834. — J'ai quitté Londres avant-hier, et suis venue ce jour-là jusqu'à Stony- Stratfort, où je n'engage personne à jamais coucher : les lits y sont mauvais, même pour l'Angleterre ; j'ai réellement cru m'étendre sur une couchette de trappiste. J'en suis repartie hier matin, par un brouillard bien froid, bien épais. Il n'y avait pas moyen de juger le pays, qui à travers quelques éclaircies, cependant, m'a semblé plutôt agréable ; surtout à Iston Hall, beau lieu qui appartient à lord Porchester. On passe devant une superbe grille d'où on plonge dans un parc immense, par delà lequel on découvre un vallon qui m'a semblé joli. Leamington (2), à deux lieues d'ici, est bien bâti et gai.
(1) Antique manoir, jadis une forteresse imprenable.
(2) Leamington est un petit endroit de bains, situé sur le Leam, dans le comté de VVarwick. II doit toute sa renommée à des sources minérales et ferrugineuses, découvertes en 1797.
Quant à VVarwick même, où je suis arrivée hier dans la matinée, on y pénètre par une entrée de château-fort : il offre l'aspect le plus austère, la cour la plus sombre, le Hall le plus vaste, les meubles les plus 'gothiques, la tenue la plus soijjnée qu'on puisse imaginer, tout cela dans le genre féodal. Une rivière impétueuse et considérable baigne le pied de vieilles tours crénelées, noires, hautes et imposantes ; elle fait un bruit monotone auquel répond celui d'arbres entiei^s, qui éclatent en brûlant dans des cheminées de géants. Des souches énormes sont empilées sur des tréteaux dans le Hall ; il faut deux hommes pour les prendre et les jeter dans l'àtre ; ces tréteaux sont établis sur des dalles de marbre poli.
Je n'ai encore jeté qu'un rapide coup d'œil sur les vitraux de couleur des grandes et larges croisées qui répondent aux cheminées, sur les armures, les bois de cerf et les autres curiosités du Hall, sur les beaux portraits de famille des trois grands salons. Je ne connais bien encore que ma chambre, toute meublée de Boule, de noyer ciselé et pleine de conforts modernes à travers toutes ces vieilles grandeurs !
Le boudoir de lady Warwick est aussi rempli de curiosités. Elle est venue me prendre, hier, dans ma chambre, et après m'avoir montré ce boudoir, elle m'a menée dans le petit salon où j'ai trouvé le fils de son premier mariage, lord Monson, petite figure d'homme ou plutôt d'enfant, timide et silencieux, par embarras de sa petite taille et de sa faiblesse de corps ; puis lady Alonson, contraste frappant de son mari, grande et blonde Anglaise, raide,
40 CHROMIQUE
osseuse, avec de longs traits, de larges mains, une large poitrine plate, un air de vieille fille, des mouvements anguleux, tout d'une pièce, mais polie et attentive; ensuite lady Eastnor, sœur de lady Stuart de Rothesay, laide comme on l'est dans sa famille, et bien élevée, comme le sont aussi toutes les filles de lady Hardwick ; lord Eastnor, grand chasseur, grand mangeur, grand buveur; son frère, un révérend, qui, je crois, ne s'était pas rasé depuis Noël et qui n'a ouvert la bouche que pour manger; lord Brooke, fils de la maison, du second mariage, âgé de quinze ans, d'une très jolie figure ; son précepteur, silencieux et humble comme de raison ; et, enfin the siriking figure de ^ lady Caroline Neeld, sœur des Ashley et fille de lord Shaftesbury. Elle est célèbre par un procès contre son mari, dont les journaux retentissaient l'année dernière; elle est l'amie de lady Warwick, protégée, recueillie, défendue par elle. C'est une personne bruyante, hardie, mal disante, avec des façons familières et un ton risqué; elle a une jolie taille, de la blancheur, de beaux cheveux blonds, ni cils ni sourcils, une figure longue et étroite, rien dans les yeux, un nez et une bouche qui font penser à ce que Mme de Sévigné disait de Mme de Sforze, qui était un perroquet mangeant une cerise.
Lord Warwick, retenu dans sa chambre par un rhumatisme goutteux, ne semblait faire faute à personne.
La maîtresse de la maison est la moins convenable possible pour le lieu qu'elle habite. Elle a été jolie, sans être belle; elle est naturellement spirituelle, sans rien d'acquis. Elle ne sait pas même un mot de la tradition de son
Y. JJv
VU
château ; elle a un tour d'esprit drôle et nullement posé, ses habitudes de corps sont nonchalantes, et cette petite femme, f][rassc, paresseuse, oisive, ne paraît nullement appelée à gouverner et à remplir cette vaste, sérieuse et presque formidable demeure. D'ailleurs, tout le monde me semble pygmée dans ce lieu-ci et il faudrait des gens plus grands que nature, tels qu'étaient les faiseurs de Rois (1) pour la remplir : notre génération est trop mesquine dans ses proportions pour de tels lieux.
