‹ Chronique de Du GuesclinChapitre 5 sur 17 · DE LA SIGNATURE DE BERTRAND DU GUESCLIN · texte numérisé non relu

DE LA SIGNATURE DE BERTRAND DU GUESCLIN

PKIS SUR l'original CONSERVÉ A LA BIBLIOTHÈQUE ROYALE.

€n ma pcmic eouonit me îrcUctai)e m oui)r imcs ' d compter les ïai} îïes anciens par lesquels , soub^ la flrace ^e noetre Seiignenr, tiuquel tau9 biens tiennent ^ cagnoiseance îïe raison est donnée a tont l)umain»

€t îïcoant toute rien au fait î)e cl)etnilerie et be clerigie qui îre justice sont î)ot)es et ^roictes gardes, jaçoit ce que ne soijc point telle que en moi) îïoi)oe estre cl)iere. iîlais les clers et les cl)eraliers en ma jeunesse ai) tjoulu t)anter tjoulentiers , et souoent et le cueur ^e moi) forment !) trait. €t depuis pour mon

' Lisez : tire.

'^dxt\ comme cdim) (\m par introïtblier Vaàvcx^iié monbaine par laqndic maint r ueur e^t tfcsv0r}é , ai) prinsi aulfun xmùe îre r onfort pour ma pcmée cdevcr^ et me suis mis a trairticr ^t rarompter par l)i)ôtoir^g Ugi fai^ îïr m^ôsire fiertranîr îru ©u^6f lin ^ rl)f tjalier qui par sa doctrine * ^l par sa t)aiUan« 6urmonta en prou^esc tous aultrrs c\]eualifrs, en eon vimni : ei be lui) et tfe sa tîaillance ala tant la r^nommf (\ne le roi) Cl)arlc6 be Stanee (]ui justice ei c\)emievie tant ai)m0it ie rrttnt ronncstabU îr^ eon r0i)aulmf , Ccôtui) roi) €l)arU6 feut pr^uîrl)ommr ei 'be sainrte vie en son uioant , car

' Plaisir.

'Je pense qu'il faut lire : drolclure.

ûDfcqucô Cl' qu'il tut tenu le plui3 prruMiommr ^r eun rotjaulmc, il rr^na par sa iueticc en telle manière et puissance que bien pnDoit-on ^ire îïe lui) ce que nostre Seicjneur ^it par la bouel)e îre ©eremie son bennit propljete qui ^ au litire ^e6 f amentatione, î>it : refluabit rer, mpieuô erit et faeiet iuî)icium. (Et certes bien se igounernoit eelon tellee parolee le roi) £l]arle9 : et bien beura cl)e6cun concjnciietre par ceete t]i)6toire laquelle îïcreenaDant je ueuil commencer ; maie a tous supplie l)umblement que^ se en aulcune lieui* je fais ce que eouDcntea fois me arment , il^ me îîeueillent mes faultes ^ebonnairement suppléer et corrii^r.

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Cy commence le rommant' Bertrand du Gaiesclin , jadis connestable de France, et nez de la natioD de Bretaigoe, et nombre uu nombre des preax.

Au temps et règne Phelippe le roy de France, fîlz de Charles, conte de Vallois , frère de PhelIppe-le-Bel, roy de France et de Navarre, qui en son vivant engendra troys filz , lesquelz l'ung après Taultre , depuis le trespassement dudit Phelippe-le- Bel, leur père, furent couronnez roys de France par la succession du derrain ; et desquelz le royauline descendit et escheut audit Phelippe de Vallois, nepveu ainsné dudit Phelippe. En ce temps estoit en Bretaigne ung chevalier nommé Regnaud du

' Le mot roman n'était pas pris autrefois dans le sens qu'on lui attribue aujourd'hui : il signifiait un ouvrage quelconque écrit en laugue romane.

