III
et plus gracieuse encore que Charmante Gahrielle.
Viens, Aurore,
Je t'implore.
Je suis gai quand je te vois ;
La Bergère
Qui m'est chère,
Est vermeille comme toi.
Elle est blonde.
Sans seconde,
Elle a la taille à la main ;
Sa prunelle
Etincelle,
Comme l'astre du matin,
De rosée
Arrosée.
La rose a moins de fraîcheur ;
Une hermine
Est moins fine ;
Le lys a moins de blancheur !
Que c'est joli ! Les lettres de Henri IV sont aussi charmantes. Enfin c'est lui, quand il est en scène, qui donne de l'intérêt à ce singulier ouvrage, le plus lourd, le plus diffus possible, mais néanmoins attachant pour qui y sait ramer avec patience.
Rochecotte, 27 mars \ 841 . — On a écril à mon gendre que le discours de M. Mole contre les fortifications n'avait pas répondu à l'attente générale ; que celui de M. d'Alton- Shée, que l'on dit avoir été fait par M. Berryer, étincelait d'esprit et de bonnes moqueries, et avait charmé la Chambre des Pairs, tout aussi foncièrement contre la loi que l'était la Chambre des Députés; néanmoins, elle la votera probablement tout comme a fait l'autre.
RochecoUe,2\) mars 1841. — Me voici dans ma dernière semaine de campagne. Elle va être rempUe par mille affaires, rangements, comptabiliié, ordres à laisser. Je regretterai beaucoup ma solitude, ma paix, l'ordre uimforme de mes journées, la simplicité de mes habitudes, l'activité efficace, sans fatigue et sans agitation, qui profite aux autres, et par conséquent à moi-même. Je ne suis pas sans inquiétude de <juitter la retraite protectrice où je m'abritais pour remettre à la voile. La navigation du monde est la plus difficile, la plus orageuse, et je ne m'y sens plus du tout propre ; je n'ai plus de pilote et je ne sais pas, à moi seule, conduire ma barque; j'ai toujours peur de me briser contre quelque écueil. Mes nombreuses ex,périences ne m'ont pas rendue habile, seulement elles m'ont mise en défiance de moi-même, et cela ne suffit pas pour faire bonne traversée !
Rochecotte, 2 flîjr//184l. — J'ai vu, dans le journal, la mort de la vicomtesse d'Agoult, <iame d'atours de Mme la Dauphine. Il me semble que la perte d'une amie si ancienne et si dévouée doit être, en exil surtout, un coup bien sensible pour cette Princesse, à laquelle pas un chagrin, pas une épreuve n'oftt été épargnés.
Rochecotte, 3ayri/1841. — Les journaux m'ont appris que l'amendement, qni aurait fait retourner la loi sur les Cr^rUfications à la Chambre des Députés, a été rejeté par les Pairs à une assez grande majorité, ce qui indique que la loi même sera adoptée. Le Château en sera ravi!
La duchesse de Montmorency me mande que je retrouverai Paris occupé de magnétisme. Chacun a sa somnambule. On a de petites matinées ou soirées, pour voir les effets du somnambulisme. C'est Mme Jules de Contades, sœur de mon voisin, M. du Ponceau, qui a mis cela en vogue. Son frère, qui est depuis trois mois à Paris, y a fait venir une Angevine, qui est un sujet principal de magnétisme. Elle était chez lui àBenais (l) l'automne dernier et le D' Orye m'en a raconté des merveilles. Il était très incrédule, mais ce qu'il a vu de cette personne l'a fort ébranlé.
Rochecotte, 4 avril 1841 . — Décidément, voilà Paris embastillé. Le duc de Noailles m'écrit là-dessus une lettre très politique, probablement très judicieuse, mais qui m'a ennuyée. Il ajoute ceci : « Je vous dirai pour nouvelle, que la princesse de Lieven donne à dîner ; elle a une très belle argenterie, de la vaisselle plate, et elle m'a engagé lundi dernier avec M. Guizot, Montrond, M. et Mme de La Redorte, M. Peel (frère de sir Robert Pcel) et Mrs Peel. C'était le second dîner qu'elle donnait. Le premier avait été pour son Ambassadeur et sa nièce Apponyi. Elle a donné aussi une soirée à la Duchesse de Nassau, la veuve, fille du prince Paul de Wurtemberg, venue passer quinze jours à Paris pour voir son père, qui vient d'être à la mort et reste très menacé. La Duchesse de Nassau est sourde, mais agréable et gracieuse. Elle ne voulait
(1) Renais, château près de Rochecotte, appartenait alors à M, et Mme de Messine, parents de Mme du Ponceau.
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pas aller aux Tuileries, son père l'y a obli«j[ée ; toule la Fauiille Royale, excepté le Roi, est allée chez elle le lendeuiaiii. Elle a été invitée à dîner pour trois jours après et a refusé, disant qu'elle devait aller ce jour-là à Versailles ; elle a refusé avant d'en parler à son père, qui n'est assurément pas Philippiste, mais qui a senti l'inconvenance de ce refus ; il a exigé qu'elle demandât l'heure de la Reine pour aller prendre congé; la Reine a fait dire qu'elle était très fâchée, mais que les devoirs de la Semaine sainte ne lui permettaient pas de la recevoir. La Cour avait, dès son arrivée, mis des loges à sa disposition ; elle a refusé, disant qu'elle n'irait pas du tout au spectacle, et cependant, elle a été à l'Opéra dans la loge de la duchesse de Bauffremont. Dans notre Faubourg, on est charmé de cette conduite, qui me parait pleine de sottise et de mauvais goût. » En effet, je trouve cette équipée absurde.
Puisque vous lisez (1) le petit Fénelon, souvenez-vous que je vous recommande surtout le troisième et le quatrième volumes. Je les mets à l'égal, tout à la fois, de Mme de Se vigne et de la Bruyère. Le tout fondu dans la grâce inimitable et le sérieux fin et doux de l'évéque chrétien, grand seigneur, homme de Dieu et du monde, et qui, comme disait Bossuet, avait de l'esprit à faire peur.
Je pars dans une heure. J'ai le cœur fort gros de m'en aller. Quand et comment reviendrai-je? L'imprévu a une trop large part dans la vie de chacun.
(1) Extrait de lettre.
54 CHRONIQLE
Paris, G avril 1841. — M'y voici, dans ce grand Piaris. La première impression n'est pas du tout gracieuse !