La salle h manger est belle, mais moins grandiose que le reste. En sortant de table, très longtemps avant les hommes, on nous a conduites dans le grand salon, qui est placé entre un petit et un moyen. Dans ce grand salon sont des Van Dyck superbes; une boiserie tout entière en bois de cèdre dans sa couleur naturelle, l'odeur en est assez forte et agréable; le meuble est en damas l'eloutéoù le gros rouge domine ; force meubles de Boule vraiment magnifiques, quelques marbres rapportés d'Italie; deux énormes croisées faisant renfoncement et cabinets, sans rideaux et seulement entourées de grands cadres cerclés en cèdre. Pour tout cela, il y avait une vingtaine de bougies, qui me faisaient l'effet de feux-follets, trompant l'œil plutôt qu'elles n'éclairaient la chambre. Je n'ai, de ma vie, rien vu de si triste et de si chilling que ce salon ; une conversation de femmes, très languissante... il me semblait toujours que le portrait de Charles P' et le buste du Prince Noir allaient venir se mêler à nous, et prendre
(1) Voir à l'index biographique : Warwick (Guy, comte de)
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leur café devant la cheminée. Les hommes sont enfin arrivés, le thé ensuite ; à dix heures une espèce de souper ; à onze heures retraite générale, qui m'a semblé être un soula<]ement pour tous.
J'ai, dans cette longue soirée, vingt fois pensé à la description que Corinne fait du château de sa belle-mère.
A dîner, on n'a parlé que des couiity-balls, des Leamington-spas et des commérages du Comté : c'était, trait pour trait, la description de Mme de Staël.
Ce matin, j'ai parcouru avec lady Warwick le château, que je connaîtrais mieux si j'avais été livrée à moi-même, ou seulement aux prises avec une des deux hoiisekeepers dont la plus ancienne a quatre-vingt-treize ans. A la voir, on croirait qu'elle va vous parler de tous les York et Lancastre. La maîtresse de la maison ne se soucie pas le moins du monde de toutes les curieuses antiquités dont ce lieu-ci abonde et qu'il m'a fallu voir en courant.
Je me suis cependant arrêtée devant la selle et le caparaçon du cheval de la Reine Elisabeth, par lequel elle est venue de Kenilworth ici, puis je me suis emparée du luth offert par lord Leicester à la Reine Elisabeth, merveilleusement sculpté, en bois, avec l'écusson de la Reine en cuivre doré, par-dessus et tout à côté de celui du favori, ce qui m'a paru assez familier. J'ai remarqué un curieux portrait de la Reine Elisabetli dans ses habits de couronnement et dans lequel elle ressemblait terriblement à son terrible père. Lord Monson, à l'occasion de ce portrait, m'a conté un détail que j'ignorais : c'est que la Reine Elisabeth, qui voulait toujours paraître jeune, n'a jamais
permis qu'on fit son portrait autrement qu'en face, et éclairé de façon à empêcher que les ombres ne portassent sur ses traits, craignant que les ombres, en marquant les traits, ne marquassent aussi les années. On dit que cette idée lui était si constamment présente, qu'elle se mettait aussi toujours en face du jour, quand elle donnait ses audiences.
La bibliothèque ici n'est pas très remarquable et ne me paraît pas très fréquentée. La chambre à coucher de la Reine Anne avec le lit de l'époque est une belle pièce.
A dix heures, nous sommes montées en calèche, lady VVarvi/ick et moi, escortées par ladyMonson et lordBrooke à cheval, et nous avons été, par un pays assez médiocre, aux fameuses ruines de Kenilwortii. Là, j'ai éprouvé un mécompte réel; non pas que ces ruines ne donnent l'idée d'une noble et vaste demeure, mais le pays est si plat, l'absence d'arbres est si complète, que le pittoresque disparaît; à la vérité, le lierre y est partout superbe, ce qui fîiit bien, mais ce qui n'est pas suffisant.
Lady Monson, moins ignorante de la localité que sa belle-mère, m'a fait remarquer la salle des banquets ; la chambre de la Reine Elisabeth ; les bâtiments construits par Leiccsler, et qui sont plus détériorés que ceux des Lancaster, quoique plus modernes; le pavillon d'entrée sous lequel a passé le cortège de la Reine et qui avait été bâti exprès : il est encore en bon état, un fermier de lord Clarendon, auquel appartiennent les ruines, l'habite. 11 y a, dans l'intérieur de ce pavillon, un chambranle de cheminée avec les chiffres et devise de Leicester. Le pavillon
OÙ Walter Scott fait arriver Amy Robsard, est rendu célèbre par le romancier, mais ne l'est pas dans l'histoire.
On ne m'a pas permis de monter sur les tours ; depuis l'accident arrivé l'année dernière à la nièce de lady Sefton, les ruines sont en mauvais renom comme solidité ; d'ailleurs, on m'a assuré que la vue n'en était point remarquable.
Nous avons pris le chemin Iç plus long pour revenir et nous avons traversé Leamington dans toute sa longueur. L'établissement des bains m'a semblé joli, ainsi que toute la ville, animée maintenant par beaucoup de gentlemen chasseurs, qui y vivent un peu comme à Nelton Mowbray.
