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rible ; aussi se fait-il doux comme un mouton ; il envoie sa femme aux Tuileries. Le Ministère se consolerait de ce qui ferait son embarras. Le Château, au contraire, fait en ceci cause commune avec lui. C'est une position fort complexe. M. le Duc d'Orléans est très mécontent; le rappel du maréchal l/alée, prononcé en deux heures, sans l'avoir averti, l'a fort blessé ; il craint son retour, parce que c'est un de ses ennemis personnels, et il craint pour l'Afrique entre les mains de Bugeaud. Du reste, il s'efface de plus en plus, pour déférer à la pensée du Roi, qui s'effarouche de son successeur comme Louis XIV le faisait du Grand Dauphin. Tous nos Princes vivent comme des Infants d'Espagne, dans la solitude et l'obscurité. Le Pavillon Marsan est un cloître oii on s'ennuie. Au rez-de-chaussée, pas trop d'esprit ; au premier, pas le contraire. Le Roi a toujours la même confiance impériale dans son étoile. Il tient moins à M. Guizot qu'il y a quelque temps, ne s'effrayant plus autant d'un changement ministériel. »
Rochecolte, '^l janvier 1841. — Le duc de Noailles, qui nous est arrivé hier, a lu ce matin, dans le salon, la moitié du morceau qu'il a écrit sur le Jansénisme, et qui doit trouver place dans la publication qu'il prépare sur Mme de Maintenon (1). Cette partie est faite avec talent et clarté. Je lui reproche, cependant, de se montrer trop partial pour les Jansénistes et de ne pas tenir assez le juste milieu.
(1) Publication qui devait paraître en 1848 sous ce titre : Histoire de Madame de Maintenon et des principaux événements du règne de Louis XIV.
Rochecotte, \" février 1841. — J'ai reçu hier ce bulletin de M. de Salvandy : « Nous avons le ministère le plus aplati, le plus amoindri, le plus évanoui qui se soit jamais vu. Je ne sais si je vous ai, Madame, répété ce que je leur ai dit souvent, c'estqu'il n'y avait pour eux qu'un danger : non pas d'avoir une opinion qui serait battue, mais de n'avoir pas d'opinion, ou, ce qui serait pis, d'en avoir deux. Us ont donné en plein dans l'écueil, d'une façon sublime, par le discours de Guizot ; d'une façon niaise, par celui du maréchal Soult; d'une façon misérable, par l'attitude et le langage de tous. La vérité est que, dans le principe, ils ont présenté le projet de loi sur les fortifications contre l'opinion du Maréchal, violentant leur chef en fait d'art militaire, parce qu'ils croyaient que l'opinion publique était là. Depuis, le rôle qu'a pris M. Thiers comme rapporteur les a empêchés de dormir, et tout eu s'accordant avec lui dans la Commission, ils lui quêtaient, près de nous, dans la Chambre, des échecs. L'amendement Schneider a été présenté d'accord avec eux, contre M. Thiers, et, par une autre combinaison plus ou moins avouée, d'accord avec le Maréchal, contre M. Guizot. .>\ussi M. Guizot s'est-il tout à coup ravisé, et après nous avoir, par une phrase significative, demandé de le voter dans son grand discours, il est venu sur tous les bancs, il y a trois jours, déclarer solennellement qu'il le combattrait. L'immense succès de M. Dufaure a changé de nouveau ces dispositions, car on craint que la force ne soit là. Hier soir, Thiers les a sommés de s'expliquer. Ils ont demandé la nuit pour y réfléchir; la réflexion ne peut rien
apprendre qui rende digne, ni politique une telle conduite. Jamais on ne gouverna si mal une question. Ils ont réussi à se placer sous le protectorat de M. Thiers, en l'exaspérant par des trahisons évidentes, et à se séparer de MM. Passy et Dufaure, en blessant au même moment le parti conservateur dont la majorité repousse la grande muraille de M. Thiers. Quoi qu'il arrive, ils sont battus, car ils ont tour à tour conspiré contre tous. Que sortirat-il de tout ceci? Au moins un grand discrédit et de profondes divisions. Je vais à la Chambre, d'où j'essayerai encore de vous dire, par post-scriptum, le langage du Cabinet et le vote de l'Assemblée, mais je m'attends à des tempêtes, et présidant la Chambre, au lieu et place de M. Sauzet, il me faudra avoir la main sur l'outre aux ouragans. 5?
« Post-scriptum de la Chambre. — Le Maréchal nous fait un discours insensé de duplicité cousue de gros fil, qui met le feu à la Chambre. Je n'ai que le temps de vous offrir mes hommages et d'envoyer à la poste. «
Rochecotte, ^2. février 1841. — Les lettres d'hier ne disent rien; les journaux annoncent le rejet de l'amendement Schneider et V îiàoT^ûon probable des forts et de l'enceinte continue, et cela, après le plus inconcevable discours du maréchal Soult, rajusté par celui, vraiment habile, de M. Guizot.
Rochecotte^ A février 1841 . — Il faisait bien froid hier,
mais il faisait très clair, et je me suis promenée avec mon gendre dans les bois, où, malgré l'absence de feuilles, on est toujours plus abrité; mais aujourd'hui, il neige comme en Sibérie ; cette nuit, le thermomètre est tombé à plus de 10 degrés. Quelle jolie reprise d'hiver!
Les journaux nous disent les fortifications votées ; ceux mêmes qui les ont votées ne les voulaient pas, et on ne sait vraiment pas qui est dupe dans tout ceci. Une des plaisanteries de Paris, c'est de ne plus dire, quand il est question du maréchal Soult ce qu'on en a dit si longtemps, r illustre Épée, mais de dire l'illustre Fourreau. C'est assez drôle et m'a fait rire.
Rochecotte, 5 février 1841. — Voici le passage principal d'une lettre de la comtesse Mollien : a Nous voilà donc fortifiés. Dans cette question très compliquée, tout le monde s'est attrapé, et, en définitive, on ne voit pas trop qui y gagne, excepté M. Thiers dont la joie, encore, est fort troublée par le succès de M. Guizot, car on convient, généralement, que c'est son dernier et très admirable discours qui a entraîné la Chambre des Députés. Reste maintenant celle des Pairs, qui pourrait bien, dit-on, se montrer assez taquine. Elle veut bien des forts extérieurs, plus ou moins éloignés, rattachés, etc., maison aura de la peine à lui faire admettre l'enceinte continue. En lisant les articles du Journal des Débats, vous aurez vu sans doute qu'il était favorable à cette loi. Il n'en est rien, cependant; c'est Auguste de Veaux, le fils de Bertin de Veaux, qui seul était de cet avis, même avec une telle cha-
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leur qu'il a violenté le journal en dépit de son père et de son oncle, non moins violents que lui dans l'opinion contraire, mais qui ont fini par céder à la jeunesse et à la qualité de député. Au Château, on est ravi, mais on n'y cache pas assez, ce me semble, que l'enceinte n'était que le passeport du reste. M. Berlin de Veaux disait, avanthier, que cette enceinte était le tombeau de la civilisation parisienne, en attendant qu'elle devînt celui de la Monarchie. Il est sûr qu'elle était déjà devenue celui de la conversation. On s'y était absorbé ; femmes et hommes, jeunes et vieux, en faisaient leur unique préoccupation : c'était parfaitement ennuyeux et ridicule !
« Il y a eu un bal monstre aux Tuileries. Il n'y en aura pas d'autres : pas de petit bal, un seul concert, voilà tout ; seulement, le lundi gras, un petit bal déguisé, uniquement pour la famille et les maisons. Il n'y aura de déguisé que la jeunesse ; les femmes non dansantes tout en blanc pour faire ressortir les autres. »
Rochecotle, 1 février 1841. — Il paraît que la Chambre des Pairs prend très mal les fortifications et qu'elle veut leur résister; je doute qu'elle en ait l'énergie. Mlle de Cossé épouse le duc de Rivière. Elle sera fort riche et veut être duchesse; lui, a bien peu de fortune. La vieille Mme de la Briche est parfaitement en enfance; ce qui n'empêche pas qu'elle veuille voir du monde, et n'y dise et n'y fasse des choses étranges.
