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rapprochaient, naturellement, davantage de la Cour.
On remarquait l'absence de lord Palmerston, qui aurait dû faire partie de ce dîner auquel assistaient les ambassadeurs. On prétend qu'il est dans les fortes déplaisances de la duchesse de Kent, qui, lorsqu'il lui fait la révérence, dans les « Drawing-rooms » , ne lui adresse jamais la parole. On s'étonnait aussi de n'y pas voir le ministre de Saxe, ministre de famille pour la Reine, pour la duchesse de Kent elle-même, et notamment aussi pour le duc Ferdinand de Saxc-Cobourg, que, d'office, il accompagne ])artout. La duchesse de Gloucester ne pouvait s'empêcher de terminer une phrase doucereuse et apologétique par la charitable remarque de la gaucherie innée de la duchesse de Kent ; et la princesse de Lieven risquait de rappeler que George IV, lorsqu'il parlait de sa belle-sœur, la nommait la gouvernante suisse.
Quelque tort qu'on trouve à la duchesse de Kent, on ne saurait lui refuser le mérite de beaucoup de ])rudence dans sa conduite politique. Appelée, comme elle le sera sans doute, à la Régence, ce point n'est pas indifférent. Il n'y a personne qui sache de quel parti ses opinions politiques la rapprochent; elle les invite et les confond chez elle, et maintient parfaitement l'équilibre. Son obstination dans sa conduite envers les Fitzclarence est d'un petit esprit : elle se met, pour l'expliquer, sur un terrain de pruderie assez ridicule ; je sais, que, pour répondre aux observations que lord Grey lui faisait à ce sujet, elle lui dit assez sottement : « Mais, my lord, comment voulez-vous que j'expose ma fille à entendre parler
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de bâtards, et à m'en demander l'explication? — Alors, madame » , réplique lord Grey , « ne permettez pas à la Princesse de lire l'histoire du pays qu'elle est appelée à gouverner, car la première page lui apprendra que Guillaume de Normandie avait le surnom de Bâtard avant celui de Conquérant, v On dit que cette réponse a laissé une impression fâcheuse contre lord Grey, à la duchesse de Kent.
Londres, 9 mai 1834. — On mande, de Paris, à M. de Talleyrand, par dépêche télégraphique, qu'un secrétaire d'ambassade, arrivant d'Espagne, apporte la nouvelle que don Carlos quitte la Péninsule et s'embarque pour l'Angleterre, qu'il veut, dit-on, choisir pour arbitre, dans son grand procès de famille et de couronne. Cette nouvelle paraît peu probable, et tout le monde attend sa confirmation pour y croire.
L'espèce de curiosité et d'intérêt qu'excite la personne de M. de Talleyrand en Angleterre ne s'use pas. En descendant de voiture l'autre jour à Kensington, nous avons vu des femmes soulevées dans les bras de leurs maris, afin qu'elles pussent mieux regarder M. de Talleyrand. Son portrait, par Scheffer, est maintenant chez le marchand de gravures Coliyiaghi pour être gravé ; il y attire beaucoup de curieux; les boutiques devant lesquelles s'arrête la voiture de M. de Talleyrand sont aussitôt entourées de monde. A propos de son portrait, il est placé, chez Col- \naghi, à côté de celui de M. Pitt. Un des curieux qui les examinaient tous les deux, dit, l'autre jour, en montrant celui de M. Pitt : « Voilà quelqu'un qui a créé de grands
événements ; celui-ci (en indiquant M. de Taileyrand), a su les prévoir, les guetter et en profiter. 55
M. de Taileyrand me racontait, hier, que lorsqu'il se fut débarrassé de sa prêtrise, il se sentit un désir incroyable de se battre en duel ; il passa deux mois à en chercher soigneusement l'occasion, et avait avisé le duc de Castries actuel, qui était à la fois colère et borné, comme l'homme avec lequel il était le plus aisé d'avoir une querelle. Ils étaient, tous deux, du club des Echecs ; un jour qu'ils y étaient ensemble, M. de Castries se met à lire tout haut une brochure contre la minorité de la noblesse. L'occasion parut belle à M. de Taileyrand, qui pria M. de Castries de ne pas continuer une lecture qui lui était personnellement injurieuse. M. de Castries répliqua, que, dans un club, tout le monde avait le droit de lire et de faire ce qui lui convenait : « A la bonne heure ! » dit M. de Taileyrand, et, s'emparant d'une table de trictrac, il se plaça auprès de M. de Castries, fit sauter, avec un fracas épouvantable, les dames qui s'y trouvaient, de façon à ce que la voix de M. de Castries fût entièrement couverte. La querelle et les coups d'épée paraissaient immanquables; M. de Taileyrand était ravi d'y toucher de si près, mais M. de Castries se borna à rougir, à froncer le sourcil, et finit sa lecture en sortant du club sans rien dire ; c'est que, probablement, pour M. de Castries, VL de Taileyrand ne pouvait cesser d'être prêtre !
