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Peyronnet, l'ancien ministre de Charles X. M. Walewski, auquel on donnait à deviner dans quelle maison avait pu se tenir une réunion si étrange de noms, dont les principaux figuraient dans l'Intrigue, a dit : « Cela ne peut être que chez M. Mole » ; ce qui a amené, dans le salon de Mme Thiers, où cette scène se passait, force quolibets sur M. Mole, et sur la triste figure qu'il devait faire après sa défaite (1).
Paris, 18 mars 1843. — Le Roi s'est montré excessivement touché de l'éloge que M. Guizot a fait de lui, à son dernier discours à la Chambre des Députés, dans la discussion sur les fonds secrets ; le soir même, il a écrit à M. Guizot qu'il aurait été le remercier lui-même, s'il n'était enchaîné au rivage. Le lendemain, M. Guizot ayant été de bonne heure chez le Roi, la Reine y est venue avec toute la Famille Royale, et des remerciements pleins d'émotion ont été adressés au Ministre vainqueur.
Paris, 20 mars 1843. — M. Mole se déclare, à jamais, hors de la politique, brouillé avec elle, ministre incompatible avec le Roi ; il parle de se créer une existence pure-
(1) En 1843, l'existence du ministère Guizot était mise en question, au sujet des fonds secrets. M. Mole, dont le Ministère acait succombé, en 1839, sous les coups de la coalition Guizot-Thiers, crut le moment opportun pour organiser une ligue contre ses deux adversaires. Mais il opéra sourdement, par des conversations de salons et de couloirs, et se mit en relation avec MM. Dufaure et Passy, qui l'abandonnèrent au moment critique. Le débat sur les fonds secrets s'ouvrit le 1" mars à la Chambre : il tourna à l'avantage du Cabinet, et M. Guizot remporta, à cette occasion, un de ses plus beaux triomphes.
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ment privée, et embellie par l'amitié et les goûts de l'esprit. Deux mois plus tôt, ce propos aurait eu de la dignité ; aujourd'hui, il ressemble à du dépit et ne persuade personne.
On remarque beaucoup le calme extrême de Mme la Duchesse d'Orléans ; on s'étonne de l'amélioration de sa santé à travers sa douleur. Elle se dévoue avec ardeur à l'éducation de ses enfants, en fait le but principal de sa vie et ne le laisse pas ignorer. La Reine, après l'explosion d'une douleur déchirante et passionnée, a repris tout son calme, et le mariage prochain de la Princeesse Clémentine (1) lui est une distraction utile et puissante. La Princesse Clémentine est tout simplement enchantée, moins, peut-être, du mari, qu'on dit médiocre et sans éclat de situation, que d'acquérir de l'indépendance, d'avoir la clef des champs, et de fuir la table ronde du salon des Tuileries, qui, de tout temps, a fait le désespoir des enfants du Roi. La Princesse Clémentine doit se marier tout de suite après Pâques, à Saint-Cloud ; partir ensuite pour Lisbonne, l'Angleterre, Bruxelles et Gotha, et revenir à Paris, où elle habitera les Tuileries. On ne lui donne que 60 000 francs de rente; le Prince, son mari, n'en aura que 108. Cela fait un assez médiocre revenu. Mme la Duchesse doNemours, belle, douce, bonne enfant, en toutes choses soumise à la Reine, est chérie par elle. Le Duc de Nemours retombe, dit-on, dans ses silences.
(1) x^vcc lo prince Auguste de Saxc-Colioury-Gotha (]818-1881), frère (le la duchesse de Nemours. De ce mariage devait naître entre autres le Roi actuel de Bulgarie, Ferdinand I".
Pat-ûs, 23 mars 1843. — On parlait, à la Chambre des Députés, de l'attaque qui rendait M. Dupin, l'aîné, malade, et qui, disait-on, avait surtout porté au visage; à cela, M. Thiers a dit tout haut, avec son imprudence habituelle : « Il a cependant un visage bien plus à soufflets qu'à attaques ! »
Il apparaît à tout ce qui approche des Tuileries qu'il s'élève déjà quelques nuages entre le pavillon Marsan et le reste du Palais (J). La Reine, q\ie j'ai vue, m'a dit, avec plus de surprise que de satisfaction, que Mme la Duchesse d'Orléans se portait mieux qu'avant son malheur, auquel on n'aurait pas supposé qu'elle put survivre, en ajoutant : « Sans doute, la tendresse pour ses enfants lui a inspiré autant de courage « . La Reine est contente de ses petits-lils; elle regrette, cependant, qu'ils ressemblent plus au côté Weimar qu'à celui d'Orléans. Elle est satisfaite du mariage de la Princesse Clémentine, surtout comme repos d'esprit, et dit, avec raison, que la Princesse Clémentine a vingt-cinq ans ; qu'elle peut juger elle-même de ce qui lui convient ; et que la similitude de religion et le désir d'avoir un protecteur dans l'avenir lui font accepter, avec plaisir, un mariage que feu Monseigneur le Duc d'Orléans avait arrangé, avant de mourir, avec le Roi des Belges. La Reine a ajouté que l'établissement principal de la Princesse serait à Cobourg, mais qu'elle voyagerait beaucoup et viendrait souvent à Paris.
(l) Le pavillon Marsan était habité par la Duchesse d'Orléans.
Paris, 27 mars 1843. — On dit beaucoup que Mme la Duchesse d'Orléans montre la plus grande préférence pour la duchesse d'EIchingen, femme d'un des aides de camp de feu son mari. C'est l'amie de cœur. Quelqu'un ayant osé représenter à Mme la Duchesse d'Orléans qu'une préférence de ce genre, trop marquée, pourrait effaroucher et blesser ses alentours et les personnes de sa Maison, plus naturellement appelées à son intimité, elle a répondu avec mécontentement, et par un morceau sentimental qu'on a qualifié d'allemanderie, sur la liberté acquise à chacun de se livrer sans réserve aux sentiments purs d'une amitié fondée sur la sympathie.
Quoique légalement tutrice et ayant la garde-noble de ses enfants, on ne laisse pas jouir Mme la Duchesse d'Orléans de ses droits ; le Roi s'est, pour ainsi dire, emparé de ceux de tuteur ; il ne laisse, à sa belle-fille, que la jouissance des lOOOOOécus de son douaire qui lui sont assurés par une loi ; mais tout ce qui revient au Comte de Paris passe par les mains du Roi, qui paye toutes les dépenses, et se fait rendre compte de tout, ainsi que pour le Duc de Chartres, le second fils.
On dit aussi que Mme la Duchesse d'Orléans a eu de la peine à comprendre qu'elle devait se renfermer presque absolument, pendant la durée de son grand deuil. Elle donnait beaucoup d'audiences ; le Roi ayant fait, assez sèchement, l'observation qu'elle voyait trop de monde pour sa position, sa porte ne s'est plus ouverte que pour les personnes de son intérieur. On trouve, encore, qu'elle a un peu trop étendu l'envoi des portraits de son mari.
des billets écrite dcf sa main. Il n'y a p^ds j ûsqu^à M. Genlz de Bussy, l'Intendant militaire, qui n'en ait été gratifié. Les personnes de sa grande intimité disent beaucoup, quand on la plaint, qu'elle a la plus haute position du pays, la plus importante ; qu'elle est appelée à jouer le rôle le plus élevé. Elle-même se berce et s'exalte dans cette idée.
Paris, 30 mars 1843. — Le comte d'Argout disait hier chez Mme de Boigne que l'abbé de Montesquiou, Ministre de l'Intérieur en 1814, ayant fait reprendre l'habit et le petit manteau au Conseil d'Etat, tous ces Messieurs, lorsqu'ils furent reçus par Louis Xl/III avec les autres Corps, excitèrent par ce costume inusité une grande curiosité, et les militaires qui se trouvaient présents, particulièrement surpris, se disaient entre eux : « Voilà le nouveau clergé. »
Paris, 2 rtr/*//1843. — On a beaucoup parlé des Etats- Unis d'Amérique, l'autre jour, à dîner, chez la princesse de Lieven ; on en disait, naturellement, assez de mal. A ce sujet, M. de Barante a rappelé un mot de feu M. de Talleyrand, que voici : « Ne me parlez pas d'un pays où je n'ai trouvé personne qui ne fût prêt à me vendre son chien ! » On a beaucoup et fort bien causé de toutes choses à ce dîner, qui était agréablement composé. Le désastre de la Guadeloupe (1) et la comète n'ont pas été
(l) Le 8 février J843. à dis heures et demie du matin, un tremblement de terre, qui dura soixante-dis secondes, vint cruellement frapper la
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absorbaiils comme partout ailleurs : cependant, ils ont eu leur tour, et on a parlé d'une jolie caricature, où AI. Arago, le chef de l'Observatoire, est représenté, non pas observant, mais observé par la Comète (1) ! On a passé du joli morceau de M. de Noailles sur Saint-Cyr (2) aux souvenirs de Louis XIV, à la Grande Mademoiselle et à la collection de portraits curieux réunis au château d'Eu. M. Guizot s'est complu à nous dire qu'il avait couché au rez-de-chaussée dans la chambre de M. de Lauzun, et qu'il montait, pour aller chez le Roi, par le même escalier qui avait conduit cet insolent mari chez la Princesse, dont le Roi habite maintenant l'appartement. Quel rapprochement !
Paris, 3 avril 1843. — J'ai été, hier, à l'Hôtel de Ville, chez Mme de Rambuteau, qui rentrait du sermon : elle venait d'entendre, à Notre-Dame, l'abbé de Ravignan prêcher contre le luxe des femmes et le peu de décence de leur toilette ; il s'est servi du mot décolleté, et, en par- Guadeloupe, et, en détruisant la ville de la Pojnte-à-Pitre, bouleversa cette colonie française presque entièrement, engloutissant des milliers de morts et de blessés. Ce désastre exerça aussi ses ravages dans les Antilles anglaises.
(1) En 1843, un Français, M. Faye, découvrit une comète périodique, dont il calcula les événements, et qui porte son nom. Cette découverte fit un certain bruit : M. Faye reçut, de l'Académie des sciences, le prix Lalande et fut nommé chevalier de la Légion d'honneur.