Paris, d' avril 1841. — Mme de Lieven, qui m'avait écrit pour me voir et que j'avais priée à dîner tête à tête avec moi, ce qu'elle a accepté, est apparue parée, démaigrie, d'e bonne humeur. Elle m'a raconté que son Empereur est toujours également farouche, que la petite Princesse de Darmstadt se trouve fort mal du climat de Saint-Pétersbourg, que le froid lui a rougi le nez; le jeune héritier n'en est plus du tout épris, cependant il va épouser. La Princesse assure qu'il n'y a rien du tout de décidé pour les mouvements diplomatiques, si ce n'est que Sainte-Aulaire ira à Londres et Flahaut à Naples ; le reste est très au hasard. On croit que Palmerston encourage secrètement les étranges procédés Ponsonby, car rien ne se termine dans la question d'Orient. Lord Granvilie est obligé de donner sa démission à cause de sa santé. Lady Glanricarde désire extrêmement Paris, mais la petite Reine et lady Palmerston ne l'aiment pas : elle s'est cependant réconciliée avec lord Palmerston qu'elle détestait jadis. On dit que la Reine a envie de nommer à Paris lord Xormanby, qui est insuffisant dans le Cabinet.
M. Decazes est déjà assez mal pour qu'on pense à son successeur; les uns parlent de M. Monnier, les autres nomment des noms que je n'ai pas retenus.
Paris, 10 avril 1841. — Je voudrais avoir quelque
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chose d'intéressant à conter de Paris, où tant d'intérêts s'agitent et se combattent; eh bien! point du tout; il me semble que j'y suis plus stérile et hébétée qu'à Rochecotte. Cependant, j'entends beaucoup de paroles bourdonner à mes oreilles, mais elles ne laissent pas de traces, et elles empêchent seulement le cours tranquille de mes réflexions.
Hier, après moii déjeuner, j'ai été chez Madame Adélaïde, qui, ayant appris indirectement que j'étais à Paris, m'a fait demander. J'avais compté ne me manifester au Château qu'après Pâques. Je l'ai trouvée souffrante et singulièrement changée, maigrie, voûtée, fatiguée, vieillie. JElle a été parfaitement bonne pour moi, mais vraiment ennuyeuse par son interminable morceau sur les fortifications. Je crois que c'était pour me l'adresser qu'elle m'avait fait venir, comme si j'avais, ou qu'il fût important que j'eusse une opinion à ce sujet. Ce qui m'a amusée davantage, c'est le portrait de la Reine Christine d'Espagne, qu'elle m'a montré et qui est très agréable. Cette Reine n'a point été jusqu'à Naples parce que son frère n'a pas voulu l'y recevoir. Elle doit être maintenant à Lyon, et on suppose qu'elle reviendra ici. où la Cour me paraît lui être très favorable. On s'y montre moins bien disposé pour la grosse Infante ; on lui en veut d'avoir, tout dernièrement, mis ses trois filles aînées au couvent : cela ne s'explique pas. Depuis qu'elle était ici, elle avait mené ses trois Princesses au bal et partout, et puis, maintenant, cette réclusion!
M. Alolé est venu me voir à la fin de la matinée , il est
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très sombre sur lu politique. Le luit est que, très cvitleuimcnt, personne n'a gagné en force, ni en considération. 11 parait que la Cour s'est tellement commise j)Our ces malheureuses fortifications, dont personne ne veut, pas même ceux qui ont voté pour, que l'eflèt a été jusqu'au ridicule. On a blessé, à cette occasion, bien du monde, et tous ceux qui ne promettaient pas leur vote ont été moqués et injuriés à bout portant. On dit que le Prince Royal ne s'y est pas épargné. J'en suis bien peinée, car je le serai toujours de tout ce qui peut lui nuire. Il est, en ce moment, à Saint-Omer.
Paris, 12 avril 1841. — On entre chez moi, à l'instant, me dire une nouvelle saisissante. La jolie duchesse de Vallombrosc, si jeune encore, grosse de son second enfant, et heureusement accouchée il y a quelques jours, a été saisie le surlendemain d'une fièvre |)uerpérale, et la réponse au domestique que j'ai envoyé pour savoir de ses nouvelles, est qu'elle est morte cette nuit. Quelle horreur ! C'est la même maladie dont la petite maitresse d'école de Ilochecotte a été guérie par des médecins de campagne, tandis que la duchesse de Vallombrosc, entourée de toute la Faculté, meurt en dépit de cette prétendue science. Ah ! que la vie lient peu ce qu'elle promet !
Paris, 13 avril 1841. — Partout, hier, on ne parlait que de cette mort de la duchesse de Vallombrosc. Elle ne se doutait pas de son danger, la malheureuse, et quand on a fait chercher un prêtre, qui, heureusement, s'est
trouvé Iioiuiiio d'esprit habile (l'abbé Dupanloup), il a eu à la préparer à ce terrible inattendu. Voilà de ces morts qui. du temps de Louis XIV, auraient opéré de soudaines conversions, mais rien n'agit plus sur les esprits blasés et les consciences éteintes de notre temps, oii tout est plat et écrasé, au dedans et au dehors.
Paris, 14 avril 1841. — M. de Sainte-Aulaire est venu déjeuner chez moi, hier, et me questionner sur les détails matériels et sociaux de l'ambassade de Londres, à laquelle il se prépare. M. Royer-Collard est arrivé avant qu'il ne fût parti ; ils ont parlé de l'Académie française et d'un nouveau travail dont s'occupe M. Nodier, l'Histoire des mots. Ou dit que ce sera un ouvrage curieux et sérieux, fait à merveille par un homme de beaucoup d'esprit, un vrai monument.
M. Royer-Collard m'a dit que le jour de la mort de sa fille la porte de son cabinet s'est ouverte trois fois en un quart d'heure, pour y faire entrer M. Alolé, ce qui était tout simple, M. Thiers, ce qui Tétait moins, et AI. Guizot, ce qui ne l'était pas du tout. La réunion rendait la chose plus singulière encore. AI. Guizot s'est jeté, pâle et en larmes, sur AI. Royei-Collard qui, dans ce jour de deuil, n'a pas eu la force de le repousser, ce dont je l'ai fort loué. Deux des enfants de AI. Guizot ayant été depuis à la mort et ayant été tirés d'affaire par M. Audral (1 ), M. Royer- Collard a été chez M. Guizot lui faire compliment sur leur
(l) Le docteur Antlral était le gendre de AI. Rojer-Collard.
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rétablissement. Depuis ce temps, quand ces messieurs se rencontrent à la Chambre, ils se donnent la main et échangent quelques paroles. Moi, qui suis pour les pacifications générales, et qui trouve que plus on avance dans la vie, plus il faut y tendre, j'ai dit et répété à M. Royer- Collard que j'étais charmée de le voir adouci.