Rochecotte, d février 1841. — On mande à mon gendre
que la désunion sur les fortifications et la manière dont tout cela a été mené, a préparé pour tout le monde une fausse position. La division est dans le Conseil, dans la Chambre, partout. La Chambre des Pairs est décidément agitée et mécontente, aspirant à voter un amendement, y étant poussée par le maréchal Soult, Villemain et Teste, mais arrêtée par Guizot et Duchàtel.
Au milieu de tous ces troubles, on laissera passer très aisément les fonds secrets. Il n'y a donc plus d'autre question grave pour celte session, et M. Thiers, dit-on, n'est pas en état de livrer bataille sur celle-là.
La situation, au fond, à ce que dit M. Guizot, lui semble bonne, car la gauche, ajoute-t-il, est hors des affaires pour longtemps. Il se montre de plus en plus content du dehors, des avances qu'on lui fait, et dont il se vante beaucoup. Il va jusqu'à dire que le faisceau des quatre Puissances est rompu, ce qui me paraît un peu préma^ turé.
Rochecotte, 11 février 1841. — Je trouve ceci dans une lettre que m'écrit le duc de Noailles : a J'étudie les fortifications, puisque cette absurde loi nous arrive. Je ne puis la digérer et je ne veux pas qu'elle passe avec mon silence. Algr le duc d'Orléans y est acharné. Il vient tous les jours à la Chambre des Pairs, même quand il n'y a que des pétitions à discuter; il note, il pointe, avec notre Grand Référendaire, M. Decazes, qui se traîne à la Chambre avec un carnet, tous les Pairs pour ou contre et compte les votes à l'avance. Il a dépéché hier quelqu'un,
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pendant la séance, à M. de Vérac, qui paraît rarement à la Chambre, pour savoir son opinion. Il a dit que si on manquait d'eau pour le mortier des constructions, il donnerait plutôt de son sang pour qu'elles ne soient pas interrompues. Il a dit à M. de Mornay, qui a parlé contre à la Chambre des Députés, qu'il avait parlé en marquis et non en patriote. Enfin, il chapitre tous les Pairs, les fait venir, leur donne à dîner, emploie tous les moyens. Il est vrai que presque toute la Chambre votera pour, tant les révolutions qui ont sillonné ce pays-ci l'ont aplati. Vous qui avez de l'attachement pour M. le duc d'Orléans, vous souffririez d'entendre tous les propos inconvenants et révolutionnaires que cette loi lui fait tenir, et qui circulent partout. M. Mole jette feu et flamme contre les fortifications, mais n'aura probablement pas le courage de parler contre; M. Pasquier est tout aussi furieux, et sera, probablement, tout aussi silencieux.
« Nous avons eu une charmante soirée pour les incendiés de Lyon, chez Mme Récamier (1) . Je m'étais chargé de l'arrangement des lieux, et l'estrade placée au fond du salon faisait à merveille pour la musique et la déclamation. Les artistes musiciens ont exécuté admirablement. La petite Rachel est arrivée tard, parce que le comité du Théâtre Français l'avait, par méchanceté, forcée à jouer ce même jour Mlthridate. Elle est venue à onze heures,
(1) Mme Récamier était venue, au commoncoment do la Restauration, et après la ruine de son mari, s'établir à l'Abbaye-au-Bois. Toutes les illustrations de l'époque briguaient la faveur d'être reçues dans son salon, qui, abstraction faite de la politique, était une sorte d'Hôtel de Rambouillet du dix-neuvième siècle, dojit la helje Mnje Récanuer était la Julie^
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avec une bonne grâce, un empressement et une abnégation de toute prétention qui ont charmé tout le monde ; elle a fort bien dit le Songe et Athalie et la scène avec Joas. Ce sera bien mieux encore sur le théâtre, les effets de scène étant perdus dans un salon. On a été également ravi de sa conversation et de ses manières. La recette a été excellente : 5000 francs; deux cents billets ont été envoyés, à 20 francs le billet, mais presque tout le monde a payé 40 francs, 50 francs et même 100 francs le billet. C'est une très jolie forme de quête. M. de Chateaubriand, qui se couche à neuf heures d'habitude, est resté jusqu'à minuit. M. de Lamartine y était aussi, et deux abbés pour caractériser le couvent : l'abbé Genoude et l'abbé Deguerry. »
Le Duc s'est livré également à la politique et aux arts !
Rochecotte, ^îl février 1841 . — Plusieurs journaux légitimistes ont publié de soi-disant lettres, écrites pendant l'émigration par le roi Louis-Philippe au marquis d'Entraigues, et une longue lettre écrite à feu M. de Talleyrand par le Roi, durant l'ambassade de Londres. Le Cabinet a trouvé qu'il fallait saisir les journaux, arrêter les gérants et porter devant les tribunaux une plainte en faux. J'ai fait demander le journal qui contenait la lettre prétendue écrite à M. de Talleyrand. Elle est absolument controuvée, j'en ai la conviction. M. Delessert, préfet de police, a fait prier mon fils, M. de Valençay, de m'écrire pour me demander : 1° si je savais qu'on eût volé des papiers à M. de Talleyrand à Londres; 2" si on avait pu
lui en soustraire à Paris durant sa maladie et au moment de sa mort; et 3" enfin, si je connaissais une femme mêlée à toute cette affaire (l), qui prétend avoir habité Valençay et même le Château ; enfin, quels sont mes souvenirs et mon opinion sur toute cette histoire. J'ai causé de tout cela avec mon gendre ; nous avons trouvé qu'il n'y avait pas moyen de refuser une réponse; je l'ai donc faite à M. de Valençay, en lui disant de lire ma lettre à M. Delessert, sans la lui laisser entre les mains. Je dis dans cette lettre que je n'ai jamais connu cette femme, ni n'ai entendu parler d'elle, ce qui est l'exacte vérité; que tous les papiers importants de M. de Talleyrand ayant été déposés par lui en pays étrangers, en lieux et mains sûrs qui rendent la violation de dépôt impossible, on n'aurait pu en trouver aucun chez lui à Paris, si même on avait cherché à en soustraire, ce dont je ne m'étais nullement aperçue; et qu'enfin tous mes souvenirs et toutes mes impressions se réunissent pour être convaincue de la fausseté de la lettre en question. En effet, c'est une très longue lettre sur les affaires européennes, qui n'a jamais été écrite par le Roi. D'ailleurs, jamais le Roi, ni Madame Adélaïde, n'ont manifeste, dans leurs lettres à M. de Talleyrand, les pensées, ni les opinions, ni les projets exposés dans cette lettre. 11 paraît que l'abbé Genoude et M. de La Rochejaquelein, dans un voyage qu'ils ont fait en Angleterre, ont acheté de cette femme les soi-disant lettres
(1) Cette femme, Eselina Vanayl de Yongh, était sons le nom d'Ida de Saiut-Elme une aventurière célèbre; ces prétendues lettres de Louis-Philippe avaient été de toutes pièces fabriquées par elle.
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du Roi, et qu'ils sont venus les publier en France, dupes de leur animosité et esprit de parti. Cependant, le tout est une affaire très désagréable pour le Roi, et le procès fort ennuyeux à suivre. Ces messieurs prétendaient avoir les originaux de la main du Roi; ce sont sans doute des pièces de faussaires, mais il est odieux d'avoir à le prouver.
On publie aussi, dans les journaux légitimistes, des fragments de journal, ou plutôt des Mémoires de Aime de Feucbères ; c'est d'une fausseté évidente pour moi qui n'ai pas ignoré les relations qui ont existé entre elle et la Famille Royale, et qui étaient fort différentes de ce que ces fragments les représentent. Sa famille et ses exécuteurs testamentaires ont fait publier une dénégation absolue de l'existence de ces prétendus Mémoires. Eh bien! les journaux légitimistes vont toujours leur train et continuent cette ridicule publication, et il y a des imbéciles ou des méchants qui veulent encore y croire.