Londres, 10 mai 1834. — J'ai lu hier, fort vite, le dernier ouvrage de M. de Lamennais, les Paroles d'un
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Croyant : c'est l'Apocalypse d'un Jacobin. De plus, c'est lort ennuyeux, et c'est ce qui m'a étonnée, car AT. de Lamennais est un homme de beaucoup d'esprit et d'un talent incontestable. Il Tenait de se réconcilier avec Rome, mais voilà de quoi rompre la paix, car cette guerre jurée à tout pouvoir temporel ne saurait convenir à aucun souverain, pas plus au Pape qu'à un autocrate.
On se disait beaucoup, tout bas, hier, que le Roi d'Angleterre ressentait plus vivement que de coutume l'influence printanière pendant laquelle il éprouve, tous les ans, un manque d'équilibre, physique et moral, assez marqué. Avec les précédents de la maison de Brunswick, il y a de quoi s'alarmer.
Je n'ai jamais entendu parler, sur le continent, d'une maladie connue ici sous le nom de hay fever (fièvre de fenaison), et qui se déclare au moment de la récolte des foins. Beaucoup de personnes, entre autres le duc de Devonshire et lady Grosvenor, éprouvent alors de la fièvre, de l'insomnie, de l'agitation, et une grande souffrance nerveuse. Ceux qui sont sujets à cette maladie rentrent en ville, évitent les prairies et l'odeur du foin.
Mais au malaise physique du Roi d'Angleterre se mêlent une agitation d'esprit et une loquacité étranges ; si cet état fâcheux n'était pas bien fini avantle mois de juillet, je suis convaincue que la Reine désobéirait au Roi et ne partirait pas pour l'Allemagne ; elle seule peut avoir une action salutaire et modératrice sur lui, dans de semblables moments.
On me mande, de Paris, le mariage d'Elisabetli de
Béran<jer, avec un de mes cousins, riche et bien élevé, (jliai'lcs <l(' V(><{iié. Elle élail loii irclieirliée, car, à de la naissance el de la l'orltme, elle joinl de la beanlé el des talents. Je l'ai beaucoup connue <lans son enfance ; elle était alors tort «gentille, très vive, el pas mal indépendante, ce qui, dans une fille (mi(|ue, id<dâlrée par son père, adû fort augmenter de])nis la mort de sa mère. Celle-ci élail une des plus aimables femmes que j'aie connues, par son esprit, son caractère el ses manières; elle avait été très belle, on le voyait bien. Ses façons étaient caressantes et douces ; elle parlait avec une élégance el une correction remarquables; amie dévouée, je n'ai \u personne, excepté Mme de Vaudémonl, laisser un vide aussi senti et des regrets aussi prolongés ; ses ennemis (la distinction en a toujours) prétendaient que la douceur de ses manières l'avait entraînée fort loin, pendant son veuvage du duc de Cliàtillon ; (pi'elle était devenue plus tard bel esprit, et quelques critiques prétendaient aussi qu'il y avait, dans sa con\ersation, une éloquence étudiée qui la rendait fatigante ; je ne m'en suis jamais aperçue ; je me plaisais beaucoup dans sa société, elle m'a toujours laissé l'idée qu'elle se plaisait dans la mienne ; nous avions des amitiés comnnnies, qui nous attachaient j)ar un lien de bienveillance, et, dans le monde, c'est chose rare, car on y est, malheureusement, bien plus souvent rapproché par des haines semblables que par des affections communes; c'est, je crois, ce qui rend les amitiés du monde si peu durables et si peu sûres ; elles reposent souvent, trop souvent, sur une mauvaise base.