Il ne faisait pas encore sombre quand nous sommes revenues, et lady Waiii/ick m'a menée voir, au bout du parc de Warwick, qui est très bien planté, une jolie vue de la rivière Avon, des serres qui ne sont ni très soignées, ni très fleuries, mais dans lequel se trouve le Warivick vase : c'est un vase dans des proportions colossales, en marbre blanc, d'une superbe forme, avec de beaux détails ; il a été rapporté d'Italie et du jardin de Trajan par le père du lord Warwick actuel.
Je retourne demain à Londres.
Londres, A'^ février 1834. — M. de Talleyrand m'a raconté qu'hier soir, jouant au whist avec Mme de Lieven qui était partner de lord Sefton, la Princesse, dans ses distractions habituelles, avait renoncé deux fois; sur quoi lord Sefton a fait doucement remarquer qu'il était tout
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simple que ces diables de Dardanelles fissent souvent renoncer Mme de Lieven : cela a fait rire tous les assistants.
J'ai reçu de M. Royer-Collard une lettre dans laquelle je trouve la phrase suivante : « Monsieur de Bacourt m'a extrêmement plu ; sa conversation nette, simple, judicieuse, m'a charmé; je n'en rencontre guère ici d'aussi bonne. Nous nous entendons de tous points. »
Londres, ^"3 février 1834. — La duchesse comtesse de Sutherland est venue me prendre hier, et nous a menées Pauline et moi au Panorama of ihe Norlh Pôle oii le capitaine Ross joue un grand rôle. Comme peinture et perspective, c'est au-dessous de tout ce que j'ai vu dans ce genre; mais tout ce qui se rapporte à d'aussi rudes épreuves et à des souffrances aussi prolongées, est d'un ^ véritable intérêt.
Un des matelots, qui avaient été d'abord avec le capitaine Parry sur la Furia, puis ensuite avec le capitaine Ross, se trouvait, par hasard, à ce Panorama. Il a donné à Pauline un petit morceau de la fourrure dont il s'était couvert chez les Esquimaux, et à moi, un petit morceau de granit, pris au point le plus nord de l'expédition. Nous l'avons beaucoup questionné ; il est revenu bien souvent sur le moment où ils ont aperçu VIsabella, qui les a rendus à leur patrie : c'était le 2() août. Il a ajouté que, tant qu'il vivrait, il boirait chaque année, ce jour-là, au souvenir de cette heureuse apparition.
Nous avons eu, hier soir, un raout chez nous. Il n'avait
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rien de remarquable comme toilettes, comme beautés, ni comme ridicules. Le marquis de Douglas était beau à ravir : miss Emily Hardy m'en a paru frappée.
Le ministère était représenté par lord Grey, lord Lansdowne, lord Melbourne. Ce ministère est fort embarrassé, car il se passe chaque jour, aux Communes, des incidents qui font éclater le schisme trop réel parmi eux; la figure de lord Grey en portait hier une visible empreinte.
Londres, %) février 183i. — H y a "ne nouvelle histoire, fort vilaine, qui circule sur M. le comte Alfred d'Orsay. La voici : sir Willoughby Cotton écrit, le même jour, de Brighton, à AL le comte d'Orsay et à lady Fitzroy- Somerset; il se trompe d'adresse et voilà M. d'Orsay qui, en ouvrant celle qui lui arrive, au lieu de reconnaitre sa méprise à la première ligne, qui commence par « Dear Ladtj Fitzroijri , Ht jusqu'au bout, y trouve tous les commérages de Brighton, entre autres des plaisanteries sur lady Tullemore et un de ses amoureux, et, je ne sais encore à quel propos, un mot piquant sur M. d'Orsay lui-même. Que fait celui-ci? Il va au club, et, devant tout le monde, lit cette lettre, la met ensuite sous l'adresse de lord Tullemore auquel il l'envoie. Il a failli en résulter plusieurs duels. Lady Tullemore est très malade, le coupable parti subitement pour Paris. On est intervenu, on a assoupi beaucoup de choses, pour l'honneur des dames, mais tout l'odieux est resté sur M. d'Orsay.
Londres j 21 février 1831. — On s'amuse à répandre le
bruit du mariage de lord Palmcrston avec miss Jermingham : elle était hier à l'ambassade de Russie, chamarrée et bigarrée, à son ordinaire : elle y a été l'objet des moqueries de Mme de Lieven, qui, cependant, n'a pas cru pouvoir se dispenser de l'inviter. Pour se venger, peutêtre, de cette nécessité, elle disait, assez haut, que miss Jermingham lui rappelait l'avertissement du journal le Times que voici : A house-inaid wants a situation in a familij where afootman is kept (1). C'est assez joli, assez vrai, mais peu charitable... Elle ajoutait avec complaisance, à cette occasion, que les journaux satiriques avaient donné à lord Palmcrston le surnom de vénérable cupid. . .
Londres, I" mai 1834. — M. Salomon Dedel est arrivé ce matin de la Haye , il m'a apporté une lettre du général Fagel. J'y trouve ce qui suit : « Quelqu'un a su que lord Grey avait manifesté l'espoir que Dedel reparaîtrait à Londres, muni d'instructions pour en finir. Dedel en parle au Roi et celui-ci lui répond : « Votre absence a eu « pour motif de venir voir vos parents et vos amis, et vous « pourrez en donner des nouvelles si on vous en demande.»