Rochecolte, 15 février 1841. — Ou m'a demandé quelle espèce de personne est Mme de Salvandy, qui correspond avec le ministre d'Autriche aux Etats-Unis. Elle s'appelle Mlle Fcrey de son nom, elle est nièce des Oberkampf : cela tient aux toiles peintes de Jouy (1) ; ce n'est pas une personne distinguée, cependant elle n'est pas vulgaire ; elle n'est pas jolie, mais elle n'est j)as laide ; elle
(1) Allusion à la manufacture de toiles peintes fondée au dix-huitième siècle par Oberkampf, à Jouy-en-Josas, en Seiue-et-Oise, non loin de Versailles.
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n'est pas aimable, mais elle n'est pas ïnal élevée; elle n'est pas spirituelle, mais elle n'est pas sotte; il me semble qu'après cela, on peut être bien convaincu qu'elle n'est pas une négatioti. Il est juste d'ajouter qu'elle est bonne fille, bonne femme et bonne mère ; qu'elle ennuie son mari et qu'elle fatigue ses enfants, le tout à force d'être correcte; pour achever, c'est une protestante exacte au prêche, et qui ne se lasse pas de semer de petites Bibles françaises, en cachette de son mari, qui, lui, est très bon catholique.
Voici le bulletin de ma correspondance, que j'ai trouvé ici hier en arrivant de Tours, où j'avais été passer quelques heures pour une loterie de charité :
Mme de Lieven : « La passion des Tuileries pour les fortifications de Paris remonte, dit-on, à Dumouriez. On les veut, on les aura, car la Chambre des Pairs donnera, à ce qu'on croit, la majorité, malgré la conspiration Pas^ quier-Molé-Légitimiste. L'Angleterre va être obligée de faire des avances à la France, car le Parlement l'y pousse, et l'Autriche aussi. Malgré les succès extérieurs du Cabinet anglais, le Ministère s'affaiblit; on va jusqu'à dire qu'il croulera. Lord Palmerston seul est plein de confiance en sa fortune. Toute l'Europe montre une grande confiance à M. Guizot, surtout M. de Metternich qui ne lui demande qu'une chose, c'est de durer. Je le crois aussi solide qu'on peut l'être en France. Je crois que le projet sur Jérusalem ne tombera pas dans l'eau. •>•>
La duchesse de Montmorency : « Je vous ai mandé, il y a quelques jours, que Mgr Aifre avait, dans un moment
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de lïiativaise liunieur, défendu au Chapitre de se rassembler, et qu'alors, celui-ci, pour suivre ses ordres dans toute leur rigueur, n'avait pas été lui souhaiter la bonne année, puisque, pour cela, il fallait se réunir. Tout cela a jeté dans le clergé un désordre qui, aujourd'hui, est au comble. Et voilà qu'aux Tuileries même, on commence à se repentir du triste choix qu'on a fait de M. AfiVe, car il a fait une scène violente à M. Guillon, évêque de Maroc, premier aumônier de la Reine et fort aimé au Château. Celui-ci, quoiqu'il eût été grand ennemi de Mgr de Quélen, a été se plaindre au Roi de Mgr Affre. Malheureusement, on ne peut le destituer. 11 a fait quitter à M. de Courtier, curé très populaire des Missions étrangères, sa paroisse; celui-ci ne vit plus que de ses messes. Les chanoines de Notre-Dame ne disent plus la messe au maitreautel, parce que ce serait une façon de se rassembler; ne même à matines et aux autres offices. C'est comme si la Cathédrale était en interdit. Mgr Affre est si vi(^ent, qu'ayant dicté d'étranges lettres à son secrétaire, jeune et innocent abbé, celui-ci s'est permis une observation; aussitôt il a été mis à la porte avec le bâton blanc. Comme c'est chrétien, pastoral, évangélique !
« M. Demidoff a renvoyé le secrétaire, le maître d'hôtel et les domestiques qu'il avait ici. On ne le sait point encore arrivé en Russie, ni si l'Empereur Nicolas permettra à sa femme d'y entrer avec lui : on en doute.
" Le duc Decazes a ses affaires dans un affreux désordre, ses gens le quittent; on le dit, du reste, fort malade. »
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M. Raullin : « Nous avons eu hier, à Notre-Dame, une prédication du Révérend Père Lacordaire, qui veut rétablir ou établir en France l'ordre des Dominicains, avec leur bel habit blanc. Tout Paris y est venu : l'église était comble. On a beaucoup dit, pour et contre ce sermon ; c'était une prédication à la manière de Pierre l'Ermite prêchant la Croisade aux peuples, seulement la Croisade n'était contre personne, mais pour le catholicisme. C'était Rome et la France, marchant ensemble depuis Clovis à la conquête de la vraie liberté et de la civilisation. Il y avait, dans tout cela, un mélange de papauté et de nationalité, de monarchie spirituelle et de liberté universelle, de manière à faire trembler les piliers et à remuer les fondements de toutes les églises galHcanes. Je ne voudrais pas qu'on renouvelât souvent de pareils essais, mais une fois, en passant, ce n'est pas un mal. J'ai surtout été frappé de cet immense concours de monde et de l'attention infinie avec laquelle on suivait toutes les paroles de ce résurrecteur des Dominicains. Que sera-t-il de cette tentative? J'ai peur que l'imagination seule et le pittoresque n'en fassent les frais. Je n'aime pas qu'on débute par l'extraordinaire, w
La duchesse d'Albuféra : « Mme de Rambuteau, pour se tirer de la terrible foule qui envahit les salons de l'Hôtel de Ville, a déclaré qu'elle n'inviterait, en fait de nouvelles connaissances, que ceux qui se feraient présenter chez elle les mardis matin. C'est ce qu'elle a répondu à un billet de Mme d'Istrie, qui lui demandait de lui présenter sa sœur, ]\Ime de La Ferronnays. On a trouvé ce mot de
présentation ridicule de la part de Mme de Rainbuleau envers Mme de La Ferronnays ; on en glose, on s'en moque, et beaucoup de personnes comme il faut ne veulent plus retourner à l'Hôtel de Ville.
u Mme de Flabaut n'est occupée qu'à attirer le faubourg Saint-Germain chez elle ; cela donne beaucoup d'humeur à M. le duc d'Orléans : mais comme les Princes ne vont plus dans les salons, Mme de Flahaut dit qu'elle ne continuera pas à sacrifier ses goûts aux fantaisies de M. le duc d'Orléans. Emilie, sa fille, qui gouverne la maison, pousse dans ce sens-là. Les jeudis, on danse chez Mme de Flahaut : on disait, chez la marquise de Caraman, que c'étaient des bals déjeunes personnes; à cela, la Marquise a repris : et de jeunes femmes, car j'y suis priée. Là-dessus, on s'est souvenu de son extrait de baptême, qu'on n'a pas trouvé d'accord avec cette prétention ! »
Enfin, M. de Valençay m'écrit que Mme de Saint-Elme, l'auteur des Mémoires de la contemporaine, est fort impliquée dans l'affaire des soi-disant lettres du Roi. Le Préfet de police est toujours très occupé d'arriver au fond de cette intrigue.
M. de Valençay a été entendre le Père Lacordaire qui représentait, dit-il, un beau tableau espagnol. Son discours a été très républicain, ses expressions très différentes de celles employées jusqu'à présent en chaire, mais il a beaucoup de talent et de verve.
Il ajoute que M. de Chateaubriand lit ses Mémoires chez Mme Récamier : Mme Gay s'y pâme d'admiration;
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Mme de Boigiic y lait la grimace : ces deux sensaUohs sont devenues évidentes à un portrait très brillant de M. le duc de Bordeaux. Mme la duchesse de Gramont- Guiche, qui y était, a été médiocrement contente d'un passage où il était question d'elle, et où M. de Chateaubriand dit : Madame de Guiclie qui a été d'une grande beauté.
Voilà tout ce que je trouve dans mes lettres qui vaille la peine d'être extrait, et encore y a-t-il bien du fatras.
