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certaines inleutions, avec le cachet du maître de l'appartement. Enfin, cela a de Fintcrèt de plus d'un genre. Après cette inspection, on a été goûter dans un cliàteau de chasse, situé au milieu des plus belles forets. Le Prince de Prusse a tiré et tué un cerf. On est rentré à la nuit. On a soupe, puis, aux flambeaux, le Prince de Prusse a assisté à une parade de la landwehr, suivie d'une promenade à pied dans le parc tout éclairé par des feux de Bengale, si habilement placés derrière les arbres et les massifs de fleurs, que les feux ne se jugeaient que par l'effet de repoussoir qu'ils produisaient. C'était vraiment magique ; je n'avais jamais rien vu de semblable. Le Prince de Prusse a quitté Muskau cette nuit-là même à deux heures, et moi j'en suis partie hier matin.
Berlin, 25 jidn 1843. — Hier, je suis allée à une soirée chez les Radziwill, oii j'ai rencontré Humboldt, arrivant de l'ile de Riigen, dont il dit des merveilles, ainsi que de l'établissement du prince Putbus, qui a pu y recevoir les deux Rois, de Prusse et de Danemark, sans que ni lui, ni sa femme, aient été obligés de se déranger de leurs habitudes (1). Il paraît que le roi de Danemark est fort occupé de ce qui adviendra de son royaume après sa mort. Son fils est si fou et si méchant qu'il est presque impossible qu'il puisse régner; d'ailleurs, il maltraite sa femme horriblement, au lieu de lui faire des enfants. On dit donc que le Danemark se divisera ; que les îles et le
(1) Le 17 juin 1843, le Roi de Danemark, Cliristian VIII, avait débarqué ù Pulbus où l'attendait le Roi de Prusse.
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Jutland reviendront à un Prince de Hesse-Cassel, mais que des prétentions fort diverses s'élèveront sur le Holslein et le Sclilesuig, que la Russie élèvera les siennes, et, comme ce que Ton redoute le plus en Allemagne, c'est de voir la Russie y prendre pied, il paraîtrait que les deux Rois ont cherché à éviter cette invasion, et que l'on va travailler à foudre toutes les prétentions par le mariage d'un Prince de Holstein-Gliicksbourg avec une des Grandes- Duchesses de Russie.
Berlin, 2C)juin 1843. — J'ai diné, hier, avec M. deValençay, chez le Ministre de Russie, où j'ai vu, en grand détail, mon ancienne maison (1), qui est beaucoup embellie, mais le fond en était bien beau, et si je l'avais encore maintenant, rien ne me la ferait vendre.
Berlin, 29 juin 1843. — Le chemin de fer nous a conduits, hier, M. de Valençay et moi, à Potsdam, où l'équipage du Roi nous a menés à Sans-Souci. Le Roi est arrivé pour diner, après un Conseil qui avait duré cinq heures, et qui avait eu pour objet les difQcultés qui se développent de plus en plus dans les États des provinces rhénanes. 11 paraît que le Roi n'avait pas été d'accord avec
(1) La maison Courlande, située à Berlin Unter den Linden, numéro 7, faisait partie de la part de fortune que la duchesse de Talleyrand avait reçue à la mort de son père. La Duchesse vendit cette maison par l'entremise de son architecte en 1839, pour le prix de 95 000 thalers. L'Empereur Xicolas en fut l'acquéreur direct et sa qualité de propriétaire de cet immeuble lui valut le titre de Bourgeois honoraire de Berlin On y réserva des appartements pour l'Empereur et sa famille, et on y installa la légation de Russie qui y est encore.
les Ministres sur la marche à adopter; en tout cas, il fallait qu'il fût préoccupé, car il n'était pas du tout dans son état naturel. Le diner, où il y avait, outre M. de Valençay et moi, les Ministres, le service, un vieux Pourtalès de Neuchâtel, M. de Humboldt et M. Rœnne, s'est passé très languissamment. Le Roi est engraissé, ce qui était inutile ; il est vieilli, trop haut en couleur; je ne lui trouve pas l'air de santé que je lui voudrais. Après le diner, tous les convives sont retournés à Berlin, excepté mon fils, Humboldt et moi, qui avons été gardés pour la promenade. On m'a menée me reposer dans un appartement que le Roi vient de faire arranger, et qui a un air roman comme s'il datait de Frédéric IL Cet appartement a ceci de singulier, qu'en 1807, le Roi étant enfant, à Memel, a rêvé une nuit une chambre ainsi faite, et s'en souvenant encore, il l'a fait exécuter. La boiserie est peinte en vert très clair; toutes les moulures, qui sont dans le goût de Louis XV, sont argentées, ainsi que les cadres des glaces et des tableaux aussi; le bureau, les rideaux sont rouges; la commode et le chiffonnier sont en bois de rose incrusté et couverts, ainsi que la cheminée en marbre noir, de très belles porcelaines de Saxe. A sept heures, j'ai accompagné la Reine en calèche, tandis que le Roi montait en phaéton, avec son Ministre favori, le comte Stolberg, qui est un homme fort agréable. Mon fils était dans une troisième voiture, avec Humboldt. Le Roi ouvrait la marche, et nous a fait suivre de fort belles routes percées dans une forêt qu'il a ajoutée au grand parc de Potsdam. Il a bien voulu ensuite nous ramener au chemin de fer. Le dernier convoi nous a
ramenés à Berlin, où je tenais à faire acte de présence cliez Mme de Savigny, qui avait arrangé une soirée musicale pour nous. C'était fort joli : ses nièces, son fils, deux autres messieurs ont parfaitement chanté, et un M. Passini a joué du violon, mieux, cent fois mieux que je n'avais jamais entendu jouer de cet instrument. Je le mets bien au-dessus de Paganini et de Bériot.
Berlin, 1" juillet 1843. — 11 faudrait bien que ce nouveau mois qui commence nous donnât enfin l'été, mais il ne semble pas s'y préparer; il fait froid, humide, abominable. Malgré cela, j'ai été hier avec les Radziwill, mon fils et M. d'Olfers, voir les fresques qu'on exécute au Musée, sous la direction de Cornélius. C'est très beau de composition, de dessin, de pensée. J'ai été aussi au Kunslverein^ voir le portrait de Tieck par Styler, qui est le peintre de portraits en renom en Allemagne, en ce moment et à juste titre, ce me semble.
Berlin^ '^juillet. — Hier, nous avons été à Potsdam à une fête militaire, pour laquelle l'Empereur de Russie avait envoyé une députation, ce qui y avait fait inviter tous les Russes qui se trouvent ici. Toute la famille Royale et plusieurs grands seigneurs du pays y étaient. La Princesse Albert, revenue de Silésie, s'y trouvait, vieillie, changée, et, à mon gré, tout simplement très laide ; elle n'avait point l'air embarrassée. Le dîner a eu lieu dans la grande galerie, après qu'on avait été voir diner en plein air les troupes, qui ont été constamment arrosées par
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une petite pluie très désagréable, qui gâtait singulièrement le coup d'œil. Après le diner, le spectacle, puis le souper, puis le chemin de fer.