J'ai eu mes enfants à dîner. Après leur départ, je me suis couchée. Il ne tiendrait qu'à moi d'aller dans le monde ou d'en recevoir chez moi; mais j'en ai le plus invincible dégoût, et l'heure pendant laquelle je laisse ma porte ouverte me semble la plus longue de la journée. M. de Talleyrand, notre cher M. de Talleyrand, qui avait tant de perspicacité et qui disait, sur chacun, bien plus vrai encore que je ne croyais, disait sur moi, avec grande raison, que, mes enfants mariés, je ne resterais pas dans le monde. En effet, je ne puis plus du tout m'y supporter : mon curé, mes sœurs blanches, mon jardinier, mes pauvres et mes ouvriers, voilà mon monde. Ce qu'on appelle les amis, dans le monde, pâlit auprès d'eux ; Mme de Maintenon disait : « Mes amis m'intéressent, mais mes pauvres me touchent. ?> Je me suis bien souvent fait l'application de cette phrase, que je comprends merveilleusement.
Paris, 10 avril 1841. — C'était hier que le duc de Rohan-Ghabot, dont nous sommes un peu parents, mariait sa fille aînée au marquis de Béthisy. C'était une belle noce, dans le plus pur du faubourg Saint-Germain. J'étais priée à la messe de mariage. Saint-Thomas-d'Aquin conte-
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nait à peine la foule. On étouffait dans la sacristie, on s'est grossièrement coudoyé sur le péristyle ; la pluie battante augmentait la confusion, au lieu de modérer la hâte que chacun avait de rentrer chez soi. L'abbé Dupanloup, qui, chaque jour, baptise, confesse, enterre ou marie quelqu'un de notre quartier, a fait un discours un peu long, mais touchant pour ceux qui l'écoutaient ; presque personne ne songeait à autre chose qu'à ce qui occupe dans un salon : la toilette et la coquetterie. Il est bien rare qu'à Paris et dans notre monde un mariage soit grave et recueilli, et les paroles dites par le prêtre sont les seules qui tombent sérieusement au milieu de cette extrême frivolité, qui ne permet pas même de les laisser écouter. C'est un spectacle qui fait faire plus d'une triste réflexion, surtout pour ceux qui se rappelaient que la veille on avait dit, dans cette même église, les dernières prières sur le cercueil de cette jeune et belle duchesse de Vallombrose.
Paris, 17 avril 1841. — J'ai profité hier de l'obligeance du comte de Rambuteau, qui. m'avait offert sa loge pour la dernière représentation de Mlle Mars. La foule était grande, la salle remplie de tout ce qu'on connaît; toute la Famille Royale s'y trouvait. Mlle Mars avait épuisé tous les artifices de la toilette, et avec un succès étonnant. Elle a épuisé aussi toutes les ressources de son talent, et avec un succès plus complet encore. Son son de voix n'avait besoin d'aucun art, d'aucune étude; il était toujours jeune et modtilé ; si elle avait voulu renoncer aux
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rôles liop jeunes et modifier son emploi, elle aurait pu rester lonjjtemps encore au théâtre. On lui a fait de brillants adieux : elle succombait sous les fleurs et les applaudissements. Le Misanthrope a été honteusement massacré par toute cette pauvre troupe, et Mlle Mars seule respectait Molière. Dans les Fausses Confidences, il y a eu plus d'ensemble et de mouvement, et Mlle Mars a triomphé.
Paris, 25 avril 1841. — M. Royer-Collard m'ayant dit, à son avant-dernière visite, qu'il avait une vingtaine de lettres de M. de Talleyrand, et qu'il me les donnerait, si cela me faisait plaisir, j'ai accepté, étant bien aise de réunir le plus possible d'autographes de lui. Il me les a apportées avant-hier. Je les ai relues hier, il y en a quelques-unes d'agréables par le cachet de simplicité gracieuse et fine qui lui était propre. J'y ai retrouvé quelque chose que je cherchais depuis longtemps, sans avoir pu remettre la main dessus : c'est la copie de la lettre que M. de Talleyrand écrivit à Louis XVIII, lorsque parurent les Mémoires du duc de Rovigo au sujet du duc d'Enghien (1) . Je savais qu'il avait écrit, mais j'avais confondu les dates; il m'était resté l'idée que celte lettre avait été adressée à lord Castlereagh, tandis que ce fut au Roi; M. de Talleyrand en envoya une copie à M. Royer-Collard, et c'est celle-là que j'ai retrouvée à ma grande satisfaction.
(1) Cette lettre de M. de Talleyrand au Roi Louis XVIII, et la réponse que M. de Villèle lui adressa au nom du Roi, se trouvent dans l'Appendice du troisième volume des Mémoires du prince de Talleyrand.
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M. de Villèle, qui n'était pas venu à Paris depuis 1830, y est en ce moment. C'est un événement pour les légitimistes; ils désirent vivement qu'il se réconcilie avec M. de Chateaubriand, et cependant, ces deux messieurs ne se sont pas revus encore... Pourquoi? Parce qu'aucun des deux ne veut faire la première visite, tout en déclarant qu'ils seraient ravis de se revoir et d'oublier le passé.
Paris, 26 avril\%A\. — Hier, avant le salut, j'ai fait mes adieux à toutes mes bonnes amies du Sacré-Cœur. Toutes ces dames sont très comme il faut, et Mme de Gramont est vraiment une personne rare par l'esprit, la bonté, la grâce et la fermeté réunis ; elle est bonne pour moi, et je me trouve mieux avec elle qu'avec toutes les personnes du monde. C'est que je n'y suis plus propre du tout, au monde, j'en fais journellement l'expérience : outre qu'il me dégoûte, m'irrite et me déplaît, il me trouble, me blesse, m'agite,et j'y vais chaque jour moins; tout l'équilibre, toute la paix, difficilement reconquis dans ma retraite, se perdent ici; j'y suis mécontente de moimême, et peu satisfaite de ceux mêmes dont je n'ai pas à me plaindre.
Paris, 29 avril 1841. — J'ai eu hier à la fin de la matinée une infinité de visites qui venaient me faire des adieux et qui m'ont toutes paru ennuyeuses; je n'en excepte que celle de ce bon et excellent ambassadeur (1)
(1) Le comte Pahlen.