Rochecoite, ^"i février 1841. — On m'avait conseillé, il y a quelque temps, de lire un roman de M. de Sainte- Beuve, sans m'eff'rayer du titre : Volupté. J'en ai lu la moitié hier : malgré un peu de divagation plus métaphysique que religieuse, une certaine aiféterie et le raboteux du style de Sainte-Beuve, je suis touchée de cet ouvrage, dans lequel il y a une connaissance profonde du cœur humain, un sentiment vrai du bien et du mal, et, en général, une élévation délicate de la pensée, rare chez nos auteurs modernes.
On mande de Paris à mon gendre que la Chambre des Députés a été émue du rapport de AI. Jouffroy sur les fonds secrets. Il paraît que la Chambre vivait dans une quiétude profonde et que ce rapport l'a troublée : il ranime toutes les querelles, met tous les Ministères passés sur la sellette ; il fait de la poHtique du Cabinet actuel des définitions inacceptables pour beaucoup de ceux qui le soutiennent. Enfin, c'est un incident malheureux, qui a de la portée, en donnant de la force à cette fraction importante de la Chambre qu'on appelle Dufaure-Passy.
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Roi'hHàÛe, ±\ février 1841. -— J'ai trolivc dans l'Ami de la religion, petit journal que je reçois pour le prêter à mon curé, un long extrait du fameux sermon de M. Lacor- (lairo, qui a fait dernièrement tant de bruit à Paris, et qui, heureusement, parait y avoir été fort désapprouvé. En effet, ce que j'y ai lu est inimaginable, quoique semé de passages pleins de verve et de talent. Mais ils sont noyés dans des choses étranges jusqu'au scandale et au danger. Il a pris pour texte le devoir des enfants à l'égard des parents, et il part de là pour faire de la démocratie avec enivrement. Il dit que Jésus-Christ était un bourgeois, classe moyenne avant tout, et que la France est protégée de Dieu parce qu'elle respire la démocratie. Feu Mgr de Quélen avait bien raison de ne jamais permettre à M. Lacordaire de prêcher, à moins qu'il n'y assistât pour le surveiller : il se défiait de ces étranges doctrines, puisées jadis dans son commerce avec M. de Lamennais, et, quoiqu'il soit resté catholique, il est resté aussi imbu du mauvais lait sucé dans sa jeunesse.
Le prince Pierre d'Aremberg m'écrit que, le jour de la quête à Notre-Dame, Mgr Affre s'est fait nommer les dames quêteuses à la sacristie ; qu'il ne leur a pas dit un mot, qu'il ne les pas remerciées, à quoi elles s'attendaient, y ayant toujours été habituées par Mgr de Quélen, qui le faisait toujours avec une grâce parfaite, et qu'il les a fait entrer dans l'église par un : Allons, marchons, des plus miUtaires, ce qui, à la lettre, a été accueilli par des murmures de la part de ces dames !
M. de Valençay m'écrit savoir de bonne source qu'on
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attend toujours une ouverture de la part du Cabinet anglais, et que, pour le coup, on croit qu'elle va venir. 11 avait rencontré Mme de Lieyen qui l'avait chargé de me le mander, et d'ajouter que M. Guizot est au mieux avec les Cours allemandes. Il paraît que cette semaine va se décider le sort du Cabinet anglais, qui sera fort attaqué.
Les fortifications ne seront votées ou rejetées par la Chambre des Pairs que dans quinze jours : 'elles seront rudement attaquées par M. Mole, par le Cbancelier et les légitimistes. La Cour est fort en colère contre les deux premiers. On ne sait vraiment pas encore quel pourra être le sort de cette loi.
Mme de Nesselrode a quitté Paris, pleine d'engouement pour la vie qu'on y mène, pour les choses et pour les personnes. Je continue à rendre justice à son bon cœur, à son âme généreuse, mais je n'ai plus aucune considération pour son jugement.
RochecoUe, 2(j février 1841. — On m'écrit, de Paris, qu'il y a eu chez Mme Le Hon un bal très bien componé ; qu'à présent, elle et Mme de Flahaut cherchent à épurer leur salon et à y attirer le faubourg Saint-Germain ; qu'on espère, à cet égard, une sorte de réaction, que l'on veut absolument être du grand monde, qu'on dédaigne ceux qu'on recherchait et qu'on courtise ceux qu'on dédaignait. On m'écrit de Vienne qiïÇla fille du ministre de Prusse --r^ Maltzan, jeune et jolie personne de vingt-quatre ans, . épouse lord Beauvale, ambassadeur d'Angleterre : il pour-
rait être grandement son père; il a été fort libertin, il est
rongé de goutte ; cependant, elle l'a préféré à plusieurs autres partis, parce qu'il est Pair d'Angleterre, Ambassadeur et frère du Premier Ministre. Elle était décidée à faire un brillant mariage. ^/V /^T^.^— «u-s» ^P-^^"^ ^-^r
Rochecotte, 21 février 1841. — Ma fille a reçu hier une longue lettre de la jeune lady Holland, qu'elle a beaucoup connue à Florence. Cette petite Lady esk maintenant à Londres. J'ai demandé à ma fille la permission d'extraire de cette épître ce qui en est intéressant. Les fautes de français sont dans l'original, je les y laisse pour conserver la couleur locale, si respectée aujourd'hui : « Je crois qu'en cherchant bien, on ne trouverait pas une position plus pénible que la nôtre, parce que je crois qu'il n'existe pas, peut-être, une femme comme lady Holland, ma bellemère. C'est quelque chose qui surpasse tout ce qu'on pourrait imaginer de plus extraordinaire, de plus rapace, de plus égoïste : c'est un caractère que, dans un roman, on trouverait exagéré, impossible. Elle a, vous l'avez su, tout, tout au monde, dans la succession de mon beaupère; mais cela ne lui suffît pas; elle veut détruire Holland-House où elle a passé quarante ans de sa vie ; elle veut bâtir, elle veut vendre, Dieu sait ce qu'elle ne veut pas, car elle voulait, l'autre jour, par un arrangement avec son fils, nous enlever notre petite rente fixée à notre mariage, de sorte que si le Ministère changeait demain (chose fort possible) et que nous quittions, comme de raison, notre poste, nous serions réduits à vivre sur les intérêts de ma dot. Heureusement, elle ne peut détruire
HoUand-House sans le consentement de mon mari, et il a dit qu'on lui couperait plutôt la main que de le faire consentir cà sacrifier la plus petite partie, même du parc. De même, elle ne peut vendre l'autre propriété d'Ampthill sans son consentement : il le donnerait volontiers, pour lever les hypothèques considérables dont elle a chargé des biens qui étaient immenses et sans une dette à l'avènement de son mariage avec lord Holland, si elle, de son côté, voulait faire quelque chose. Elle a tant dans son pouvoir, tant, dont malheureusement elle peut disposer, qu'on a conseillé à mon mari de demander quelque chose à' équivalent ^our ce consentement; il ne lui demandait que de conserver la maison telle qu'elle était du vivant de son père, de ce père qu'il adorait, dont la mémoire lui est si chère; que la bibliothèque, les papiers qu'il a laissés, toutes ces choses lui tiennent plus au cœur cent fois que le solide^ que V argent dont elle peut disposer. Eh bien ! elle ne veut pas, elle ne veut rien faire. Elle a consulté tous ses amis, qui tous lui ont démontré la vérité, l'ont priée de faire ce qu'elle doit faire. Non, ce sont des scènes, des injustices; et il faut tout voir, tout entendre, et ne pas se plaindre ! La position est difficile, et quelquefois je sens mon sang bouillir dans mes veines ; mais pour mon mari, je me retiens, et je fais comme ses fils, comme sa fille, qui sont des anges pour elle, et qui se conduisent avec une délicatesse, une tendresse, une réserve dont elle n'est, parfois, sûrement pas digne. Enfin, il faut espérer qu'un jour viendra où nous pourrons vivre tranquilles et rentrer dans cette chère maison qu'il ne nous a pas été
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permis d'approcher depuis notre arrivée. Pour le moment, il faut partir sitôt que nous le pourrons et retourner à Florence en passant par Paris.
tt Fanny Cowper n'épouse pas Charles Gore ; elle ne peut encore se fixer, ni se décider; elle est toujours fort jolie (1). La beauté par excellence, c'est lady Douro. Le duc de Wellington est de nouveau rétabli, mais il fait de telles imprudences qu'on ne peut jamais être en sûreté sur lui. On siffle lord Cardigan au théâtre, ce qui est fort ennuyeux pour ceux qui y vont. J'ai été à son jugement, qui m'a fort intéressée (2). Il est bel homme, et il était pâle et intéressant; aussi, avons-nous été, nous Pairesses, contentes de sa libération. Mais c'était un peu théâtral, et je crains que, dans ces temps de réforme et de mécontentement, cela ne donne des griefs contre la Chambre des Pairs. Mon mari a prononcé bien les paroles : Pa^ coupable^ sur mon honneur, mais celui qui les a prononcées mieux que personne était mon cousin, lord Essex. Du reste, vers le soir, les robes des Pairs, les tapisseries rouges, la présence des dames, etc., tout cela faisait un effet frappant. Les dames les plus admirées étaient lady Douro, lady Seymour, lady Mahon, ma cousine Caroline Essex.