Guesclin, seigneur de La Mote deBion, ung fort chastel et bien seans a six lieues de Règnes. Le chevalier fut preudons, loyal et droicturier envers Dieu et le monde , renommé de grant prouesse et de hardement. Sur toutes riens aimoit l'église pour la révérence de nostre Seigneur, de qui tous biens viennent ; confortoit les povres et leur faisoit aulmosnes. Vray est qu^" de celluy chevalier et de sa femme , qui moult de saincte vie estoit et bien renom mée en son païs , yssirent trois filz desquel x l'ainsné eut nom Bertrand, dont en ses jours courut tant de renomméepartoute terre et chrestienne et sarrazine , que il fut craint et redoubté. Le second eut nom Guillaume, qui moult valut, mais peu vesquit. Et le tiers eut nom Olivier , qui ores règne conte de Longueville. A la haulte prouesse d'icelluy Bertrand, ne se peut nul comparer en son vivant , dont Charles, roy de France , le retint son connestable et chief de toutes ses guerres. Mais pour ce

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que les chevaliers de jeunesse désirent grandes vaillances ouyr et voulentiers racompter , sont cy les faiz d'icelluy Bertrand ramentevez depuis le temps de sa jeunesse jusques a son trespasseraent , selon ce que trouvé est en ses faiz qui sont escriptz es faiz des roys de France, en l'esglise de monseigneur sainct Denis, en France.

Bertrand du Guesclin , ainsné filz de Regnaud du Guesclin, fut de moyenne stature ; le visaige brun, le nez camus, les yeulx vers, large d'espaules, longz bras et petites mains. Mais pour ce que de grant beaulté n'estoit-il pas plein , fut pou prisé en sa jeunesse, et souventes fois advient que l'enfant moins prisé en sa jeunesse, reçoit eh ses jours avancement et grant honneur. Il advint a une feste de Ascencion que a La Mote de Bron vint une converse . qui jeune, a voit esté et estoit de grant science. Celle converse reparoit souvent en l'ostel du sire de Bron , qui debonnairement la recevoit, et a ce jour la fit asseoir

a sa table. Si regarda la converse, que a la table seconde estoyent assis les trois cnfans, et tout au dernier bout estoit assiz Bertrand , qui estoit l'alnsné; mais pou de compte et moings que les aultres en tenoit le chevalier. Elle considéra et advisa la manière de Bertrand , et au lever de la table , print l'enfant qui estoit en l'aage de six ans , et , après ce qu'elle luy eut regardé les mains et veu sa philozomie * , elle demanda au chevalier et a la dame pourquoy on le tenoit si villainement. La dame respondit : Belle amie , en vérité , cest enfant est tant rude, malicieux, et divers en couraige , que oncques son pareil ne fut veu ; car jà homme tant soit de hault lignaige ne luy fera ou dira son desplaisir que tantost il ne soit par luy frappé, bien sommes, monseigneur et moi, souventes fois doulens pour les griefz qu'il fait aux aultres enfans du païs, car jà ne cessera

' Lisez : physionomie.

de les faire assembler pour les faire combattre, et luy mesmes combat avecques eulx, dont monseigneur et moy desirons souvent sa mort, ou que oncques ne fut né. A celle parolle respondist la converse : Madame, je vous afferme que sur cest enfant je voy ung tel signe, que par lui seulement le royaulrae de France sera essaulcié , ne de son temps ne sera nul qui puisse estre a luy comparé de chevalerie. De ce se commença la dame a esjouyr , et d'illec en avant le tint plus chier. Tant creut Bertrand, qu'il vint en l'eage de neuf ans, et print une coustume qui assembloit les enfans et les partissoit par batailles, et souvent les faisoit combattre si longuement , que plusieurs des enfans s'en repentoyent et s'en retournoyent navrés en leur maison, et luy mesmes y estoit blecié et ses robbes desrompues. Quant la dame veoit ainsi Bertrand démener moult estoit dolente , et luy disoit : Maloustru , maulvaisement vous souvient du hault honneur a quoy vous

dit la converse que vous devez venir; mais certes, elle vous advisa mal , car , en vérité , je ne le pourroye croyre.

De ce ne tint compte Bertrand, ainçois fit fait quintaignes et joustes d'enfans , et manière de tournois, selon le sentement qu'il en pouvoit avoir ouy racompter :

car adoncques l'on faisoit tournois parmi le royaulme de France. Ainsi se maintint Bertrand jusques a ce que les gens du pais firent plainte au sire de Bron de son filz , qui leurs enfans guerreoit en telle manière. Adonc fit crier le sire du Guesclin et de Bron , que nul ne laissast aller leurs enfans avec Bertrand. Quant Bertrand vist et apparceut que nul enfant ne le vouloit plus suyr, il se prenoit a eulx, et les fai- ' soit combattre a luyoultre leur gré. Adoncques retournèrent les pères des enfans devers le sire de Bron, faire leur plainte de son filz, lequel il fit emprisonner. Si advint que ung soir une chamberiere portoit a menger a Bertrand; ainsi comme elle ouviiit l'uys de la prison, Berlrund en yssit