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J'ai appris encore un autre mariage, celui de ma nièce à la mode de Bretagne, la princesse Biron, avec un Arménien, le colonel Lazareff, au service de Russie. Ou le dit d'une richesse fabuleuse, possédant des palais en Orient, des pierreries, des trésors enfin ; je ne sais ce qui l'a conduit à Dresde, où il a fait la connaissance de ma jeune parente, qui vit près de sa sœur, la comtesse de Hohenthal. On la dit éblouie et passionnée ; j'avoue que cette origine arménienne, cette magnificence à la façon des Mille et une nuits, m'étonnent, m'inquiètent un peu : les sorciers, les diseurs de bonne aventure, les chevaliers d'industrie, ont souvent les pays peu connus pour berceau; leurs pierreries tombent souvent en poussière de charbon, ils supportent rarement le grand jour! En un mot, j'aurais préféré pour ma cousine un peu plus de naissance, un peu moins de fortune, et quelque chose de moins oriental et de plus européen.
Londres, 12 mai 1834. — L'état fébrile et nerveux du roi d'Angleterre se manifeste de plus en plus ; il dit vraiment des choses fort bizarres. Au bal de la Cour, il a dit à Mme de Lieven que les têtes se dérangeaient beaucoup depuis quelque temps, et, en indiquant son cousin, le duc de Gloucester, il a ajouté : "Celui-là, par exemple, croit à la transmigration des âmes : il croit que l'àme d'Alexandre le Grand et celle de Charles I" ont passé dans la sienne. » La Princesse a ajouté assez légèrement : « Ah ! les pauvres défunts doivent s'étonner beaucoup de s'être nichés là. » Le Roi l'a regardée avec un air incertain, puis il a ajouté,
ce qui, pour lui, n'est vraiment pas trop mal trouvé : « Heureusement, il n'a pas assez d'esprit pour, porter sa tête sur l'échafaud. »
Ce qui est plus l'àcheux que ces propos ridicules, c'est qu'il dort peu, qu'il se met dans de fréquentes colères, qu'il a une manie guerrière, étrange et puérile : ainsi il va dans les casernes, fait manœuvrer un à un les soldats, donne les ordres les plus al)surdes sans consulter les chefs, porte le désordre dans les régiments et s'expose à la risée des soldats. Le duc de Wellington, le duc de Gioucester, tous deux feld-maréchaux, et lord Hill, commandant en chef de l'armée, ont cru qu'il était de leur devoir de faire ensemble des représentations respectueuses, mais sérieuses : ils ont été très mal reçus ; lord Hill a été le plus maltraité, et il en est resté consterné. On assurait que si cette pauvre tête royale partait tout à fait, ce serait à l'occasion de l'armée, car il se croit de grands talents militaires ; ou sur le chapitre des femmes, près desquelles il se croit des mérites particuliers. On prétend qu'il n'est si pressé de faire partir la Reine que pour passer six semaines en garçon , 11 a déjà porté avant-hier, à la Reine, tous les cadeaux qu'elle sera dans le cas de faire sur le Continent ; il pousse le temps par les épaules. La famille royale est fortinquiète, ou voudrait empêcher le Roi de s'exposer autant à la chaleur, de boire autant de vin de Xérès, de réunir autant de monde autour de lui ; on voudrait enfin l'engager à mener une vie plus retirée jusqu'à ce que cette crise, plus forte que les autres, fût entièrement passée ; mais il est peu gouvernable.
