‹ Chronique de Charles VII, roi de France (volume 3)Chapitre 23 sur 229 · Ms. 8350 : aourent et prient à leur plaisir · texte numérisé non relu

Ms. 8350 : aourent et prient à leur plaisir

26 Jean Chartier. [Avril-mai 28

quatre jours continuels , entre lesquels estoient un cappitaine nommé Colombasa ou Calli-Bassa, qui luy conseilloit de lever le siège , en alléguant ces raisons au Turc : « Tu as fait ton devoir, tu leur as donné plusieurs grandes batailles, et tant y a de jours , où il est mort grande quantité de gens; tu vois la cité deffendue, et comme imprenable, en telle manière, que tant plus de gens vont à l'assaut, plus y en demeurent. Ceux qui ont esté sur le mur ont esté reboutez et tuez. Tes prédécesseurs jamais n'y vinrent, ne n'y vouldrent venir. Ce t'est grande gloire et honneur d'avoir tant fait, et te doit suffire, sans vouloir ainsi destruire toutes tes gens. « Et tant fut dit que le Turc délibéroit de lever ce siège, et, avant que s'en retourner, de ficher aucunes colonnes , pour notifier à jamais qu'il avoit fait ce que pas un de ses antécesseurs n'avoit encore entreprins, et que nul Turc n'ozeroit doresnavant approcher de Constantinople.

S^ngau-Bassa susdit estoit d'opinion toute contraire , et disoit au Turc : « Tu as fait le plus fort , tu as rué jus par terre une grande partie du mur de la cité, nous en ruerons de l'autre. Donnons encore un aspre assault, et si nous faillons, nous prendrons puis après le party tel qu'il te semblera bon. »

Tant luy sceut dire, que le Turc lui consentit. Et de tout ce furent bien advertis et advisez ceux de dedans, et admonestez qu'ils se teissent vaillans encore deux ou trois jours durant seulement , parce qu'ils estoient seurs qu'après ledit assault donné, ce Turc s'en iroit indubitablement, sans aucun retour.

14$ î] Chronique de Charles VII. zj

Le Turc donc ainsi délibéré d'assaillir encores, trois jours devant i'assault commanda un solennel jeusne dans tout son camp, en l'honneur du grand Dieu du ciel, lequel seul ils adorent. Ils jeusnèrent donc luy et les siens trois jours consécutifs, tellement que tout le jour ils ne mangeoient rien, fors seulement la nuict. Durant ce temps , ils firent infmy luminaire de chandelles et de bois qui brusloit de soy-mesme en mer et en terre , avec grands sons de tambours et autres instrumens , car de trompettes n'ont ils que bien peu.

Item. Estans les choses en ces termes, et le Turc délibéré d'assaillir, et en intention de vaincre, et ceux de dedans, d'autre part, bien délibérez de se deffendre, le Turc commença son assaut bien lentement, le 28 jour de may au soir ; et avoit ledit Turc ordonné ses gens en la manière qui s'ensuit.

Premièrement, Belhardy ou Bilhardy, cappitaine général du Turc , avoit vingt mille hommes à la porte de Pischy ou Pighy, oii estoit la grand bastille.

Calibasa ou Calli-Bassa, conseiller du Turc et amy des chrestiens, et Sangau-Bassa, aussi conseiller du Turc, avec la troisième partie de ses gens du siège , vinrent à la porte de Sainct-Romain, loingde Pischy environ ung mille.

Elbiliabet, cappitaine général de Grèce, fut mis du costé de Saligaria, Galigaria ou Galata, à l'endroit du palais de l'empereur où estoit la moindre part des mines, et loin de Sainct-Romain deux milles.

Sangau-Bassa, Albanois et chrestien renié ,

28 Jean Chartier. [Mai 28-29

estoit outre l'eaue devers Péra avec plusieurs chrestiens reniez; car de ce pays s'en renient moult tous les jours.

L'assault commencié , ceulx de dedens se deffendirent vaillamment à la porte de Sainct-Romain , qui estoit le lieu le plus légier à envayr, à la muraille qui estoit la plus foible , dont le Turc avoit desja abatu partie durant les jours passez. Là estoient les bombardes, qui ruèrent jus une barbacane et une partie du mur du milieu, où il y avoit bien deux cent brassées. Là aussi estoient les coulevrines et du traict, tant qu'on ne voyoit point le ciel. Toutesfois ceulx de dedens rebouchoient les creux et trous du mur avec des bottes de bois et de terre, et se defFendoient le mieux qu'ils povoient.