de Russie, qui va aller passer une partie de l'été à Carlshad. Décidément, sa souveraine ne va point à Ems. 11 paraît que les Cours de Saint-Pétersbourg et de Berlin sont très mal ensemble, et que ce n'est que pour éviter une brouillerie complète que le Roi de Prusse a envoyé son frère Guillaume assister aux noces du Grand-Duc héritier. La froideur des deux Cours tient à des intérêts de commerce très opposés, à l'impopularité des Russes en Allemagne, dont les gouvernements sont obligés de tenir compte, mais surtout à la tenue des Etats dans le grandduché de Posen et à la liberté qui y est accordée de se servir de la langue polonaise. L'Empereur Nicolas est entré en rage et a dit qu'autant vaudrait être voisin de la Chambre des Députés français. Ces détails sont très officiels, je les tiens du Roi lui-même, que j'ai vu longtemps hier, chez sa sœur à laquelle j'avais été faire mes adieux. J'ai trouvé, lui et elle, très émus du jugement d'acquittement prononcé, il y a quelques jo^urs, dans la fameuse affaire des fausses lettres attribuées au Roi (1). Ce jugement est, en effet, bien inique et bien injuste, car personne ne peut, mieux que moi, connaîti-e la fausseté de ces lettres. A cette occasion, il a été question dans notre entretien de bien des choses qui prouvent qu'on ne sau-
(1) Voir à la page 19 (12 lévrier 1841). Une instruction judiciaire avait été ouverte contre M. de Montour, gérant du journal la France qui avait publié les fausses lettres. L'affaire, longtemps retardée par la défense, ne vint devant le jury que le 24 avril. M' Berryer plaida habilement la bonne foi de M. de Montour, qui avait cru les lettres authentiques (sans s'en assurer). A la suite de cette plaidoirie, le gérant Ae la France fut acquitté par 6 voix contre 6
rait trop peu écrire, qu'il ne faudrait presque rien confier au papier, et qu'il faudrait surtout tout détruire. Je suis rentrée chez moi avec une vraie terreur à cet égard.
Paris, 1" mai } 841 . — Hier, j'ai été prendre les commissions de Mme la Duchesse d'Orléans pour Berlin; elle m'a montré ses deux enfants. Le Comte de Paris, l'aîné, est tout le portrait du Roi, son grand-père, timide du reste, et délicat; le second ressemble à sa mère et paraît avoir plus de vivacité que son frère.
Paris, 3 mai 1841 . — Le temps s'est un peu rafraîchi par un orage dans la nuit, qui a eu le mérite de n'éclater qu'après tous les feux d'artifice et les illuminations faits à l'occasion du baptême du jeune Prince (1) . Tout s'est bien passé à Notre-Dame, noblement, dignement; le petit Prince a été charmant. On a remarqué l'extrême bonne grâce de Mme la Duchesse d'Orléans, ses belles révérences, et le soin avec lequel elle a fait faire les signes de croix, dès l'entrée à l'église. J'avais voulu y aller, et j'avais toutes les facilités pour le faire grâce aux bontés de Madame Adélaïde, mais inquiète de ma fille, et ne voulant pas manquer la visite de son médecin, je n'y ai pas été (2).
Paris, 5 mai 1841. — M. Bresson, qtii est venu me
(1) Le Comte de Paris, né le 24 août 18.38, avait ëté ondoyé aux Tuileries, le jour de sa naissance. Il ne fut baptisé à Notre-Dame que près de trois ans plus tard, le 2 mai 1841, en grande pompe.
(2) La marquise de Gaslellane fut alors très malade d'une violente esquinancie dont les suites la firejit lon^mpe souffrir.
faire ses adieux hier, me paraît destiné à retourner tout simplement à Berlin, ce qui lui plaît médiocrement; il s'était évidemment flatté d'aller à Vienne. Le Roi veut y envoyer Montebello, mais M. Guizot, poussé par Mme de Lieven, veut que Vienne soit donné à M. de Flahaut. Il circule beaucoup que Mme de Lieven fait et défait les ambassadeurs, et les cris, contre elle, dans le Corps diplomatique français, sont violents.
Pauline est mieux, mais pas assez bien pour m'accompagnera Berlin ; j'ai le cœur gros de la quitter; ce long voyage à faire seule me pèse lourdement. C'est du véritable isolement. Enfin je serai ravie quand je me retrouverai en Touraine ; je sens que c'est là que sont mes vraies racines; j'y ai des intérêts, des devoirs, un bon centre d'activité. Partout ailleurs je vivote, mais je ne m'enracine pas.
Metz, () mai 1841 . — Me voici donc hors de Paris, n'y regrettant rien que ma fille, mais n'espérant pas grand'chose de mon voyage comme agrément; je redoute les déplacements et cette vie fatigante, vide et bête, des grandes routes et des auberges.
Mannheim, 8 mai 1841. — Je suis repartie de Metz hier à midi, après m'être bien reposée. De là, je suis venue ici sans m'arrêter et j'y suis arrivée à 10 heures du matin. Je n'ai point été fouillée à la frontière, mais dans la nuit un orage flamboyant a failli me faire perdre courage ; cependant, j'ai fait (c'est le cas de le dire) tête à l'orage,
et me voici à Mannhcim. L'invariable Sclireckenstein me guettait et a voulu me mener au Château où on m'avait préparé un appartement; j'ai résisté, et je crois que j'ai aussi bien fait pour les autres que pour moi-même. Après m'étre habillée, j'ai été chez la Grande-Duchesse Stéphanie qui avait mis une voiture à ma disposition. Elle est mieux, d'aspect, qu'à Umkirch, où elle couvait sa terrible maladie, mais elle a de la peine à mouvoir son bras gauche et traîne un peu la jambe. On murmure autour d'elle que ce qu'elle prend pour du rhumatisme est plus sérieux; les» médecins vont l'envoyer à Wildbad. Elle cause toujours de la même manière. La Princesse Marie est un peu alourdie et un peu fanée, pas trop encore, mais il ne faudrait plus attendre pour la marier.
J'ai été chez la baronne de Sturmfeder, grande maîtresse en titre, et chez la vieille Walsch, égayant sa vieillesse avec le Charivari, les Guêpes et les Nouvelles à lu main, libelles qui sont à la mode maintenant ; c'est là dedans qu'elle puise ses notions et ses bienveillances. En sortant du Château, je me suis fait conduire chez la duchesse Bernard de Saxe-Weimar, que j'ai connue en Angleterre, et dont le mari est l'oncle chéri et chérissant de Mme la Duchesse d'Orléans, C'était une preuve d'égard, d'autant plus convenable à donner que je dois les rencontrer tantôt à dîner au Château. Me voici rentrée, et me reposant jusqu'à l'heure de ce dîner, qui est à 4 heures et demie.
Depuis Paris, j'ai beaucoup lu; d'abord un nouveau roman de Bulwer : \-ight and Mornimj ; cela a quelque
intérêt, mais ne vaut pas les premiers ouvrages du même auteur. Puis, un livre fort court, mais qui m'a ravie : ce sont les Lettres de la princesse de Condé, sœur du dernier duc de Bourbon, morte religieuse au Temple. Ces lettres ont été écrites, dans sa jeunesse, à quelqu'un qui vit encore et pour qui elle a eu une affection très vive, mais très pure. C'est M. Ballanche, l'ami de Mme Récamier, qui les a publiées, sans en être le héros. Elles sont authentiques, simples, élevées, tendres, pleines de dévouement, de délicatesse, de sensibilité, de raison, de courage, et écrites à une époque et au milieu d'un monde où l'auteur, son style et ses sentiments, tout faisait exception. C'est d'un charme extrême (1). Enfin, j'ai lu un petit opuscule de lord Jocelyn, mari actuel de Fanny Cowper, sur la campagne des Anglais en Chine. Le nom de l'auteur m'a tentée, mais le livre ne m'a pas du tout intéressée.