Parmi ses propos les plus bizarres, je dois citer celui d'avoir demandé au prince Esterhazy «s^ on se mariait en Grèce? » Et, sur l'air étonné du Prince, il a ajouté : « Mais oui, car, en Russie, vous savez bien qu'on ne se marie pas. »
Le bon duc de Gloucester, qui est très attaclié au Roi, est sincèrement affligé ; quant au duc de Cumberland, il s'en va, tout simplement, crier, dans les clubs, que le Roi est fou, et que c'est tout juste comme son père, ce qui est, à la fois, peu fraternel et peu filial. Quelques personnes songent déjà à qui irait la Régence, si ce triste état se prolongeait, ou se confirmait ; car c'est encore un état fiévreux plus que ce n'est de la vraie démence. La duchesse de Kent n'est rien, aussi longtemj)s que le Roi marié vit et peut avoir des enfants ; la princesse Victoria, héritière présomptive, n'est pas majeure ; la question se débattrait donc entre la Reine et le duc de Cumberland, deux chances presque également défavorables au Cabinet actuel ; aussi laissera-t-on le mal prendre un haut degré d'influence avant de l'avouer. Lord Grey mettait, hier, une affectation marquée à dire que le Roi ne s'était jamais mieux porté.
Quand on a su ici que Jérôme Bonaparte se disposait à y venir, on a prévenu la Cour de Wurteuiberg, ([u'il serait à désirer qu'il n'amenât |)as la Princesse sa fennne, parce que, malgré la prociie parenté, ou ne: pourrait la recevoir. Jérôme est donc venu seul, et nonobstant l'avertissement, il n'en a pas moins désiré une audience du Roi d'Angleterre que M. de Mendeisiob, le ministre de Wurtemberg, a eu la sottise de deniander. Au premier mot \c Roi a dit :
« Qu'il aille au diable ! » Il est si vif sur la question des Bonaparte, qu'il a été au moment de défendre la Cour au duc de Sussex, pour avoir reçu Lucien, et qu'il a trouvé très mauvais que le Chancelier eût exposé le duc de Gloucester à rencontrer le prince de Canino à une soirée de lady Brougham .
Lord Durliani a diné, hier, chez nous, pour la première fois, et c'est pour la première fois aussi que j'ai causé avec lui directement. J'ai examiné les mouvements de sa figure : elle est très vantée, et, sans doute, avec raison, mais elle ne s'embellit pas lorsqu'il parle ; le sourire surtout lui sied mal ; le trait marquant de ses lèvres, c'est l'amertume ; tous les reflets intérieurs déparent sa beauté. Un visage peut rester beau, lors même qu'il n'exprime pas la bienveillance, mais le rire qui n'est pas bon enfant me repousse singulièrement.
Lord Durham passe pour être spirituel, ambitieux, colère et surtout enfant gâté, le plus susceptible et le plus vaniteux des hommes. Avec des prétentions nobiliaires qui lui font reculer son origine jusqu'aux Saxons, tandis que lord Grey, son beau-père, ne se réclame que de la conquête, lord Durham n'en est pas moins dans toutes les doctrines les plus radicales. Ce n'est, dit-on, pour lui, qu'un moyen d'arriver au pouvoir ; Dieu veuille que ce n'en soit pas un de le détruire.
Londres, 13 mai 1834. — Charles X a dit à Mme de Gontauf, le 25 avril : « L'éducation de Louise étant finie, je vous prie de partir après-demain 27. » Mademoiselle,
qui aime beaucoup Mme deGontaut, a été au désespoir(l).
La ducliesse de Goutaut a été très courageuse, elle a passé la journée du 26 à essayer de consoler Mademoiselle, mais sans succès. La vicomtesse d'Agoult remplace, dit-on, momentanément, Mme de Gontaut: c'est une sainte à la place d'une personne d'esprit. Cela s'est passé avant l'arrivée, à Prague, de Mme la duchesse de Berry, qui n'a dû y être que le 7 mai.