Plus loin je trouve dans la même lettre : « Nous voulons être forcés par les cinq puissances; nous ne tiendrons aucun compte d'une contrainte partielle comme celle de 1832; sans cette unanimité, nous nous refuserons toujours à un arrangement définitif. On prendrait, de guerre lasse, plutôt la l'oute de Silésie, que de reconnaître Léopold. »
(1) Une fille de service demande une place dans une famille où il y a un valet de pied.
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Mme de Jaucourt, en parlant de l'esprit de parti furibond qui règne en France en ce moment, mande à M. de Talleyrand que M. de Thiard, son frère, a dit, l'autre jour, chez elle : « Je donnerais mon bras droit pour que Charles X fût encore à la place d'où nous l'avons chassé. )?
N'est-il pas singulier que le jeune Baillot, qui vient de périr assassiné dans les derniers troubles de Paris, se soit souvent vanté d'avoir, lors des journées de juillet 1830, tué plusieurs individus, exactement de la même manière que celle dont lui-même a péri ?
On m'a raconté un mot amusant de la vieille marquise de Salisbury. Elle a été, dimanche dernier, à l'église, ce qui lui arrive rarement; le prédicateur, parlant du péché originel, a dit qu'Adam, en s'excusant, s'était écrié : i^ Seigneur , c'est la femme qui m'a tenté. » A cette citation, lady Salisbury, qui paraissait entendre tout cela pour la première fois, a sauté sur son banc, en disant : « Shabby fellow, incleed! ■>•>
Je viens d'une visite du matin chez la Reine, je l'ai trouvée agitée, inquiète et cependant heureuse de son prochain voyage en Allemagne. Le Roi l'a arrangé, à son insu; il est entré dans les plus petits détails; c'est lui qui a nommé la suite d'honneur, les domestiques, choisi les voitures. Tout cela est arrivé si subitement que la Reine n'en est point encore remise ; elle ne sait si elle doit se réjouir de revoir sa mère qui est âgée et infirme ou se tourmenter de laisser le Roi seul, pendant six semaines. Elle m'a dit que le Roi avait voulu inviter M. de Talleyrand et moi à Windsor, pendant notre séjour à Salthill,
mais qu'elle-même l'en avait détourné, comme tirant à conséquence, et obligeant à d'autres invitations, entre autres celle de la princesse de Lieven, dont le Roi ne se souciait pas.
La Reine tousse et se croit assez malade ; elle compte sur l'air natal pour se rétablir.
Il est impossible, cbaque fois qu'on a l'honneur de voir cette Princesse, de ne pas être frappé de la parfaite simplicité, vérité et droiture de son âme. J'ai rarement vu une personne sur laquelle le sentiment du devoir eût plus de puissance, qui, dans tout ce qu'elle dit et fait, parût plus d'accord avec elle-même. Elle a de la gaieté, de la bienveillance et quoiqu'elle manque de beauté, sa grâce est parfaite, le ton de sa voix malheureusement nasillard, mais il y a tant de bon sens et de vraie bonté dans ce qu'elle dit, qu'on l'écoute avec plaisir. La satisfaction qu'elle éprouve à parler allemand est bien naturelle, elle me touche, chaque fois, sensiblement; cependant, je voudrais que devant les Anglais elle s'y livrât moins : je voudrais, dans l'intérêt de sa situation, peut-être un peu plus d'anglais en elle; on ne saurait être restée plus Allemande qu'elle l'est; je crains qu'on ne le lui reproche parfois. Que ne reproche-t-on pas aux souverains maintenant? Responsables de toutes choses, ils sont sans cesse menacés d'expiations, bien ou mal fondées. La pauvre Reine a déjà éprouvé toute l'amertume de l'impopularité, de la calomnie. Elle y a opposé beaucoup de valeur, de dignité, et je suis convaincue qu'elle est en fonds de courage pour les dangers .
C'était aujourd'hui la Saint-Philippe; nous avions à
dîner les Lieven et lady Cowpcr; le prince Esterhazy est venu nous voir après le dîner. Je remarque, depuis quelque temps, une certaine aigreur dans sa façon d'être avec les Lieven, qui ne lui est pas habituelle; sa plaisanterie, en s'adressantà la Princesse, tourne promptement à l'ironie. Je crois que, de son côté, elle regrettera peu son départ; elle n'a jamais pu le subjuguer; il coule et s'échappe de ses mains; les arlequinades, toujours fines, quelquefois malicieuses, d'Esterhazy la gênent et la déroutent; ils ont toujours l'air d'être sur le qui-vive l'un avec l'autre, et ils se dédommagent de cette contrainte par des coups de patte assez fréquents.
La Reine m'a dit qu'à Windsor, dernièrement, Esterhazy lui avait parlé de M. de Talleyrand avec un attachement particulier, lui disant que son plus grand plaisir était de venir l'écouter. Il a ajouté, qu'en rentrant chez lui, il écrivait souvent ce qu'il avait entendu de M. de Talleyrand. Il paraît qu'Esterhazy tient un journal fort exact ; il l'a dit à la Reine, lui racontant que cette habitude est si ancienne qu'il a déjà rempli de gros volumes, qu'il se plaît à relire. La Reine s'étonnait, avec raison, de cette habitude suivie et sédentaire chez quelqu'un dont les allures sont si peu posées et l'esprit souvent distrait.