Kœnigsbruck, (\ juillet 1843. — Je suis arrivée hier ici chez mes nièces ; le château est à peu près plein, mais seulement de parenté : le comte et la comtesse de Hohenthal, Mme de Lazareff et ses trois enfants, Fanny Biron, ses deux jeunes frères Pierre et Calixte, les deux filles et le petit garçon du pauvre comte Maltzan, cousins germains de mes nièces, puis toutes sortes de gouvernantes, etc.; tout le monde paraît de bonne humeur et on m'a fort bien reçue.
Carlsbady 11 juillet 1843. — Dans la journée du 7, nous avons eu à Kœnigsbrtick un terrible orage ; grêle, trombe d'eau, inondation ; un enfant du village a été noyé ; tout le monde est accablé. Mon pauvre neveu Hohenthal y a perdu foins et récoltes. Je suis partie le 8 de bonne heure pour aller dîner à Pillnitz, oii Leurs Majestés m'ont reçue avec bonté et grâce. Le 9, de grand matin, j'ai entendu la messe à Dresde, j'ai déjeuné et suis partie pour Téplitz. Hier, j'en suis sortie par un temps orageux; les chevaux se sont effrayés, emportés, et si, en se jetant sur un des côtés de la route, ils ne s'étaient pas embourbés dans une terre grasse et fraîchement remuée, nous étions perdus. Le moment n'a pas été agréable, carie danger était réel. Enfin, comme il est passé, il faut en rendre grâces à Dieu et n'y plus songer.
J'ai trouve ici mes sœurs fort bonnes et fort tendres pour moi, mais la seconde est jaune, changée, infiltrée.
Carlsbad, \^ juillet 1843. — J'ai reçu, hier, quelques visites, d'abord celle du prince Paul Esterhazy, avec lequel j'ai repassé bien des souvenirs ; puis l'Ambassadeur Pahlen, qui est tout aussi ignorant de son avenir que Baraute l'est du sien. Plus tard, j'ai été dîner avec mon fils chez le prince Paul Esterhazy, où se trouvaient la princesse Gabrielle Auersberg, dame des pensées de l'Empereur Alexandre pendant le congrès de Vienne, la princesse Vériand de Windisch-Graetz, une des jolies femmes de la même époque, et sa fille, puis l'Ambassadeur Pahlen, W. de Liebermann et le comte W'oronzoff-DaschkofT. Après le dîner, j'ai fait quelques visites et pris le thé chez mes sœurs, où plusieurs personnes sont venues, entre autres, le comte de Brandebourg, fils du gros Guillaume et de la comtesse Doenhoff. Nous nous étions connus jadis à Berlin, et nous avons été bien aises de nous revoir.
Carlsbad, 15 juillet 1843. — Je passe presque toutes mes journées avec mes sœurs ; puis ici on vit dans la rue, on y flâne, on y dépense son argent dans les boutiques qu'on longe sans cesse. J'avais été invitée hier à un thé chez cette comtesse Strogonoff, avec laquelle j'ai dîné à Londres chez Mme deLieven; j'y ai été pour une demiheure ; c'était un salon de Saint-Pétersbourg, dans lequel je me suis trouvée perdue. J'y ai vu le maréchal Pas-
kewitch, qu'on nomme, je crois, prince de Varsovie ; il a l'air assez peu aimable et nullement distingué.
Breslau, 24 juillet 1843. — J'arrive et je repars, je voudrais arriver pour dîner chez mon neveu Biron à Polnisch-VVartenberg, et je n'ai pas de temps à perdre. La route de Dresde ici n'a rien de remarquable, et Breslau est une vieille ville plus sérieuse que frappante.
Polnisch-Wartenberg, "2,^ juillet. — J'ai trouvé ici, avant-hier, un vrai congrès de famille, et une invitation pressante àaller dîner le lendemain chez lesRadziwill. J'ai donc été hier matin, avec mon neveu, à Antonin, château de chasse des Radziwill dans le grand-duché de Posen. Le temps était hideux, et les rondins des routes polonaises fort rudes. Six chevaux, attelés à une voiture légère, nous ont menés à travers de sombres forêts, dans des sables profonds, rendus inégaux par les racines apparentes et secouantes des arbres. Le grand-duché de Posen, qui commence à deux lieues d'ici, a, en tout, un triste aspect; la population, les habitations, la culture, tout y est appauvri. J'ai été reçue avec beaucoup d'amitié chez les bons Radziwill qui habitent un singulier castel, plus original que confortable. C'est près de ce château que leurs parents sont enterrés. On m'a menée au caveau de famille, prier près du tombeau de feu leur mère, la Princesse Louise de Prusse, ma marraine, et plus que cela vraiment, une amie maternelle.
Polnisch'Wartenherg, ±1 juillet 1843. — Mon neveu m'a menée hier matin en calèche voir une partie de ses propriétés. Le reste du temps, nous l'avons passé à examiner d'anciens papiers de famille et des souvenirs de nos grands-parents qui s'y trouvent. Le prince Radziwill, en passant pour aller à ses inspections, a dîne ici.
GûnthersdorJ] 2i) juillet 1843. — Je suis venue de Polnisch-Wartenberg, en m'arrétant quelques heures à Breslau, pour visiter les églises, le vieil Hôtel de Ville, quelques boutiques mieux garnies et de meilleur goût que celles de Berlin, aussi pour faire ma cour et demander la bénédiction pastorale du Prince-Evêque (1) qui m'a reçue d'une façon touchante. Mon neveu, qui m'avait accompagnée partout, m'avait laissée dans la Cathédrale, et avait été demander à l'Evêque s'il pouvait me recevoir. Il est aussitôt venu me chercher, malgré ses quatre-vingt-deux ans, m'a menée chez lui et m'a montré son palais qui est beau. Il a fallu accepter une collation. Breslau est une ville de traditions et de caractère qui m'a fort convenu.
Gûnthersdorf, 31 juillet 1843. — Je ne connais pas assez la princesse Belgiojoso pour savoir si je dois être flattée ou non de la comparaison que M. Cousin vous a faite (2) de mon esprit et du sien ; mais ce que je sais, c'est qu'il est impossible à M. Cousin de juger le mien,
(1) Le Prince-Eièquc de Breslau était alors le vicomte Mcichior de Diepenbrock (1798-1853), cardinal.
(2) Extrait d'une lettre.