Mannheinif 9 mai 1841. — J'ai dîné hier chez la Grande-Duchesse, qui, ensuite, m'a montré tout le Château, que j'ai eu l'air de voir pour la première fois. Elle m'a dit tant de choses que j'ai peine à me souvenir de quelques-unes. Ce qui m'est resté net dans la mémoire, c'est que la Princesse Sophie de Wurtemberg, mariée au Prince héréditaire des Pays-Bas, est fort mal avec sa bellemère, qui ne veut pas même voir les enfants de son fils.
(1) Ces lettres sont adressées à M. de La Gervaisais, un jeune gentilhomme breton, officier des carabiniers de Alonsieur, que la princesse de Condé avait connu, en 1786, à Bourbon-l'Archambault, où elle avait été prendre les eaux, et pour lequel elle eut un sentiment aussi profond que pur.
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Cette Reine a établi la plus sévère étiquette, et des costumes de Cour à l'infini.
J'ai appris aussi que le Roi de Prusse avait établi une loi qui rendait le divorce fort difBcilc dans ses Etats. 11 était, il est vrai, scandaleusement facile à obtenir; mais la Grande-Duchesse, qui espérait celui du Prince Frédéric de Prusse, a bien du chagrin de ce contre-temps. Le fait est que ce pauvre Prince Frédéric, dont la femme est folle, devrait avoir quelque moyen de rompre un si triste nœud. Le premier usage qu'il en ferait serait d'épouser la Princesse Marie.
La duchesse de Weimar m'a dit que sa sœur, la Reine douairière d'Angleterre (1), avait tout un côté des poumons détruit, et l'autre très délicat. La vue de la duchesse de Weimar m'a rappelé Londres, Windsor, le beau temps enfin. Sa ressemblance avec sa sœur, et jusqu'à leur son de voix semblable (quoique ce ne soit pas leur belle partie) tout m'a émue, en me reportant à ces années déjà si loin de moi ! . . .
Mannheinij 10 mai 1841 . — Je vais quitter Mannheim, après y avoir été fort gracieusement reçue. La pauvre Grande-Duchesse parle beaucoup de sa mort, ce qui ne l'empêche pas de faire beaucoup de projets. Je voudrais que celui de marier sa fille fût réahsé. Elle m'a promenée, hier, en calèche, dans d'assez jolies promenades aux bords du Rhin . On a fait à Mannheim un port qui attire le
(1) La Reine Adélaïde.
commerce et donne du mouvement à cette ville qui en manquait depuis si longtemps, et qui, à tout prendre, me paraît préférable à Carlsruhe. J'ai eu, ici, une lettre de mon gendre, écrite le lendemain de mon départ de Paris. Pauline n'allait pas plus mal, quoiqu'elle fût encore nerveusement ébranlée et très faible. Voici, en outre, ce que contient sa lettre : « Au baptême du Prince, on a signé l'acte dans l'ordre suivant : le Roi et sa famille, puis les Cardinaux, le Président et le Bureau de la Chambre des Pairs, puis celui de la Chambre des Députés; arrive là M. de Salvandy (vice-président) qui refuse publiquement de signer, sur ce que la Chambre des Députés ne peut passer après les Cardinaux. Il veut porter ceci à la tribune; cela aurait un effet d'autant plus fâcheux que la Chambre se montre, à l'occasion de la loi sur l'instruction secondaire, de très mauvaise humeur contre la réaction qui s'opère visiblement en faveur de la religion, et que cette susceptibilité de plus peut faire éclater un mauvais orage. »
Gelnhausen, 11 mai 1841 . — J'ai été menée beaucoup plus vite que je ne pensais; et au lieu de coucher à Francfort comme c'était mon intention, j'ai fait dix lieues de plus, et me voici dans une petite auberge qui, du moins, n'est pas sale; ce qui me permettra de gagner demain Gotha sans entamer la nuit en voiture. J'ai déjeuné à Darmstadt. En traversant Francfort, j'ai été assaillie par bien des souvenirs, car je l'ai déjà traversée à différentes époques, et dans des circonstances bien diverses. La
première a élé la plus importante, car c'est à Francfort que je me suis mariée. Plus tard, c'est là que j'ai vu, pour la première fois, le bon Labouchère; il me l'a souvent rappelé depuis.
La Grande-Duchesse Stéphanie m'a donné un livre qui vient de paraître à Stuttgart, mais qui a été évidemment publié sous une direction autrichienne, car les pièces qu'il contient me paraissent devoir originer de Vienne et, qui plus est, du cabinet du prince de Metternicb, ou peu s'en faut. Ce petit volume contient les notes rédigées en français par Gentz, sur plusieurs questions politiques, toutes très anti-françaises; leur publication actuelle et l'avantpropos de l'éditeur me paraissent leur donner une intention. Ce qui y a le plus d'intérêt pour moi, c'est le journal de Gentz, pendant son séjour au quartier général prussien, dans la semaine qui a précédé la bataille d'iéna. C'est finement observé, vivement écrit; c'est curieux, très curieux. 11 y a aussi des commentaires sur une correspondance entre M. Fox et M. de Talleyraud, lors de la rupture de la paix d'Amiens. Ce volume a vraiment plusieurs genres de mérite.
Gotha, 12 mai 1841. — Je voulais arriver hier soir ici, mais il y a tant de côtes aux environs de Fulda et d'Eisenach qu'il m'a fallu coucher à Eisenach, où, comme de raison, j'ai rêvé à sainte Elisabeth! Je m'arrête ici quelques heures, pour voir la Duchesse douairière qui était fort aimée de ma mère, et qui m'en a voulu, l'année dernière, d'avoir été en Allemagne sans être venue jus-
qu'ici. Mon très ennuyeux loyagc se passe du reste sans accident et par un assez beau temps.
Wittemherg, 13 mai 1841. — La Duchesse douairière de Gotha m'a reçue avec mille bontés, m'a fait diner chez elle, en faisant inviter en toute hâte cinq à six personnes de la ville, qui m'avaient connue dans mon enfance. Elle dîne à 3 heures; à 6 heures, je lui ai demandé la permission de la quitter pour continuer ma route. Je serais restée, si la pauvre Duchesse n'était pas devenue tellement sourde que c'était, à la lettre, exténuant d'avoir l'honneur de lui répondre. J'ai préféré passer la nuit en voiture, car si j'avais couché à Gotha, il m'aurait fallu passer la soirée au Château. Je vais donc me reposer longuement ici, afin d'arriver un peu en force à Berlin. J'ai assez bien supporté la route jusqu'ici : ma petite station à Mannheim avait agréablement coupé la longueur de ma vie roulante.