Lord Palmerston, qui, depuis notre dernier retour de France, n'a pas une seule fois accepté de dîner chez nous, qui n'est pas venu à une seule de nos soirées, était encore invité aujourd'hui, et la présence de lady Cowper nous faisait croire à la sienne, mais il s'est fait excuser au dernier moment.
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Londres, vendredi 2 mai 1834. — Alava m'écrit qu'il reçoit des lettres du ministre d'Espagne à Londres, le marquis de Miraflorès, qui est son neveu, dans lesquelles il lui parle des éloges que lord Palmerston ne cesse de lui prodiguer sur son début diplomatique ici, qu'il dit être extrêmement brillant. Le Marquis, qui est un sot, ne voit pas la cause de ces éloges, qui proviennent de ce traité de la Quadruple Alliance, proposé par Miraflorès à l'instigation de lord Palmerston lui-même, et dont les résultats, bien obscurs encore, pourront devenir plus embarrassants qu'utiles à son inventeur et aussi à la France.
M. de Montrond a écrit à M. de Talleyrand pour lai dire qu'ayant fait exprimer à AI. de Rigny son désir de venir à Londres, celui-ci avait trouvé, qu'avant de lui en faciliter les moyens, il fallait d'abord savoir si M. de Talleyrand serait satisfait de ce voyage. Ce doute choque beaucoup M. de Montrond, et moi je sais bon gré à M. de Rigny de l'avoir admis. Au fait, l'année dernière, M. de Montrond, se disant ici chargé d'une correspondance secrète et diplomatique, était un personnage gênant. L'humeur qu'il avait, et qu'il montrait, de n'être mis dans aucun des secrets de l'ambassade, lui faisait manquer, le plus souvent, aux convenances, blessait M. de Talleyrand dans les siennes, et importunait les spectateurs. Depuis dix-huit mois, M. de Montrond touche mille louis par an sur les fonds secrets du ministère des affaires étrangères : je doute qu'il leur rende jamais la monnaie de leur pièce !
Tous les ouvriers, à Londres, sont en révolte : les tailleurs ne peuvent plus travailler, faute d'ouvriers; on prétend que, sur les cartes d'invitation du bal de lady Lansdowne, il y avait : The gentlemen to appearin theiroldcoats. Les blanchisseuses s'en mêlent, et, bientôt, il nous faudra laver notre linge comme les Princesses de l'Odyssée !
Londres, 3 mai 1834. — M. de Talleyrand dit que lord Holland a une bienveillance perturbatrice. C'est d'autant mieux dit que rien n'est plus vrai. Avec la plus parfaite douceur de manières, l'humeur la plus égale, l'esprit le plus gai, l'abord le plus obligeant, il est toujours prêt à mettre partout le feu à la mèche révolutionnaire ; il y fait, en conscience, ce qu'il peut, et quand il n'y réussit pas, il en a du chagrin, autant qu'il en peut avoir.
J'ai dîné hier chez sir Stratford Canning. Sa maison est singulière, jolie, bien arrangée, remplie de souvenirs rapportés de Constantinople et d'Espagne. Lui-même a de la politesse, de l'instruction, de l'esprit dans sa conversa-^ tion, et sans une certaine contraction des lèvres qui nuit à une assez belle figure, sans l'air opprimé de sa femme, on aurait peine à comprendre la réputation de mauvais caractère qui lui est assez généralement acquise. C'est sous ce prétexte-là, du moins, que l'Empereur de Russie a refusé, l'année dernière, de le recevoir à Pétersbourg, comme ambassadeur.
Londres, 4 mai 1834. — H y a une vanterie habituelle
et une curiosité indiscrète dans Koreff, qui m'a quelquefois frappée sur le Continent, et qui, ici, m'inspire une défiance extrême. Son esprit, son instruction disparaissent à travers les inconvénients de son caractère, et le rendent souvent très importun. Il vit de commérages de toutes sortes, publics ou privés ; la médecine n'arrive qu'en désespoir de cause; et quand il consent à être médecin, il parle de lui comme d'une divinité. Alors, il a sauvé un malade abandonné de tous, fait une découverte miraculeuse : magnétisme, homéopathie, le; vrai, le faux, le naturel, le surnaturel, le possible, l'impossible, tout lui est bon pour augmenter son importance, faire disparaître le pauvre diable, et s'entourer de merveilleux à défaut de considération.
11 a dîné chez nous avec sir Henry Halford; il me semble qu'ils ne se sont pas pris de goût l'un pour l'autre ; et, en cifet, quels peuvent être leurs atomes crochus ? La science? Oui /sans doute, si elle se formulait de même pour l'un que pour l'autre. Sir Henry Halford, homme doux, poliy mesuré, discret, fin, souple, respectueux, parfait courtisan, riche, considéré, et grand praticien, n'a jamais cherché à être autre chose que le médecin des grands, et s'est ainsi trouvé, sans le chercher, dans les secrets des affaires et des familles. Koreff, au contraire, a -voulu être littérateur, homme d'Etat, et a dégoûté les gens dans les grandes affaires de le conserier pour médecin. C'est ainsi qu'il s'est perdu à Berlin, il se relèvera difficilement à Paris, et ne réussira pas à Londres, à ce que je crois.