VU que je n'ai jamais parlé avec lui, ni cause devant lui. Ainsi donc, ce qu'il en dit, n'est que par ouï-dire, c'està-dire sans connaissance de cause. En tout cas, mon érudition, qui est toute réservée dans le dix-septième siècle, baisse humblement pavillon devant une Mère de r Eglise ; ]e ne fais pas de livres; je suis, et je deviens, chaque jour plus ignorante, tout occupée que je suis d'intérêts matériels, et, s'il me fallait absolument faire de la pédanterie sur quelque chose, ce serait sur la législation des fiefs (1). A propos, j'ai été effrayée ce matin par la trompette d'un postillon, qui m'a donné l'alerte d'une estafette, qu'on envoie en Allemagne pour oui ou pour non ; au lieu de cela, c'était M. de WolfF arrivant avec un nouveau projet d'arrangement pour l'affaire de Sagan. Dans quinze jours, l'affaire sera, ou absolument terminée, ou absolument rompue. Voilà donc encore quinze jours d'incertitude à ajouter à tant de mois passés en suspens. Feu M. de Talleyrand, qui avait toujours raison, disait qu'il y avait encore un bien large fossé entre une affaire faite et une affaire terminée.
Gunthersdorf, 3 août 1843. — La mort du général Alava m'a émue, quoique cependant son individu ne fût pas placé bien haut dans mon opinion. C'est encore un débris du passé qui disparaît; puis enfin, je l'ai bien soigné à Rochecotte, et j'avais l'habitude d'entendre le bruit de sa canne sur mes parquets. La mort a quelque
(1) Allusion à son affaire du lie f de Sajjan, qui se négociait alors.
chose de si grave! et quand elle se met à diminuer les rangs, comme elle l'a fait autour de moi depuis quelques années, il n'y a pas moyen de ne pas beaucoup y songer, ni d'y rester insensible. Je m'en préoccupe de plus en plus, et, parfois, il me semble que je n'ai pas de temps à perdre pour ordonner ce qu'il faut pour ce grand et dernier voyage.
Gûnthersdorf, 10 août 1843. — J'ai passé presque toute la journée d'hier à Wartenberg. Je veux y créer un petit hôpital, dont les préparatifs et arrangements m'intéressent beaucoup ; c'est un genre de choses selon mon cœur, La soirée était superbe ; je l'ai passée assise sur mon balcon, entourée de fleurs, lisant et rêvant ; mais, pour que la disposition rêveuse soit douce, il faudrait n'avoir aucune préoccupation triste et pénible, sans quoi, on s'enfonce dans l'amertume.
Gûnthersdorf, 16 août 1843. — Mes sœurs sont arrivées hier matin, et Louis, mon fils, hier soir. Mes nièces et leurs enfants sont ici depuis quelques jours, ainsi que le comte Schulenbourg, de sorte que ma petite maison est à peu près pleine.
Gûnthersdorf, 21 août 1843. — J'ai été hier à Wartenberg, à la messe; en rentrant, j'ai trouvé M. de Wolff qui nous a conté le terrible incendie de la salle de l'Opéra à Berlin, et le danger et l'effroi qui ont régné dans le m. 2a
charmant palais de ma chère Princesse de Prusse (1). Elle y était déjà soufifrante, la frayeur paraît l'avoir rendue tout à fait malade. On dit que le jeune Archiduc d'Autriche, qui se trouve en ce moment à Berlin, s'est conduit à merveille dans cette circonstance (2). Hier au soir, à l'heure du thé, la comtesse de La Roche- Aymond s'est arrêtée ici, en allant chez sa nièce Mme de Bruges, qui habile la Haute-Silésie ; elle s'est même décidée à passer quelques jours avec nous. Elle est Allemande, elle a longtemps habité la France, puis elle est revenue se fixer dans sa patrie. Malgré ses soixante-treize ans, elle est gaie et vive. Elle nous a dit qu'il n'y avait rien de si scandaleux que le testament du Prince Auguste de Prusse, qui vient de mourir, à cause de l'énumération de ses maîtresses et de ses enfants naturels. Le nombre de ceux-ci a été de cent vingt, mais tous n'ont pas survécu à leur père (3) .
Hohlstein, G septembre 1843. — Je suis arrivée à
(1) Les deux bâtiments étaient l'un vis-à-vis de l'autre, et le vent poussait les flammes du côté du palais du Prince et de la Princesse de Prusse.
(2) 11 s'agit ici de l'Archiduc Etienne, fils de l'Archiduc Joseph, palatin de Hongrie, qui s'était alors arrêté à Berlin, en se rendant ù Hanovre.
(3) Le Prince Auguste de Prusse, frère cadet du Prince Louis-Ferdinand tué en 1806 ù Saalfeld, et fils du Prince Ferdinand, dernier frère de Frédéric le Grand, ne s'était jamais marié. Possesseur d'une fortune considérable qu'il avait su augmenter d'une façon peu scrupuleuse vis-à-vis des siens, il fit un testament par lequel il retournait à la Couronne de Prusse la partie des biens dont il ne pouvait pas disposer, et dotait du reste ses nombreux enfants naturels, enlevant ainsi à sa sœur, la princesse Kadziwill, tout l'héritage qui devait lui revenir. Ce scandale amena un retentissant procès, qui fut perdu par les Radziwill et occupa beaucoup l'opinion publique à Berlin.
Hohlstein avant-hier. Malheureusement, le temps est toujours fort maussade et éprouvant. Ici, il n'y a, outre mes sœurs, que Fanny et moi. La vie y est très calme, c'est ce qui me plaît.
Hier, mes sœurs ont voulu me mener à trois lieues d'ici, à Neuland. C'est une grande propriété, avec un petit château, que l'ex-Roi des Pays-Bas a achetée, il y a dixhuit mois, du comte de Nostitz. On dit qu'il la destine à sa femme comme douaire. On y bâtit, on y dessine un jardin, on meuble, mais dans des mesures rétrécies et d'un goût mesquin. La position est médiocre, il n'y a de beau que les prairies, dont, avec du goût, on pourrait tirer parti. L'ensemble ne m'a pas plu.
Berlin, 11 octobre 1843. — La ville de Berlin ne plaît pas à chacun; je le comprends : quoique belle, elle est monotone et trop moderne. Prague est bien plus imposant, Dresde plus animé. La vraie importance de Berlin est toute pohtique et militaire; aussi y a-t-on toujours l'impression d'être à l'Etat-Major.
M. de Humboldt est extrêmement obhgeant, mais ses politesses cachent toujours un petit ingrédient malicieux, qui se mêle à tous ses empressements, et dont il est bon de se défier. C'est ainsi qu'il amuse le Roi par mille récits dans lesquels la charité n'est pas saillante.
On dit beaucoup que le coup de pistolet tiré, à Posen, sur la voiture de l'Empereur Nicolas, est une petite comédie moscovite, arrangée pour justifier de nouvelles
rigueurs en Pologne, et pour avoir le droit de les provoquer, d'ici, contre le grand-duché de Posen (1).
Berlin, 16 octobre 1843. — J'ai, enfin, reçu hier la conclusion du traité avec mon neveu, le prince de Hohenzollern, pour la possession de Sagan, le tout signé, parafé et ratifié. Ce résultat, que je dois en grande partie à l'habileté de M. de Wolff, me fait attacher un double prix à la solution définitive de la question.