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et luy osta les clefz, et l'enferma dedens, puis s'en alla de nuit en l'une des maisons de son père, et là print une jument et s'en alla a Règnes. Le sire de Bron avoit une suer a Règnes, mariée a ung chevalier de grant honneur , qui a R.egnes demourolt. Là se trahit * Bertrand, et quand la dame son hante l'apparceut , elle fut moult liée * de sa venue, pour ce que desjà avoit ouy parler de son maintien, et luy dit : Ha! beaunepveu, mal ressemblez la rasse dont vous estez yssu , qui ainsi vous démenez villaynement. Là esloit le chevalier marry de la dame , qui luy dist : Dame, laissez a Bertrand soy acquiter de jeunesse. Puis dist a Bertrand : Beau nepveu, l'ostel de céans est vostre. Dont Bertrand le raercia moult debonnairement.

A Règnes demoura Bertrand avec son oncle longuement et moult changea de ses manières; puis fut son père appaisé envers luy et retourna en son hostel. Et tant creut

* Se retira. — * Joyeuse. En liesse.

/jO CHRONIQUE

Bertrand qu'il fut en Teage de douze ans. Adonc luy bailla le sire du Guesclin chevaulx et harnois , et d'illec en avant il suyvit lesjoustes, armes et tournoyments ; et tant fut large et faisant dons' et presens aux gentilz hommes qui par la terre de son père passoyent , que en brief temps fut acointé des chevaliers et renommé de largesse. Et entre ses aultres manières avoit de coustume que se aulcun povre querant l'auraosne , s'il n'avoit argent , il se devestoit et donnoit sa robbe pour l'amour de Nostre Seigneur : dont son père l'avoit moult cliier plus que de nulle chose qui fust en lui. Or advint que les barons de Bretaigne tindrent a Règnes unes bien grans joustes et de l'entreprise fut le sire du Guesclin , père de Bertrand, et avec luy Bertrand qui moult désirant estoit de jouster ; mais pour ce que trop jeune estoit, son père ne voulut point qu'il joustast. Au jour des joustes se armèrent chevaliers de plusieurs contrées , a Rcgnes. Là

«K DU GUKSCLIN. J4 1

€ust grant festc et y ciist des dames et dcr* damoyselles, des bourgoys et des bourgoyses. Les chevaliers vindrent sur la place dos jousfes , qui de l'empire estoient veuus et furent reçeuz tous chevaliers et escuyers. Et sur tous ceulx qui bien feroycnt la journée donnoit le pris le seigneur du Guesclin. Il advint que par ceulx de dehors jousta ung escuyer parent de la dame du Guesclin et moult bel et longuement se maintint a la jouste, puis retourna en l'ostel ou logié estoit Bertrand qui l'escuyer oongnoissoit. Et le suyvit en la chambre où desarmer se vouloit et se agenoilla devant luy, en luy requérant qu'il luy voulsist prester son harnoys pour jouster : dont l'escuyer qui le congnoissoil luy respondit doulcemcnt : Ha ! beau cousin , ce ne devés pas requerre , mais tout prendre comme le vostre. Dont tut moult joyeux Bertrand. Puis arma l'escuyer Bertrand moult secrètement, puis luy bailla cheval de joustos et varlet pour le

4a CHRONIQUE

servir ou gouverner. Joyeusement vint Bertrand sur le champ et quant il se vil sur les rans , il ferit son cheval des espérons appertement contre ung chevalier, et le chevalier contre luy. Bertrand qui oncques mais n'avoit jousté ferit le chevalier par le heaulme de telle force , qu'il luy mist hors de la teste. De ce coup cheut le chevalier et son cheval occiz. Quant les heraulx virent le rude coup que fait avoit celluy qu'on ne congnoissoit, et ne savoyent quel cry crier , ils commencèrent tous à crier : A l'escuyer adventureux.

Adoncques piqua Bertrand, chevauchant les rans, et tant fist ce jour qu'il n'y eust nul de ceulx de dedans qui ne doubtassent le rencontrer et si ne savoyent qu'il estoit. Quant le sire du Guesclin qui toute * jour avoit eu le pris apparceut la contenance de ceulx de dedens , il fiert cheval des espérons et s'adressa contre

' Il faudrait , ce me semble , tout le Jour.

