CHAPITRE L
Comment messire Jacques, après ce qu'il eut pris
COUGt DE LA BEISE d'ArkAGOM^ ALLA A MoKTPELLiER, FT TROUVA l'argEJNTIER DU ROI DE FrANCE QUI LUI riT GBANd' chère: et de la s'en alla VERS LE DAU- PHIN QUI LE REÇUT MOULT HONORABLEMENT.
i^PRÈs que messire Jacques de Lalain eut fait sa réponse aux chevaliers de la reine, ils s'en partirent et retournèrent vers elle et lui firent leur rapport, ainsi et par la manière que par messire Jacques de Lalain leur avoit été répondu. Lors la reine assembla son conseil par lequel fut délibéré que de rechef elle renvoyeroit plusieurs autres chevaliers et écuyers par devers messire Jacques de Lalain, comme il fut fait; lesquels là venus, le saluèrent moult courtoisement de par la vine, en lui disant: «Messire Jacques, la reine vous remercie de Thonneur que vous faites es marches depardeçà de por ter une telle et sihaule emprise d^armes, et voit bien et sait qu'il vous meut d^un très noble courage, ety a moult de chevaliers et écuyeis qui désiroient bienvotrevenue,pour vous complaire à votre requête. Toutefois la reine leur a généralement défendu, et à aucuns particulièrement. Pourquoy de rechef nous vous prions comme ambassadeurs, que vous veuillez être content d'obtempérer et taut
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faire pour la reine, que vous veuillez mettre jus et non porter plus on cjs marches et comtés de Barcelonnc et de Roussillon^ votre emprise. »
Quand messire Jacques de Lalain eut ouï tout au long les chevaliers de la reine parler, et la requête à lui faite au nom de la reine, il leur répondit moult courtoisement, et leur dit: m Mes seigneurs, je suis et ai été, et tel me tiens toujours, serviteur des dames, et le voudrois être toute ma vie: et pour ce, mes seigneurs, je vous prie que considérez mon cas, et que la reine ne me fasse pointure commandement, s'il plaità sa bénigne grâce; nonobstant, je y veux bien obéir comme raison est. Et s'il y a aucun gentil chevalier ou écuyer, qui me veuille faire autant d'honneur que de moi vouloir accomplir le contenu en mes chapitres, il me fasse scavoir son bon plaisir et vouloir, et il aura nouvelle de moi au Daupbiné, laquelle terre et seigneurie est à monseigneur ledauphin aîné fils du très chrétien roi de France. Toutes fois mes très honnorés seigneurs, je vous prie très acertes (sérieusement), que tant vous plaise faire pour moi, que de moi recommander à labonnegrâce de la reine, et lui dire, que puisque son plaisir est tel, je veux bien faire son bon vouloir et commandement. » Après cette réponse faite à messire Jacques de Lalain, prirent congé de lui et s'en retournèrent vers la reine d'Arragon faire leur rapport. Et ainsi . se passa cette nuit jusques au lendemain matin que messire Jacques et ses gens vinrent prendre congé delà reine, des dames, damoiselles, chevaliers et écuycrs; et la remercièrent humblement de l'hon-
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neur, courtoisie et bonne chère qui à son commandement lui avoit été faite, tant par ses gens, comme par ceux de la cité de Bàrcelonne. Lors la reine repondit: ce Messire Jacques, la bonne cbère ne vous a pas été faite telle que j^eusse bien voulu. Si vous prie que prenez en patience: si par deçà avez affai-^ re, nous le ferons de bon cœur. »
Atant (alors) se partit messire Jacques. Ses gens étoit prêts ^ si montèrent à cheval et isiirent hors de Bàrcelonne. Si l'accompagnèrent plusieurs chevaliers et écuyers de Fhôtel de la reine, et le convoyèrent une espace, puis prirent congé et s'en retournèrent
Tant chevaucha messire Jacques et sa compagnie par ie comté de Roussillon, toujours portant son emprise, quMl vint à Perpignan, puis vint à Narbonne, et tant fit par ses journées qu'il vint à Montpellier , et ainsi comme à trois lieues près il rencontra un nommé Jacques Cœur, lequel étoit pour lors argentier de France ^'\ et alloit mettre en possession un de ses enfants de l'évêché de Maguellonne^ et au rencontrer l'un Fautre, celui argentier fit très grand' révérence et honneur à messire Jacques de Lalain, en lui disant: « Messire Jacques, j'ai bien tqut gâté, si vous ne me secourez: car grand temps a que j'ai désiré votre venue. » Alors messire Jacques de Lalain répondit et ditr<f Monseigneur l'argentier, dites moi ce qu'il vous plait à moi commander, car je suis bien vôtre. Et s'il est chose à moi possible que pour
(i) Jacques Cœur né k Bourges avait été nommé Argentier ou mi-' nistre des finances de Charles VII. J. A. B.