(1) Fille d'un premier mariage de lady Palmerston, et nièce de lord Melbourne, lady Fanny devait épouser, quelques mois plus tard, lord Jorelyn.
(2) Le jeune colonel Cardigan avait eu plusieurs démêlés avec les officiers de son régiment, et, à la suite d'un duel avec le capitaine Harvey- Tuckett, qu'il blessa, il fut, en février 1841, traduit devant la Chambre des Lords constituée en Cour de justice. Un verdict d'acquittement y fut rendu en sa faveur : son accusation n'était qu'un hommage nécessaire jendu aux JoJs du pays contre le dueL
32 C BROMIQUE
« Notre chère tante, miss Fox, que nous aimons tant, puisqu'elle a été une vraie mère pour mon mari, nous a mis dans la peine; elle a été bien malade, mais j'espère qu'elle est sauvée ; elle pleure son frère qu'elle aimait pour lui, pour lui seul ; ni vanité, ni regrets d'importance ou d'ambition n'entrent dans sa douleur, et tout ce qu'elle a vu ou entendu depuis sa mort l'a choquée, peinée. Nous avons été aussi en alarme pour ma pauvre cousine lady Melbourne : elle a été à la mort, d'une fausse couche de cinq mois; elle est sauvée, je crois et j'espère, mais ce sont des scènes qui font mal et restent empreintes sur le cœur. Elle croyait mourir, et quittait tout ce qu'elle aimait avec tranquillité, soumission et tendresse, n'oubliant rien de ce qui pouvait conduire au bonheur de son mari qu'elle laissait.
« Nous passâmes une semaine, le premier de l'An, à Windsor; un tableau de bonheur parfait; notre chère petite Reine, le beau Prince Albert et la petite Princesse, bel enfant de bonne humeur, se laissant tout faire avec un sourire, signe certain de bonne santé. On dit que la Reine est encore grosse. Nous y dînâmes il y a quatre ou cinq jours, elle me parut un peu souffrante, mais deux soirs après, elle dansa beaucoup; mais, au reste, elle est si forte qu'on ne peut juger sur les apparences. »
Rochecotte, {"mars 1841. — Voici mon dernier mois de Rochecotte qui commence. Je l'envisage à regret. Je me suis trouvée ici aussi bien que je puis être à présent; j'y vis exemptée de fatigue, d'agitations, de blessures et
de contrainte ; je retrouverai tout cela à Paris, mais comme il y aurait une certaine affectation à n'y pas aller du tout, et qu'avant de partir pour l'Allemagne, j'ai pas mal de petits arrangements à prendre, de préparatifs à faire, qui ne peuvent s'accomplir qu'à Paris, j'en prends, quoiqu'en grommelant, mon parti pour le mois d'avril.
J'ai reçu, hier, une lettre de Mme Mollien, qui me paraît assez amusante d'un bout à l'autre : « Il faut donc vous parler de ce bal costumé, vrai bal de carnaval et qui fera époque dans les annales des Tuileries pour avoir, pendant quelques heures, ramené dans ses murs, d'ordinaire assez tristes, la folle, franche et vive gaieté qui ne se voit guère que dans de plus simples salons : c'est au Prince de Joinville qu'est dû le succès de cette soirée. Rien ne peut résister à son entrain. Les costumes étaient variés, en général assez riches et de bon goût, à quelques exceptions près ; il y a des exceptions partout. La Reine, les vieilles Princesses et les vieilles dames non coslumées s'étaient rendues successivement dans la galerie Louis- Philippe; tous les costumes, hommes et femmes, se réunissaient dans une autre partie du Château, pour faire une entrée solennelle, qui eut lieu vers huit heures et demie, au bruit d'une musique infernale, composée de toutes sortes d'instruments plus ou moins barbares, que le Prince de Joinville a rapportés de ses voyages. Lui-même, en vrai costume turc, portait devant lui un immense tambour, oriental s'il en fut, dont il faisait un très bruyant usage. Un magicien, en guise de héraut, précédait le cortège, qui était conduit par la Duchesse d'Orléans : elle était superbe
et avait le plus grand air. Son costume était celui de Marie de Bourgogne, velours noir, richement brodé d'or et garni d'hermine ; le grand bonnet pointu, qui fait partie de ce costume, était orné par devant d'une barbe de velours, bordée tout autour par d'énormes chatons; le susdit bonnet était lui-même en drap d'or, surmonté à son extrémité d'un voile de tulle brodé en or. Deux dames et deux hommes, également en costume du temps de Louis XI, escortaient la Princesse : les deux femmes, dont le costume était pareil au sien, mais seulement moins riche, étaient Mmes de Chanaleilles et Olivia de Chabot; les hommes étaient M. Asseline, son secrétaire des commandements, et M. de Praslin, qui était à merveille dans un vêtement long, tout de velours brun et en martre, et qui s'appelait Philippe de Commines. Ma pauvre Princesse Clémentine n'était pas bien : elle portait un costume turc, rapporté par le Prince de Joinville, lors de son voyage en Syrie ; c'était riche, mais lourd, peu gracieux, et sa mobile et charmante figure n'a retrouvé tous ses avantages qu'après souper, lorsque, pour danser plus à son aise, elle s'est débarrassée de son énorme coiffure qui l'écrasait. La Duchesse de Nemours, au contraire, était ravissante : elle avait copié un portrait de la femme du Régent, à qui on prétend qu'elle ressemble; une robe de dessus en velours, rouge, très courte, bouffante, relevée tout autour par des rubans et des diamants, sur une jupe de satin blanc, garnie de deux rangs de grosses franges chenilles et perles posées en guirlandes; un petit toquet de velours, avec une seule petite plume droite, posé en biais et bordant
le front, en le dégageant extrêmement d'un côté ; des cheveux très blonds, légèrement poudrés, frisés, mousseux, relevés de côté, tombant de l'autre, tout cela avait un certain air coquet, et, en même temps, négligemment abandonné qui était charmant; je ne l'ai jamais vue si jolie : ce n'était qu'un cri. Le reste ne vaut pas la peine d'être nommé. Cependant, il y avait de très belles toilettes. Des dames du temps de la Ligue, de la Fronde, de Louis XIII, de Louis XIV, quelques Espagnoles, et, entre autres, une vivandière du temps de Louis XV, qui faisait fureur. Mme de Montalivet et Mme de Praslin s'appelaient, à l'envi l'une de l'autre, Mlle de Hautefort. Beaucoup de dames poudrées. Le Duc d'Orléans n'était pas revenu de Saint-Omer, comme il l'avait fait espérer, au grand chagrin de la Princesse, pour qui, je crois, cela a beaucoup gâté la soirée. Le Prince de Join ville s'est promptement délivré de son costume turc. Ses deux jeunes frères étaient d'abord apparus en costumes militaires des derniers siècles. Après la première contredanse, tous trois s'en allèrent et revinrent bientôt, le Prince de Joinville et le Duc d'Aumale, en débardpurs, et le Duc de Montpensier enjiji du temps de la Régence. Si vous avez près de vous quelque habitué des bals masqués (je ne pense pas que ce soit M. de Castellane), faites-vous expliquer ce que sont ces costumes. Leur principal mérite, et qui, probablement, les avait fait choisir, est de seconder merveilleusement les projets de gaieté, car ils en autorisent et même en exigent l'allure. Les contredanses ne se formaient que sur deux ran^sj comme on avait beaucoup de place, on se mettait à
