CHAPITRE XLV
COMMEUT MESSIRE JacQUES DE LiLÀIN ET MESSIRE DlEGQ DP GUSMIN SE COMBATTIRENT À PIED^ DEVANT LE ROI I>B CàSTILLE^ ET s'en partit APRÈS LES ARMES FAITES
MESSIRE Jacques de LalaiNj a son très grand bq9v«
NEÇR.
QuANO messire Jacques de Lalain eut ouï sonner le tiers coup de la trompette , moult attemprement (prom[>tement) et assurément se mit à l'huis (poi*te) de son pavillon: puis en faisant le signe de la croix, issit hors et prit sa hache delà main sénesti'eà la main dextre, et marcha environ quatre pas. Puis fit la révérence au roi, et à la reine. Et Diego Gusmao très fièrement vint marchant à l'encontre de
if!o CHRONIQUE DU BON CH£yÀLlER
loi , la visière baissée. Lors messire Jacques le Toyant veniri sa visière levée encontremont ^ et voyant son ennemi approcher, eux deux ensemble se vinrent joindre^ si se combattirent des haches, et se donnèrent de si très terribles et horribles horions, si menus et si souvent, que des harnas qu^ils a voient armés, qui étoient fins, et acérés, le feu et lesélincelles en sailloient Et tant bien $e combattirent et donnèrent de si crueux coups, que le roi et ceux qui là étoient regardants les armes, disoient entre eux que jamais les pareilles armes n'avoient vu faire. Messire Jacques de Lalain avisant la chaleur de son adversaire, tourna la pointe de .sa hache d'en bas; si férit par trois coups Pun après l'autre dedans la lumière de Diego en telle manière, qu'il lui fit plaie en trois lieux au visage, jaçoit-<:e-quc messire Jacques eut la visière levée: si l'asséna du premier coup au sourcil sénestre, et l'autre au bout du front au coté dextre, et le tiers le férit au dessus de l'œil dcxtre: et depuis ne demeura guèr.ela bataille d'eux deux , car Diego perdit sa hache par une secousse que messire Jacques lui fit Puis quand celui Diego se sentit être désarmé de sa hache, vint vivement, bras étendus, par devers messire Jacques, pour le venir prendre par le corps et l'emporter hors des lices, comme il avoit intention de faii-e, et aussi comme il s'en étoit vanté deux mois paravant: mais messire Jacques percevant l'intention de son adversaire, afin que de plus près il ne l'approchât, étendit le bras sénestre, et de son poiogi il rrboula celui Diego. En ce faisant jeta sa liaclif
jus en le sablon, et mit la main à Vépée pour la tirer dehors.
Lors te roi de Castille voyant que le plus bel des armes étoit apparent plus à l'un coté qu'à Pautre, jaçoit-ce-qne (quoique) tous deux avoient bien fait, jeta son bâton en bas, qui fut signifiance que les armes étoient accomplies. Alors les gardes du champ à ce ordonnés, se mirent entre deux et prirent les deux champions et les menèrent chacun en son pavillon. Puis après ce ne demeura guères c^ue ledit messire Jacques de Lalain se vint présenter vers le roi en mettant le genouil à terre et lui dit: « Très haut, très excellent, et très puissant prince, je sçais assez en votre noble mémoire être, qu'il est vrai que j'ai dit en mes chapitres qu^au cas que je viderois sain hors des lices, les armes de pied accomplies, et que ce fut le vouloir de mon compagnon, que dedans trois jours après je le fourniroisde quatre lances à rompre pour l'amour et faveur de madame. Pourquoi, sire, par votre noble congé et licence, me véez ci fout prêt de ce faire. » Alors le roi de Castille répondit et dît: « Messire Jacques de Lalain, sacbex que dès maintenant nous tenons les armes de piçdetdcchevalpour faites et accomplies. » Et ajouta que de là en avant n'étoit son plaisir que plus en fissent, cVst à sçavoir l'un contre l'autre^ mais eux deux contre deux autres, il étoit content qii*ib en fissent à leur volonté. Etdit encore de rochef: «Ifessire Jacques ; vous avez très bien besogné. » Si commanda le roi. à descendre de FéchafTaud le grand maître de saint Jacques, et lui dit que les deux
cliampioiLs ii fit venir devant lui, laquelle ehosc il fit.
Quand il fut descendu en bas, il fit venir Diegc de Gusman et messire Jacques, et les prit par les mains^si les fit toucher ensemble, leur disant ces paroles: « Seigneur, la volonté du roi est telle, que quelconque chose que ayez eu à Eaire ensemble, ne ayez nul de vous deux nulle rancune, ni mal Tun contre l'autre^ mais veut le roi que pardonnez Tun à l'autre, et que dorénavant soyez comme frères et bons amis: car expressément le roi veut et commande qu'ainsi soit, et qu'encore pourra venir le temps, que vous deux ensemble au plaisir de Dieu, vous pourrez trouver pour vous éprouver et faire armes contre deux autres. » Lors les deux champions oyants la volonté et commandement du roi, en pardonnant l'un à l'autre, touchèrent et embrassèrent l'un l'autre par grand amour et fraternité, et puis se partirent de la présence du roi, montèrent à cheval et sailHrent hors des lices eux Jeux ense^nble, prenant l'un l'autre par la main, et allèrent ainsi jusques au partir le chemin que chacun tourna en son logis.
MESSIRE J ACQï;ES DE I.ALAIN. 1 63