A propos de bavardages et d'indiscrètes curiosités, je ne veux pas oublier une réflexion très vraie que le duc de Wellington vient 4e nie faire sur Alava : « Quiconque » , a-t-il dit, « veut être dans la confidence de tous, est obligé de donner la sienne à plusieurs, et cela se passe habituellement aux dépens des tiers. 55 H y a un admirable bon sens et droiture de jugement dans le Duc. Nous avons beaucoup causé aujourd'hui ensemble à dîner ; je voudrais me souvenir de tout ce qu'il m'a dit : le vrai, le simple, deviennent si rares, qu'on voudrait en ramasser les miettes.
Le duc de Wellington a une mémoire très sûre : il ne cite jamais inexactement ; il n'oublie rien, n'exagère rien ; et s'il y a quelque chose d'un peu haché, de sec et de militaire dans sa conversation, elle est néanmoins attachante par son naturel, sa justesse, et par une parfaite convenance. Il a un ton excellent, et une femme n'a jamais à se tenir en garde de la tournure que peut prendre la conversation. Il est bien plus réservé, à cet égard, que ne l'est lord Grey, quoique celui-ci ait une éducation, sous plusieurs rapports, bien plus soignée et l'esprit plus^ cultivé.
Le duc de Wellington m'a dit une chose assez remarquable sur le caractère anglais : c'est que, nulle part, le j)eu])le n'était plus ennemi du sang qu'en Angleterre ; un meurtre y est découvert avec une extrême promptitude, chacun se met à la recherche de l'assassin, le suit à la piste, le dénonce et veut que justice soit faite. Il m'a assuré que le soldai anglais était le moins cruel de tous,
et que la bataille finie, il ne commettait presque jamais de violence : pillard à l'excès ; sanguinaire, non.
L'extrême et naïve vanité de lady Jersey, dont le Duc s'est amuse, nous a conduits à parler de Mme de Staël que le Duc a beaucoup connue et dont les ridicules et les prétentions l'ont plus frappé encore que sa verve et son éloquence ne l'ont ébloui. Mme de Staël, qui voulait apparaître au Duc sous toutes les formes, même sous la plus féminine, lui dit, un jour, que ce qu'il y avait pour elle de plus doux à entendre, c'était une déclaration d'amour ; elle était si peu jeune, et si laide, que le Duc ne put s'empècber de lui dire : « Oui, quand on peut la croire vraie. »
Lady Londonderry, fort connue pour ses bizarreries, étant près d'accoucher et se persuadant qu'elle aurait un garçon, commande un petit costume de hussard, uniforme du régiment de son mari. En le commandant, elle dit au tailleur : a Pour un enfant de six jours. — De six ans, veut dire milady ? » reprend le tailleur. — « Non, vraiment ; de six jours. Ce sera le costume de baptême !»
Le duc de Cumberland était assez en faveur près de George IV, dans les dernières années de celui-ci, et c'est cependant à cette époque que le duc de Wellington, demandant au Roi pourquoi le duc de Cumberland était si universellement impopulaire, George II' répondit : « C'est qu'il n'y a ni amant et maîtresse, ni frère et sœur, ni père et enfants, ni amis que le duc de Cumberland ne parvienne à brouiller s'il s'approche d'eux. » Ou prétend, cependant, que le duc de Cumberland a de l'esprit , mais
il est si de travers qu'il n'est bon à rien et est nuisible à tout.
Le prochain départ de la Reine d'Angleterre pour l'Allemagne inquiète les vrais amis du Roi; il paraît que ce Prince, qui a le meilleur cœur du monde, a quelquefois des accès d'emportement singuliers, qu'il se met des idées
-étranges dans l'esprit, et qu'il se trouve parfois dans un si bizarre état d'excitation que l'équilibre menace de se perdre tout à fait. La Reine, avec son attentive douceur et son grand bon sens, veille sur lui dans ces moments de crise, en abrège la durée, le modère, le calme, et lui fait reprendre une assiette convenable.
Le Roi, en ce moment, a beaucoup d'humeur contre dom Pedro, à cause du dernier règlement commercial qui a été publié en Portugal, la veille même du jour de la signature du traité de la Quadruple Alliance à Londres. Cette humeur n'ira probablement pas jusqu'à refuser de ratifier le traité, car ce pauvre Roi est la meilleure créature possible, mais non pas très consistent, comme on dit
On m'a assuré que la vanité de. lord Durham avait été
j tellement exaltée par l'accueil qui lui avait été préparé,
, il y a deux ans, à Pétersbourg, par les soins, de Aime de Lieven,vet par celui que les lettres de JVL; de.Talleyrand lui aYaiént valu dernièrement à Paris, qu'il ne croit pas qu'il puisse. i§e permettre de rester dans une situation privée. Son prQJet, assez avoué, est de culbuter lord Grey, gon beau-pèrcy et de se mettre à sa place, ou, du
. moins, cd' entrer avec un portefeuille au Conseil, ce qui
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-ferait déserter tous les autres membres. 11 consentirait, peut-être, à n'être que vice-Roi d'Irlande, ou, comme pisaller, à accepter l'ambassade de Paris ; mais, si toutes ces chances venaient à lui manquer, il déclare qu'alors, il veut se faire le chef avoué de tous les radicaux et faire guerre à mort à tout ce qui existe.