DE DU CUFSCLIN. 4-^

Bertrand son filz , lequel congneut son père a ses paremens. Adonc laissa Bertrand sa lance cheoir. Le sire du Guescliu qui son filz ne congnoissoit s'esmerveilla dont il luy avoit la joiiste reffusé ; et lors s'assembla avec ses aultres compaignons , en leur demandant s'ils savoyent qu'il esfoit , ne comment ilz le pourroyent savoir. Par le conseil du sire du Guesclin , fut dit que l'ung des chevaliers de dedens yroit contre luy et mettroit peine de le deslieaulmer et parce le pourroit on congnoistre. Dont partit ung escuyer, qui de grant prouesse estoit et de grant vertu, et vint contre Bertrand et le desbaulma. Lors fut Bertrand cogneu de ceulx de son lignaige et de son père qui moult joyeux en furent , et sur tous ceulx qui joie en firent , le sire du Guesclin , pour le bien qu'il vit en son filz, fut moult joyeux. Celle journée, l'ayma tellement que d'illec en avant le tint moult chier , et luy habandonna toute sa terre. Quant la dame du Guesclin ouyt

ces nouvelles de Bertrand son filz, a qni le pris fut donné des joustes de Règnes, ne demanda nul si elle le receust a grant joye. Adonc luy souvint des parolles de la converse. Au partir des joustes, s'en alla le sire du Guesclin a La Mote de Bron avec son filz , auquel il bailla grand estât pour suyr joustes et tournoyemens. Briefvement tant fit Bertrand , que de lui courut grant renommée en la duchié de Bretaigne- En ce temps regnoit en Bretaigne le bon duc Jehan , qui en tout son temps fut bon françois , preudhons et joyeux , et loyaulment avoit servi le roy Phelippes de Valloys. Contre le roi Phelippes guerreoit le roy Edoart d'Angleterre qui tant fit par l'ayde des Flammans, Alemans, Galloys, Hunyers *, Brebansons et gens de plusieurs nacions a luy alliez , qu'il mist le siège devant la cité de Tournay. Quant le ,roy Phelippes le sceut, il manda les princes de son royaulme. Au mandement du roy,

' Ou plutôt Henntiycrs , habitants du Ilainauf.

nlla le bon duc Jehan de Bretaignc a grant harnois, accompaigné de ses barons; et briefvement le roy assembla quatre cens lances, et s'en partit pour aller contre Edoard. Tant chevaucha par ses journées qu'il \int a Mons en Henault. Quant la contesse de Henault , qui vefve estoit, et par devocion s'estoit rendue abaisse de Fontenelles , sceut que le roy Phelippes son frère venoit, et le roy Édoard qui sa fille avoit espousée , tant se peyna la dame que toutesvoyes^ furent prinses entre les roys trêves en espérance de paix. Adonc fut levé le siège , et s'en retournèrent les roys , chascun en sa contrée ; et quant le roi Phelippes fut retourné en France, il donna çongié a ses princes et moult les mercya de leur secours. Et sur tous les aultres le bon duc fut honnoré et festoyé; puis print congié du roy et s'en retourna en Breta" ne où moult fut receu honnorablement.

' Toutefois.

Pour la grant renommée qui de Bertrand couroit en Bretaigne, desiroit moult le bon duc Jehan a le veoir , et pour ce le manda et il vint devers luy. Là le receut le bon duc Jehan a son service , et , en tous les voyages qu'il fît pour le roy, le mena avec luy et en sa compaignie. Ne demoura pas longuement que le bon duc Jehan trespassa, dont le païs fut moult endommagié.

Comment le conte de Monfort contendit la duchié de Brelaigne et le trésor du duc saisitz.

En ceste partie, dit l'ystoire qu'après la mort du bon duc Jehan , le comte de Montfort frère mainsné du bon duc , alla a Limoges , pour saisir les trésors d'icelluy bon duc, et puis retourna en Bretaigne, et par l'argent atrahyt a soy plusieurs barons du pais , et tant fit que a luy se rendirent plusieurs villes et chasteaulx de la duchié : et briefvement se nomma duc de Bretaigne.