l'aise. Comme les couples des deux bouts auraient eu trop d'espace à parcourir, chaque figure n'était répétée que deux fois au lieu de l'être quatre; ainsi, toujours en mouvement, sans repos, sans relâche, chaque contredanse se terminait par un galop général, sur l'air final joué seulement sur une mesure beaucoup plus vive. Cela a duré ainsi jusqu'à trois heures et demie du matin, dans une progression de mouvements et d'ardeur de danse à laquelle je ne croyais plus. La Reine s'est fort amusée; le Roi luimême a paru prendre plaisir à toutes ces gaietés : il est resté jusqu'au souper, qui a été servi dans la galerie de Diane, sur de petites tables rondes, comme aux petits bals. Les Infants et Infantes d'Espagne étaient tous costumés, excepté cependant père et mère : celle-ci n'a dansé que l'anglaise qui a terminé le bal ; elle avait pour cavalier un Incroyable de la Révolution. C'était... incroyable ! Elle s'est cependant dispensée du dernier galop qui a mis fin à l'anglaise et qui a surpassé tous les autres. Le Prince de Joinvillc avait pour page le Duc de Nemours, qui a pris, toute la soirée, une part très joyeuse à toutes ces gaietés; il tâchait bien un peu d'imiter son frère, mais ce Prince de Joinville, si fou, en même temps si grave et si beau de figure, si plein de verve et d'originalité, est, de tous points, inimitable. J'ai oublié de vous citer M. et Mme de Chabannes; elle, en dame de la Cour de Charles IX ; son costume, dessiné, disait-elle, par Paul Delaroche, était parfaitement exact et rigoureux, et la rendait parfaitement laide; lui, s'était enveloppé delà tête aux pieds de ces flots de mousseline blanche dont se revêtent
les Arabes; ce n'était pas une imitation : costume, poignard, pistolet, de plus un énorme fusil, pris par lui à Blidah, Milianah, etc. tout cela venait d'Alger. U était de service, et c'est dans cet équipage qu'il a précédé le Roi et la Reine, lorsqu'ils ont passé de leur appartement dans la salle de bal. J'ai trouvé que ce n'était pas celle de ses campagnes où il avait montré le moins de courage.
« Le bal a eu un lendemain. Tous les costumés dansants et de bonne volonté se sont réunis chez M. de Lasalle, ofScier d'ordonnance du Roi, V Incroyable de l'Infante, dont la femme avait un très riche costume dit Mademoiselle de Montpensier. Le Duc de Nemours, le Prince de Joinville et le Duc d'Aumale ont été à cette réunion improvisée, qui s'est prolongée jusqu'à cinq heures du matin, et qui a été, dit-on, prodigieusement gaie. C'était le Mardi-Gras : tout est permis ce jour-là. La matinée avait aussi voulu être amusante : Madame Adélaïde avait, comme de coutume, son déjeuner d'enfants. Le Roi et la Reine y vont toujours, ainsi que les Princesses. C'est au Palais-Royal, dans les appartements mêmes de Madame, que cela se passe. Plusieurs tables sont dressées dans trois pièces ; la famille royale s'établit à une de ces tables, qui sont servies de toutes sortes de choses recherchées. C'est là, le grand divertissement. Madame y avait ajouté, cette année, un petit spectacle pour amuser le Roi : on jouait une pièce du théâtre des Variétés, le Chevalier du guet, qui a peut-être amusé le Roi, mais les enfants pas du tout; j'en suis garant : j'avais mes deux neveux, que Madame avait invités avec une obligeance qui ne m'avait pas permis
(le refuser; je suis restée là depuis trois heures jusqu'à sept, puis je suis encore retournée passer la soirée aux Tuileries, parce que j'étais de service, ce qui fait que, le mercredi des Cendres, j'étais morte de fatigue.
« Pas un mot aujourd'hui des fortifications, ni des fonds secrets, quoiqu'à vrai dire, certains hommes d'Etat pourraient ne pas se trouver tout à fait déplacés au milieu des déguisements du Carnaval. "
Rochecotte, 'dinars 1841. — M. deValençayme mande qu'il a dîné hier jeudi chez le maréchal Soull, un grand dîner de quarante couverts. Les Ailesbury, les Seaford, lady Aldborough, les Brignole et Durazzo, les Francis Baring y assistaient. Mon fils était assis à table à côté de Francis Baring, homme d'un esprit agréable qu'il avait beaucoup vu chez M. de ïalleyrand, surtout en Angleterre et qui semble avoir conservé de l'attachement pour sa mémoire. Us ont beaucoup causé. Sir Francis lui a dit qu'un grand nombre de lettres de M. de Talleyrand lui avaient dernièrement passé par les mains, car il venait de parcourir et de mettre en ordre toute la correspondance de son beau-père, le duc de Bassano. Il a ajouté que son impression, après cette lecture, était de donner toute raison à mon oncle dans les différends qu'il a eus avec le duc de Bassano sur la politique de l'Empereur Napoléon. Dans le courant de cette conversation, Francis Baring a dit, comme un avis qui pourrait nous être utile, qu'un de ses amis est venu chez lui, il y a peu de temps, et lui a dit : « Vous ne savez pas que Thiers se vante d'avoir trouvé, en
tt rouillant dans des papiers, des choses qui compromettt lent M. de Talleyrand dans l'affaire du duc d'Enghien. » Mon fils est entré alors dans quelques détails, pour démontrer à Baiing que les renseignements prétendus trouvés par M. Thiers ne pouvaient être qu'erronés ; que son oncle avait toujours ignoré les projets de l'Empereur, sa pensée secrète sur le duc d'Enghien, et tous ceux qui ont connu Napoléon ne s'en sont point étonnés.
Je suis bien aise de savoir ce que M. Thiers se plaît à répandre, pour donner crédit à V Histoire du Consulat et de r Empire qu'il écrit en ce moment.
Quand vous serez revenu de votre exil (1), je vous prierai de demander à Francis Baring communication des lettres dont il a parlé à mon fils ; ces pièces figureraient bien, ce me semble, dans notre grand ouvrage (2).
La discussion sur les fonds secrets s'est prolongée beaucoup plus qu'on ne s'y attendait. Le vote, du reste, n'est pas douteux.
La nouvelle d'hier était la faible majorité du Ministère anglais sur le bill de lord Morpeth. Le chiffre de cinq est bien faible (3) . Indiquerait-il la chute prochaine du Cabinet ?
(1) M. de Bacourt, à qui s'adressait cette lettre, était toujours ministre de France à Washington. On trouve ici l'explication du refroidissement qui est survenu dans les relations de la duchesse de Talleyrand et de M. Thiers.
(2) Ce grand ouvrage consistait en la copie et le classement des papiers réunis sous le titre : Mémoires du prince de Talleyrand.
(3) Le bill de l'inscription des électeurs en Irlande avait été proposé par lord Morpeth à la Chambre des Communes, où il trouvait une très considérable opposition.
«0 CHROMQUE
On ne peut pas dire encore quel sera le sort des fortifications de Paris à la Chambre des Pairs. Le duc de Broglie se montre des plus violents en faveur de cette loi.
Les journaux apprennent le mariage du vieux Roi des Pays-Bas avec la comtesse d'Oultremont (1). La tante du Roi de Prusse, la vieille clectrice de Hesse, vient de mourir. La pauvre femme a eu une triste existence semée de bien d'épreuves et de traverses ! Son vilain mari épouse cette dame avec laquelle je l'ai souvent rencontré à Bade.