(2) Ce remarquable morceau sur Saint-Cyr fut imprimé et publié, en 1843, à un petit nombre d'exemplaires. Il peut être considéré comme l'origine de l'ouvrage du duc de Noailles sur Madame de Maintenon et les principaux événements du règne de Louis XIV, dont il commence le troisième volume, et qui devait ouvrir au duc de Noailles les portes de l'Académie française.
lant du décolleiage des robes, il a été jusqu'à dire : « Où cela s'arrétera-t-U? « Il a indiqué que cet excès n'était même \)i\s joli ! Le I*. de Raviguan est si naturellement grave, simple, austère, qu'on a trouvé ces expressions encore plus particulièrement risquées dans sa bouche. Sa critique était cependant bien juste. Les femmes dépensent beaucoup trop; nos toilettes se compliquent de mille ajustements accessoires, qui en doublent la dépense, sans les rendre plus convenables : les jeunes femmes, ou celles qui veulent être à la mode, sont à peine vêtues. Feu mon oncle, M. de Talleyrand, quand je commençai à mener Pauline dans le monde, me recommanda, très sérieusement, de soigner la décence de sa toilette, et, à ce sujet, il me dit, à peu près dans la même pensée que M. de Ravignan : tt Quand ce que l'on montre est joli, c'est indécent; et quand ce que l'on montre est laid, c'est très laid. » Il disait aussi d'une femme fort maigre et qui dédaignait la plus légère gaze : « Il est impossible de plus découvrir et de moins montrer. ^
Paris, 5 avril 1843. — Quelqu'un, qui peut le savoir, me racontait hier qu'à l'époque de la coalition qui a fait tant de tort à M. Guizot, sa présence constante chez la princesse de Lieven déplut au Corps diplomatique et l'embarrassa, au point que le comte Pahlen, Ambassadeur de Russie, vint en parler amicalement à la Princesse et lui dit que lui et ses collègues s'abstiendraient de venir le soir chez elle, s'ils étaient forcés d'y rencontrer, chaque fois, M. Guizot. La Princesse répondit qu'elle
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tenait trop à conserver ses relations avdc Sort Ambassadeur pour ne pas espacer les visites de M. Guizot. En effet, elle raconta simplement à celui-ci sa conversation avec le comte de Pahlen, et, tout en l'assurant du prix qu'elle attachait à son amitié, elle le pria de venir moins assidûment le soir chez elle. M. Guizot lui répondit, avec quelque amertume : « Comme vous voudrez. Madame, il est bien entendu que je ne vous verrai plus le soir, jusqu'au jour où je serai Ministre des Affaires étrangères, et où, alors, le Corps diplomatique demandera à venir chez vous pour m'y rencontrer, n On ne saurait avoir été meilleur prophète.
Paris, 14 avril 1843. — Le jour où le général Baudrand, nommé gouverneur du Comte de Paris, vint en faire ses remerciements au Roi, en lui faisant une phrase de modestie sur le poids de sa responsabilité, le Roi l'interrompit et lui dit : « Rassurez-vous, mon cher Général, car il reste bien entendu que le Gouverneur de Paris, c'est moi. 3) Je crois que ce qui a fait agréer ce choix par Mme la Duchesse d'Orléans, c'est qu'un jour, elle aussi, compte bien dire à ce pauvre général Baudrand : « Le Gouverneur, c'est moi. »
Hier au soir, chez Mme de Boigne, où j'ai été avec M. et Mme de Castellane qui reviennent de Rome, la conversation a mené, naturellement, à parler du Cardinal Consalvi, que j'ai beaucoup connu : il était aimable, fin, spirituel, agréable, comme un homme du monde; il n'avait rien d'ecclésiastique que son habit. M. le Chance-
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licl' (l), qui était aussi cliez Mme de Boigûe, racontait qu'à Rome, le Cardinal, au moment oii tout le poids du gouvernement pesait sur lui, se plaisait encore à distribuer des billets de spectacle et à se réserver toutes les politesses et les obligeances de la société. Au Congrès de Vienne, où il était chargé de défendre les intérêts du Saint-Siège et d'obtenir, s'il était possible, la restitution des légations, je l'ai entendu, un jour, en réclamer vivement et habilement la propriété pour le Saint-Père. M. de Talleyrand discutait cette question avec lui : après plusieurs arguments pour et contre, le Cardinal s'écria tout à coup, avec un accent et des gestes italiens inimitables : « Mais, qu'est-ce que cela vous fait de nous rendre, icibas, un peu de terre? Nous vous en donnerons, là-haut, tant que vous voudrez, w Et, en disant cela, il levait les yeux et les mains au ciel, avec un élan merveilleux !
Mme de Boigne, liabituellement si réservée qu'elle en est comprimée, s'est échappée jusqu'à me citer un propos que Pozzo lui avait tenu, à l'époque du mariage de la Reine d'Angleterre, et qui est un peu léger : Mme de Boigne demandant à Pozzo qui la Reine d'Angleterre allait épouser, il répondit : " Encore un des étalons de la Royauté. » C'est ainsi qu'il désignait les Cobourg.
Paris, 15 avril 1843. — L'abbé Dupanloup a prêché, hier, l'agonie, à Saint-Roch, avec talent et émotion, mais avec un peu trop d'harmonie iraitative dans la voix, des
(l) Le duc Pas^iiier.
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longueurs, des redites, et un morceau redoublé sur les douleurs maternelles de la Sainte Vierge, qui, réduit de moitié, aurait été d'un meilleur effet. Presque adressé à la Reine, qui était avec les Princesses dans la stalle en face de la chaire, il aurait dû moins analyser et fouiller dans ces affreuses angoisses maternelles, qui renouvelaient les tortures de la pauvre Reine. Elle fondait en larmes, et, parmi les assistants, il y en a eu qui ont eu le mauvais goût de se lever pour la regarder pleurer.
On était fort embarrassé de savoir dans quel costume le Prince Auguste de Saxe-Cobourg paraîtrait, au jour de son mariage (1), mais le Roi de Saxe, son cousin, a tranché la difficulté en le nommant d'emblée Général.
Paris, 16 avril 1843. — Le docteur Cogny me rappelait, hier, que quelqu'un ayant dit devant M. de Talleyrand que le sage devait tenir sa vie cachée, il reprit : « Selon moi, il ne faut ni la cacher, ni la montrer; il faut être ce que l'on est, simplement, sans précautions ni affectation. 5) M. de Talleyrand était, en effet, si naturel en toutes choses, et faisait si grand cas de la vérité dans la vie, que je lui ai entendu dire, écrire et répéter souvent, même par exclamation, et comme répondant à sa propre pensée : « Que la simplicité est une belle chose ! »
M. de Barante, pendant son ambassade à Turin, s'est assuré que Matthioli (que quelques historiens on* voulu supposer avoir été le fameux Masque de fer) était mort en
(1) Avec la Princesse Clémenlinc.
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Piémont et ne pouvait avoir rien de commun avec ce célèbre personnage. Louis XVIII était si curieux de ce mystère, dont Louis XVI avait été le dernier dépositaire, que le jour même où il revit à Mittau sa malheureuse nièce, Mme la duchesse d'Angoulême, il la questionna pour savoir si Louis XVI, avant de mourir, ne lui avait pas confié son secret. La Princesse répondit que non. C'est Louis XVIII, lui-même, qui l'a raconté au duc Decazes, ce qui fait plus d'honneur à sa curiosité qu'à son cœur. A ce sujet, il me revient à l'esprit une autre chose, que j'ai souvent entendu raconter à feu mon oncle, M. de Talleyrand, qui ne la citait jamais sans le plus profond étonnement. Ministre des Affaires étrangères, il reçut un soir un courrier, porteur d'une nouvelle qui pouvait être désagréable à Louis XVIII. Il remit à l'annoncer au Roi au lendemain matin ; en arrivant de bonne heure chez Louis XVIII, il lui dit : u Sire, craignant de faire passer une mauvaise nuit à Votre Majesté, j'ai remis à ce matin de lui apporter les papiers que voici. » Le Roi, surpris, lui dit : « Rien n'empêche mon sommeil, et en voici la preuve : certes, le coup le plus affreux de ma vie a été la mort de mon fi-ère ; le courrier qui m'apporta cette cruelle nouvelle arriva à huit heures du soir. Je restai plusieurs heures bouleversé, mais à minuit je me couchai, et je dormis mes huit petites heures, comme de coutume. "
Paris, 20 avril 1843. — Les différentes personnes attachées au service de Mme la Duchesse d'Orléans ont
reçu hier, de cette Princesse, chacune une lettre dans laquelle elle leur dit que le deuil de Mgr le Duc d'Orléans est trop sérieux pour pouvoir être quitté pour n'importe quelle circonstance, et qu'en conséquence, aucune des personnes qui lui sont attachées ne pourra le quitter au mariage de la Princesse Clémentine. Cette injonction finit par ces mots : « C'est ainsi que je l'entends. » 11 y a des personnes qui veulent voir, dans cette circulaire, un blâme tacite de ce que le mariage de la Princesse Clémentine a lieu avant l'expiration de l'anniversaire mortuaire du feu Prince. Ce n'est pas la première circonstance où une certaine séparation se marque entre Mme la Duchesse d'Orléans et la Famille Royale.
Paris, 22 avril 1843. — La Grande-Duchesse douairière de Mecklembourg, belle-mère de la Duchesse d'Orléans, a dit à une dame avec laquelle elle est en confiance, et qui me l'a répété, combien elle était peinée de la situation comprimée dans laquelle, à tous égards, le Roi tient la Duchesse d'Orléans. On dit que cette Princesse a l'intention de porter le deuil pendant tout le reste de sa vie.
Paris, 29 avril 1843. — H y a quelques mois que la princesse Belgiojoso a fait paraître un livre plus pédant que sérieux, ayant pour titre : De la formation du Dogme catholique. Cet ouvrage n'est, à vrai dire, qu'un catalogue des diverses hérésies dans les premiers siècles de l'Église. Il suppose des recherches si longues et si ardues, qu'il est difficile de croire qu'une femme, jeune encore,
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et dont la vie appartient fort au monde, ait pu, seule, en être l'auteur. Le style en est simple, ferme, et, de beaucoup, ce qui vaut mieux dans le livre, fort peu orthodoxe, du reste, déjà mis à l'index à Rome. On a beaucoup cherché quels pouvaient être les collaborateurs de la Princesse. On a nommé, et M. Mignet et l'abbé Cœur, tous deux de sa société intime. A cette occasion, quelqu'un devant qui on parlait de ce livre disait : « C'est bien le cas de dire : le style, c'est l'homme ! '»
Le duc de Coigny, chevalier d'honneur de Mme la Duchesse d'Orléans, est d'un caractère assez brusque et d'une franchise rude ; il a fait une espèce de scène à la Princesse, au sujet du général Baudrand comme gouverneur du Comte de Paris, disant que ce n'était pas la peine de s'être tant pressé pour faire un choix si pauvre et si rapetissant; qu'on s'était attendu au duc de Broglie, à quelque Maréchal, enfin, à une notabilité quelconque. A quoi Mme la Duchesse d'Orléans a répondu : a Si le choix est mauvais, j'en suis seule responsable, car je l'ai instamment sollicité du Roi. » Là-dessus, vraie colère du duc de Coigny, demandant l'explication de cette préférence : tt Que voulez-vous? » a été la réponse, a vous savez que nous n'aimons pas avoir, auprès de nous, des gens qui nous gênent, w M. de Coigny a répliqué : a Votre Altesse Royale ne voulait donc qu'un homme de paille; c'est pitoyable ! « et l'entretien a fini là.
Le prince de la Moskowa, fils aîné du maréchal Ney, grand musicien, a conçu le projet de faire naître, à Paris, le goût de la musique sacrée, qui y est étrangement
inconnue, et peu appréciée. Il a péniblement enrôlé quelques amateurs et a cherché à inspirer de l'intérêt pour cette association à quelques dames qu'il a priées d'être patronnesses : je suis de ce nombre. Avant-hier, le premier essai a eu lieu dans le salon de Hertz. Les efforts ont été louables; le résultat médiocre, malgré le grand talent de Mme de Sparre et une autre belle voix de femme ; mais, ici, on ne sait pas chanter simplement, gravement, sans dramatique, les accents austères et sacrés de la musique religieuse : c'est un art tout nouveau dans ce pays-ci, et qu'il faudra du temps pour naturaliser. La tentative est cependant intéressante. J'ai dit au prince de la Moskowa qu'il devrait associer à ses efforts les curés de Paris ; j'en ai aperçu deux dans la salle.