On m'a dit que Jérôme Bonaparte faisait le Roi tant qu'il pouvait. A l'Opéra, il est seul sur le devant de sa loge, et deux messieurs, qui l'accompagnent, sont debout derrière son fauteuil.
J'ai été, hier, passer plus d'une heure chez Mme la princesse Sophie d'Angleterre ; elle est instruite, causante, animée, ce qui ne l'empêche pas, sous le prétexte de sa mauvaise santé, de vivre dans une assez grande retraite. La princesse Sophie passe pour avoir le talent d'imiter (si tant est que cela en soit un) à un haut degré, comme l'avait aussi le feu roi George IV. On dit qu'ils se divertissaient fort ensemble, et se mettaient, réciproquement, très en valeur. Hier, en effet, la conversation étant tombée sur Mme d'Ompteda, bonne femme, mais au moins singulière, si ce n'est ridicule, la princesse a voulu me répéter une plainte que Mme d'Ompteda lui a adressée, contre une
(1) Mme de Gontaut fut une victime de la petite Cour de Charles X où deux partis divisaient les fidèles : d'un côté les partisans de l'inertie non résignée, et, de l'autre, les partisans de l'action. Une lettre où Mme de Gontaut exprimait son mécontentement à sa fille, Mme de Rohan, fut saisie. I.e Roi, qui y était accusé de faiblesse, fit de violents reproches à Mme de Goutaut, qui quitta Prague et la Cour après cet entretien.
personne de la Cour, et m'a donné la plus parfaite représentation comique que j'aie vue ; je me roulais de rire à un tel point, que j'en ai demandé pardon à la Princesse ; elle n'a pas paru trop en colère de mon manque de maintien.
Londres, XA mai 1834. — M. Diipin l'aîné a écrit à M. de Talleyrand, pour lui annoncer son arrivée ici; il finit sa lettre par: « Votre affectionné, Dupin. w M. Dupin a souvent plaidé pour M. de Talleyrand, et, je crois, fort bien, mais alors, sa formule était moins royale.
On sait que le traité de la Quadruple Alliance est arrivé à Lisbonne, qu'il y a été approuvé, et on en attend, à tout instant, la ratification, malgré la folle colère de dom Pedro, qui a trouvé fort mauvais que la France, l'Angleterre et l'Espagne se soient permis de donner le titre d'Infant à dom Miguel, que lui, dom Pedro, lui avait ôté par décret.
Londres, 15 mai 1834. — On assure que M. Dupin vient à Londres pour se montrer, voulant accoutumer l'Europe à son importance; car il rêve, à ce qu'il parait, de réunir entre ses mains, à la session prochaine, la présidence du Conseil et le ministère des Affaires étrangères. Dans un temps comme celui-ci, on n'est vraiment plus en droit de taxer de chimère l'idée la plus étrange ! Ce n'est pas la première fois que M. Dupin désire le portefeuille des Affaires étrangères : il a cherché à l'emporter de vive force il y a deux ans, et le Roi ayant essayé, alors, de lui faire comprendre qu'il ne serait peut-être pas tout à fait
propre à ce genre d'affaires, M. Dupin eut une grande explosion de colère, et, prenant un de ses pieds entre ses mains, en montrant la semelle de son soulier au Roi, il lui dit : « Ah ! Ah ! c'est donc parce que j'ai des clous à mes souliers, que je ne puis traiter avec Monsieur Lord Granville! » C'est à la suite de cette explication, qui devint de plus en plus insolente de la part de M. Dupin, que le Roi, en dépit de son indulgence et de ses habitudes, se prit, à son tour, d'une telle rage, que, saisissant M. Dupin par le collet, et appuyant son poing fermé sur sa poitrine, il le poussa hors de sa chambre. Je tiens tout ceci d'un témoin. La réconciliation se fit bientôt après ; on s'est revu sans embarras ; l'épiderme n'est pas sensible à Paris !