TOUS puisse faire, mon honneur sauve, je le ferai moult volontiers. »
Quand Fargcntier eut ouï parler uicssire Jacques de Lalain, il fut moult joyeux^ et le pria très instamment que son plaisir fût de vouloir séjourner un jour ou deux à Montpellier, laquelle requête messire Jacques moult libéralement lui accorda, et y demeura depuis le vendredi au soir jusques au lundi après la messe. Le dimanche monseigneur Targentier le festoya moult grandement à un très beau dîner. Après le diner ils eurent plusieurs devises ensemble. Entre les autres choses, celui argentier prit par la main mcssire Jacques de Lalain et le tira à part, et trois ou quatre gentils hommes de sou hôtel, et le mena en un comptoir^ où il y avoit un moult grand nombre d'or, et autres plusieurs riches joyaux et bagues. Si regarda en souriant messire Jacques de Lalain et lui dit: « Messire Jacques, je suis bien acertené (assuré) que vous avez été grand temps hors de votre pays, àgrandsdépens etmission^ pourquoi je vous prie que me faites cet honneur que de prendre tout ce qu'il vous est de nécessité et hesoin: car, par ma foi, je le ferai aussi volontiers à vous qu^à chevalier qui vive, tant pour IHionneur et révérence démon très redouléseigneur monseigneur le duc de Bourgogne, comme de votre personne, qui vaut beaucoup. » Lors messire Jacques de Lalain, voyant rhonncur et courtoisie que lui présentoit faire Fargentier de France, lui répondit ainsi: «c Monseigneur l'argentier, delà belle oftVe que par votre courtoisie et bonté me faites, vous remercie tant comme je
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puis. Tant eu avez fait, que moi elles miens sommes à toujours mais obligés à vous. Et si chose étoit que je sçusse, ou pusse faire qui vous fût agréable» je le ferois d'un très bon cœur; si remercierai mon très redouté et souverain seigneur, monseigneur le duc» . Je la bonne chère que faite m'avez en Fhonneur de lui: mais quand je partis de mon très redouté seigneur, et par son congé et licence, il me pourvut de tout ce qui nécessaire m'étoit; par^uoi monseigneur Fargentier, je vous prie qu'il vous plaise à moi pardonner. » Alors répondit l'argentier et dit: « Mes- .sire Jacques, si vous avez aucunes bagues laissées en gage, comme il survient aucunes fois des affaires à aucunes gens et spécialement les vôtres, qui sont belles et mémoire de grand' honneur, il n'est guères de royaumes, ni de provinces, où je n'aie mes changes, j'écrirai très volontiers et de bon cœur, afin de les vous faire venir où bon vous semblera. » Lors messire Jacques le remercia assez de fois.
Au long ne vous veux raconter les festoyements et bonnes chères que lui fit et fit faire l'argentier, tant de dames, damoisellcs, bourgeoises et pucelies, quede danses et ébattemens: et de si bon cœur il le faisoit, comme si c'eut été son fils, ou son frère; tant à lui, comme à ses gens pour l'amour de lui. Puis quand ce vint après souper, celui dimanche, après vin et épices prises, il prit congé de l'argentier, lequel lui pria moult fort que le lendemain il voulsit (voulût) demeurer jusques à l'après dîner. De cette requole messire Jacques lui pria très instamment qu'il voulsit (voulut) cire coulent; si embrasse-
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rentran l'autre, et convoya tnessire Jacques jusque» en son logis', où de rechef prirent congé l'un à l'autre. Quand vint le lendemain matin que messire Jacques eut ouï sa messe, ilse partit de Montpellier, et che- Taucba tant, qu'il passa par Bézicrset par Nismes^si vînt en Avignon, et là fit ses offrandes à monsieur Saint Pierre de Luxembourg; et illec (là) fut mouit grandement festoyé de monsieur le cardinal de Foix légatdu pape au dit lieu d'Avignon; et après ce qu'il eut pris congé du cardinal, il se partit d'Avignon; et chevauchèrent tant, lui et ses gens, qu'ils arrivèrent au Dauphiné; et vint vers monseigneur le dauphin, qui pour lors étoit en une maison de plaisance assez près de Valence, où il lui fit la révérence: si le reçut monseigneur le dauphin, et fit honneur, et le festoya moult grandement: et après tous festoyements faits, il prit congé du dauphin et s'en partit.