Un événement cruel vient de frapper une famille que je connais : un jeune homme de dix-huit ans, Henri Lombard, la joie et l'orgueil de ses parents, l'honneur de son collège, l'amour de ses camarades, est mort le 24 de ce mois-ci, après trois jours de maladie. Cette maladie, c'était la rage! Au mois de novembre dernier, il trouva son chien de chasse triste et morose; un jour même, il eut la main éraillée par les dents de cet animal, qui, peu après, mourut enragé. Son maître, qui l'aimait beaucoup, eut le courage (le chien étant attaché) de lui nettoyer, avec son éponge de toilette, l'écume qui sortait de sa gueule. Il lava ensuite cette éponge et s'en servit comme par le passé. Cependant, il resta préoccupé de cette égratignurc de la main, dont il n'avait pas parlé d'abord, et ce ne fut que trois mois après la mort du chien qu'il dit à son ancienne
bonne que pendant plusieurs semaines, il avait été soucieux et inquiet, mais que le temps qui s'était écoulé le rassuraut entièrement, il reprenait toute sa liberté d'esprit. Doux et studieux, il n'était ni gai, ni communicatif. Il parlait peu des dispositions intimes de son âme. C'est ainsi qu'on ignorait, dans sa famille, avec quelle assiduité il assistait, depuis près d'un an, aux instructions religieuses données à Saint-Louis-d'Antin par M. Petetot, le respectable et habile curé de cette paroisse. Les parents d'Henri Lombard n'ayant aucune habitude analogue à ces instructions pastorales, il avait, probablement, craint de leur déplaire, en se montrant dans une route opposée à la leur. Les choses en étaient là, quand, le vendredi 21 avril, il se sentit un grand malaise, aussitôt après une horreur marquée pour les liquides. Il reconnut, à l'instant, l'irrémédiable coup dont il était frappé. Il fit prier M. Petetot de venir lui parler et remplit tous ses devoirs religieux, non seulement avec une régularité exemplaire, mais avec une foi tellement fervente et une résignation si remarquable que le curé et les assistants en restèrent étonnés et profondément édifiés. Dans les horribles crises de ce mal hideux, dans l'affreuse contrainte de la camisole de force, couvert de cette dégoûtante écume de la rage, dévoré par ce mal ardent contre lequel on n'essaye même plus de remède, Henri Lombard n'a eu de pensées que pour le Ciel. La solennelle séparation de l'âme et du corps semblait s'être opérée dès avant la mort. Cette âme, longtemps ensevelie dans une silencieuse méditation, s'est alors révélée et comme dégagée des liens terrestres : elle a ni. n
trouvé un langajje et des expressions d'un ordre surnaturel. Dans les moments où il pouvait parler, il a exhorte chacun, avec un à-propos et une autorité singulière, notamment sa mère; lui connaissant des torts vis-à-vis d'une personne respectable de sa famille, il lui a dit, avec une voix inspirée : « Ma mère, de mon lit de mort, je vous envoie demander pardon et réparer vos torts. >> Au retour de Mme Lombard près de lui, il lui dit : « Je vous connais, vous irez pleurer sur ma fosse et vous croirez vous rapprocher de moi, en cherchant mon tombeau; et vous ne saurez pas et vous ne sentirez pas que je ne suis plus là ; vous ne lèverez pas vos yeux vers le lieu où je serai, plus haut; je serai mieux, je serai là où je pourrai intercéder pour vous. » Les jeunes élèves internes de l'hospice de la Charité, que M. Andral, oncle d'Henri Lombard, avait placés près de lui, et qui ne l'ont quitté qu'après que tout a été fini, ont été tellement saisis d'admiration par cette scène que leurs tendances incrédules sont entièrement changées. M. Andral, lui-même, si aguerri à tous les spectacles les plus déchirants, est resté abattu et consolé à la fois. Les obsèques du jeune Lombard ont été remarquables par le concours de tout le collège auquel appartenait le défunt, et par le tribut d'éloges et de regrets que chacun exprimait.
Paris, 30 avril 1843. — La vente de charité au profit des victimes du désastre de la Guadeloupe, a produit plus de cent mille francs net. La fatigue, pour nous qui vendions, a été grande, mais non sans intérêt. Chacune
des Dames patronnesses a eu sa petite aventure à raconter. Voici la mienne. Un liomme d'un certain âge est venu me demander le prix d'un petit gobelet en porcelaine : « Il est de vingt francs. — Est-il en porcelaine de France? — Non, Monsieur; en porcelaine de Saxe, de la manufacture de Dresde. — De Dresde ! » reprit le Monsieur. « J'ai un mauvais souvenir de Dresde, car, Madame, je suis officier d'artillerie, et c'est moi qui, dans les guerres de l'Empire, par ordre supérieur, ai fait sauter le pont de Dresde. — Eh ! Monsieur! Vous ne savez donc pas que vous parlez à une Allemande? — Vous serez généreuse, Madame, et vous pardonnerez un tort de la guerre. — Oui, Monsieur, si vous êtes généreux pour nos pauvres. — Ordonnez, Madame ; j'achèterai tout ce que vous voudrez, ou, du moins, tout ce que je pourrai, car je ne suis pas riche. » Et, en disant cela, il vida sa bourse sur le comptoir : elle contenait trente francs. Je me préparais à ajouter un portecigares au gobelet, quand il me demanda de lui accorder quelque chose de mon propre ouvrage; je mis des pantoufles en tapisserie à la place du porte-cigares. L'officier, en les prenant, me dit, de fort bonne grâce : « Madame, la paix est-elle faite ? — Assurément, Monsieur, signée et ratifiée. »
Une dame de la province, qui est venue pendant les trois jours de la vente à notre boutique, nous dit, le dernier jour, qu'elle avait été si touchée, si pénétrée de notre zèle et de notre activité polie et obligeante, qu'elle nous priait de recevoir un petit souvenir d'elle. En disant cela, elle nous offrit, à chacune, à la comtesse Mollien et
à moi, qui tenions la même boutique, une paire de manchettes en dentelle. Nous la remerciâmes, au nom des pauvres, croyant qu'elle destinait ces dentelles à notre boutique, mais elle nous dit clairement, alors, que c'était pour nous-mêmes. Elle ne voulut pas nous dire son nom, et nous eûmes grand'peine à lui faire accepter à notre tour, en souvenir de notre boutique, une tasse dont nous lui fîmes hommage.
Paris j 5 mai 1843. — J'ai été, hier, chez la Reine Christine : elle a des yeux intelligents, la peau belle, le sourire gai, des fossettes gracieuses, le langage facile, un petit accent qui anime encore ce qu'elle dit. Elle parle de tout sans embarras, et il semblerait qu'elle est sans secrets. Le sans-gêne est ce qu'elle préfère, et je la crois fort soulagée d'être loin du trône et des affaires : la vie libre et assez obscure qu'elle mène à Paris lui convient parfaitement ; elle n'a pas une seule Dame auprès d'elle ; cet entourage de chambellans a quelque chose d'étrange ; il n'y a que dans les grandes occasions indispensables que Mme de Toreno est appelée pour accompagner la Reine. ^ Munoz est ici. Il vit à l'ombre, dans la maison de la Reine ; on le dit son mari ; elle a, de lui, cinq enfants, qui sont élevés à Grenoble. On assure qu'il est homme de sens, et absolument le maître de l'esprit de la Reine. Sans être aussi prodigieusement grasse que l'infante Carlotta, la Reine, cependant, est beaucoup Irop lourde de taille ; l'absence de corset ajoute à la disgrâce de cet embonpoint excessif; d'ailleurs, elle est petite. Elle m'a parlé de ses
filles d'Espagne : elle m'a dit que la Reine Isabelle avait une grande dignité dans toutes ses habitudes de corps ; qu'elle était spirituelle et décidée ; tout à fait créée pour le rôle difficile qu'elle est appelée à jouer; que sa santé était remise, et que, même, elle était forte et robuste. Elle a ajouté que, malheureusement, les personnes qui l'entouraient, pour s'en faire aimer, ne l'obligeaient à aucune application, et qu'elle resterait très ignorante. La Reine m'a dit, aussi, que les nouvelles qu'elle recevait de ses filles étaient sûres, parce qu'elle avait d'autres moyens que les voies officielles pour en être informée. Elle a beaucoup parle de feu AI. le Duc d'Orléans, et avec d'extrêmes regrets, disant que sa mort était une perte, non seulement pour la France, mais même pour l'Espagne. « Non pas, » a-t-elle dit, « que le Roi ne soit très bien pour l'Espagne, mais il y avait, dans le Prince Royal, le feu de la jeunesse et un goût d'entreprise qui aurait été bien utile à ma fille. »
Le jour de l'inauguration du chemin de fer de Rouen, Mgr le Duc de Nemours se trouvant dans le pavillon de l'embarcadère, un monsieur et une dame, également voyageurs du chemin de fer, voulurent y entrer ; le factionnaire laissa passer la dame, pendant que le monsieur était arrêté à causer avec quelqu'un, mais quand U voulut suivre la dame, le factionnaire lui dit : u On ne passe pas. — Mais je suis député. — N'importe. — Mais c'est ma femme que vous avez laissé passer. — C'est possible. — Mais vous voyez bien qu'elle est là, qui cause avec le Prince. — Raison de plus! Vous ne passerez pas. »
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Cette réponse, entendue par plusieurs personnes, a fait la joie de tout le convoi.
M. le Duc de Nemours se donne de la peine pour remplir avec exactitude les devoirs de sa nouvelle position (1). Mais cette peine est visible et lui ôte la grâce facile qui distinguait son frère aîné. Il va assez régulièrement à la Chambre des Pairs : il y exprime souvent, à ses voisins, des opinions très justes et très raisonnables sur les questions qui occupent la Chambre, mais il le fait avec embarras et froideur, dans le moins de paroles possible, puis, on le voit quitter la Chambre, à pied, seul, le cigare à la bouche, et retourner ensuite aux Tuileries.
Paris, 10 mai 1843. — Décidément, le Comte de Paris, à peine âgé de cinq ans, passe effectivement entre les mains des hommes. Son précepteur couchera dans sa chambre. Cependant sa bonne lui donnera encore quelques soins physiques. Il paraît que le Roi a voulu qu'il en fût ainsi. La Duchesse d'Orléans en est peinée. Depuis son veuvage, elle n'était pas rentrée dans sa chambre à coucher et avait pris, dans la chambre du Comte de Paris, le lit de la bonne du petit Prince.