La prise de possession officielle est fixée au 1" avril, mais avec permission de surveiller les employés dès aujourd'hui. Il faut maintenant la régulariser par un pacte de famille auquel concourront tous les agnats; puis abandonner l'alleu au fief pour satisfaire la Couronne, et refaire un tout de ce qui est fractionne aujourd'hui. Cela fait, le Roi doit, en me conférant une nouvelle investiture, recevoir mon serment de vasselage.
Nous possédons ici l'agréable Balzac qui revient de Russie, dont il parle aussi mal que M. de Custine, mais il n'écrira pas un voyage ad hoc; il prépare seulement des Scènes de la vie militaire, dont plusieurs actes se passe-
(1) L'Empereur de Russie, après un séjour à Potsdam, faillit, en revenant dans ses Etats, devenir la victime d'un attentat. A son passage par Posen, le 19 septembre, le peuple était encore douloureusement ému de la mort du général de Grolman, survenue le 15 septembre à la suite d'une maladie de cœur. Très apprécié et très aimé de toutes les classes de la population, le général avait été enterre ce jour même du 19 septembre avec un grand concours de monde. On en profita, un peu plus tard, pour faire feu sur la voiture des aides de camp de l'Empereur, que l'on avait prise pour celle du Czar. On trouva plusieurs balles dans sa voiture et dans les manteaux des officiers, mais on ne put jamais réussir à éclaircir cet événement.
ront, je crois, en Russie. Il est lourd et commun. Je l'avais déjà vu en France; il m'avait laissé une impression désagréable qui s'est fortifiée.
Avant-hier, il y a eu dîner, spectacle et souper au Nouveau Palais. On a donné le Rêve d'une miit d'été, de Shakespeare, traduit par Schlegel. Les décorations étaient fort helles. J'ai soupe à côté de l'Archiduc Albert, qui est naturel, poli, bien élevé, et qui m'a plu. 11 doit épouser la Princesse Hildegarde de Bavière qu'on dit très jolie.
Je vais aller dîner à Babelsberg chez la Princesse de Prusse. Elle doit avoir la bonté de me mener le soir à Sans-Souci, où le Roi m'a dit de venir, en petit comité, entendre Mme Viardot-Garcia.
Berlin, 18 octobre l^A"^ . — Le petit concert à Sans- Souci a été fort agréable. Mme Viardot a très bien chanté, et, malgré sa laideur, elle a été entraînante. Elle vient de partir pour Saint-Pétersbourg.
J'ai appris au Roi la conclusion du traité entre mon neveu et moi. A cette occasion, il a été parfait pour moi; il m'a paru revenu de toutes ses préventions en faveur de la branche aînée de ma famille (1) et j'ai été vraiment touchée de sa bonté. J'ai eu, hier, une longue conférence avec le prince de Wittgenstein qui, en sa qualité de chef du Ministère de la maison du Roi, a sous sa direction toutes les questions des fiefs de la Couronne.
(1) Les Holienzollern-Hechingeii.
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Sagan, 28 octobre 1843. — La duchesse Matliieii de Montmorency se plaint, dans les lettres qu'elle m'écrit, d'un catarrhe obstine; je serais très peinée si elle lenait à mourir, je perdrais en elle une amie chrétienne ; elle et Mgr de Quélen m'ont appris que c'étaient les seules amitiés toujours égales, toujours indulgentes, et dans lesquelles l'amour-propre n'a aucun enjeu, car elles aiment, non seulement pour le temps, mais aussi pour l'éternité. J'ai aussi reçu aujourd'hui une lettre de M. Royer-Collard, dont l'écriture est bien changée. Je me sens menacée dans mes vrais amis. Je suis, depuis la mort de M. de Talleyrand, terriblement éprouvée dans ce genre.
Sagan, que j'étudie à fond, est une ville de sept mille âmes, avec six églises, dont cinq catholiques, toutes intéressantes. Il y a aussi, dans la ville, plusieurs fondations de charité qui datent des différents Ducs; il y en a qui remontent à six cents ans, et qui ont été dotées par les Ducs de la maison des Piast(l). Il est touchant de voir ces œuvres subsister encore, quand tous les monuments dus à l'esprit purement humain se détruisent si rapidement. On me reçoit ici avec un grand empressement; depuis quatre ans, tout y était dans un état d'abandon cruel, et même depuis plus longtemps, car ma sœur avait tout quitté pour l'Italie et ne s'intéressait en rien à ses propriétés.
Vienne, 14 novembre 1843. — Je suis depuis quelques
(1) Dynastie polouaisc, issue de Piast, et qui régna de 842 ù 1370. Une branche des Piast conserva le duché de Silésie jusqu'en 1675.
Novembre isi.i in
jours ici. J'ai eu avant-hier l'honneur de faire ma cour à l'Archiduchesse Sophie, que j'avais connue avant son mariage. Elle m'a reçue à merveille. Il est impossible d'être plus gracieuse, plus aimable, plus animée, facile et spirituelle de toutes manières. Elle m'a beaucoup questionnée sur notre Famille Royale, et en a parle dans des termes très convenables, avec beaucoup de mesure et de bienveillance. J'ai été charmée de cet entretien.
Vienne, 24 novembre 1843. — On mène ici une vie bien autrement calme qu'à Berlin. La Cour ne s'aperçoit pas; l'élégance est encore à chasser dans les châteaux; les réunions ne commencent pas avant le Jour de l'An. J'ai été quatre fois au spectacle, qui finit à neuf heures et demie, et trois fois faire la partie du prince de Metternich, qui dure, à la vérité, jusque vers minuit, mais où il n'y a que cinq ou six habitués, et aussi chez Louise Schœnburg, dont quelques personnes entourent également la chaise longue de neuf heures à onze heures. Medem, M. de Flahaut, Paul et Maurice Esterhazy, le maréchal Marmont viennent souvent chez moi à la fin de la matinée.
Vienne, A janvier 1844. — J'entre dans les paquets, les adieux, les mille petits arrangements qui précèdent un départ. Je quitterai Vienne fort satisfaite du séjour que j'y ai fait, et très reconnaissante de l'extrême bienveillance et obligeance que chacun m'y a témoignée.
Sagan, 24 janvier 1844. — Avant-hier, j'ai été à la chasse, en traîneau ; on a tué deux cent quatre-vingts pièces de gibier. Hier, j'ai visité une très belle maison de détention centrale pour cette partie de la Silésie. Elle est dans Sagan même et occupe la maison qui était autrefois un couvent de Jésuites. C'est un bel établissement, chrétiennement dirigé par le baron de Stanger, veuf, qui dans sa douleur d'avoir perdu sa femme qu'il adorait, s'est voué, par sentiment religieux, à cette œuvre de régénération. L'ecclésiastique qui le seconde est un Juif baptisé, une espèce d'abbé de Ratisbonne, très zélé, tout en Dieu, une nature de missionnaire. Les résultats obtenus jusqu'à présent sont très consolants.
