CHAPITRE XII
Cy fait mention des joutes et ÉBiTTEMENTS OV LX JEUNE DUC DE ClÈVES ET JàCQUET DE LALA.IJf SE TROU- VÈRENT ENSEMBLE.
Ainsi comme vous avez ouï, Jacquet de Lalain s'efforça tellement et par si boane manière de serfir
et complaire au jeune duc de Clèves, que rien nV». toit fait ni entrepris de faire, que Jacquet de Lalain n'y fut le premier appelé: car en conseil et en autres plusieurs besognes il se gouverna si mûrement, qu'il acquit grand' gloire et grand' louange en la cour du duc de Bourgogne où il fut moult aimé et cher tenu. Joutes ni tournois ne lui échappoient,oii il se gouverna toujours grandement à son honneur, tellement que le prix lui en demeuroit, fut de ceux de dedans ou de dehors: et toujours é toit paré et housse, lui et son destrier, ainsi et pareillement comme étoit le jeune duc son maître. Certes jamais ne se trouva sur les rangs qu'il ne fut tantôt connu par les grands coups qu'ils asseoit (donnoit), tant efforcément qti'il abattoit chevaux et chevaliers par terre. Il portoit lances grosses et pesantes, parqùoi il lesfaisoit ployer jusques sur la croupe des destriers, et souvent avenoit qu'il les desheaumoit ^'^, et demeuroient à chefs nus dedans les rangs. Et lors trompettes *commençoient à sonner si fort qu'on n'eut pas ouï Dieu tonner, car de tous côtéshéraut et poursuivants s'efForçoient de crier, « Lalain! » Le duc de Bourgogne et les dames qui étoient aux hourts ^'\ prenoient plaisir à le voir. Assez en y avoit d'elles qui eussent bien voulu que leurs maris ou amis eussent été semblables à lui. Certes, quand ce venoit à la joute et que le duc de Clèves y étoit en personne, accompagné de Jacquet de Lalain et
(i) Faisoit tomber leurs heaymes ou casques. J. A. B. (i) Sorte cTëchafiiude placés dans les lices pour les spectateurs qui assistaieotaux joutes. J. À. B.
d'autres gentilshommes de son hôtel , ib faisoient IraHler les rangs, et n^y avoit celui de leur adverse partie, qui nedoutât à les rencontrer .car tous étoient jouteurs à l'éUte.
Plusieurs joutes, et courses de lances se faisoient en la ville de Bruxelles devant le duc et la duchesse, ensemble toutes les dames et damoiselles, qui étoient sur les hourts (échafauds) et aux fenêtres regardants qui mieux le feroit. Après les joutes faillies, ils s'en retournoient en leurs hôtels eux désarmer: puis venoient aux banquets, où étoit le duc de Bourgogne au milieu des da<nesj ensemble, plusieurs chevaliers et écuyers avec eJles. Si se devisoient les uns aux autres de plusieurs gracieuses devises: et pouvez et devez croire que Je jeune duc de Clèves s'^cfforçoit de tout son pouvoir de renvoisir (égayer) la fête: car pour le temps de sa jeunesse, pour réveiller hommes et femmes, on ne ti*ouvoit son pareil. Il étoit jeune, frais et bien formé de tous membres, assez haut de stature, humble, courtois et débonnaire, large et grand aumônier aux pauvres. Certes Jacquet deLalaiu pouvoit bien dire qu'il avoit trouvé seigneur et maître . tel qu'il eut souhaité ou demandé: car le duc et lui s'entraimoient de grand amourjet ne s'en doit-on [)oint émerveiller: car eux deut étoient d'un âge^ de corps, de hauteur et de façon s'entresembloient tant bien, qu'à les voir, qui ne les eût connus, on eût dit qu'ils fussent deux frères.
Doncques pour retourner à parler des fêtes qui journellement se faisoient, des danses et des ébat-^
tements; pour ce temps on ne trouvoit cour de haut prince, où tant on en fit, comme alors on faisoit en la cour du noble duc de Bourgogne; ni pour guerre qui lui survint, on ne cessoitde faire fêtes, et ébattements; car de plus large, plus humble, ni plus courtois on n'eut sçeu querre ni trouver. Oncques ne fut cremu (craint) par sa cruauté, mais étoit craint par sa débonnaireté , largesse^ vaillance et vertus dont il étoit orné. Certes, à bref parler, il n'est langue humaine, tant soit facondieuse, qui sçut dire ni raconter les grandes vertus qui en lui étoient. Et quant e^ à parler de ses vertus, oncques ne fut trouvé par écrit prince plus miséricordieux, ni plus piteux aux pauvres; quand il les véoit en nécessité, jamais ne s'en partoient éconduits. En son temps aima fort sa chevalerie, ses nobles hommes, et serviteurs, et leur fit moult de biens. Or doncques pour retourner à notre histoire encommencée lairons atant (maintenant) à parler de ce noble duc Jacques à une autre fois et continuerons en notre matière touchant les faits de Jacques de Lalain.
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