Paris, 12 mai 1843. — J'ai longtemps vu le Roi hier. En me parlant de la Prusse, oii je vais, il m'a montré son
(1) Après la mort du Duc d'Orléans, en 1842, la Ciiambre des Députés avait voté une loi qui nommait, en cas de mort du vieux Roi, le Duc de Nemours Régent du Royaume, pendant la minorité du Comte de Paris. A partir de cette époque, le Prince assista aux travaux de la Chambre des Pairs et fit les voyages officiels dans les départements.
mécontentement de ce que le Roi de Prusse, en se rendant, l'année dernière, en Angleterre, et en venant plus tard à Neucliàtel (I), ait longé toutes les frontières de France, depuis Ostende jusqu'à Bâle, sans vouloir toucher le sol français. Cependant le Roi Louis-Philippe avait fait inviter le Roi de Prusse à passer par Compiègne, où ils se seraient vus. Le Roi de Prusse a décliné l'invitation, en répondant que le plus court chemin était de traverser la Belgique et que ses moments étaient comptés. Il paraît que Sa Majesté Prussienne voulait même éviter de voir le Roi des Belges, mais celui-ci ayant été à Ostende tout exprès, il n'y a pas eu moyen. Le plus blessant a été le mot du Roi de Prusse, en réponse à quelqu'un qui s'étonnait du refus que Sa Majesté avait fait de passer par la France : « Que voulez- vous? Nous nous sommes promis de ne faire aucune politesse isolée au Roi Louis-Philippe ! » Le Roi des Français, piqué au vif, a, depuis, donné l'ordre à ses agents diplomatiques de refuser tout passeport à des Princes étrangers qui voudraient venir incognito à Paris, pour se dispenser de le voir, comme les Princes de Wurtemberg l'ont fait, et comme le Grand-Duc Michel de Russie était tenté de le faire ; la consigne, aux
(1) Le pays de Xeuchàtel avait été cédé à Frédéric I", roi de Prusse, en 1707, et était devenu français de 1806 à 1814 ; les traités de Vienne l'avaient rendu à Frédéric-Guillaume III, tout en le maintenant dans la Conrédération suisse, et cet état de choses devait durer jusqu'à la révolution de 1848 où les montagnards chassèrent le Gouvernement prussien, Frédéric-Guillaume IV n'abandonna définitivement ses droits qu'en 1850, et une convention, signée le 24 mai 1852, assura l'indépendance de Xeuchàtel, tout en réservant les droits de la Prusse.
frontières, est d'exercer, à cet égard, la plus grande surveillance.
Madame Adélaïde m'a paru désolée du mariage de la Princesse Clémentine, si terne comme position, et plus terne encore par l'extrême nullité du Prince. Madame me disait qu'il en était embarrassant, et bien pire que le Duc Alexandre de Wurtemberg. Madame et le Roi expliquent leur consentement à ce mariage, par l'impossibilité de refuser à une fille de vingt-six ans un mariage qui n'est pas précisément inconvenant, quand on n'en a point d'autre à lui offrir. Madame et le Roi s'étonnent du plaisir que montre la Princesse d'aller après ses premiers voyages à Cobourg, oii elle trouvera si peu de ressources sociales, et où la position d'une Princesse d'Orléans et d'une Princesse catholique pourra avoir ses ennuis et ses embarras, au milieu de toutes ces petites cours d'Allemagne. Mais le mouvement, le déplacement, le nouveau, ravissent cette jeune et aimable Princesse.
Paris, 15 mai 1843. — J'ai eu l'honneur de prendre, hier, les ordres de Mme la Duchesse d'Orléans pour la Prusse. Elle est particulièrement liée avec sa cousine, la Princesse de Prusse, dont l'esprit distingué et le caractère élevé plaisent à ceux qui la connaissent intimement et les attachent à elle. Mme la Duchesse d'Orléans m'a paru plus abattue hier que la première fois que je l'avais vue depuis son veuvage. Il m'a semblé qu'elle en sentait de plus en plus le vide cruel. Beaucoup de circonstances ont contribué, depuis quelque temps, à aigrir sa douleur ;
l'expression en reste douce et noiesurée, mais cependant moins contenue. Le départ de la Grande-Duchesse douairière de Mecklembourg l'isole extrêmement, et je l'ai trouvée dans un de ces moments où l'àme ne se suffit pas à elle-même, où la force fléchit et où l'épanchement devient un besoin impérieux. Sûre de mes regrets et de ma fidélité à la mémoire qui lui est chère, cette Princesse a eu un abandon et une ouverture de cœur à mon égard qui m'ont touchée profondément. Elle m'a parlé, avec une amertume qu'elle était la première à se reprocher, de l'effet que produisent sur elle toutes les circonstances où le Duc de Nemours est obligé de prendre, en public, la place que le feu Prince remplissait si bien : l'ouverture des chemins de fer, les courses de chevaux, toutes ces représentations publiques lui sont autant de blessures. Elle m'en a parlé naturellement et avec une parfaite et douce convenance dans l'expression. Tout son langage, d'ailleurs, est empreint d'un grand sentiment rehgieux. Elle m'a dit aussi quelques mots du mariage de la Princesse Clémentine, dont elle me semble frappée dans le même sens que l'est Madame Adélaïde. Enfin, je suis restée deux heures chez Mme la Duchesse d'Orléans, qui semblait trouver quelque douceur à causer, plaisir qui est rare pour elle, dont la vie est contenue et resserrée dans d'assez étroites limites. Elle parle remarquablement bien, avec grâce, finesse d'observation, et un constant désir de plaire. Peut-être tout cela est-0 trop bien ! Aussi ai-je été soulagée, en la voyant perdre, pour la première fois, de son self-command. J'attendais, pour l'admirer comme elle le
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mérile, que rémolion devînt la plus forte, et c'est ce que j'ai éprouvé hier.
Paris, 18 mai 1843. — J'ai rencontré, avant-hier, le P. de Ravignan chez l'abbé Dupanloup. J'ai été charmée de sa noble figure, de la douce gravité de sa parole. L'autorité qu'il possède en chaire disparaît dans la conversation. Il y est mesuré, doux; il parle assez bas, avec lenteur; la profondeur de son regard mélancolique s'allie assez bien avec un sourire bienveillant, mais sans gaieté. Il parle de Dieu avec amour, des hommes avec indulgence, des intérêts du clergé avec modération, du triomphe de la religion avec ardeur, de lui-même avec modestie, de la situation des choses avec sagesse; enfin, il inspire confiance et estime. Il ne quitte plus guère Paris; il s'agit, pour lui, d'y maintenir, par des relations fréquentes, les jeunes âmes qu'il a ramenées et attirées par ses brillantes conférences. 11 ne confesse guère que des hommes, mais aussi les voit-il en foule arriver à lui, et^ au dernier jour de Pâques, le nombre des jeunes gens qui se sont approchés des Sacrements a été prodigieux. On y a remarqué douze élèves de l'Ecole polytechnique en uniforme ! Il y a deux ans qu'un chapelet fut trouvé dans un des corridors de l'Ecole, où il était tombé. Les jeunes gens s'en emparèrent, l'attachèrent au haut d'une perche qu'ils plantèrent dans la cour, et, au milieu de beaucoup de risées et de moqueries, ils s'écrièrent : « Voyons si celui de nous qui a perdu ce chapelet osera le réclamer. 55 Aussitôt, un des élèves s'avance et dit fer-
niomciit : « Ce chapelet est à moi, je le redemande, n II dit cela si simplement et avec tant de fermeté, que personne ne lui répondit une parole déplacée. Depuis ce jour, plusieurs suivirent son exemple, et maintenant ils sont douze catholiques pratiquants, dans l'École, très ouvertement.
On m'a assuré que le Roi se prononçait assez vivement contre les protestants et qu'il les redoutait. Mme la Duchesse d'Orléans, par prudence, habileté ou conviction, a dit plusieurs fois au Roi, depuis son veuvage : « Je ne serai jamais la Papesse des protestants, Sire, vous pouvez en être assuré. »
M. Guizot, qui est venu ce matin me dire adieu, m'a dit que le Roi ne se contenterait plus du retour de l'Amhassadeur de Russie à Paris; qu'il ne voulait plus rentrer avec l'Empereur Nicolas dans ces relations équivoques qui ont subsisté depuis 1830, et qu'il n'arriverait à l'échange des Ambassadeurs que si, en même temps, l'Empereur lui écrivait : « Monsieur mon frère. » M. Guizot s'attribue l'honneur de la nouvelle marche adoptée par le Roi, à l'égard des Cours de l'Europe. Il m'a longuement parlé de Mme la Duchesse d'Orléans, et voici ce qu'il m'en a dit, et que je crois vrai. Il lui trouve beaucoup d'esprit, de mesure, de tenue, de grâce et de combinaison ; mais aussi l'imagination inquiète, un besoin d'action et de produire de l'effet, un jugement qui manque parfois de justesse. Elle a, d'ailleurs, un peu d'afféterie allemande, de la recherche dans le langage et des tendances libérales qui tiennent au protestantisme et
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au goût de la popularité. Se sentant plus d'esprit que le Duc de Nemours, et le sachant sans ambition, elle ne le redoute aucunement, mais elle craint le Roi, qui, de son côté, se défie de son mouvement d'esprit. Ses relations avec la Reine sont sans intimité, et chaque jour les refroidit. Elle s'entend mieux avec Madame Adélaïde. Elle a un ami dans la famille, c'est le Prince de Joinville, vraie nature de héros, brillant, indompté, original, ardent, et qui a goût à sa belle-sœur. Le Duc d'Aumale, capable, courageux, très soldat, se conduit à merveille en Afrique, et s'arrange fort bien de la position qu'on lui prépare d'être vice-roi d'Algérie. Le Duc de Montpensier, peutêtre le plus spirituel des fils du Roi, est bien jeune encore, et on ne le compte guère jusqu'à présent.
Clermont-en-Argonne, 21 mai 1843. — Je chemine sans accident, mais le temps est humide et disgracieux, le pays assez maussade ; cependant, près d'ici il est coupé et boisé, et m'explique ces campagnes de l'Argonne dont je faisais la lecture, àBade,ily aquelques années. En vérité, si des voyages dans un joli pays, avec quelqu'un qu'on aime, par un joli temps et avec des curiosités excitées et satisfaites, sont une charmante chose, se faire transporter dans une boîte roulante sans intérêt, ni consolations, est une des plus sottes choses qui se puissent imaginer.
Metz, 22 mai 1843. — On restaure l'éghse de Meaux. On la dégage des maisons qui l'entouraient. Sans l'humidité et le malaise que j'éprouvais, j'y serais entrée ; il y a
si longtemps que j'ai envie de voir la cliaire où piécliait Bossuet. J'ai fini le second volume de Walckenauer sur Mme de Sévigné ; je le préfère au premier. L'esprit en est excellent, l'intérêt soutenu; il y a du nouveau, sur un sujet qui n'en comporte plus guère, des recherches infinies et habilement mises en lumière. J'y ai mieux compris le grand procès de Fouquet que nulle autre part.
Sarrehrûck, 23 niai 1843. — Je vais terriblement vite. Me voici par delà la barrière de France; bientôt le Rhin sera une nouvelle frontière franchie. Chaque limite de plus que je dépasse m'attriste, et je trouve qu'un poteau peint en noir et blanc, et un filet d'eau sont de trop.