Ma vie ici est simple, tranquille, et je l'espère utile. Avec cela, de bonnes nouvelles de ceux auxquels je suis
sincèrement allachce, et pas plus de misères physiques que ce que je puis supporter. Se sentir inutile, n'avoir aucun but sérieux, ou bien être paralysé par des souffrances physiques trop intenses, voilà les seules conditions dont il est permis, je crois, de se plaindre à Dieu. Je ne parle pas de la douleur de survivre à ceux qu'on aime tout à fait, car c'est là, avant tout, le sensible : expression admirable de Mme de Maintenon. D'ailleurs, dans l'emploi soutenu de l'activité appliquée au soulagement des autres, ou à l'avantage de sa famille, on trouve de puissantes consolations.
Berlin, 2"^^ février 1844. — La secte des Piétistes, vrai fléau de la Prusse, fait ici plus de mal que n'en feraient des impies. Il est incontestable que la Prusse, comme tout le reste de l'Europe, est travaillée par des éléments révolutionnaires, et que la Silésie l'est, en particulier, par des agitations religieuses, résultant d'une population mixte; hostilité, rivalité que les Piétistes fomentent d'une façon bien peu chrétienne.
J'ai revu la Princesse Albert de Prusse, qui a meilleur visage depuis son voyage d'Italie. J'ai été surprise de son air aisé et gaillard dans une position d'autant plus difficile que la mort de son père lui a enlevé son plus ferme appui.
On me mande de Vienne que Mme de Flahaut se met à protéger les jeunes Hongrois qui font du train à la diète de Presbourg, qu'elle loue leurs discours d'opposition, qu'elle les encourage à venir la voir. A Vienne, on n'en
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est encore qu'à la surprise, mais cela n'en restera pas là. Vraiment, cette femme n'a pas une fibre diplomatique dans toute sa sèche organisation.
Berlin, 19 mars 1844. — Nous avons eu ici pour tous les Mecklembourg, Nassau et le Grand-Duc héréditaire de Russie, une petite recrudescence carnavalesque qui m'a fait veiller, étouffer, et dont je me sens un peu fatiguée. Le Duc de Nassau a la plus triste mine du monde, et je le crois, à tous égards, désagréable; il a l'air d'un chirurgien de régiment. La jeune Duchesse a une taille, des bras, un teint admirables, mais elle est rousse et a le gros visage bouffi d'un maillot. Elle est simple et très bonne personne. Le Grand-Duc héréditaire de Russie s'est fortifié sans s'embellir. La Princesse Auguste de Cambridge, qui a épousé le Prince héréditaire de Mecklembourg-Strelitz, est une parfaite représentation de ce que devait être, à son âge, sa tante, la Landgravine de Hesse-Hombourg. On prendra ici, dans quelques jours, le deuil du Roi de Suède, qui est décidément mort.
Berlin, 24 mars 1844. — Je savais ce que vous me mandez (1) sur la justice que Charles X a toujours rendue à M. de Talleyrand, à l'occasion de la scène qui s'est passée entre eux dans la nuit du 16 au 17 juillet 1789. Le Roi s'en était exprimé à la vieille duchesse de Luynes, et j'étais chez mon oncle lorsqu'elle est venue lui rap-
(1) Extrait d'une lettre.
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porter les paroles de Charles X. J'ai tellement cessé mes relations avec M. de VitroUes, depuis 1830, que je ne saurais comment m'y prendre pour lui demander d'attester les faits relatifs à cette scène, et qu'il raconte comme les tenant de la bouche même de Charles X (1).
Berlin, 30 mars 1844. — Je suis dans les audiences de congé, les préparatifs et les ennuis de mon départ. Je passerai la plus grande partie du mois d'avril à Sagan, j'en repartirai v^ers le 20 pour Paris, où je veux assister aux couches de ma fille. J'irai faire ensuite une course de quelques jours à Rochecotte, puis je reviendrai en Allemagne à la fin du mois de juin.
Passablement occupée ces derniers temps, j'ai dû laisser sans réponse plusieurs lettres. Les grandes distances permettent de ces grands partis que plus de voisinage rendrait difficiles. Feu M. de Talleyrand faisait, avec raison, le plus grand cas de ce système. Il me reprochait, comme un manque d'habileté, de tout relever, de répondre à tout, d'argumenter, de discuter sur tout, de ne pas assez glisser sur les difficultés, de trop m'apercevoir des indiscrétions et des exigences. Je lui répliquais que, dans sa position et à son âge, de certains silences, qui devenaient des avertissements ou des leçons, étaient acceptés, mais que j'étais encore trop jeune et pas
(1) Les Mémoires du prince de Talleyrand contiennent le récit de cette scène à laquelle la Chronique fait allusion. Le lecteur trouvera, aux Pièces justificatives de ce volume, cette relation, dont la véracité est attestée par iL de VitroUes lui-même, telle qu'elle se trouve dans X Appendice du deuxième volume des Mémoires de AL de Talleyrand.
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assez indépendante pour me donner de telles habitudes. J'avais raison alors, mais comme la jeunesse est un défaut dont on se corrige chaque jour, malgré soi, je trouve, depuis quelque temps, le moment tout arrivé pour traiter comme non avenu ce qui me blesse ou m'impatiente.
Ici se trouve une interruption de trois années consécutives dans la Chronique. La duchesse de Talleyrand partit pour la France au mois d'avril 1844, afin d'y soigner la marquise de Castellane au moment de la naissance de son fils ; elle ne fut pas contente de ce voyage, ayant trouvé des difficultés auprès des agnats français pour obtenir leur consentement à l'érection du fief de Sagan en faveur de son fils aîné. M. de fiacourt n'ayant pas approuvé non plus ce projet d'établissement en Allemagne, il en résulta un refroidissement dans la correspondance qui alimente cette Chronique. Celle-ci ne reprit vraiment qu'à la fin de 1847, après le don de Rochecotte à la marquise de Castellane, ainsi qu'à la mort de son gendre le marquis de Castellane, qui fit de nouveau accourir en France la duchesse de Talleyrand.
Sagan, 12 décembre 1847. — Je suis charmée de savoir que votre nomination à l'ambassade de Turin est chose décidée, puisque cela vous convient (1). On me mande, de Berlin, que l'Empereur Nicolas en veut à Paul Medem d'avoir quitté son poste sans congé, et qu'en conséquence il n'est pas traité comme il a le droit et l'habitude de l'être. Le comte de Nesselrode et ses nombreux amis ne s'épargnent pas pour dissiper ce nuage et on ne doute pas qu'ils n'y réussissent. A Berlin, on ne songe qu'à la Suisse, dont le passé fait honte, dont le présent inquiète, dont l'avenir menace, et notamment le midi de l'Allemagne (2) . M. Guizot, cependant, paraît aller courageusement de l'avant, avec ou sans l'Angleterre, et, à Berlin, on se montre très satisfait de sa franchise et de sa décision. Cette phrase me vient de haut lieu.