J'ai lu, pendant ces deux derniers jours, une vie de la Reine Blanche de Castille par une demoiselle, dont les journaux ont dit du bien. Les faits sont intéressants, mais le style est de la mauvaise école et l'esprit très anti-catholique. Tout en lisant, j'argumente tout bas contre l'écrivain; le tout bas est surtout à propos ici^ à Wittemberg, l'ancien berceau de la Réforme, car c'est du couvent des Augustins, dont les restes sont encore devant mes yeux, que Luther a jeté son premier brandon, et c'est dans l'église, à côté de l'auberge, qu'il est enterré.
MAI 1841 ^l
Berlin^ 15 mai 1841. — Je suis arrivée ici hier au soir; je n'y ai vu encore que mon homme d'affaires, M. de \\ olff. A midi, j'ai été chez la comtesse de Reede, Grande-Maîtresse de la Reine, et ancienne amie de ma mère ; puis, chez la Grande-Maîtresse de la Princesse de Prusse, remettre les nombreux paquets que m'avait confiés Mme la Duchesse d'Orléans pour cette Princesse. Ensuite chez les Werther, la comtesse Pauline Néale et Mme de Perponcher. Je n'ai trouvé personne.
Berlin, IG mai 1841. — Devinerait-on qui vient de me donner le bras pour me conduire à la messe d'où j'arrive? Pierre d'Arenberg, qui est ici pour demander que ses propriétés sur la rive droite du Rhin soient érigées en fief pour un de ses fils.
Berlin, 17 mai 1841. — Aujourd'hui est un jour qui me retombe lourdement et douloureusement sur le cœur : ce troisième anniversaire de la mort de notre cher M. de Talleyrand a encore une bien grande vivacité de souvenirs et je suis sûre qu'ils exerceront aussi leur puissance sur d'autres. Je regrette de ne pouvoir le passer dans le recueillement, ce qui est impossible ici.
La journée d'hier a été d'un mouvement inaccoutumé pour moi et dont je suis toute fatiguée. La messe, puis des visites indispensables aux grandes dames du pays; un dîner chez les W olff, le tlié chez la Princesse Guillaume, tante du Roi ; une prima sera chez les Radziwill ; une fin de sokée chez le vieux prince de Wittgenstein. A travers
tout cela, une longue visite de Humboldt, qui part dans peu de jours pour Paris ; il n'y avait pas moyen de respirer. Ce qui est terrible ici, c'est que tout connnence de si bonne beure et que les coupes des journées sont si singulières, qu'elles fractionnent le temps de la manière la plus désagréable.
Berlin, 18 mai 1841 . — J'ai dîné, hier, chez le Roi et la Reine, qui étaient venus passer quelques heures en ville. Ils sont très bons et aimables pour moi. J'y ai vu arriver le Prince Frédéric de Prusse, venant de Diisseldorf, aussi une de mes anciennes connaissances d'enfance : il a l'air étonnamment jeune encore. On attend ici sa femme, qui, de folle qu'elle était, n'est plus à ce qu'il paraît qu'imbécile.
On disait, hier, chez le Roi, qu'une de ces malheureuses Infantes d'Espagne que leur mère avait mises au couvent si cruellement, s'en était échappée, avec un réfugié polonais, mais qu'elle avait été reprise à Bruxelles : c'est une jolie équipée pour une Princesse! Aussi comment enfermer du sang espagnol de vingt ans? Le Roi a dit encore qu'Espartero avait été proclamé seul Régent et Dictateur en Espagne.
Berlin, 20 mai \'^Ai;jour de l'Ascension. — Je suis partie, hier, par le premier convoi du chemin de fer de Berlin à Potsdam. Le Roi m'avait fait inviter à assister à une grande parade : c'était très beau, le temps pro-
picc, les troupes superbes, la musique excellente, mais la journée a été un peu fatigante.
Avant-hier, j'avais dîné chez la Princesse de Pioisse, et le soir j'avais été à un raout chez la comtesse Nostitz, sœur du comte Hatzfeldt. Ici, il n'y a qu'à marcher, à se montrer de bonne humeur, de bonne grâce et reconnaissante de tout bon accueil ; ce qui n'empêche pas que quand je pourrai rentrer dans ma vie paresseuse, je serai ravie.
Berlin, 21 mai 1841. — La vie d'ici se ressemble beaucoup; les dîners chez les Princes, etc.. Hier, j'ai dîné chez la Princesse Charles; avant, j'avais passé une heure chez la Princesse de Prusse dont la conversation est sérieuse et élevée. Le soir, j'ai été, pendant quelque temps, près du fauteuil de la vieille comtesse de Reede, oîi était sa fille Perponcher, puis il a fallu faire acte d'apparition chez les Werther qui reçoivent le jeudi.
Berlin, 22 mai 1841. — Hier soir, j'ai été chez les Wolff, qui avaient réuni quelques savants, artistes, gens de lettres. A BerUn, la société de la haute bourgeoisie est celle qui offre le plus de ressources de conversation.
Le Roi actuel a les plus grands projets d'embellissement pour sa capitale, et donne une impulsion remarquable aux arts.
Ma vie est toujours assez semblable : hier, un dîner chez la Princesse Guillaume, tante; une première soirée chez la Princesse de Prusse, et une fin de soirée chez
Mme de Perponcher, où un artiste distingué, Hensel, nous a montré son album, plein de portraits curieux. Tout cela par une chaleur inusitée.
La Princesse Frédéric, celle de Diisseldorf, qui a de temps en temps la tète un peu dérangée, dînait chez la Princesse Guillaume; elle a pu être assez belle, et n'a rien de trop étrange.
Pauline m'écrit de Paris que, pour changer d'air et essayer ses forces, elle va aller à Genève, et, si elle y est en train, elle viendra par la Bavière me retrouver à Vienne.
Je retourne ce matin à Potsdam où j'ai été engagée à passer la journée : je reviendrai demain. Ah! que mon petit manoir tourangeau me paraîtra doux à retrouver !
Berlin, 24wi«ïl841. — La soirée ayant fini à Potsdam à 10 heures, j'ai pu revenir hier au soir par le dernier convoi du chemin de fer, après une journée passée auprès de la Reine, qui gagne beaucoup à être vue de près, ce qui arrive toujours aux personnes simples et un peu intérieures. La promenade du soir a été agréable, et la conversation pendant le thé sous les portiques de Charlottenhof très intéressante, le Roi ayant beaucoup causé sur l'état des arts en Allemagne.