J'ai lu la première moitié du premier volume de l'ouvrage de M. de Custine sur la Russie (1). La préface est trop métaphysique; cependant, il y a un morceau sur le protestantisme et sur les soi-disant Eglises nationales et politiques, qui est spirituel et frappant; plus loin, un portrait fidèle du Grand-Duc héréditaire de Russie. J'ai été particulièrement touchée de deux chapitres ou lettres consacrées à feu Mme de Custine, mère de l'auteur; on y trouve, en abrégé, la vie héroïque de cette aimable femme, qui m'aimait, et que j'ai beaucoup regrettée. Elle aurait pu être ma mère et n'avait plus que des regains de beauté quand je l'ai connue, mais il lui restait un grand charme, et tout ce qui attire et retient. On m'a beaucoup dit qu'elle avait été fort galante. Je crois qu'on disait vrai ;
(1) M. de Custine avait réuni les souvenirs de son l'oyage en Russie dans un ouvrage en quatre volumes, intiiiiU* : I.a Russie en 1839.
elle était resté veuve si jeune, si belle, si isolée, que cela s'explique et s'excuse. On disait d'elle qu'elle l'était encore quand je l'ai connue. Cela se peut aussi; mais ses manières étaient réservées, son langage doux, sa parole modeste, et son ensemble de la plus parfaite décence. Je l'ai vue mourir sans une plainte. C'est ce qui m'a laissée indulgente, presque bienveillante pour M. de Custine, et qui me dispose favorablement pour ses livres, dans lesquels il y a toujours de l'esprit, quelquefois du talent, et, quand il s'agit de la Russie, beaucoup de vérité. Je condamne, cependant, cette vérité livrée au public, quand, par reconnaissance, il aurait dû la taire; mais voilà où est l'homme de lettres... C'est une race dont je ne fais pas de cas.
Mannlieim, 24 mai J843. — J'ai un fonds de malaise qui me fait prendre en déplaisance tout ce que je fais. Il n'y a que le livre de M. de Custine qui me convienne. Malgré la recherche affectée du style, de l'esprit mis partout, même là où il nuit plutôt qu'il ne sert, et un besoin outré de faire de l'effet par une rédaction brillante, cette lecture amuse et intéresse. Je ne connais pas assez les lieux et les faits pour contrôler l'exactitude du récit et des descriptions; cependant, j'en sais assez, soit par tradition, soit par mes relations avec les Russes, pour trouver partout de la vraisemblance. Ainsi, tout ce qu'il dit sur les milliers d'ouvriers sacrifiés au prompt rétablissement du Palais Impérial d'hiver de Saint-Pétersbourg m'a été raconté à Berlin, L'innombrable vermine, plaie de Saint-
Pétersbourg, notamment celle des punaises, ne m'était pas non plus inconnue, et, par exemple, voici ce que j'ai entendu dire par le Prince de Prusse, qui était au mariage de sa nièce (1) : c'est que le Palais nouvellement rebâti, séché par une chaleur factice excessive, était tellement infesté de punaises, que la nouvelle mariée en avait été dévorée dans la première nuit de ses noces, et s'était vue forcée de se montrer aux fêtes toute couverte de taches rouges. Elle délogea dès le lendemain ; mais on m'a assuré que la plaie des punaises était fort générale, et que les maisons les mieux tenues n'en étaient pas exemptes. Cela s'explique par la quantité de feu et le calfeutrage complet des maisons pendant neuf mois de l'année.
Voici un message qui m'arrive de la Grande-Duchesse Stéphanie et où on la reconnaît bien. C'est un billet aimable, et même tendre, mais dans lequel elle me dit qu'elle sera ici, à dix heures, pour me mener déjeuner chez elle à onze, après m'avoir fait faire une course en calèche pour profiter du beau temps. Et elle sait que depuis Metz j'ai respiré le grand air sans interruption! Enfin, il faut prendre les gens comme ils sont, et, pour un jour que je suis ici, ne pas me montrer maussade ; d'ailleurs, il fait réellement très beau.
Mannheim, 25 mai 1843. — La Grande-Duchesse est, en effet, venue me prendre à dix heures, hier matin. Je l'ai
(1) On veut ici parler du mariage du Grand-Duc héritier de Russie (depuis Alexandre II) avec la fille du Grand-Duc de Hesse-Darmstadt, mariage célébré à Pétersbourg, le 16 avril 1841.
trouvée vieillie et attristée. Elle a toujours le même entourage : la vieille Walsch, spirituelle et intempestive, qui Daraît le soir ; la baronne de Sturmfeder, qui donne bon air à la maison, la bonne petite Kageneck, le modeste Schreckenstein et le vieil aumônier. Il y avait aussi à dîner, le prince Charles de Solms, fils de feu la Reine de Hanovre, et un comte de Herding dont je n'ai rien à dire. J'ai été assaillie de questions, mais aussi je me suis permis d'en faire à mon tour. La Princesse Marie, ou plutôt la marquise de Douglas, voyage en Italie, très éprise de son beau mari, dont elle paraît fort satisfaite. J'ai eu les détails de la noce, de tous les cadeaux, des magnificences, du douaire, etc., tout cela a été splendide. Les Douglas doivent bientôt passer par ici et se rendre en Angleterre et en Ecosse. On croit la Princesse Marie grosse. Lord Douglas l'a menée de Venise à Goritz, où elle a été très bien reçue par les illustres exilés. Elle a écrit de là, à sa mère, que le Duc de Bordeaux, beau de visage, aimable de langage, avait une taille affreuse de lourdeur et qu'il boitait beaucoup; que Mademoiselle, avec un agrément infini, était trop petite et manquait de distinction. La Grande-Duchesse va bientôt se rendre près de sa fille, la princesse de Wasa, qui habite le château de Eichorn, à deux lieues de Brtinn, en Moravie. Le Prince Wasa insiste sur le divorce; la Princesse ne veut pas y consentir; la Grande-Duchesse, qui redoute avec raison un procès, veut aller décider sa fille à ne pas s'y exposer, et à venir ici à Mannheim, ce dont, au reste, elle ne se réjouit pas beaucoup personnellement, redoutant le caractère peu
égal et peu facile de sa fille Louise. Le Prince Wasa se conduit fort grossièrement vis-à-vis de sa belle-mère ; de plus, il est à peu près ruiné. Tout cela est un grand souci pour la Grande-Duchesse. Elle a rendu le château de Bade au Grand-Duc, et acheté la maison que celui-ci avait dans la ville. Elle a le projet de l'agrandir, de l'orner, et d'en faire une jolie chose.
Cologne, 26 mai 1843. — Je me suis embarquée ce matin à Mayence (où j'étais arrivée hier au soir) par un grand soleil, mais aussi par un vent à tout rompre; bientôt, la grêle et la pluie ont alterné avec la bourrasque ; les vagues du Rhin s'élevaient, avec des airs maritimes tout à fait déplaisants. La Grande-Duchesse Stéphanie m'avait dit qu'elle trouvait la réputation des bords du Rhin usurpée, et je suis assez de son avis. Le fleuve est beau et noblement encaissé; les villages, les églises, les ruines l'escortent de souvenirs, tout cela est vrai; mais il y a un défaut de végétation qui imprime une aridité déplaisante au paysage; cependant, il y a de l'intérêt dans cette navigation, et elle a assez de poésie, quand on est en disposition de s'y livrer. Le château de Stolzenfels, vu du bateau, a quelque chose d'élégant, mais sans grandeur; c'est ce château que le Roi de Prusse vient de faire restaurer et agrandir, de sorte qu'à son dernier voyage, il y était avec soixante personnes. On dit que l'intérieur est charmant, et qu'on y jouit d'une très belle vue. Quant au Rheinstein, que le Prince Frédéric a fait arranger, c'est une vraie coquille de noix, on n'y monte qu'à m. 18
cheval, au lieu qu'à Stolzenfels on arrive en voiture. Les différentes communes propriétaires des vieux castels ruinés, sur le Rhin, en ont fait don aux différents Princes de la maison de Prusse. Ainsi, outre Stolzenfels qui est au Roi, le Rheinstein qui est au Prince Frédéric, on en a donné un au Prince de Prusse, un autre au prince Charles, la Reine même a eu le sien; ils sont tous sur la rive gauche, et le Roi a ordonné aux nouveaux propriétaires de les faire restaurer et de les rendre habitables. Le château de Hornbach (où la Jeune Allemagne a tenu ses assemblées révolutionnaires, avant l'établissement de la commission de Mayence) qui est slir la rive droite et dans les États bavarois, vient d'être donné par le Roi de Bavière au Prince Royal son fds, mais en changeant le nom; cela se nomme, maintenant, die Maxhurg.
J'ai avancé, aujourd'hui, dans le second volume de M. de Custine. Il y raconte les conversations de l'Empereur et de l'Impératrice avec lui, paroles pleines de grâce et de coquetterie, dictées par le pressentiment qu'elles seront imprimées. Je me suis demandé, en lisant tout cela, si un voyageur qui doit l'hospitalité recherchée qu'il reçoit à la crainte de son jugement d'auteur, à la volonté d'être bien traité dans son ouvrage, à l'inquiétude d'être représenté partialement, peut-être sévèrement dans le public, si un tel voyageur, dis-je, est tenu à la même reconnaissance et à la même discrétion que le voyageur qui serait bien traité, sans arrière-pensée, et seulement parce qu'il plairait par son individualité. J'îivoue que
j'hésite un peu dans mon jugement à cet égard, et que, si j'estime une délicate discrétion préférable en tout état de cause, je ne puis, cependant, ne pas trouver quelque excuse pour celui qui se croit moins étroitement lié par des politesses intéressées qu'il ne le serait par une bienveillance spontanée. Du reste, les conversations impériales sont mises en lumière avec un ton suffisamment hudatif; l'esprit le plus libre et le plus critique subit toujours, plus ou moins, l'influence des gracieusetés couronnées. Néanmoins, cet ouvrage déplaira profondément en Russie; il y rendra l'accueil fait aux voyageurs assurément plus froid et plus réservé.
Iserlohn, 27 mm 1843. — Je suis partie de Cologne ce matin, sans regretter l'auberge du Rheinsberg. Toutes ces auberges, au bord du Rhin, sont bien situées ; ou y trouve des meubles en bois incrustés, et des canapés recouverts de jolies étoffes, mais le voisinage de l'eau et leur exposition les rendent très froides ; l'absence de cheminée est pénible, quand le vent et l'humidité pénètrent d'autant plus que ni volets, ni persiennes, n'en garantissent; au mois de mai, les doubles croisées sont déjà enlevées, et, en vérité, je les ai regrettées. Le jour qui arrive sans défense avant quatre heures et qui vient mal à propos vous réveiller est aussi un inconvénient contre lequel j'ai d'autant plus grogné, que le bruit des quarantecinq bateaux à vapeur, les coups de cloche qui les annoncent, le train des chaufleurs, font un vacarme qui s'étend à peu près sur les vingt-quatre heures ; combinés
avec le bruit intérieur que font, dans les auberges, les allants et venants ; c'est à en devenir malade.
Sans la pluie, je serais allée ce matin à la Cathédrale voir jusqu'à quel point nos souscriptions (car je suis aussi un souscripteur) ont fait, depuis trois ans, avancer ce beau monument; mais il faisait si laid et je me suis sentie si rompue de par le plus exécrable petit lit allemand dans sa pureté tudesquc que je n'ai pas eu le courage de me mouiller par curiosité, et je suis remontée, d'assez mauvaise humeur, dans ma voiture.