En ce lieu soustenoit et faisoit deffense Messire Jehan-Justinien Long, Genevois, qui estoit aux gages de l'empereur, ets'yportoit et conduisoit fort vaillamment. Aussi toute la cité avoitelle grant espoir en luy et en sa vaillance. Or, en ce lieu, pour faire son dernier effort, s'approcha le Turc avec deux bannières et dix mille hommes esleus et choisis pour la garde de sa personne, et du susdit chasteau de bois. Ce fut là qu'avec ponts , eschelles, et autres instrumens, les Turcs commencèrent à remplir les fossez, et dressèrent ponts, eschelles, et autres instrumens propres à monter sur le mur, et le gaigner.

Là fut Messire Jehan Justinian blessé d'une coulevrine , ce qui le contraignit d'en partir pour s'aller faire médiciner, ayant auparavant baillé la garde de cet endroit qu'il deffendoit si bien à deux Genevois.

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Là-dessus les Turcs montèrent sur le mur, sur quoy les gens de la garde de dedens, voyans les Turcs jà entrez sur ledit mur, et Messire Jehan Justinian s'en aller, ^cuidans que ce fust qu'il s'enfouist , ils abandonnèrent leur garde et s'enfuirent aussi. Par ainsi les Turcs entrèrent dedens Constantinople à l'aube du jour, le vingtneufiesme jour de may, où ils mirent et passèrent au fil de l'espée tout ce qu'ils trouvoient qui leur faisoit résistance.

Péra n'avoit encore eu nul assault , et estoit la plus grande partie des chrestiens de Constantinople à deffendre ceux qui estoient dedens, qui n'avoient rien encor osté ny destourné de leurs biens , délibérans d'en envoyer les clefs au Turc, et se recommander à luy, en luy offrans la cité, en laquelle il y avoit environ six cent hommes, et ainsi attendre la miséricorde de Dieu. Toutesfoys une grande partie des hommes et des femmes qui y estoient réfugiez montèrent sur une nef de Genevois pour s'en aller ensemble, laquelle nef fut depuis par malheur ractainte des Turcs et prinse.

L'empereur de Constantinoble morut lors de cet assault. Aucuns disent qu'il oit la teste tranchée, et d'autres qu'il morut à la porte en la presse, en s'en cuidant yssir. L'un et l'autre peut bien estre vray : c'est qu'il morut en cette presse, et que puis les Turqs luy eussent cospée la teste.

Les grosses galées de Roménie ou Romanie du voyage de Trapperin demourèrent là jusques à midy, actendans tousjours pour tascher à saufver aucuns chrestiens , dont il en vint bien quatre

^o Jean Chartier. [Mai 29

cents. Entre lesquels estoit un nommé Tetaldy ', qui avoil eu le lieu de sa garde sur le mur bien loin au-delà par 011 entrèrent les Turcs. Ils descouvrit leur entrée bien deux heures devant qu'il se mît en mer, laquelle il gaigna pour fuir, se despouilla et noa 2 jusques aux galées susdites, qui le receurent.

Le Turc et ses gens enfoncèrent une nef genevoise de huict cent bottes ? où estoient quatx-evingt et dix mille ducast, et prindrent en tout de treize à seize nafves, trois d'environ six cents bottes chacune, et les autres de deux à trois cents bottes seulement. Le Turq a de navires en tout deux cent quarante, tant de nefs comme de galées que galiottes, dont la pluspart est à faire po d'estime.

Se l'armée de Venise, que menoit et conduisoit Messire Jean le Rendoul 4, fut arrivé à Constantinoble ung seul jour avant que cette cité fust prinse, certes il n'y avoit aucun doute qu'ils eussent fort secouru , et fussent venus bien à point; en laquelle armée estoient neuf galées vénitiennes, et vint naves, à tout le moins. Mais ne vint pas assez à temps. Seulement arriva à Nigrepont ladite navire ung jour après que ladite cité fut prinse, et que les susdites galées fuyans y estoient arrivées.

On estime que le butin et les biens de Constantinoble vault aux Turcs quatre millions de ducas. La perte de Venise se extime monter

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