Vray est que Hartur,diic dcBretaigne, peredubon duc Jehan, avoil troysfilzdont les deux premiers furent engendrés en la vicontesse de Limoges sa femme, et le tiers en la royne d'Es2osse, c'est assavoir : le dit bon duc Jehan , et monseigneur Guy de Bretaigne, conte de Pointièvre et de gré le secondfilz, et Jehan, conte de Monfort tiers et derrain filz ; le bon duc Jehan ainsné après son père le duc Hartur régna an gré de tous , et par le conseil de ses barons fut marié ; mais la duchesse sa femme ne porta oncques enfans, et pour ce que messire Guy le second filz fut preudons et fut plus agréable aux barons et au peuple que messire Jehan conte de Monfort, et mesmement icelluy bon duc Jehan , considérant que après luy estoit le plus prochain pour régner et hériter a la duchié que ledit messire Guy, voulut et fit par le conseil des barons que, au cas que ledit messire Guy, son frère , yroit de vie a trespassement avant luy, il voulut et

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entièrement escripvit son intencion que le droit hoir qui hystroit de messire Guy, que son hoir devoit estre et se reputast ou filz ou fille : car telle estoit la coustume de Bretaigne. A ce s'accorda le conte de Monfort et tous les barons , et briefvement trespassa ledit messire Guy devant le bon duc Jehan son frère , duquel messire Guy demoura une fille qui fut mariée a monseigneur Charles de Bloys , nepveu de Phelippes , roy de France. Or advint que après le trespassement dudit bon duc Jehan , la duchié escheut audit Charles de Bloys, a cause de madame sa femme; mais Jehan de Monfort luy contredit et s'en alla devers le roy et luy porta l'ommage de la duchié qu'il receut, puis s'en alla en Bretaigne et print nom de duc. Et contre ledit monseigneur Charles chalenga la duchié. Le conte de Monfort fut adoncques adjourné par devant le roy. Il vint et tant fut la cause démenée par devant les pers de France par les dictes parties que

ilz furent apoinctés par droit, et en ce comptant fut apoincté au conte de Monfort et a luy ajugié la dicte dncliié non appartenir; dont se partit de court hâtivement sans congié du roy, et s'en alla tout seul jusques a Orléans. Et illec se bouta sur Loyre en un g vaisseau et nuyt et jour s'en alla en Bretaigne et illec passa la mer et s'en alla en Angleterre par devers le roy auquel il fit hommage de la duchié , lequel roy anglois luy promist luy garentir. Et ainsi s'en alla des Anglois le conte de Monfort , et au jour assigné fut ordonné par les pers que a Charles de Bloys et non a aultre appartenoit la duchié a cause de sa femme, et, en prononçant l'arrest, les prelatzet barons de Bretaigne y pendirent leurs seaulx. Après le jugement, partit Charles de court et alla en Bretaigne; a luy se rendirent plusieurs villes et chasteaux, et plusieurs se tindrent de la partie du conte de Monfort. Ne demeura gueres que , pour faire secours au

i)0 CHRONIQUE

dit conte , le roy d'Angleterre envoya en Bretaigne le duc de Lancastre son frère a grans gens. Parmy la Bretaigne alla le conte de Monfort , chalengeant villes et chasteaux d'une part, et monseigneur Charles d'autre part : dont Bretaigne fut moult dommagée et les nobles abaissés; car adonc en Bretaigne le père guerreoit contre le filz ,pourcequelesungs tenoyent le parti de Charles de Blois , et les aultres tenoyent le parti de messire Jehan conte de Monfort.

Comme messire Bertrand se print d'armes premièrement.

Adonc fut Bertrand jeune d'environ vingt ans, et moult aimoit les armes. Si considéra en soy que ores estoit temps d'acquérir honneur. Et bien avoyent lors lieu tous chevaliers et escuiers qui en Bretaigne repairoyent : car là estoyent les guerres des Anglois , pour ce qu'entre le roy de France et d'Angleterre avoit lors

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trêves. Et icelluy secours d'Angleterre faisoit le roy anglois au conte de Monfort pour la puissance de Bretaigne abaisser, pour ce que tousjours estoit en obéissance Bretaigne et au secours du roy de France, et Angleterre avoit lors trêve. Et aultrement n'eut pas le roy anglois eu voulenté de mener guerre contre Charles de Bloys, qui son cousin remué de germain estoit et cousin germain de sa femme la royne d'Angleterre pour ayder .au conte de Montort qui riens ne luy estoit de lignaige. La renommée fut par toute Bretaigne que en la ducliii le conte de Monfort, rien ne nul droit* ;et ,pour ce, mains bons chevaliers de France et d'aultres contrées se tirèrent delà partie de Charles de Bloys. Bertrand qui ces nouvelles sceut, dit que jàen son vivant ne soustiendroit maulvaise querelle; ainçois feroit tousjours avec droicture. Si se raist a tenir le party de

' Lisez : n'avoii rien ne etc.