Berlin j 25 mai 1841 . — J'ai été hier aux manœuvres avec la Princesse de Prusse, son jeune fils et la Princesse Charles. L'état-major du Roi était très brillant, l'emplacement fort beau, le temps à souhait, le coup d'œil des
troupes, celui des spectateurs venus en foule de la ville, les calèches des dames, enfin l'ensemble, vraiment digne du pinceau d'Horace Vernet; cela n'a pas été long : une heure, pas davantage. La Princesse de Prusse m'a ramenée déjeuner chez elle, et m'a gardée à causer presque jusqu'au dîner. Mme de Perponcher est venue me prendre, pour aller dîner près du fauteuil de sa mère, que la goutte rend toujours un peu infirme. J'ai été ensuite, avec les Radziwill, au jubilé de l'Académie de chant. Elle est composée de quatre cent cinquante membres, tous amateurs de toutes classes. D'après l'institution, il ne leur est pas permis d'avoir d'autre orchestre qu'un simple piano et on n'y exécute que de la musique sacrée. Cela ressemble à VAncient music de Londres, mais ici on exécute infiniment mieux, et avec un ensemble, une justesse et une majesté remarquables. Il n'y a que des Allemands pour chanter ainsi les fugues les plus compliquées, sans soutien d'orchestre, et avec une si énorme masse de voix !
A une soirée chez la comtesse Néale où j'ai été ensuite, lord William Russell racontait que son Ministère avait eu une énorme minorité dans le Parlement mais, en même temps, il ne semble pas croire à sa retraite. Il m'a dit que ce pauvre Mitford que j'ai rencontré dernièrement si à l'improviste, descendant de la diligence à Fulda pour rejoindre sa femme à W iesbaden, l'a trouvée partie, avec qui? avec Francis Molyneux. Elle n'est plus très jeune, elle n'est pas très belle, elle a des enfants ! . . .
Mon fils Valençay me mande que les courses, à Chan-
lilly, ont été très brillantes et élégantes ; il a demeuré au Château, et m'en raconte des merveilles. Il dit que l'Infante, reprise et ramenée, demeure chez Mme Duchâtel, femme du Ministre de l'Intérieur, ayant refusé positivement de rentrer sous la gouverne de sa mère, dont elle craint les coups. Elle persiste à dire qu'elle a épousé le Polonais, mais elle s'obstine à cacher le nom du prêtre qui les aurait mariés.
Berlin, 26 mai 1841. — Le vieux Roi des Pays-Bas, qui est ici sous le nom de Comte de Nassau, est en fort mauvais état de santé ; on le croit atteint de la gangrène sénile. Sa femme (1), qui est très bien traitée par la famille royale de Prusse, soigne beaucoup le Roi, qui ne peut se passer d'elle un moment; elle ne bouge pas d'auprès de lui. On dit qu'au fond elle est très ennuyée et porte péniblement cet illustre mariage, qu'on ne veut pas reconnaître en Hollande, ce qui met le vieux Roi en fureur. On fonde le refus de reconnaître en Hollande ce mariage sur ce que les bans n'ont pas été publiés ; et on n'a pas osé les publier, parce qu'on a craint les démonstrations les plus violentes du public.
J'ai été hier matin, avec les Wolff et M. d'Olfers, le Directeur des Beaux-Arts, voir l'atelier de Wichmann, où j'ai fait une commande, d'après un charmant modèle que j'y ai vu ; c'est une nymphe qui puise de l'eau : cela sera exécuté dans un an.
(1) La comtesse d'Oultremont.
Le Prince de Prusse m'a fait une longue et intéressante visite. 11 m'a beaucoup parlé de l'état du pays et des difficultés du gouvernement. Certes, il y en a, et plus d'une, mais aussi il y a encore ici des points d'appui solides.
Berlin, 28 mai 1841. — Ma matinée d'hier s'est passée en affaires avec M. de Wolff. \otre entretien a été interrompu par le Grand Maréchal de la Cour, qui m'a apporté, de la part du Roi, un cadeau auquel je suis fort sensible. C'est la copie en fer d'une statue que j'ai trouvée jolie, l'année dernière, à Charlottcnhof : un jeune faune, qui, du haut d'une colonne placée au milieu d'un bassin, jette de l'eau par une urne sur laquelle il s'est accroupi. Le tout a six pieds. C'est fort joli. Le Roi m'a fait dire qu'il me demanderait de le placer sur une des terrasses de Rochecotte, ce qui sera certainement exécuté.
J'ai dîné chez la Princesse Albert. Son père va mieux ; elle part ces jours-ci avec lui pour la Silésie. Son mari m'a impatientée; quant à elle, c'est un petit cheval échappé. Le tout n'était pas fort à mon gré. M. et Mme de Redern, qui y dînaient aussi, m'ont menée dans leur loge à la Comédie allemande, pour entendre Seidelmann dans le rôle du Juif (1). C'est l'acteur à la mode; mes souvenirs d'Iffland me l'ont fait paraître inférieur.
Berlin, 30 wa/ 1841. — Les Radziwill ont très obligeamment arrangé une matinée musicale chez eux, dans
(1) Dans le Marchand de Venise, de Shakespeare.
une jolie salle voûtée, ouvrant sur leur superbe jardin. On a exécuté le Faust de Goethe, mis en musique par le feu prince Radziwill, père de la génération actuelle. Devrient, le premier tragique du théâtre de Berlin, déclamait certains passages, accompagné par les instruments; puis un nombreux détachement du Conservatoire exécutait les chœurs. C'était d'un très bel effet, et cela m'a fait réellement plaisir (1).
Berlin, 31 mai 1841. — Je veux partir demain d'ici, pour Dresde, et de là, pour Vienne.
Hier, j'ai été à la grand'messe de la Pentecôte, qui a été très bien exécutée et chantée à l'église catholique, mais cette église était si encombrée de monde, et la chaleur si étouffante, que j'ai cru m'y trouver mal. Cependant, il a fallu, en sortant de la messe, aller aux audiences de congé de la Princesse de Prusse et de la Princesse Charles, puis à un dîner chez une ancienne amie. Pendant que nous étions à table, m'est arrivée l'invitation de
(1) Le prince Antoine Radziwill avait été envoyé à Gœttingen pour y terminer ses études, et pendant ce séjour en Allemagne, en 1794, il connut Gœthe, qui travaillait déjà à la première partie de Faust. Le prince Radziwill, très enthousiasmé par la beauté de cette œuvre, et, lui-même, parfait mélomane, entreprit de mettre en musique quelques scènes de la création du grand poète allemand, puis il compléta petit à petit cette composition. Le Prince était en relations personnelles avec Gœthe, qui, à sa demande, modifia un peu la scène du jardin entre Faust et Marguerite. La première représentation de Faw^f avecla musique du prince Radziwill fut donnée à Berlin, en 1819, sur le théâtre du palais de Monbijou, en présence de toute la Cour de Prusse. L'Académie de musique de Berlin, à laquelle le Prince fit don de son œuvre, l'exécute presque tous les ans depuis cette époque.