Cassel, 28 mai 1843. — Il a plu cruellement toute la nuit, il pleut encore ; c'est fort triste et déplaisant. Je vais aujourd'hui jusqu'à Gœttingen, demain à Brunswick, après-demain à Harbke ; je ne serai pas fâchée de voir Brunswick que je ne connais pas, et Gœttingen, dont les turbulents étudiants et les professeurs libéraux ont fait si souvent enrager le Roi de Hanovre.
Je suis toujours plongée dans M. de Custine. U y a dans le troisième volume une lettre sur la princesse Troubetzkoï, celle qui a suivi son mari dans les mines, qui est très belle (1). Les faits sont assez frappants, pour n'avoir
(1) Le prince Serge Troubetzkoï, alors fort jeune, avait pris une part active dans la conspiration qui éclata à Saint-Pétersbourg, en 1825, sur la légitimité de l'Empereur Nicolas à monter sur le trône de Russie ; il était accusé d'usurper la couronne de son frère Constantin. Condamné à mort par la Haute Cour de justice, le prince Troubetzkoï vit sa peine commuée on un exil perpétuel en Sibérie où il fut envoyé, et, comme forçat, obligé do travailler dans les mines. L'Empereur Nicolas resta toute sa vie iiiflexible et ne voulut jamais pardonner à celui qui avait conspiré contre lui ; ce ne fut qu'en 1855 qu'il fut gracié par Alexandre II, à son avèue-
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pas Lésoin de phrases à effet pour en produire beaucoup ; l'auteur l'a senti, et, en simplifiant son style, il a encore mieux fait ressortir 1.1 dernièfe pliase de ce terrible drame. La scène qui clôt cl consomme cette rare infortune m'a fortement remuée. Je suppose que c'est pour avoir, dans mon enfance, tant entendu raconter la Sibérie h mon père, que j'ai une si vive sympathie pour les malheureux qu'on y enterre vivants.
Brunswick, 29 mai 184-3. — Toujours de la pluie, avec des alternatives de grêle, et, par dérision, un pauvre petit rayon de soleil, pâle et honteux, qui annonce un nouveau grain. Brunswick est une vieUle ville, assez laide, avec de grandes maisons tristes, mais nobles, une vieille église fort gothique, un hôtel de ville plus gothique encore. C'est un vrai soulagement après toutes ces petites capitales refaites à neuf, sans caractère, sans souvenirs, et si mesquines dans leur ornementation moderne, de retrouver enfin du vieux. J'ai remarqué la magnifique race des chevaux de poste, des chevaux de paysans, des chevaux de troupes ; ce sont des bêtes superbes, grandes, fortes, vigoureuses ; je ne sais si c'est le pays même qui les produit, ou bien si on les tire du Mecklembourg.
Quand on a, comme moi, la mémoire toute fraîche de vos récits des Etats-Unis d'Amérique (1), et qu'on ht ceux
meut au trône. La princesse Troubetzkoï, poussée par un dévouement passionné, suivit son mari dans cet exil, et sou effort parut, à tous les yeux, d'autant plus héroïque, que les deux époux avaient vécu, jusque-là, asse» froidement ensemble.
(i) Extrait d'une lettre.
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de AI. de Ciistine sur la Russie, on ne sait lequel des deux pays prendre le plus en grippe, précisément par leurs inconvénients opposes. Mais, à propos des Russes, je crois avoir oublié de vous conter un mot qui figurerait très bien dans les citations de M. de Custine. La dernière fois que je fus, dernièrement, à Paris, chez ma nièce Mme de Lazarelf pour lui faire mes adieux, elle me dit : ti Vous avez, ma tante, un visage impérial, ce matin. « Je ne comprenais pas, et je le lui dis. « Oh ! » reprit-elle, « quand quelqu'un, à Saint-Pétersbourg, a particulièrement bon visage, nous disons ainsi. » M'est-ce pas très joH?
Harhhe, 31 mai 1843. — J'ai quitté Brunswick hier matin, mais j'ai mis beaucoup de temps et fait une grande dépense décris de terreur pour arriver jusqu'ici. D'abord, les grandes routes, elles-mêmes, ne sont pas merveilleuses dans le duché de Brunswick, puis Harbke est au bout d'un abominable chemin de traverse ; les terribles pluies des derniers jours ont achevé de gâter toutes ces routes, et j'ai vraiment cru que nous y resterions. En arrivant, j'ai trouvé le pauvre vieux maître de céans (I) malade, et sa femme fort agitée et soucieuse. Je voulais repartir tout de suite, pour ne pas être importune dans un semblable moment, mais ni MmedeVeltheim, ni le malade lui-même n'y ont consenti; je ne partirai donc que demain, de très grand matin, pour être le soir, s'il plaît à Dieu, à Berlin.
(1) Le comte de Veltlieim (1781-1848).
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Ce lieu-ci est fort bien arrangé pour un château allemand ; il est assez vaste et aurait du style, si on n'avait pas modernisé un vieux bâtiment qu'on aurait dû laisser dans sa première figure. Le jardin est soigné, et il se lie à des bois d'une grande beauté. La maîtresse de la maison, qui n'a pas d'enfants, aime les fleurs, les oiseaux, même de bruyants perroquets. Elle est d'une propreté scrupuleuse, a soixante-deux ans; grande, mince et pâle, elle est toujours vêtue de mousseline blanche, ses bonnets de dentelle, ses fichus, tout est noué avec un ruban blanc ; elle a quelque chose d'une apparition ! Rien n'est plus noble et plus ancien que la famille des Veltheim ; ils le savent, et n'y sont pas insensibles ; elle est une Biilow. La première femme du comte Veltheim, dont il est divorcé, est maintenant la comtesse Putbus, mère de la comtesse Lottum et du jeune Putbus, mort à Carlsruhe. Les Veltheim sont très riches, et il règne une sorte d'opulence dans cet établissement-ci, où l'utile est, cependant, très rapproché de l'agréable. La vue manque, car le château est bâti dans un fond et dominé par des collines boisées. Quand on monte sur une de ces collines, on aperçoit à l'horizon, fort distinctement, la chaîne du Harz, et, très nettement, le Brocker où Goethe a placé les scènes démoniaques de son Faust.
Magdebourg, \" juin 1843. — Conçoit-on rien de plus contrariant que ce qui vient de m'arriver? J'ai manqué le départ du chemin de fer pour Berlin, où je comptais arriver ce soir ; et encore faut-il me trouver très satisfaite
âSO CHRONIQUE
d'être parvenue jusqu'ici, saine et sauve ; pour faire treize lieues (il n'y a que cela de Harbke ici), il m'a fallu rester dix heures en route ! La continuité du déluge de ces derniers jours, des espèces de trombes d'eau qui ont éclaté sur la contrée, ont tout dévasté et défoncé au point de grossir les torrents, d'emporter les digues, de bouleverser le terrain, etc.; rien ne peut donner une idée de mes angoisses !
Berlin, '2, juin 1843. — Me voici donc, enfin, à ce premier but de mon long et pénible voyage. J'y arrive, h la lettre, à bout de toutes façons, avec une robe trouée, un dernier écu dans ma poche, et une fatigue qui ressemble à une forte courbature. Le chemin de fer de Magdebourg ici est fort bien organisé, il met huit heures pour parcourir une route d'autant plus longue qu'elle passe j)ar Dessau et Wittenberg. J'ai fait comme sur les bateaux à vapeur, et je suis restée dans ma propre voiture, ce qui m'a paru le plus convenable, n'ayant pas de compagnon mâle, et la compagnie étant fort mêlée.
Berlin, fi juin 1843. — La duchesse d'Albuféra m'écrit que la Princesse Clémentine, se rendant à Brest afin de s'embarquer pour Lisbonne, a été admirablement reçue en Bretagne, qu'on a de bonnes nouvelles du Prince de Joinville, et que le Duc d'Aumale se distingue en Algérie. La duchesse de Montmorency me mande une étrangeté inouïe. Mme de Dolamieu a vendu, pour 35 000 francs, des lettres autographes contemporaines, dans lesquelles il
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y en avait de fort désagréables à laisser circuler. Le Roi des Français avait raclieté les siennes 25 000 francs. Vraiment, le temps actuel a un cachet tout particulier d'effronterie ! Le général Fagel a obligé Mme de Dolamieu à racheter pour 800 francs une lettre du Roi des Pays-Bas, qu'il lui avait donnée et qu'elle avait vendue avec la collection.
L'auteur de la tragédie de Lucrèce, AL Ponsard, et l'auteur de la tragédie de Judith, Mme Emile de Girardiu, dont les succès ont été si différents, se sont rencontrés chez la duchesse de Gramont. Mme de Girardiu y a étouffé de rage, à un degré, dit-on, qui a été grotesque.
Berlin, A juin 1843. — J'ai vu, hier, la comtesse de Reede. Cette vieille et très aimable dame, qui me traite toujours connue sa fille, m'a reçue à bras ouverts, et m'a mise tout de suite au courant du terrain. Elle est à la tète de la fraction hostile et sévère j)Our la Princesse Albert ; celle-ci est partie pour la Silésie ; sa position ici est détestable, et quoique le Roi l'ait soutenue, en ce sens qu'il n'a pas permis à son frère de divorcer, la Princesse ne se trouve pas moins cruellement déplacée dans le monde et à la Cour.
J'ai été prendre le thé chez la Princesse de Prusse où se trouvait aussi son mari. Lui est engraissé, mais elle, est d'un changement qui m'a fait peine, et qui est bien préjudiciable à sa beauté que j'aimais tant. Comme elle est jeune et forte, j'espère que l'éclat et la fraîcheur lui reviendront.
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Berlin, ojuin 1843. — J'ai eu, hier, une laborieuse journée. D'abord, la messe du dimanche ; puis, je suis rentrée pour causer longuement d'affaires avec M. de Wurmb et M. de Wolff"; je suis alors allée chez Mme de Perponcher, puis chez les Werther, qui vont aujourd'hui même retrouver leur fils, Ministre de Prusse à Berne; ensuite, chez lady Westmorland, qui venait de recevoir la nouvelle de la maladie grave d'un de ses fils, laissé en Angleterre; enfin, chez les Radziwill.