(1) Extrait d'une lettre à M. de Bacourt.
(2) Après la chute de l'Empire, le comté de Xeuchàtel, qui avait appartenu à la Prusse depuis Frédéric II, entra dans la Confédération suisse, dont il forma le vingt et unième canton, tout en restant sous la suzeraineté de la Prusse. Cette double position amena une série de conflits et de troubles. En 1847, Xeuchàtel ayant refusé de prendre part à la guerre contre le Sonderbund, fut condamné à payer à la Confédération une indemnité de près d'un demi-million.
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Sagan, 18 décembre 1847. — J'entends dire, de bonne source, que la fermentation des petits Etats, en Suisse, est extrême, surtout parmi les paysans, et que le poids des contributions dont on frappe les malheureuses victimes du Sonderhund les poussera probablement à un soulèvement en masse. Colloredo et Radowitz devaient quitter Vienne aujourd'hui, pour se rendre au Congrès qui doit traiter les affaires de la Suisse (1).
J'ai eu, hier, la visite du prince et de la princesse Carolath. Je les avais vus à Londres, en 1830, où le prince Carolath avait été envoyé par le Roi de Prusse pour complimenter Guillaume IV à son avènement. Le prince Carolath est, par sa mère, cousin germain de la Reine douairière d'Angleterre (2). La Princesse est née comtesse Pappenheim, elle est petite-fille du chancelier Hardenberg; sa mère, divorcée du comte Pappenheim, a épousé le prince Piickler-Muskau . Elle est très bonne, et très charitable pour les pauvres ; elle fait des vers charmants, lit beaucoup, parle plusieurs langues.
Sagan, 24 décembre 1847. — Voilà l'Impératrice Marie-Louise morte, et cet événement qui, il y a un an,
(1) Des tentatives anti-libérales s'étaient succédé en 1839-1840, dans les cantons suisses du Tcssin, de l'Argovic, du Valais et de Vaud. Le Grand-Conseil décréta la suppression des couvents. Les cantons catholiques protestèrent et formèrent entre eux une ligue, appelée Sonderbund, pour la défense de leurs droits. Le parti radical vit là une violation de la Constitution et déclara la guerre au Sonderbund, qui fiit vaincu dans une bataille acharnée, livrée sur les frontières du canton de Lucerne.
(2) La mère du prince Henri Carolath-Beuthen était née duchesse Amélie de Saxe-Melningen, et était la tante de la Reine Adélaïde d'Angleterre.
aurait été à peine remarqué, jette aujourd'hui une complication de plus dans le Nord de l'Italie, dont assurément ce terrain, miné de toutes parts, n'a pas besoin. On dit que les Parmesans tremblent de tomber sous le gouvernement de ce misérable Duc de Lucques, et que les esprits sont prêts à la révolte (1). Le Grand-Duc de Toscane, débordé par le mouvement libéral, inquiète et mécontente la Cour de Vienne. On dit que le Saint-Siège est au même point que la Toscane. Il me parait impossible que le Piémont ne participe pas à toute cette fermentation, et c'est là, de toute la hotte, ce qui me préoccupe le plus. Il paraît qu'il y a beaucoup d'assassinats en Italie ; je sais bien que les membres du Corps diplomatique sont moins exposés, mais les crimes près de soi, lors même qu'on n'en est pas l'objet, rendent la vie difficile et triste. A Vienne, on dit la société agitée, hargneuse, querelleuse, duelliste. Plusieurs motifs l'ont faite ainsi ; d'abord et avant tout, la Diète singulièrement tumultueuse de la Hongrie, où la jeune noblesse libéralement sauvage s'exerce pendant la semaine pour revenir le samedi, de Presbourg, passer le dimanche à Vienne, et y vociférer dans le Casino-noble, en attendant qu'on établisse des clubs. Le parti anti-Metternich (je parle des conservateurs, dont une partie considérable
(1) A la mort de l'Impératrice Marie-Louise, en vertu de l'arrangemcnt pris à Paris en 1817, Charles-Louis de Bourbon, duc de Lucques, prit possession des duchés de Parme et de Plaisance ; celui de Guastalla passa au duc de Modène, et il céda le duché de Lucques au grand-duc de Toscane. En 184^8 d'ailleurs, le nouveau duc de Parme abdiqua en faveur de son fds Charles III, qui avait épousé Mademoiselle, fille du duc de Ccrry.
lui est fort opposée) trouve la conduite de l'Autriche dans les affaires de Suisse déplorable (1). On dit tout haut que le prince de Metternich s'est laissé jouer par lord Palmerston, et qu'il aurait dû faire, non pas des notes habiles, mais des démonstrations armées, que si l'esprit lui reste pour les premières, l'énergie lui manque pour les secondes. On m'assure donc que l'hiver sera difficile à Vienne, et que déjà il y a eu des scènes vives et désagréables. Il n'y a que Mme de Colloredo qui soit de bonne humeur, resplendissante des pierreries magnifiques que lui a données le nouvel époux, coiffée et ajustée avec jeunesse et coquetterie, en rose, avec des roses dans les cheveux, enfin quinze ans, fort indifférente aux moqueries dont elle sait être l'objet, et aidée à les bien supporter par les empressements du comte de Colloredo qui paraît amoureux et satisfait. Je répète les commérages viennois que mon beau-frère m'a apportés hier...
Sagan,2S décembre 1847. — Je crains que l'Italie ne soit hérissée de difficultés intérieures et diplomatiques. On assure que le Duc de Lucques n'usera pas de ses droits sur Parme, et qu'il les abandonnera à son fils. Celui-ci a fait de telles sottises et de telles bévues en Angleterre, que la Reine Victoria a fait dire à l'Ambassadeur d'Autriche qu'EUe le priait d'engager le Prince de Lucques
(1) Pendant tout le temps que dura la lutte en Suisse, les Puissances n'avaient cessé d'envoyer des sommations au parti radical. La France, surtout, menaçait d'intervenir par les armes, mais les événements de 1848 écartèrent toute intervention.
à quitter promptement l'Angleterre, sans quoi elle se verrait obligée à l'y engager directement. C'est bien triste pour Mlle de Rosny, sa femme (1), qu'on dit charmante et distinguée.
M. de Radowitz est un homme d'esprit et d'instruction, fort infatué de lui-même et grand parleur, à la tête du parti catholique mystique en Prusse, et comme tel, fort avant dans les bonnes grâces et la confiance du Roi.
Barante m'écrit, de Paris, de façon à me confirmer que les relations entre la Russie et la France ne sont pas aussi près de se renouer qu'on le disait. Lui-même me paraît plutôt viser à la succession du duc de Broglie comme ambassadeur à Londres, qu'à celle de Bresson à Naples.