Je sais que Pozzo écrit des hymnes sur le Roi des Français ; le reflet s'en retrouve dans le discours qu'il vient de faire à l'occasion de la Saint-Philippe. II prend M. de Rigny en bonne part, puisque, de fait, c'est le Roi qui est maintenant son propre ministre des affaires étrangères. Pozzo se montre surtout singulièrement soulagé d'être débarrassé de M. de Broglie, dont l'esprit argumentateur, les formes dédaigneuses, et l'exclusif abandon avec lord Grau ville, rendaient les rapports avec le reste du Corps diplomatique peu faciles et peu agréables.
Pozzo, comme beaucoup d'autres, ne croit pas la France tirée des crises révolutionnaires : il témoigne de l'inquiétude sur l'avenir, et je crois que c'est la. disposition de ceux qu'une colossale présomption sur les destinées de la France n'aveugle pas.
Londres, le 6 mai 1834. — Je viens de recevoir une bien triste nouvelle, celle de la maladie grave de mon excellent ami, l'abbé GiroUet: je n'aurai bientôt plus personne à aimer, plus personne dans l'affection de qui je puisse avoir foi. Ce cher abbé tient uiie si bonne place à Rochecotte,; dans sa. jolie demeure, au milieu de ses livres, de ses fleurSj dès pauvres, des loisins l G'ést un touchant
tableau dont j'ai peu joui et que je ne retrouverai probablement plus : ce sera un rêve que mon absence a rendu fort incomplet, mais dont le souvenir me sera doux toute ma vie, car il sera consacré au plus pur, au plus fidèle des serviteurs de Dieu, au plus sincère, au plus discret, au plus dévoué des amis, au plus tolérant des hommes !
La duchesse de Kent a donné hier, en l'honneur de son frère, le duc Ferdinand de Saxe-Cobourg, une soirée, qui, par la foule réunie, ressemblait à un « Drawing-room 5> de la Reine. La jeune princesse Victoria m'a frappée, dès l'abord, comme étant un peu grandie, pâlie, amincie, fort à son avantage, quoique encore trop petite pour les quinze ans qu'elle aura dans trois semaines. Cette petite Reine future a un beau teint, des cheveux châtains superbes ; malgré le peu d'élévation de sa taille, elle est bien faite ; elle aura de jolies épaules, de beaux bras, l'expression de son visage est douce et bienveillante, ses manières le sont aussi ; elle parle fort bien plusieurs langues et on assure que son éducation est très soignée ; sa mère et la baronne Lehzen, une Allemande, s'occupent l'une et l'autre delà Princesse ; la duchesse de Northumberland ne remplit ses fonctions de gouvernante qu'aux grandes occasions d'apparat. J'ai entendu reprocher à la duchesse de Kent de trop entourer sa fille d'Allemands et qu'il en résulte qu'elle n'a pas un bon accent anglais.
Londres, i\ mai 183 4. — J'ai diné hier chez lord Sefton. Il revenait de la Chambre des Pairs, où lord Londonderry avait renouvelé la même attaque qu'il a déjà soulevée, il y
a quelques années, accusant, à propos de la politique extérieure, le ministère anglais d'être mené et abusé par l'esprit rusé de M. de Talleyrand, this wily po/ifiatan. Il ne varie ni dans son opinion, ni même dans ses expressions, car ce sont les mêmes que celles dont il se servait il y a trois ans. Il fut alors fortement relevé par le duc de Wellington, qui, quoique du même parti que lui, prit occasion des paroles désobligeantes de lord Londonderry pour rendre le témoignage le plus honorable à M. de Talleyrand. Il paraît que lord Grey en a fait autant hier ; c'est plus simple, puisqu'il défendait sa propre cause; néanmoins, je lui en sais bon gré, quoique je n'assimile pas son })rocédé à celui du duc de Wellington.
J'ai accompagné lady Sefton à l'opéra d'0//f^//o. C'était, autrefois, mon opéra favori, il m'a fait moins d'impression hier : Rubini, plein d'expression et de grâce dans son chant, manque de cette force vibrante qui rendait Garcia incomparable dans le rôle d'Olhello. L'orchestre était trop maigre, les morceaux d'ensemble n'étaient pas assez enlevés; Mlle Grisi a bien joué, bien chanté ; je l'ai trouvée supérieure à Mme Malibran, mais ce n'est point encore cette sublime simplicité et cette grandeur de Mme Pasta ! 11 y a de plus belles voix, de plus belles femmes, mais la Muse tragique, c'est toujours Pasta : personne ne la détrônera dans mon admiration ni dans mon souvenir. Lorsqu'elle débuta à Paris, Talma, qui vivait alors, fut transporté de ses accents, de ses poses, de ses gestes, il s'écria : « Cette femme a deviné dès le premier jour ce que je cherche depuis trente ans."
