‹ Chronique de J. de Lalain (volume 2)Chapitre 72 sur 109 · CHAPITRE LXIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE LXIX

Comment le chevalier du pas fit armes au seigheui

D'EspiRT.

Ajpkès les armes dessus dites iiccoinplies et achevées, comme voua avez ouï, quand ce vint le dixseptième jour du mois d^octobre» que le chevalier gardantlepas de la Fontaine, devoit faire armes, comme il fit, à Tencontre du seigneur d'Espirjr, droit environ neuf heures du matin, celui chevalier du pas alla ouïr la messe à la grande église de Châlons, là où il trouva le seigneur de Saint-Bonnet. Et quand le chevalier du pas Faperçut, jaçoit-ce-que (quoique) appointes étoient dès le soir devant, qu'icelui de Saint-Bonnet seroit à l'heure de dix heures en Péglisc des Carmes séante es faubourgsde la dite ville, pour dire au chevalier du pas les dessus dites paroles, nonobstant ce parla le chevalier à Fheuredite à celui de Saint-Bonnet, en lui disant ainsi: «Monsieur de Saint-Bonnet, êtes vous content de dire les paroles que Louis Sachet vous a montrées en une peifitescédule?)» Lors le dit de Saint-Bonnet répondit qu'il étoit tout prêt de ce dire à telle hcnrc qu'il lui plairoit Et le chevalier du pas répondit, qu'il étoit content de lui, et le quittoit de non porter le bracelet; ainsi la paix d'eux fut faite, et touchèrent ensemble et furent depuis si bons amis

qu'à peine pourroit en dire de deux frères. Puis après eu ce même jour le seigneur d'Espiry , qui se nomma le chevalier méconnu, fit ses armes à Fencontre du chevalier gardant le pas de la Fontaine des pleurs, lequel comme il avait accoutumé, se partit de l'église des Carmes , entra en son bateau et passa la Saône. Si arriva es lices, et vint faire sa présentation devant le juge, ainsi comme antres fois avoit fait; puis vint en son pavillon.

Ne demeura guèrcs après queleseigneurd'Espiry vint aux dessusdîtes lices, et illec (là) quand il entra dedans, lui fut par Charrolois présentée et baillée une verge d'or émailléc de la cou))sur de la large à laquelle il avoit fait toucher; et en entrant èsdites lices, avoit un cheval couvert et armoyéde ses armes que deux officiers d^armes menoicnt, lesquels étoient vêtus de cottes d'armes des armes d'iceluî Seigneur d'Espiry. Le cheval sur lequel le dit seigneur d'Espirj étoit monté, fut couvert d'un bien délié couvrechcf à manière de crêpe, frangé de fil d'or et de soie verte. Et étoit vctu d'une longue robe de drap de damas blanc, brodée dessous et dessus, et les manches de satin cramoisi, et un chaperon vermeil^ et la cornette verte; et avoit quatre enfants autour de lui, dont les deux étoient ses enfants, etles deux autres ses neveux, lesquels tous quatre étoient vêtus et affublés comme lui, et te^ noient les quatre cornes de la couverture de son cheval. Si avoit après lui un page pareillement vêtu, monté sur un cheval couvert de velours cramoisi. Puis après qu'il fut descendu devant son pavil-

256 aiROmQUE DU BON CHEVALIER

Ion, s'en alla tout droit devant le juge, ensemble les quatre enfants devant lui Et quand il fut la venu soi présenter, dit tout haut: cr Très noble roi d^armes et juge en celte partie, commis de par mon très redouté seigneur monseigneur 'le duc de Bourgogne, pour ce que cejourd'hui à moi est asigné pour devoir faire armes au chevalier gardant ce présent pas^ je me présente par devant vous, pour à Taide de Dieu, les faire et accomplir. Et combien que parles chapitres du chevalier tenant le pas il soit assez déclaré que les venants de dehors aient pouvoir et faculté d'élire pour eux juge adjoint avec vous; mais en tant qu'il me touche de cette cause, je m'en déporte (dispense); et qui plus est, de vous requérir queledroit despartiesy soit gardé, je nem'en eux aucunement entremettre: car de ce faire ne me semble-t-il être nullement nécessaire, attendu votre sens ,discrétion et bon ne renommée de bon ne justice; laquelle je crois être telle, que le droit des parties j sera gardé à ligne et raison, selon droit d'armes.» Auxquelles paroles le j uge répondit et dit qu'il fut le bien venu, en le remerciant humblement du grand honneur qu'il lui faisoit, et qu'au surplus hi feroit tout ce que possible lui seroit de faire.

Ce fait, le seigneur d'Espiry s'en retourna en son pavillon, lequel étoil blanc et bordé de vermeil par dessus , en signifiant les robes dessus nommées; et par dedans, en manière de dossier, sur le ceintre, avoit un riche drap d'or; et dedans celui pavillon s'arma, et en soi armant envoya devers le juge, lui priant r^u'il lui plût que ses quatre conseil-

MBSSIRE- JAGQLES DE LÂlAIN. 267

liers,c*est à sçavoir les quatre petits enfants, demeurassent aux pieds de lui^la quelle requête le juge lui Booorda libéralement et volontiers, car ce n'étoit pas requête à refuser. Et après ce que les cris et cérémonies furent faites es dites lices, les haches furent visitées, lesquelles étoient à dague par dessus, comme toutes les autres haches de quoi on avoit fait armes.

Ces choses faites, issit (sortit) hors de son pavillon le chevalier du pas, ainsi armé et habillé comme par avant avoit été, et pareillement issit hors de son pavillon le seigneur d'Espiry, la cotted'armes vêtue, salade en tête, ayant bavière et visière. Et tantôt après le parlement fait de son dit pavillon, il rua à terre sa dite cotte d'armes, laquelle étoit écartelée, dont le premier quartier étoit d'azur, à une croix d*or engreâée, et l'autre quartier étoit d'or à quatre points de gueuUes. Et pour décIaiXT le nombre que le dit d'Espiry nombra et demanda, ce fut de cinquante cin-} coups de hache. Vérité est que le chevalier du pas et le seigneur d'Espiry marchèrent l'un contre l'autre et assemblèrent à combattre devaut le juge; et se combattirent bien et vaillamment, et jusques à ^accomplissement de trente coups de hache Lors le juge voyant la vaillance et l'habilité des deux chevaUers, et aussi doutant les grands dangers qui s'en pourroient ensuivre, jeta le bâton , et furent pris si également par les gardes à ce ordonnées à l'honneur des deux champions, que chacun en eut sa pari. Le juge les voyant venus devant lui, leur dit: « Seigneurs, je tiens vos armes

pour accomplies, et avez tous deux bien et vaillamineut fait. » Leur priant, qu'ils toucliassent ensemble et fussent ^ons amis, lesquels le firent très libéralement^ el ce fait s'en retournèrent en leurs pavillons pour eux désarmer. Puîs après ce qu'ils furent désarmés s'entre-trouyèrent ensemble dedans les lices, eux entre-accolants et merciants de rbonueur, qu'ils avoient fait Pun à Tautre. Et après ce retour* nèrent tous deux en leurs logis, et ainsi se passèrent celles armes. Puis quand ce Tint le lendemain, qu'il fut jour de dimanche et quatrième du dit mois, le seigneur d'Espîry fit un très beau diner, là ou fut le chevalier gardant le pas, avec grand nombre de chevaliers et écuyers, le juge, et plusieurs officiers d'armes et assez d'autre notables gens.

Page 1