(1) Mademoiselle, fille du Duc de Berry.
Sagan, A janvier 1848. — Je suis tout à fait boule- Tiersée de la mort de Madame Adélaïde (1), C'est un malheur pour les pauvres, pour le Roi, pour mes enfants. C'est, pour moi, perdre la personne qui regrettait chaque jour M. de Talleyrand, que j'ai tant de motifs de pleurer constamment. Cette triste année 1847 a fini, ainsi, par un coup de foudre, et je comprends parfaitement que les amis particuliers du Roi commencent l'année 1848 sous de tristes augures. L'horizon politique me semble fort sombre. Je ne prétends pas que le tour du Nord ne viendra pas, mais, pour l'instant, c'est le Midi qui bien décidément est en fièvre chaude.
Sagan, Q janvier 1848. — Il y a du vrai dans ce que Mme de Lieven dit de Humboldt. Je ne prétends pas qu'il soit absolument radical, mais il est fort avant dans le libéralisme, et à BerHn il passe pour pousser Mme la Princesse de Prusse dans la route qu'elle ne suit pas toujours avec assez de prudence. Du reste, Humboldt a trop d'esprit pour se compromettre et il reste dans une
(1) Madame Adélaïde était morte presque subitement le 31 décembre
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certaine mesure ostensible, mais au fond il est un deraier reste de ce que le dix-huitième siècle a renfermé d'éléments dissolvants.
Je connais assez le Roi Louis-Philippe pour être convaincue de son courage et de sa présence d'esprit ; aussi, en voyant dans la gazette la soumission d'Abd-cl-Kader, je me suis dit tout de suite que le Roi y trouverait un spécifique certain contre sa douleur (1). Cependant son lien avec sa sœur était de telle sorte que ce n'est peutêtre pas dans le premier moment qu'il sentira le plus cette perte, mais à mesure que la vie reprendra son cours accoutumé, et qu'aux heures qu'il passait chez elle, qu'aux occasions, sans cesse renaissantes, oii il avait quelque chose à lui confier, elle ne sera plus là pour tout écouter, tout recevoir, tout partager; c'est alors que l'isolement se fera sentir et que la tristesse arrivera. La Reine est, sans doute, tout aussi fidèle, tout aussi dévouée, mais elle est en partie envahie par la maternité; puis, son esprit n'est pas dans les mêmes directions ; elle n*est pas toujours dans ce Cabinet, à attendre chaque minute du plaisir royal ; ses directions religieuses vont au delà de celles du Roi ; bref, c'est beaucoup, mais ce n'est pas tout. Du reste, il vaut bien mieux que le Roi survive à sa
(1) -Malgré la victoire du général Bugeaud à Isly, Abd-el-Kader avait trouvé dans l'énergie de son caractère la force de lutter encore en Algérie ; mais après avoir vu périr dans une dernière afTaire ses dIbs dévoués partisans, il dut se rendre en 1847 au général de Lamoricière . Abd-el-Kader fut détenu prisonnier en France jusqu'à la proclamation de l'Empire. Après que Xapoléon 111 lui eut rendu la liberté, il vécut en Syrie, en ami fidèle et dévoué de la France.
sœur, que si cela avait été le contraire, car, j'en suis persuadée, Mademoiselle aurait été tuée du coup.
Sagan, \^ janvier 1848. — Si je n'ai plus de sécurité quand je me porte bien, il ne faut pas croire que j'aie une grande terreur de cette mort subite, dont à la vérité je ne prévois pas le moment, mais sur le fait de laquelle je n'ai aucun doute. Je n'ai pas envie de mourir, mais je n'ai pas plaisir à vivre. N'ai-je pas démesurément rempli ma vie? et toutes mes tâches ne sont-elles pas accomplies ? Le reste ne me touche plus guère ; ce n'est plus que du remplissage, cela ne vaut pas la peine des petits efforts journaliers que cela coûte. Pourtant, je ne me laisse pas aller à des idées noires ; mon compte est fait, mon parti pris, je ne m'en attriste pas, et tant que je vivrai mon activité vivra en moi. Ce à quoi je ne pourrai jamais me résigner, c'est à me sentir inutile, et j'espère que Dieu me fera la grâce de me laisser, jusqu'au dernier moment, intelligente des besoins de ceux qui m'entourent. Si je n'ainïais pas les pauvres, je me croirais bien plus misérable qu'eux; heureusement que je me sens chaque jour plus tendre pour eux et qu'ils me tiennent lieu de beaucoup.
Sagan, 12 janvier 1848. — On me mande qu'à la cérémonie de l'enterrement de Madame Adélaïde à Dreux, le Roi a été accablé et désolé. Je crains bien pour lui cette année 1848.
Il paraît que c'est le Duc de Montpensier qui est chargé du dépouillement des papiers particuliers de sa tante.
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Sagan, \H janvier 1848. — Je lis avec soin les débats des Chambres françaises ; j'ai été enchantée des réponses nobles du Chancelier (1), et fines de M. de Barante, à ce M. d'Alton-Shée qui pousse l'inconvenance par trop loin (2). L'aspect général me paraît sombre, et je ne sache pas un point de l'horizon sur lequel jeter les yeux avec satisfaction.
Sagan, 10 janvier 1848. — J'ai lu attentivement les discours de l'Adresse à la Chambre des Pairs, et j'ai été ravie du discours clair, noble, du duc de Broglie ; je l'ai été aux larmes par l'éclatant discours de M. de Montalembert sur les affaires de Suisse, si plein d'une sincère émotion, si habile, si riche, si abondant, et enfin mettant bel et bon cet abominable lord Palmerston enjeu (3). Je ne sais pourquoi on est, partout encore, si plein de ména-
(1) Le duc Pasquier.
(2) Dans la séance du 10 janvier à la Chambre des Pairs, M. de Barante, rapporteur de la Commission, avait donné lecture du projet d'Adresse en réponse au discours du Trône. Ce projet fut vivement attaqué par le comte d'Alton-Sliée, qui, des rangs du parti dynastique, s'était jeté tout à coup dans l'opposition, de» le début de l'agitation réformiste précédant la Révolution de février 1848. X'hésitant pas à manifester à la tribune même de la Chambre haute des opinions nettement révolutionnaires, le comte d'Alton-Sbée lança, dans cette séance, toutes les foudres de son éloquence contre la politique extérieure de M. Guizot, entassant les unes sur les autres, sans aucun ménagement, les questions portugaise, suisse et italienne.
(3) Dans la séance du 14 janvier, la Chambre des Pairs ayant repris la suite de la délibération sur le septième paragraphe de l'Adresse relatif ù la Suisse, M. de Alontalembert y obtint un de ses plus beaux triomphes oratoires en flétrissant, dans les termes les plus nobles, les nombreuses iniquités et les abus barbares de la tyrannie révolutioanaire dont la Suisse donnait le douloureux et amer spectacle.