J'ai dîné chez la Princesse de Prusse, où il y avait le Prince et la Princesse Guillaume, oncle et tante, leur fils, qui revient du Brésil, les Werther, la comtesse Neale, les Radziwill, le prince Ptickler-Muskau, et Max de Hatzfeldt. Grand et beau dîner, dans le plus joli palais du monde, mais il faisait un temps orageux qui rendait tout le monde malade. Je ne connaissais pas le prince Piickler, qui a trouvé moyen de rentrer en grâce à la Cour (1), jusqu'à un certain point du moins, et voici comment : le Prince de Prusse, désirant embellir son parc de Babel sberg,-près de Potsdam, a fait écrire, par son jardinier, à celui de Muskau, pour l'engager à demander un congé de quelques semaines à son maître, et à venir tracer le jardin de Babelsberg. Sur cela, le Prince de Prusse reçoit une lettre du prince de Piickler, qui lui dit que le véritable jardinier de Muskau étant lui-même, il partait à l'instant
(1) Le prince Piickler avait, dans ses ouvrages, fait preuve d'indépendance, d'une grande hardiesse de jugement, qui, alliées à des idées libérales, paraissaient alors fort excessives à une Cour aussi rétrograde que celle de Prusse, et l'avaient fait tenir à l'écart en haut lieu.
pour Babclsberg s'entendre avec le jardinier du Prince. En effet, il arrive à Babelsberg, se met à faire exactement le métier de jardinier, à tracer des allées, à dessiner des massifs, etc.; au bout de quelques jours, le Prince de Prusse le rencontre dans cette occupation, naturellement le remercie, l'engage à dîner, et le voici, tout simplement, fort en vogue ici. Il m'a dit qu'il partait aujourd'hui pour Muskau, m'a demandé, quand je serai à Sagan, de vouloir bien visiter son parc, et m'a offert ses services pour arranger celui de Sagan .
M. et Mme Bresson sont venus plus tard me prendre, et m'ont menée à l'Opéra, où on donnait Robert le Diable, dirigé par Meyerbeer lui-même ; c'était bien exécuté, mais la chaleur était affreuse. Beaucoup de personnes sont venues dans notre loge, et entre autres, Maurice Esterhazy, qui me paraît un peu battu de l'oiseau.
Berlin, G juin 1843. — J'ai eu la visite de Humboldt, qui dit que, d'ici à deux ans, il y aura une représentation nationale siégeant à Berlin, d'abord consultative, et peu après délibérative.
Je suis frappée du mouvement de Berlin, depuis que les chemins de fer y aboutissent dans toutes les directions. La population s'est augmentée de cinquante mille âmes. Le développement de l'industrie et du luxe est sensible.
Voici une petite anecdote qui est curieuse. A la mort de Mgr le Duc d'Orléans, l'Impératrice de Russie et le Prince de Prusse qui se trouvaient à Pétersbourg, cherchèrent à décider l'Em pereur de saisir cette occasion pour écrire directe-
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mentauRoi Louis-Philippe. 11 s'y refusa, liiaiS il ditàl'Im-* pératrice qu'il l'autorisait à écrire à la Duchesse d'Orléans. Les deux Princesses s'étant connues autrefois en Allemagne, et en étant au tutoiement, l'Impératrice écrivit en allemand, et employa le tutoiement; elle reçut une réponse en français, assez froide, et sans tutoiement. L'Impératrice en a été très blessée, et s'en est plainte, ici, à sa tante, la Princesse Guillaume de Prusse, sœur de la Grande- Duchesse douairière de Mecklembourg. L'Impératrice prétend qu'il est très malhonnête de répondre dans une autre langue que celle dans laquelle on vous écrit, et que si la Duchesse d'Orléans croit ne devoir se servir que de la langue du pays de ses enfants, elle, l'Impératrice, en ferait autant, et, à l'occasion, ne lui écrirait qu'en russe.
J'ai vu M. lîrcsson, qui m'a dit que dernièrement, à un cercle, à Saint-Pétersbourg, l'Empereur s'était adressé au Chargé d'affaires de France, en lui demandant : « Quand donc Al. de Barante revient-il? »
J'ai dîné chez les Wolff, avec le comte Alvensleben, Ministre des finances, M. d'Olfers, directeur du Musée, le Conseiller d'État Huden et M. Barry, qui, après Schœnlein, est le premier médecin de Berlin. Je suis allée ensuite chez lady Westmorland, que j'ai trouvée extrêmement vieillie et changée, mais toujours spirituelle et aimable. Elle m'a dit que lord Jersey était inconsolable du mariage de Sarah avec Nicolas Esterhazy, qui, cependant, est heureux jusqu'à présent. Le vieux lord Westmorland a fait le testament le plus dur possible pour son fils, et lady Geor-
gina Fane, bien loin, comme on l'avait dit, de se montrer bienveillante pour son frère, a exigé l'exécution prompte et tellement rigoureuse du testament, que les Westmorland seraient fort embarrassés, sans leur poste de Berlin. En quittant lady Westmorland, j'ai été chez la comtesse Pauline Neale, une de mes plus anciennes connaissances en ce monde ; je l'ai trouvée seule, et nous sommes restées longtemps à causer de notre jeunesse.
Berlin, 9 juin 1843. — J'ai dîné, hier, chez la Princesse de Prusse. Vraiment, c'est une personne bien intéressante ; la suite qu'elle met dans sa bonté pour moi et sa confiance toujours croissante m'attachent de plus en plus à sa personne et à sa destinée. Sa santé m'inquiète, et je crains qu'elle n'ait raison de la juger sérieusement compromise. Il y avait beaucoup de monde à son dîner. La Princesse Charles, sa sœur, mes deux neveux Biron, le Prince de Wurtemberg, le plus jeune des frères de la Giande-Duchesse Hélène ; ce dernier m'a dit que le Grand- Duc Michel allait arriver à Marienbad, et que de là il irait en Angleterre. Le Roi de Hanovre, tombé malade en route pour se rendre en Angleterre, n'a pu arriver à Londres pour le baptême. On le dit en très mauvais état, et frappé de l'idée, très probable du reste, qu'il va mourir, ce qui le préoccupe surtout parce qu'il lui a été prédit qu'il mourrait l'année oîi son fils se marierait.
Berlin, Il juin 1843. — J'ai été hier à Charlottenbourg, visiter le mausolée du feu Roi, à côté de celui delà
feue Reine. On a agrandi la chapelle, mais le tout a perdu de son effet, et je n'ai pas été satisfaite, quoique l'autel, en marbre noir et blanc, soit une des plus jolies choses que j'aie jamais vues. Tous les murs sont couverts de passages de la Bible que le Roi actuel a choisis lui-même, et qui sont écrits en lettres d'or sur des bandes bleu de ciel ; c'est un peu mauresque. En tout, l'ensemble n'a rien de chrétien. Décidément, le protestantisme est sec dans son architecture, dans ses formes extérieures, dans l'ensemble de son culte, comme dans le fond de ses changeantes doctrines.
Berlin, 14 juin 1843. — Hier, après avoir dîné auprès du fauteuil de la comtesse de Reedc, sa fille, Mme de Perponcher, m'a fait faire le tour des grands appartements du Château, pour me montrer le Riltersaalj que le Roi vient de faire restaurer. Quelques portraits curieux, et quelques meubles du temps du Grand-Electeur, donnent un certain intérêt à ces appartements, qui, à tout prendre, sont médiocres. Nous avons quitté la Comtesse pour aller à la Comédie Allemande, où on a très bien représenté Mademoiselle de Belle-Isle (I), car les traductions delà scène française encombrent tous les théâtres.
Il vient de paraître un roman historique, qui fait fureur ici, Der Mohr (le Nègre) (2) et s'étend sur le règne de
(1) Cette pièce d'Alexandre Dumas père était alors jouée au Théâtre Royal de Berlin (Schauspielhaus), d'après la traduction allemande de L. Osten.
(2) Ce roman Der Mohr oder das Haus Holsfein-Gattorp in Schwedcn, paru sans nom d'auteur, met en scène un nègre du nom de Badin, qui
Gustave III. L'auteur, qui a passé beaucoup d'années en Suède, a eu connaissance des archives du Royaume, el les pièces qu'il cite sont authentiques. On dit ici qu'il a vraiment existé un nègre à la Cour de la Reine Ulrique, et que la plupart des caractères et des faits de ce roman sont vrais. Je le lis avec intérêt. Ayant connu dans mon enfance le baron d'Arnfelt (c'est lui qui m'a appris à lire), je m'intéresse tout particulièrement à ce qui se rapporte à lui. M. de Talleyrand m'a aussi beaucoup parlé de Gustave III, qu'il a beaucoup vu, lors de son second voyage à Paris, lorsqu'il revenait de Rome. Le Roi de Suède s'était alors si bien mis dans l'esprit du Pape qu'il se croyait sûr de pouvoir obtenir facilement un chapeau de cardinal pour un de ses amis. Il proposa à M. de Talleyrand de le demander pour lui, mais celui-ci déclina une faveur que la réputation équivoque de Gustave III aurait entachée d'un mauvais vernis (1). A la même époque, la Princesse de Carignan (2), grand'mère du Roi de Sardaigne actuel, fort éprise de M. de Talleyrand (alors abbé de Périgord et pas encore évêque d'Autun), se croyait, elle aussi, assez de
aurait été réellement amené d'Afrique en Suède, pendant son enfance en 1751.
(1) Guillaume III, qui avait été à Rome en 1771, conmie Prince Royal, y retourna après son arènement au trône en 1783. Pie VI occupait alors la chaire de saint Pierre et reçut le Roi avec la plus grande bonté Au mois de juin 1784, Gustave III arrivait à Paris pour y revoir la Reine Marie-Antoinette k laquelle il était très attaché.
(2) La Princesse de Carignan, grand'mère du Roi Charles-Albert, était une Princesse Joséphine de Lorraine, sœur de cette charmante Princesse Charlotte, abhesse de Remiremont. pour laquelle M. de Talleyrand éprouva une affection toute dévouée.
crédit à Rome pour y obtenir les dispenses nécessaires pour que mon oncle, rendu à l'état laïque, pût l'épouser. Il m'a souvent raconté, comme une des particularités singulières de sa vie, avoir été ainsi, et à la même époque, l'objet de deux projets contradictoires, dépendant tous les deux, dans leur exécution, de la Cour de Rome. Il m'a dit aussi que Gustave III était fort spirituel et fort aimable.
Berlin, \hjuin 1843. — M. de Valençay est arrivé ici avant-hier. Nous avons dîné hier chez les Radziwill avec M. Bresson, qui m'a appris le mariage du Prince de Joinville : il épouse une Princesse du Brésil, qui est joHe, aimable, et qui a quatre millions de francs en dot.
Nous avons fini la soirée chez la Princesse de Prusse, qui était seule avec son mari. J'ai le regret de penser que cette aimable Princesse ne sera plus ici à mon retour, le 23 ; elle part pour Weimar le 20, et doit passer l'été près de sa mère. Je suis tourmentée de sa santé, de l'état de son moral qui est fort abattu.
Berlin, 16 juin 1843. — Hier, je suis allée avec la comtesse Neale, par le chemin de fer de Potsdam, dîner à Glienicke, chez la Princesse Charles de Prusse ; le temps était assez froid, mais sec et clair. Le Prince Adalbert de Prusse, celui qui revient du Brésil, était de ce dîner. Il m'a parlé de la Princesse de Joinville, qu'il a vue à Riode-Janeiro, comme étant très jolie, très aimable ; j'en suis charmée pour notre jeune Prince.
J'ai vu, le soir, Mme de Chreptowitz, née Nesselrode,
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qui vient de Saint-Pétersbourg et se rend à Xaples, où son mari est nommé Chargé d'affaires. Elle dit qu'on lit M. de Custine avec fureur à Saint-Pétersbourg, ei fureur est le mot, car ce livre excite, chez les Russes, une colère affreuse. Ils prétendent qu'il est rempli de faussetés. L'Empereur le lit avec attention, en parle avec dédain, et en est outré au fond. Qui est fort amusante à ce sujet, c'est Mme de Meycndorff, femme du Ministre de Russie à Berlin, qui dit tout haut que ce livre est aussi vrai qu'amusant et qu'elle espère qu'il corrigera les Russes de leur présomption.