Charles de Bloys , et pour sa vaillance il actraliy a soy plusieurs jeunes gens désirant des guerres savoir, et tant que en brief temps se trouvèrent bien soixante compaignons armés qui dessus eulx firent capitayne Bertrand. Quant Bertrand se vit ainsi accompaigné, il se print a courir sur les Anglois et faire ambuschez , mais pour ce que point n'avoit de forteresses ne frontières où ilz se peussent retraire , ilz conservoient es grands forestz : ainsi se maintient Bertrand qui, pour actraire a soy gens d'armes, donnoit tout à ses compaignons; et en peu d'eure fut pouvre par sa largesse. Quant Bertrand vit qu'il n'avoit plus que donner , il print les joyaux de sa mère et les vendit, etachecta chevaulx et arnoys: dont contre luy fut courroussée et doulente. Si advint une journée que Bertrand chevauchoit , luy quatriesipe, par la forest; adoncques passoit ung chevalier anglois qui dedans le chastel de Foveron menoit sa finance pour mectre a sauveté. Tantosî congneut Bertrand que le

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chevalier estoit anglois, qui moult ardiement bien monté et armé qu'il estoit et degrant prouesse courut sur Bertrand et moult pou de compte en tint, pour ce qu'il estoit luy septiesme. Toutes \oyes Bertrand et sa compaignie courut de grant vertu sur le chevalier anglois , et tant fit que en peu de heure il le conquist et l'occist. Quant Bertrand eust le chevalier conquis , il s'en vint a sa raere , et quant elle l'apperceut ainsi monté et armé, moult en fut joyeuse. Adonc fit Bertrand apporter la raaleau chevalier; illec trouva Bertrand grant finances d'argent et aussi de joyaux, lesqueulx il donna a sa mère, et moult luy supplia que jamais elle ne le mauldise. Quant la dame vit les joyaulx qui sans comparaison valloientmieulx que les siens, elle dit a Bertrand : Bien dit la converse que par toy seroit honporée toute la geste ^ dont tu es yssus. Deux jouis de .

' Lisez ; La gcnf.

moura illec Bertrand, puis prist congié de son père et de sa mère et emporta avec luy tout ce qu'il avoit conquis , fors les robbes et les joyaulx ; tant alla par les forestz qu'il vint a ses compaignons qui moult furent joyeulx de sa venue et moult s'esmerveillerent de son estât; illec départit son gaing a ses compaignons, et leur compta son adventure dont chascun dist a soy-mesmes que encores passeroit Bertrand toute la chevalerie de Bretaigne d'onneur et de prouesse. Ung pou séjourna Bertrand illec, puis dit a ses compaignons que ores estoit saison de gueytier et adviser quelle part ilz pourroient gaigner une forteresse pour courir sur les Anglois.

Gomme messire Bertrand print le chastel de Forgeray.

Bertrand du Guesclin , qui de ses compaignons fut moult voulentiers escouté , dit : Beaulx seigneurs , j'ay regardé que cy près a ung chastel appelle Forgeray, le-

DE DU Gl'ESCLIN. J ->

(\nc\ tient de par le conte de Monfort Robert BramboIIe', chevalier anglois; nous sommes cy soixante compaignons armez , dont il n'y a celluy qui désir n'ait de vaillance avoir. Plusieurs fois ay repaire en ce chaste! où prisonnier ay esté une fois et y ay porté le bois , comme ont coustume de faire pouvres gens, a leur col. V^ous sçavez que le boys est près du chasîel. De celle heure passa ungvarlet deForjeray qui tantost fut prins. Par le varlet icut Bertrand que dehors estoit Brambole i^ssu de Forgeray, et pou de gens y avoit aissé ; celluy Brambole estoit allé espier 'ost Charles de Bloys, qui ung chastel ivoit assigié, et illec le cuyda surprendre !t de nuyt. Quant Bertrand sceut ces nou- 'elles, il fit le varlet garder, et tantost :hevaucherent droit a Forgeray. A l'issue lu bois , fit Bertrand partie de ses com-

* Benibro. 11 était parent de celui qui cornnaiidait les Anglais au con)bat des Trente.

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