Rochecotte, 3 mars 1841 . — Le duc de Noailles m'écrit que M. de Flahaut fait une cour assidue à M. Guizot, partout, et surtout chaque soir, chez Mme de Lieven, où ses prévenances commencent dès la porte. Bref, il lui parait dévoué comme il l'était à M. Thiers ; cependant, il n'aura Vienne que si Sainte-Aulaire va à Londres, et pour cela, il jaut que M. de Broglie, qu'on presse d'accepter Londres, continue de s'y refuser.
Le Duc mande encore que le Roi regarde la question des fortifications comme une question de paix et dit qu'il faut rendre les guerres plus difficiles pour les rendre plus rares ; qu'il est bon que l'Allemagne se fortifie chez elle, et que nous nous fortifiions chez nous, parce qu'il faut arrêter notre fougue et élever mutuellement des obstacles qui empêchent de s'attaquer. Le duc d'Orléans, au contraire, prend la chose du côté révolutionnaire. 11
(1) Le 16 février 1841, le Roi Guillaume I" des Pays-Bas avait épousé, morganatiqucment, la comtesse d'Oultremont-Vegimont, après avoir abdiqué, en 1840, en faveur de son fils, le Roi Guillaume 11.
dit que TEurope ne s'arrangera jamais de sa dynastie, ni du principe de gouvernement qui a triomphé eu 1830 ; qu'un jour ou l'autre, elle l'attaquera, et qu'il faut, dès aujourd'hui, préparer sa défense. Quant au duc de Noailles, il me paraît, lui, préparer un discours, auquel il met beaucoup de prétention.
Rochecotte, 5 mars 1841. — Voici un passage d'une lettre que j'ai reçue, hier, de M. Mole : « La Coalition a rendu le bien désormais impossible ; on ne peut plus exercer le pouvoir qu'au prix de concessions, que je ne ferai jamais ; je regarde donc ma carrière politique, ou plutôt ministérielle, comme terminée. Quand les choses en vaudront la peine, je ferai mon devoir à la Chambre des Pairs ; rien de plus, rien de moins ; j'y suis irrévocablement décidé. L'aveuglement est partout, mais là surtout où il importait tant de trouver la clairvoyance. C'est ce qui me fait le plus redouter l'avenir. Je me le représente sous de sombres couleurs, et je vais jusqu'à craindre qu'il ne soit prochain. »
M. de Salvandy, dans une lettre où il me dit qu'allant ce mois-ci, pour des affaires de famille, à Toulouse, il me demandera l'hospitalité en passant, ajoute : « La campagne des fonds secrets a été aussi pitoyablement menée que celle des fortifications. M. Thiers en sort battu et impossible ; M. Guizot, victorieux en paroles, affaibli par le fait, car la majorité reste inquiète des réserves de M. Dufaure. La session semble terminée, cependant les lois de crédit la réveilleront aux dépens de M. Thiers, et
il CHIIONIQUE
la discussion de la loi des lortifiealions, si elle tournait, à la Chambre des Pairs, selon les désirs de M. Alolé, ce que je ne crois pas, la compliquerait encore davantage. »
Les journaux annoncent la mort de M. de Bellune, qui a reçu tous les sacrements de la main de mon cousin, l'abbé de Brézé, en présence de M. de Chateaubriand, du marquis de Brézé et de M. Hyde de Neuville. On ne saurait finir en plus pur carlisme. M.Alexandre de La Rochefoucauld est mort aussi, mais moins légitimement.
M. Royer-CoUard reste triste, accablé, souÉFrant, et indigné que M, Ancelot ait eu la succession académique de M. de Bonald au lieu de M. de Tocqueville.
Rochecotte, 7 mars 1 841 . — Je suis charmée de votre goût pour les lettres de Mme de Maintcnon (1) et beaucoup trop honorée des analogies que vous trouvez entre mon genre d'esprit et le sien ; du reste, le duc de Noailles m'a dit plusieurs fois la même chose. Je voudrais justifier plus complètement cette ressemblance, car, outre la qualité de son esprit, elle avait, avec quelques-unes des faiblesses de son temps et de sa position, une élévation d'âme, une fermeté de caractère et une pureté de principes et de vie, qui la mettent bien haut dans mon estime, et qui expliquent, bien plus encore que sa beauté, ses grâces et sa hauteur de pensée, l'étonnante fortuné qui l'a couronnée.
Rochecotte, 8 mars 1841. — Hier au soir, mon gendre
(1) Extrait d'une lettre.
MARS ISil 43
nous a lu un liés joli ailicle sur Mlle de Lespiuasse, dans le numéro de la Hernie des Deux Mondes du 1" mars. Cet article est bien fait et m'a rappelé plusieurs particularités que M. de Talleyrand m'a racontées sur cette personne qui ne lui plaisait pas. 11 trouvait qu'elle manquait de simplicité, car un des caractères supérieurs du goût de M. de Talleyrand était son respect et son attrait pour la simplicité. Il l'admirait en toutes choses : dans l'esprit, dans les manières, dans le langage, dans les sentiments, et il a fallu un concours de circonstances bien étranges, une position bien forcée, pour que ce noble instinct de simplicité ne se soit pas toujours conservé dans son caractère et dans ses actions. L'exagération et l'affectation lui ont toujours été antipathiques et son commerce m'en a singulièrement corrigée. J'en avais un peu lorsque je me suis mariée, et j'espère qu'il ne m'en reste guère ; c'est bien à lui que je le dois, ainsi que tant d'autres choses dont je ne puis assez rendre grâce à sa mémoire. Pour en revenir à Mlle de Lespinasse, je me souviens parfaitement d'avoir lu ses Lettres, qui parurent peu après celles de Mme du Deffant. Elles ne m'attirèrent pas beaucoup. La fausse exaltation n'est pas de la vraie sensibilité ; la passion n'est pas de la tendresse. Dans l'absence de principes qui caractérise le dix-huitième siècle, on ne se sauvait que par le joug qu'imposait le grand monde, par ses coutumes et par ses exigences. Pour peu que l'on n'y appartînt pas absolument, rien n'arrêtait ; l'imagination entraînait bien loin et bien bas. Mlle de Lespinasse, sans famille et sans fortune, n'étant pas obligée de compter avec un monde
auquel elle n'appartenait qu'à moitié, a mené la vie d'un homme d'esprit à bonnes fortunes. Mais me voilà faisant moi-même un article de revue : celui que nous lisions hier vaut beaucoup mieux.
RochecoUej 9 mars 1841. — Voici l'extrait d'une lettre que j'ai reçue de la duchesse de Montmorency : « Ici on ne pense qu'aux fortifications. Les moins politiques en sont occupés, et ceux qui sont supposes devoir voter powr^ sont très mal tfaités dans la société. Mon mari dit qu'il n'est pas encore éclairé; cela fait dire par notre famille qu'il est gagné par le Roi ; le fait est qu'il est travaillé par mon fils, qui en est chargé par le Château; tout cela m'excède.
« M. Gobert, trésorier de VOEuvre des orphelins du choléra, et qui est resté fort dévoué à la mémoire de feu Mgr de Quélen, a eu une horrible scène avec Mgr Affre, qui, à l'assemblée de l'Œuvre, a voulu le chasser. M. Gobert a répondu qu'il ne bougerait pas ; bref, cela a été très scandaleux : on ne peut comprendre comment ces scènes, ces colères, ces abus d'autorité finiront.
« Le ducdeRohan marie sa fille au marquis deBéthisy: c'est un mariage convenable.
« Vous verrez, dans le journal, la comédie filiale du prince de la Moskowa. On loue M. Pasquier de ne pas lui avoir accordé la parole. On m'a raconté que c'est le duc d'Orléans qui a décidé le prince de la Moskowa à faire son entrée aux Pairs, afin de voter pour ces sottes fortifications.