M. de Lieberniann, Ministre de Prusse à Pétersbourg, qui est aussi ici, se rendant à Carlsbad, me disait hier qu'il succombait moralement et physiquement à Pétersbourg, et qu'il serait mort, s'il n'avait pas obtenu un congé. Le fait est qu'il a très mauvais visage, à travers sa bouffissure, et qu'il me semble excédé de la Russie.
Le Roi de Danemark a annoncé sa visite au Roi de Prusse, dans l'île de Riigen.
Sagan, M Juin 1843. — Je suis arrivée ici ce matin. J'y demeure dans une jolie maison, en face du château, où l'intendant général de mon père demeurait autrefois. J'y ai trouvé une estafette venue de Muskau, pour me demander de m'y rencontrer avec le Prince de Prusse ; je retournerai donc à Berlin par Muskau, et j'y passerai un jour.
J'ai visité en voiture, avec M. de Wolff, une partie de mes nouvelles acquisitions, entre autres une forêt, où des m. t9
cerfs et des chevreuils ont entouré ma voiture, ce qui m'a charmée.
Sagan, W juin 1843. — Hier, dimanche, j'ai été à la grand'messse dans la très jolie église de la ville, messe en musique, et qui n'a vraiment pas été trop mal exécutée. J'ai été ensuite au château, pour examiner des livres et différents objets de peu de valeur, du reste, que j'ai achetés avec le reste de l'alleu. Tout cela compose des rapports fort singuliers avec mon neveu, le prince de Hohenzollern, et un mélange de tien et de inien fort désagréable, que j'ai hâte de voir finir.
Ce matin, j'ai été à la petite église où ma sœur est enterrée; j'y ai fait dire une messe pour elle. J'ai expliqué, à un architecte, les restaurations que je désirais faire à cette église. En sortant de là, j'ai été visiter des écoles, des salles d'asile, des fabriques. J'ai ensuite donné à dîner aux officiers du parc d'artillerie en garnison ici, au Préfet et à différentes autres personnes de la ville.
Muskau, 20 juin 1843. — J'aurais beaucoup à conter de céans. Je vois tout d'abord que ce n'est pas un lieu comme un autre. Je suis partie de Sagan ce matin vers neuf heures, et arrivée ici à une heure. Le chemin n'est pas mauvais, mais, aux environs de Muskau, on tombe dans une mer de sable, qui ralentit le pas jusqu'à l'engourdissement. Aussi est-on doublement surpris de traverser ensuite le parc le plus frais, le plus vert, le plus fleuri, le plus soigné qu'on puisse imaginer. C'est l'Angle-
terre avec toutes ses recherches de soins et d'élégances à l'extérieur et au dedans du château. Une rampe très noble, bordée de beaux orangers, conduit à la cour du château, qui serait moderne sans des tours terminées par des clochers, qui lui donnent l'imposant dont manquent les habitations modernes. J'ai trouvé, au bas du perron, le prince Piickler, entouré de chasseurs, de laquais, d'Arabes, de nègres, de toute une troupe bariolée fort étrange. Il m'a tout de suite menée dans mon appartement, qui est d'une recherche extrême, un salon comblé de fleurs, une chambre à coucher toute drapée en mousseline blanche, un cabinet de toilette dans une tour ; il n'y a pas jusqu'à mes gens qui ne disent n'avoir jamais été si bien logés. Le Prince de Prusse, retenu à Berlin par des affaires, n'arrivera que demain ici. La princesse Carolath, belle-fille du prince Piickler, est venue me faire les excuses de sa mère, la princesse Piickler, qui, un peu souffrante, n'était point encore habillée, mais qui est arrivée peu après; elle est extrêmement aimable, extrêmement grande dame, et cause de tout on ne saurait mieux.
Dans le nombre des habitants singuliers de ce château, il y a un petit nain (I), petit, petit, petit, tout au plus grand comme un enfant de quatre ans, proportionné parfaitement, vêtu en Polonais, âgé de dix-neuf ans, arrangé, bichonné, attifé. 11 a l'air heureux, et me fait cependant la plus triste impression.
(1) Le fameux Billy, comme les amis du Prince l'appelaient.
Musiiau, 21 juin 1843. — La fin de la journée d'hier a été fort gâtée par un temps froid, aigre, venteux, qui tout à coup, après trois jours de chaleur, est venu attrister le paysage et glacer les pauvres corps humains. Après le dîner, j'ai vu le reste de la maison. Tout y est élégant, sans que les proportions intérieures soient très vastes ; les fleurs, fort artistement employées à l'ornementation intérieure, donnent une grâce particulière à l'appartement. Le cabinet de travail de la Princesse ressemble, tout à la fois, à une serre et à une volière. Ce qui m'a le plus frappée, c'est un portrait du Prince fixé au bureau de la Princesse, autour duquel des branches de laurier se penchent avec art; elles appartiennent à deux lauriers en pots, placés des deux côtés du bureau ; un petit vase de ne m'oubliez pas est posé entre ce portrait et l'écritoirc. Ceci n'est qu'un des mille et un détails de cette union brisée, reprise, singulière, qui ne ressemble à rien, car, si on rencontre souvent, dans le monde, des gens séparés sans être divorcés, il est bien plus rare de rencontrer des gens divorcés qui ne sont pas séparés (1).
Malgré le froid désagréable et le vent aigre qui aurait exigé du feu, nous sommes montés en voiture découverte pour faire le tour du parc. Le prince Piickler m'a menée
(l) La princesse Piickler, divorcée eu 1817 du comte Charles de Pappenheim, se remaria la même année avec le prince Hermann Puckler. Ils divorcèrent en 1826, parce que le prince Piickler, à peu près ruiné par son luxe insensé, voulait épouser une riche Anglaise, miss Harriet Hamlet. Ce projet échoua, et le Prince et sa femme, quoique divorcés par la loi, habitèrent de nouveau, très heureux, sous le même toit, sans qu'un second acte de mariage ait eu lieu.
en pliacton, désiranl être le cicérone de cette création extraordinaire. En Angleterre, ce serait bien ; ici, c'est merveilleux. Il a créé non seulement un parc, mais encore un pays. Des plaines sablonneuses, des monticules blanchâtres et poudreux se sont changés en collines verdoyantes, en pelouses vertes et fraîches; des arbres superbes surgissent de toutes parts, des massifs de fleurs encadrent le château ; une jolie rivière vivifie le tout ; la ville de Muskau donne de l'intérêt au paysage, qui est varié, riche et plein de grâce. Eh bien ! pendant tout le temps de cette promenade, qui a duré deux heures, le prince Piickler ne m'a parlé que de son intention de vendre cette belle création. Il voudrait que le Prince de Prusse en devînt l'acquéreur. 11 prétend qu'ayant achevé son œuvre, il ne s'y intéresse plus; que, né peintre et ayant achevé son tableau, il veut en commencer un autre dans un meilleur climat; il tourne ses yeux, dit-il, vers le midi de l'Allemagne, vers la Foret Noire et les confins de la Suisse. La Princesse est désolée de ce projet, elle ne s'en cache pas ; je le conçois : elle vit ici depuis vingt-cinq ans et y a créé tout l'intérieur. De plus, elle a découvert, ici même, une source minérale qui lui a donné l'idée d'un étabUssement complet de bains, ce qu'elle a fait exécuter, et qui fait, dans le parc, une charmante fabrique.
Pour en revenir au prince Piickler, je le trouve différent de ce que je croyais : il parle peu, d'un son de voix assez bas, et, soit qu'il me sente peu disposée à la malice et à la malveillance, soit qu'il réserve la sienne pour ses écrits, sa conversation n'en a pas été empreinte. Il me
donne plutôt l'idée d'un homme blasé, fatigué, ennuyé, que d'un homme méchant.
Mmhau, l^juin 1843. — Je voulais partir ce matin, mais le Prince de Prusse m'a dit de si bonne grâce qu'il ne me permettait pas de quitter Muskau avant lui, qu'il y aurait eu manque de savoir-vivre à ne pas obéir, d'autant plus que la princesse Piicklcr semblait attacher beaucoup de prix à ce que je restasse.
On peut, ici, rester paresseusement dans sa chambre jusqu'à midi, ce qui rentre fort dans mes habitudes. Quand je suis descendue, hier, au salon, le Prince de Prusse, arrivé dès neuf heures du matin, rentrait déjà d'une promenade. On a déjeuné, puis la Princesse a montré beaucoup de curiosités rapportées par son mari, des coffres, des cadres, des modèles du Saint-Sépulcre, des chapelets, des croix en nacre de perle, parfaitement travaillées en Palestine, des peintures arabes, des armes, des instruments de tous genres ; dans la bibliothèque, on nous a montré un manuscrit sur vélin, avec des vignettes peintes, de la Chronique de Froissard. Il y a de tout dans cette curieuse demeure où les contrastes abondent. Dans l'après-midi, les hommes ont repris leurs grandes courses, et les dames se sont promenées dans les jardins qui méritent bien la peine d'être vus en détail, tant le soin y est merveilleux, sans que la recherche des détails nuise à l'effet grandiose de l'ensemble. Plus tard, on est monté en calèche, et, arrivé à une grande pelouse couverte de monde, on s'est arrêté à voir parader, caracoler, galoper
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les chevaux arabes et égyptiens du prince Piickler, montés par ses gens vêtus en costume oriental. C'était animé, gracieux et joli. Le thé était servi dans un des pavillons de l'établissement de bains.
Berlin^ 24 juin 1843. — J'ai trouvé, en arrivant, des lettres qui changent encore mon itinéraire. Ma sœur Acerenza est malade; son médecin insiste tellement pour Carlsbad qu'elle s'y rend avec mon autre sœur le 1" juillet. Ceci me décide à aller à Carlsbad, en partant d'ici; j'y mènerai mon fils auquel les eaux sont ordonnées.
Un mot encore sur la fin de mon séjour dans le féerique Muskau. Le jeudi 22, après le déjeuner, tout le monde est monté voir l'appartement du prince Piickler. 11 se compose de quatre h cinq pièces, toutes remplies de tableaux, de sculptures, de gravures, de livres, de manuscrits, de curiosités païennes, chrétiennes, asiatiques, barbaresques, égyptiennes ; le joli pied moulé de feu son Abyssinienne (1) est sur son bureau à côté du portrait de sa femme ; un modèle du Saint-Sépulcre fait pendant à un crocodile empaillé; le portrait de Frédéric le Grand fait pendant à celui de Napoléon ; la gravure de M. de Talleyrand est à côté de celle de Pie VIL 11 y a des inscriptions, sur toutes les portes, dans le style de Jean-Paul. Au milieu de tout ce salmigondis, il y a, évidemment, de
(1) Celte Abyssinienne se nommait Machbouba, le prince Piickler l'avait ramenée de ses voyages. Elle ne put supporter le climat du \ord, et mourut à Muskau, après avoir, àV'ienne, embrassé la reli<{ion catholique, sous l'influence de la princesse Metternicb, qui avait pour Machbouba un vif intérêt.