Londres, 8 mai 1834. — J'ai déjà parlé du bon procédé du duc de Wellington, en répondant il y a trois ans à lord Londonderry, qui attaquait M. de Talleyrand ; il l'a complété avant-hier en montrant ouvertement par des heaVj hear multipliés, combien il partageait la haute opinion que lord Grey a exprimée de M. de Talleyrand. Plusieurs personnes ont saisi, avec un obligeant empressement, cette occasion de témoigner leurs bons sentiments pour M. de Talleyrand. Le prince de Lieven et le prince Esterhazy ont, tous deux, hier, au Lever du Roi, remercié Jord Grey de la justice rendue à leur collègue vétéran,
M. de Rigny a écrit, confidentiellement, à M. de Talleyrand, que le mariage de la princesse Marie d'Orléans avec le second frère du Roi de Naples était décidé, qu'on -allait s'occuper de dresser le contrat avec le prince Butera, <]ui venait d'arriver à Paris. L'Amiral a l'air de croire que quelques discussions d'intérêt retarderaient la conclusion de cette affaire ; j'en serais fâchée, car les princesses d'Orléans, tout agréables, bien élevées, grandes dames et -riches qu'elles sont, n'en restent pas moins difficiles à marier. Il y a, autour d'elles, un petit reflet d'usurpation, dont quelques familles princières reculent à prendre leur part d'alliance. Il est singulier que le Roi Louis-Philippe, -qui a, pour ses enfants, l'espèce de tendresse que l'on est -convenu d'appeler bourgeoise, se montre si difficile à -couvrir par de riches dots, auxquelles les Princesses, ses filles, ont droit, la gêne de leur position. La princesse Marie sera bien mieux établie en Italie, qu'elle n'aurait pu l'être partout ailleurs ; elle a beaucoup d'imagination, de
vivacité, peu de maintien, et, malgré une éducation qui a dû assurer ses principes, elle a une facilité de conversation et de manières, qui pourrait faire douter de leur solidité, quoique sans le moindre fondement.
Nous avons réalisé, aujourd'hui, un projet formé depuis plus d'un an, celui de visiter Eltham, une grange qui servait jadis de salle de banquets aux Rois d'Angleterre. Depuis Henri III jusqu'à Cromwell, ils ont souvent habité le palais dont cette salle faisait partie ; elle est dans de belles proportions, mais il n'est plus guère possible de juger de ses ornements : quelques pans de muraille et les fossés plantés maintenant et arrosés par un joli ruisseau, un pont gothique fort pittoresque et couvert de lierre indiquent l'étendue qu'avait autrefois ce royal manoir.
Nous avons dîné hier chez la duchesse de Kent : l'odeur très forte des fleurs dont on avait encombré son appartement, qui est bas et petit, le rendait malsain sans l'égayer.
Tout, d'ailleurs, dans ce dîner destiné à réunir la famille royale, quelques grands du pays et le haut Corps diplomatique, était aussi raide que sombre. Le peu de bienveillance des Princes entre eux, le mécontentement du Roi contre la duchesse de Kent, l'absence du duc de Cumberland que sa belle-sœur n'avait pas prié, pour la très bonne raison qu'à son retour de Berlin, il a négligé de venir chez elle, enfin, jusqu'à la disposition des fauteuils, qui rendait toute conversation impossible ; la longueur, la chaleur, le malaise visible de la maîtresse de la maison, qui ne manque pas de politesse, mais qui a un certain air emprunté, pédant et gauche, tout a rendu ce dîner fati-
gant. Le duc de Somerset est le seul qui ait pris le bon parti, celui de s'endormir derrière un pilastre durant toute Taprès-dîner.
Il y avait un besoin général de blâmer qui se faisait jour sans trop de déguisement. La Reine se plaignait de la chaleur, et, au dessert, a dit à la duchesse de Kent, que si elle ne mangeait plus, ce serait une grande charité de quitter la table. Le Roi disait à ses voisins, que le dîner était à l'entreprise, et prétendait ne pouvoir comprendre un seul mot de ce que le duc Ferdinand de Saxe-Cobourg lui disait. Ce Prince, frère de la duchesse de Kent, est laid, gauche, embarrassé ; il n'a pas grand succès ici, fort peu surtout du Roi, auquel il n'a montré aucun empressement d'être présenté ; celui-ci, à son tour, l'a fait attendre fort longtemps avant de le recevoir, ce qui a mis la duchesse de Kent de fort mauvaise humeur.
Mme de Lieven me faisait remarquer l'espèce de familiarité de langage et de manières d'Esterhazy avec la famille royale, dont elle se montrait fort scandalisée ; la raison de parenté, que j'ai alléguée, lui a semblé une très mauvaise explication. Il y a toujours une rivalité de position entre eux, qui était, surtout, très sensible, dit-on, sous le feu Roi. La princesse de Liei^en, à force de coquetteries et de soins pour lady Hertford, et ensuite pour lady Conyngham, et grâce à sa maigreur, qui rassurait l'embonpoint des favorites, fut introduite par elles dans l'intimité du Roi ; elle établissait, par là, une certaine balance avec les Esterhazy, que leur bonne humeur, leur grande position et leur parenté avec la famille royale