C'est aussi le duc d'Orléans (\mlieni\e Journal des Débals. Le vieux Berlin et les principaux rédacteurs sont très opposés aux fortifications, mais le jeune Berlin, officier d'ordonnance du duc d'Orléans, et AI. Cuvillier-Fleury, secrétaire des commandements du duc d'Aumale, font insérer dans le journal ce qu'ils veulent, ou plutôt ce que le Château veut. Je sais que Berlin de Veaux a dit, l'autre jour, à quelqu'un de ma connaissance : ci Ne croyez pas u au moins que je sois pour une aussi fatale mesure. »
Rochecotle, 14 mars 1841. — 11 faisait si beau hier, et j'étais si en retard d'une visite à rendre à ma sous-préfète (1), que je me suis décidée à aller, entre le déjeuner et le dîner, à Chinon, avec mon gendre. La route qui mène de chez moi à Chinon est jolie et facile. J'ai été visiter, à Chinon même, les grandes et nobles ruines du Château, qui domine la riante et riche vallée de la Vienne ; la salle où Jeanne d'Arc est venue offrir sa sainte épée à Charles Vil ; la tour où Jacques Molay, le Grand Maître des Templiers, a été longtemps détenu ; le passage souterrain menant à la maison d'Agnès Sorel ; tout cela s'aperçoit encore ; surtout, on y porte l'œil de la foi, ce qui est le mieux en fait d'archéologie. Si on soignait cette ruine comme celle de Heidelberg, on en ferait un objet tout à fait pittoresque. Je me suis arrêtée un quart d'heure au Bureau de bienfaisance, où se trouve maintenant une Sœur supérieure qui a passé quatorze ans dans l'établisse-
(1) Le sous-préfet de Chinon était alors M, Viel.
ment de Valencay, et qui m'avait plusieurs fois exprimé le désir qu'elle aurait de me voir. C'est une sainte personne, qui partout est chérie; elle a été pleurée à Valencay. Quand j'ai sonné au portail, une sœur est venue me dire que la Supérieure était à la mort, et avait reçu, peu d'heures auparavant, les derniers Sacrements. Cependant, ayant voulu que la malade sût que j'étais là, celle-ci a voulu absolument me voir. J'ai été bien attendrie de cette entrevue qui a illuminé le visage défaillant de cette excellente personne. Elle m'a dit la même chose que feu Mgr de Quélen : c'est que, depuis le jour oii elle m'avait vue pour la première fois jusqu'à celui de sa mort, qui allait avoir lieu, il ne s'était pas passé une journée oii elle n'eût prié pour moi. C'est doux d'être aimée par des âmes chrétiennes : elles ont une fidélité qui n'appartient qu'à elles.
En revenant de Chinon, j'ai trouvé deux lettres, qui auront influence sur l'emploi de mon été. L'une est du Roi de Prusse qui a appris mes projets de voyage et me demande d'aller le voir à Sans-Souci. Ceci me décide à être à Berlin vers le 12 mai. Voilà un premier point arrêté. La seconde est de mes sœurs, qui me mandent qu'elles resteront à Vienne jusqu'au 1" juillet, et que je devrais bien réaliser le projet que j'avais fait d'y aller voir Mme de Sagan, si elle avait vécu. Je tiens à ce que mes sœurs et moi restions unies : je le trouve convenable, et puis cela m'est doux et repose le cœur ; nous sommes réduites à un si petit groupe ; et les liens du sang ont une puissance qu'on est bien étonné de voir subsister^ à travers tout ce
qui, naturellement, devrait la détruire, ou au moins l'affaiblir.
Rochecotle, 10 mars 1841. — J'ai eu hier cette lettre de Mme de Lievea : « Le firman d'hérédité a l'air d'un vrai humbug. Le Pacha l'a trouvé aussi et Napier, l'amiral anglais, l'a trouvé encore davantage ; il a conseillé au Pacha de refuser, ce que celui-ci a fait très poliment. Pendant que ceci se passait en Orient, ici on recevait une invitation très polie de Londres de rentrer dans le concert européen pour régler la question générale de l'Orient, et cette invitation était précédée d'un protocole annonçant que laquestion égyptienne était vidée entièrement. Comme les termes de l'invitation paraissaient bons, on s'est montré ici disposé à entamer les pourparlers. Votre Gouvernement a proposé des changements de rédaction qui ont été tout de suite acceptés, et voilà qu'on était à peu près à la veille de conclure, lorsqu'arrivent les nouvelles que je vous ai dites plus haut. M. Guizot a, sur-le-champ, tout suspendu, car au lieu de l'affaire égyptienne terminée, elle recommence, et le Sultan et le Pacha s'entendent moins que jamais. C'est lord Ponsonby qui a dicté le firman, les trois autres représentants s'y étaient opposés. Les Anglais qui sont à Paris sont honteux de ce méprisable trick; tout le monde regarde ce fait comme un acte de mauvaise foi, et ici on rit un peu de l'embarras que cela va causer aux puissances du Nord, parce qu'il faut redresser cela, sous peine de voir recommencer toute la querelle, comme s'il n'y avait pas eu de traité du 15 juillet. En
attendant, les Allemands grillent de voir finir l'isolement de la France, qui les force à des armements fort coûteux et la France ne se prêtera à aucun rapprochement, tant que subsistera le différend avec l'Egypte.
« Et l'Amérique ! . . . Lady Palmcrslon m'écrit toutes les semaines et me dit dans sa dernière lettre : "Nous sommes a très contents des nouvelles d'Amérique, tout cela s'arran- «gera « ; c'est-à-dire que le pauvre Mac Leod sera pendu, et le territoire anglais sera envahi : si cela leur convient, à la bonne heure (1). En Chine, les affaires anglaises vont aussi très mal.
« Bresson retournera sûrement à Berlin. M. de Sainte- Aulaire arrive ces jours-ci. Il ira à Londres — mais!... quand?... Quand vous y enverrez un ambassadeur. Je ne sais qui aura Vienne.
u Lord Beauvale a pris un accès de goutte pendant la bénédiction nuptiale (2) . Il a dit au prêtre de se dépêcher ; on l'a ramené chez lui très malade ; le lendemain, il était dans son lit, sa femme dînant sur une petite table à côté ! Us viendront à Paris en allant en Angleterre.
« Adèle de Flahaut se meurt. Le père est comme un fou- la mère a le courage d'un homme.
« Je me décide à vous envoyer la lettre même de lady
(1) Pendant la rébellion du Canada, en 1837 et 1838, le vapeur Caroline avait été brûlé sur la rivière de Niagara, et M. Amos Durfee (Anglais) fut tué. M. Alexandre Mac Leod, citoyen des Etats-Unis, fut accusé d'avoir été le meurtrier, mais M. Gridley, juge à Utica, réussit à prouver son innocence.
(2) Voir à la page 28 (26 février) l'annonce du mariage de lord Beauw V, vale avec Mlle Maltzan.
mai; s 1811 43
Palnierston, pour que Pauline y lise des détails qui l'intéresseront. «
Voici cette lettre de lady Palmerston à la Princesse : a Je viens vous annoncer le mariage de ma fille Fanny X avec lord Jocelyn. C'est un charmant jeune homme de 28 ans, de belle figure, très gai, très dévoué, spirituel et aimable, et qui a voyagé dans toutes les parties du monde. Il revient en ce moment de la Chine, dont il donne des détails très intéressants. Nous sommes tous fort contents de ce mariage, qui est tout à fait un roman. Il a écrit sa proposition de Calcutta, il y a un an et demi, mais sans pouvoir attendre la réponse, étant obligé de partir pour Chusan; il a passé ainsi près de deux ans, ballotté entre la crainte et l'espérance, et il est arrivé à Liverpool sans savoir s'il ne la trouverait pas mariée à un autre, car dans les papiers anglais qu'il voyait parfois, il trouvait souvent l'annonce du mariage de Fanny avec d'autres. Le père de lord Jocelyn est lord Roden, grand tory, mais vous savez que c'est là une bagatelle qui ne nous inquiète pas, car le bonheur de Fanny est notre premier objet, et l'amour ne suit pas la politique; et puis, il n'est pas enragé comme son père, mais très raisonnable et sage dans ses idées.
« Les nouvelles d'Amérique sont assez bonnes au fond; tout est clabaudage et affaire de parti; ceux qui sortent veulent rendre difficile la position de ceux qui entrent ; c'est à peu près comme en Europe. »
Je veux copier aujourd'hui une petite romance, composée par Henri IV et que j'ai trouvée dans les Mémoires de Sully. Elle me paraît pleine d'élégance et de charme,