La Quotidienne a d'abord loué le dernier ouvrage de M. de Lamennais ; le faubourg Saint-Germain a hésité pendant quelque temps, enfin il a pris le parti de blâmer. On a même été demander à M. de Chateaubriand de prendre la plume pour le léfuter ; mais il a répondu que, pour lui, il l'admirait dans toutes ses pages, dans toutes ses lignes, et que s'il se décidait à dii'c au public ce qu'il pensait de cet ouvrage, ce serait pour lui faire rendre l'honneur qui lui est dû. M. de Chateaubriand tourne, ou affecte de tourner de plus en plus au républicanisme ; il dit que toute forme monarciiique est devenue impossible en France.
Les carlistes iront aux élections, et enverront, tant qu'ils pourront, des républicains à la Chambre, lorsqu'ils ne pourront pas réussir pour eux-mêmes. Ces mots de république, de républicains, ont cours partout maintenant, sans plus choquer personne : les oreilles y sont façonnées !
Londres, 16 mai 1834. — Voici le joli moment de parcom'ir Londres ; cette multitude de squares, si verts, si fleuris, ces parcs si riches de végétation, toutes ces vérandahs suspendues aux maisons et couvertes de fleurs, ces plantes grimpantes qui tapissent les murs de beaucoup de maisons jusqu'au second étage, tout cela est d'un coup d'œil si doux qu'on regrette un peu moins le soleil qui aurait rapidement fait justice de tant de fraîcheur.
J'appliquais presque la même observation, hier matin au « Drawing-room « de la Reine, oii l'éclat des beaux teints anglais, les beaux ciievcux blonds tombant en longs anneaux sur les joues les plus roses et les cous les plus blancs, ne permettaient ])as trop de regretter le manque d'expression et de mouvement de ces transpai*entes beautés. Il est convenu de reprocher aux Anglaises de manquer de tournure : elles marchent mal, cela est vrai; au repos, Icin- nonchalance a de la grâce, elles sont généralement bien faites, moins pincées dans leurs ajustements que ne le sont les Françaises, leurs formes sont plus dévelopj)ées et plus belles. Elles s'habillent parfois sans beaucoup de goût, mais du moins, chacun s'arrangeant ici comme il l'entend, il y a une diversité dans les toilettes, qui les fait mieux valoir une à une. Les épaules découvertes, les coiffures plates et les cheveux longs des jeunes filles, ici, seraient assez déplacés en France, où les très jeunes personnes sont presque toutes petites, noires et maigres.
Ce que je dis des jardins et de la beauté des femmes, je serais tentée de l'appliquer, moralement, aux Anglais. Il y
a, dans leur conversation, une réserve, une froideur, un manque d'imagination, qui ennuie pendant assez longtemps, mais cet ennui fait place à un véritable attrait, si on se donne le soin de chercher tout ce qu'il y a de bon sens, de droiture, d'instruction et de finesse cachés sous ces dehors embarrassés et silencieux ; on ne se repent presque jamais d'avoir encouragé leur timidité, car ils ne deviennent jamais ni familiers, ni importuns, et ils vous témoignent, de les avoir devinés, et d'être venu au secours de leur fausse honte, une reconnaissance qui, à elle seule, est une véritable récompense. Je voudrais seulement qu'en Angleterre, on n'exposât pas de pauvres orangers aux brouillards épais de l'atmosphère, que les femmes ne s'ajustassent jamais d'après le journal des modes de Paris et que les honnnes prissent les allures plus vives et plus libres de la conversation sur le Continent. Détestables caricatures quand ils copient, les Anglais sont excellents quand ils sont eux-mêmes; ils sont si bien faits pour leur propre région, qu'il ne faut les juger que sur leur sol natal. Un Anglais, sur le Continent, est tellement hors de sa sphère, qu'il est exposé à passer pour un imbécile ou pour un extravagant.
Londres, 17 mai 1834. — Le ministre de Suède, M. de Bjoerstjerna, qui veut toujours faire valoir son souverain, même sous les rapports les plus frivoles, vantait, l'autre jour, à M. de Talleyrand, la force, la grâce et la jeunesse que le Roi Cliarles-Jean a conservées à son âge avancé. Il se répandait surtout en admiration sur la quantité de che<-