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me rendre pour le thé à Schœnhausen, maison de plaisance du Roi, à deux lieues de Berlin. Je suis heureusement arrivée à temps à Schœnhausen ; on y a pris le thé, et plus tard on a soupe à l'italienne sous une vérandah éclairée par des lampes. Outre la Famille Royale et le service, il y avait le Duc et la Duchesse de Leuchtenberg, M. d'Arenberg, moi, Ranch, Thorwaldsen, et le directeur général du Musée, M. d'Olfers. C'était agréable et intéressant. Thorwaldsen a une belle tète, dans le genre de celle de Cuvier, mais avec une coiffure étrange, de longs cheveux blancs qui tombent sur ses épaules. Je préfère le visage de Rauch, mieux proportionné et, à mon sens, plus noble et plus simple. La Duchesse Marie de Leuchtenberg ressemble extrêmement à son père, l'Empereur Nicolas, avec une expression toute différente ; c'est une tête classique, mais trop longue pour le corps, qui est petit. Elle est blanche comme un lis : des façons sautillantes et évaporées ne m'ont pas charmée. La Reine m'a nommée à elle, et le Roi m'a amené le Duc de Leuchtenberg qui ressemble, à frapper, à sa sœur la Duchesse de Bragance, mais dont l'ensemble est commun, et ne justifie en aucune façon la mésalliance. J'ai fait à Schœnhausen mes derniers adieux.
Dresde,^ juin 1841. — Avant-hier, je suis partie de Berlin, comblée, gracieusée, gâtée, mais fatiguée par une chaleur effroyable. Le baron de Werther, que j'ai vu le dernier jour à Berlin, m'a dit qu'il craignait que M. Bresson ne s'y trouvât plus aussi bien que pendant les der-
nières années ; que, décidément, son discours avait fort déplu et inspiré une grande méfiance ; qu'il était mal instruit s'il croyait le contraire, et que toutes ses bonnes voies d'information et d'action étaient fermées depuis la mort du feu Roi. La Princesse de Prusse et Mme de Perponcher m'ont parlé dans le même sens. J'ai su aussi que, lorsque le traité du 15 juillet avait été connu ici, M. Bresson avait eu un mouvement de violence inconcevable, au point de se promener sous les Tilleuls et d'y vociférer la guerre, de la façon la plus étrange. Je suis vraiment peinéc pour lui qu'il reprenne ce poste qu'il s'est gâté.
Dresde, 3 Juin IHAfl. — J'ai été hier soir au Théâtre, pour voir la nouvelle salle qu'on vient de construire et qui a une grande réputation en Allemagne. Elle est, en effet, assez grande, d'une fort jolie forme, très bien décorée. Les loges sont commodes, on est bien assis ; le tout a un air de grandeur. Les décorations sont très fraîches, les costumes brillants ; l'orchestre bon, mais les chanteurs si mauvais que je n'ai pu y rester plus d'une demi-heure.
Prague, 3 juin 1841 . — Prague n'est pas sans intérêt pour moi : j'y ai passé, avec ma mère et mes sœurs, l'année du deuil de mon père ; j'y suis revenue deux fois depuis, peu après le Congrès de Vienne. J'y ai passé la journée d'au-ourd'hui, y ai pris une voiture et crois avoir vu tout ce qu'il y avait de curieux, ou à peu près.
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Les trois principales églises, le tombeau de Tycho-Brahé, son observatoire ; tous les ex-voto en l'honneur de saint Jean Népomucène, ses reliques, le vieux Château, le Calvaire d'où l'on plonge sur Prague en panorama; le cheval de bataille empaillé de Wallenstein ; toutes les divei-ses traces de la guerre des Hussites, de celle de Trente ans ; enfin les bombes lancées par Frédéric II ; la chapelle, qui recevait deux fois par jour les prières de Charles X et qui a été restaurée par lui, porte les armes de France et de Navarre. Prague, comme Nuremberg, est une des plus anciennes villes d'Allemagne : si cette dernière est plus intéressante pour les artistes, la première l'est davantage pour l'archéologue ; je me range parmi ceux-là. Prague renferme seize couvents ; on y rencontre des moines de toute espèce ; en bien plus grand, cela rappelle Fribourg, en Suisse. Mais ce qui lui donne un aspect tout particulier, ce sont ces grands hôtels, presque tous inhabités par les grands seigneurs bohèmes, leurs possesseurs, qui, pour la plupart, désertent Prague pour aller à Vienne. J'ai eu la curiosité d'aller un moment au spectacle voir jouer une farce locale du théâtre de la Leopoldstadt, de Vienne. La salle, assez laide, était comble et l'hilarité du public inextinguible ; je n'y suis pas restée longtemps, il faisait trop chaud, et les lazzi viennois ne sont pas à mon goût : je ne les comprends pas !
Vienne, S juin 1841. — J'ai fait, de Prague ici, le plus maussade voyage ; le temps s'est gâté, il a fait froid, orageux, humide. J'ai passé la première nuit en voiture, et la
seconde dans une humble auberge. Je suis enfin arrivée cette après-dînée à trois heures, et je suis descendue dans un appartement que mes sœurs avaient retenu pour moi. J'ai déjà vu mon ci-devant beau-frère, le comte de Schulenbourg, dont je vais faire mon majordome ; c'est essentiellement sa vocation !
Il me semble bien étrange de me rétrouver à Vienne (1). Vienne !... Toute ma destinée est dans ce mot! C'est ici que ma vie dévouée à M. de Talleyrand a commencé, que s'est formée cette association singulière, unique, qui n'a pu se rompre que par la mort, et quand je dis se rompre, j'ai tort; je devrais dire se suspendre, car je sens mille fois dans l'année que nous nous retrouverons ailleurs. C'est à Vienne que j'ai débuté dans cette célébrité fâcheuse, quoique enivrante, qui me persécute bien plus qu'elle ne me flatte. Je me suis prodigieusement amusée ici, j'y ai abondamment pleuré ; ma vie s'y est compliquée, j'y suis entrée dans les orages qui ont si longtemps grondé autour de moi. De tout ce qui m'a tourné la tête, égarée, exaltée, il ne reste plus personne; les jeunes, les vieux, les hommes, les femmes, tout a disparu. Eh ! mon Dieu ! Le monde n'a-t-il pas changé tout à fait deux fois depuis? Et
(1) L'auteur avait accompagné le prince de Talleyrand à Vienne, à l'époque du Congrès de 1815, et le Prince en parla en ces termes dans ses Mémoires : « Il me parut aussi qu'il fallait faire revenir la haute et influente société de Vienne des préventions hostiles que la France impériale lui avait inspirées. Il était nécessaire, pour cela, de lui rendre l'ambassade française agréable; je demandai donc à ma nièce, Mme la comtesse Edmond de Périgord, de vouloir bien m'accompagner et faire les honneurs de ma maison. Par son esprit supérieur et par son tact, elle sut plaire et me fut fort utile. , (Tome II, p. 208.)