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«jeiiicnts pour cet intermédiaire, qui est la véritable malédiction du siècle. Il me semble bien évident que M. Guizot, dans l'affaire de Suisse, s'est laissé duper par lui ; à sa place, j'aurais été mieux inspirée, et je ne conçois pas qu'après de si nombreuses expériences, on puisse encore cesser de se méfier de lui (1).
Sagan, 2Q janvier. — C'est donc aujourd'hui que vous quittez Paris pour vous lancer dans une nouvelle phase de votre destinée (2). Je voudrais que les dernières nouvelles que vous recevrez de Turin fussent satisfaisantes, mais c'est difficile à croire. L'important, c'est que la santé du Roi de Sardaigne se rétablisse et s'affermisse. Il paraît que c'est un Prince éclairé, habile, qui mesure bien les nécessités de l'époque, sans leur faire des concessions exagérées. Je lui souhaite, pour vous en particulier et l'Italie en général, une longue et glorieuse existence.
J'ai une longue lettre de ma fille Pauline, toute pleine de regrets sur votre prochain départ, elle le compte comme une rude épreuve de plus.
Il arrive la nouvelle de la mort du Roi de Danemark. Cela va jeter le Nord dans de nouvelles complica-
(1) La politique de lord Palmerston, qui, depuis 1846, avait repris la direction des Affaires étrangères, avilit de nouveau un caractère révolutionnaire. On le vit, notamment, dans l'affaire du Sonderbund, soutenir Ochseinbein et Dufour contre les Puissances catholiques. Il joua M. Guizot, qui négociait encore afin de susciter une intervention armée avec la Prusse et l'Autriche, et de contrarier la politique anglaise, alors que la soumission des sept Gantons était déjà un fait accompli.
(2) ICxtrait d'une lettre adressée à M. de Bacourt qui venait d'être nommé Ministre de France à Turin.
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tions (1). Il est dit que FEurope n'échappera à aucune. Le Roi de Danemark était un Prince instruit, éclairé, et qui avait bon renom. J'ai eu l'honneur de le voir, et de connaître assez particulièrement la Reine, qui est une sainte (2). Sa mère et la mienne étaient amies intimes, et j'ai retrouvé, dans les papiers de ma mère, des lettres de la Duchesse d'Augustenburg.
Sagan, ^^ janvier 1848. — Nous avons eu ici un météore remarquable. Pendant vingt minutes, une colonne de feu a relié, pour ainsi dire, le ciel à la terre. Le soleil était pour l'œil au tiers du ciel, et de la partie inférieure de son disque partait cette colonne lumineuse qui semblait, à l'horizon, peser sur la terre (3). C'était un beau et imposant spectacle. Il y a quelques siècles, les astrologues en auraient tiré force horoscopes. Je tire les miens des journaux, et, par conséquent, je n'ose espérer que cette colonne de feu nous annonce rien de bon.
Sagan, \0 février 1848. — Le 5 de ce mois, j'ai été bien agréablement surprise par l'arrivée du Priuce-Évêque de Breslau (4) . Malgré la mauvaise saison et sa mauvaise
(1) Le Roi Christian VIII de Danemark, qui s'était trouvé subitement malade le 6 janvier 1848, mourut le 20 du même mois. Son fils, issu d'un premier mariage, Frédéric VII, lui succéda.
(2) Xée princesse de Schleswig-Holstein.
(3) Le même météore avait été vu en France, quelques jours auparavant, au-dessus de DouUens. L'ne gerbe de rayons lumineux s'était étendue horizontalement du Xord au Sud, avec une légère détonation, semblable à celle que produirait une fusée artificielle.
(4) Le Cardinal Diepenbrock.
santé, il a voulu me souhaiter ma fête, et, au jour de Sainte-Dorothée, dire lui-même la messe ici. Il était accompagné de plusieurs ecclésiastiques et des principaux seigneurs catholiques de la province. Le Prince-Evêque a porté ma santé, à dîner, en la faisant précéder d'un discours charmant, rappelant la signification du nom de Dorothée et des armes de Sagan (1) qu'il a bien voulu nommer des armes parlantes ; il tremblait d'émotion, et quelques gouttes du vin contenu dans le verre qu'il tenait se sont échappées, il a alors fini en me disant : «Quand le cœur parle, la main tremble. »
Le typhus qui ravage la Haute-Silésie menace de se montrer ici, oii cependant nous espérons qu'il sera moins meurtrier que de l'autre côté de Breslau ; l'excès de la misère et de la faim ayant été plus efficacement combattu ici que dans les autres parties de la province. En Haute-Silésie les ravages sont hideux ; les médecins y ont succombé, et sans les Frères de la Charité que le Prince- Evêque y a expédiés, les secours seraient nuls. Il y a quatre mille orphelins qui errent à l'aventure. MgrDiepenbrock, à l'exemple de Mgr de Quélen après les ravages du choléra en 1833, va leur ouvrir un lieu de refuge, auquel les catholiques de la province vont porter leur attention et leur zèle. Ce plan s'est élaboré ici.
IVeimar, \^ février 1848. — H y a ici fête sur fête, pour le jour de naissance de Mme la Grande-Duchesse régnante. Avant-hier, on a très bien exécuté un opéia
(1) Les armes de Sagan forment ange sur fond d'or.
qui fait grand bruit en Allemagne, Martha, par le compositeur Flotow. Le libretto et la musique sont fort agréables. Liszt dirigeait l'orchestre admirablement. Il est maître de chapelle de la cour de Weimar, avec un congé fixe de neuf mois de l'année. Il en a profité dernièrement pour aller à Constantinople et à Odessa, oîi il a fait beaucoup d'argent. Ce soir, il doit jouer en petit comité chez Mme la Grande-Duchesse, à la suite d'une lecture que doit faire le prince Piickler-Muskau sur son séjour chez Méhémed-Ali. Il y aura avant un petit dîner à la jeune Cour du Prince héréditaire. On tâche de maintenir ici le feu sacré des arts et de la littérature, qui, depuis soixante ans et plus, a fait surnommer Weimar l'Athènes de l'Allemagne. Mme la Grande-Duchesse, pour perpétuer la tradition, a consacré un certain nombre de salles du château au souvenir des poètes, philosophes et artistes qui ont illustré le pays ; des peintures à fresques y rappellent les sujets divers de leurs œuvres ; des bustes, portraits, vues de scènes historiques, de sites curieux, des meubles de différentes époques garnissent ces pièces. La fortune particulière de Mme la Grande-Duchesse est considérable ; elle l'emploie très noblement à des établissements de charité et à l'ornement de ses résidences. La Cour de Weimar a été, depuis cent ans, remarquablement bien partagée en Princesses. La grand'mère du Grand-Duc actuel était la protectrice de Schiller, de Gœthe, de Wieland ; c'est elle qui a fait fleurir, sous son aile protectrice, la littérature classique de l'Allemagne. Sa belle-fille, mère du présent Grand-Duc, a été la seule princesse