EN MANIÈRE DE DIALOGUE
De feus, de mémoire éternelle, messire Georges Chastellaîn autrement dit Tadventureux, et maître Jean Molinet chanoine de Vatlencieones, jadis indiciairect historiographe de la très illustre maison de Bourgogne, eu vers AJexandrirs interrogatifs et respousi&.
Dis mois qui gist ici sans que point tu m'abusci ?
— Cy gist Vamy privé d'Appolo et des Muses.
— Quels choses avec luy sont mortes et transies ?
— Dits subtils^ savoureux, jeux^ ris et facécies.
— Qui est ce qui pour luy de pleurer continue ?
— Cest rhétorique en chef qui fort s'en diminue.
x- NOTICE
— Est-ce doncques celluy tant congneu Molinet? (i)
— C'est luy seul qui mouloitdoulx mots en molin net.
— Mais qui fut riiomme heureux qui tant luy en aprit?
— Des cieulx vint rinfluence en son sublime esprit.
— N'eust-il nul précepteur, Greban ou maistre Alain?
— Son maistre qui cy gist fut George Chastellain.
— L ensuivit il de près ? Est pair ou s'il le passe?
— Tous deux on peuU noter en règle et en espace.
— Mais à qui comparer les peust on sans mespris?
— L'un pour Virgile et l'autre est pour Ovide pris.
— L'un doncques fut plus grave et Taulre plus facile ?
— Plus humain fut Ovide et plus divin Virgile.
— 0 tous deux bien heureux qui tels liltres méritent ! Leurs engins, leurs vertus, de gloire les héritent Qui pourra plus jamais à tels los paralaindre Nully" qui sache plume en noir aclramenl teindre. Combien a perdu donc la langue Gallicanne..
Par leur mort, elle est cheutte en basse Barbacanne. En quel temps, soubs quels roys furent ils florissan» ?
— Va lire leurs labeurs partout resplendissans. , — Pourquoy se dirent ils Indiciaires lors ?
— Pour ce qu'ils ont monstre d'histoire les trésors.
— Las que peu de gens sont qu'on scaiche avoir vescuî Ceulx cy font les gens vivre et la mort ont vaincu. Comment a nom ce lieu qui tels les a nourry ?
— Valenoîennes, val doolx, val insigne et flory.
— Où sont leurs monuments et précieux tombeaulx?
— En la bouche des bons et en leurs escripts beaulx.
— 0 Dieu! combien vault mieux tel tombe que de cuivre; D'autant que plume vole où métal ne peult suivre 1
(i) Molinet mourut en i5o8. 1. A. B.
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Georges Chastellain a laissé un grand nombre d'ouvrages en vers et en prose ^ quelques-uns seulement ont été imprimés. La bibliothèque royale possède quelques manuscrits de lui. Ces manuscrits sont inscrits sous les n*". suivants: 7392 mss. fr. — * 7427 mss. fr. — 7686 mss. fr. 9B37/14 mss.fr.
— 7656/a mss. fr. — 8oo5/3 mss. fr. — 8348 et 8349 ™^^- f^- — 10025/^,3 mss.fr. — 7385^^ mss. fr. — 670 fond des Célestins. — 208 supplément
— 607 supplément — 8417 supplément — 118 fond de l'abbaye S*. Germain des Près. Voici une note de ce que contiennent ces divers manuscrits.
Les n". 7385^a et 742^3 renferment le même ouvrage. Le n*. 7385/;, est d'une assez mauvaise écriture du i G*"*, siècle Le n. 74^7 au contraire est d'une fort belle écriture gothique de la fin du i5*"'. siècle, sur parchemin, avec 8 jolies mi-' nialures pages 7. i5. 24. 29. 4o. 49- G^- ^^- La miniature page 4^ représente Job nu sur son fumier et ti^ois musiciens debout devant lui etcher- . chant à le distraire avec leurs instruments 5 l'un tient une mandoline, l'autre une petite harpe de la forme des harpes irlandaises, le troisième une vaste flûte de Pan. Le titre de ce manuscrit format in 4**. précède la table, ainsi qu'il suit.
Cy* commence la table des Rubrlces de ce présent trait ie intitulé: De plusieurs remontrant ces selon le stile Jehan Bocace par manière de Consolation adreschans à la royne dAngleter-
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re fille à Régnier rojr de Naples, de Cecille et de Jhérusalem. ^'^
Cette reine d'Angleterre est Marguerite d'Anjou, femme d'Henry VI, qui après les mauvais succès de i463 parvint à fuir d'Angleterre, arriva à l'Ecluse et fut fort bien accueillie du duc Philîppe-le-Bon , tandis qu'Edouard IV , de la branche d'York, faisait mettre à mort son marL Elle était fille de René roi de Sicile, nièce de Charles VII, et cousine de la reine de Chypre.
Chastellain suppose qu'une princesse exilée (la reine d'Angleterre) s'adresse à lui pour lui demander ses conseils, et ainsi que dans tous les poèmes du temps il a une vision.
« Je me trouvay, dit il, ne sçais comment, en une cimetîerre pleine de tombes richement ornées de pointes d'or et d'azur, de diverses armes de seigneuries et avec multitude de divers titres en lettres de couleur étoient estofiées aussi de diverses images de porphire et d'albâtre et de maintes autres précieuses matières. »
En contemplant ces tombeaux il reconnaît les insignes de princes Assyriens, Indiens, Persans, Grecs, Romains Bretons, Allemands, Italiens, Espagnols et Français. Au milieu du cimetierre était placé un temple de forme ronde dans lequel entre Georges Chastellain. Dans l'intérieur du
(i) Il a été imprime k Paris par Galion do Pré l^an iSï; sous le litre de Temple de la ruine d'mucunf noMes medheureux tant de France que d'autres nations étrangères, à t imitation de Bocaee, J- A. 6.
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temple se trouvaient des tableaux qui représentaient la vie de ceux dont les tombeaux étaient placés dans l'enceinte extérieure, depuis Adam jusqu'au roi Jean de France. Ace moment entre dans le temple l'ombre du roi Richard d'Angleterre suivie de celles de deux rois d'Ecosse qui traversent le temple et dont l'auteur lit ^ mesure les infortunes, écrites sur les murs du temple.
Suivent un grand nombre d'aulres rois ou princes. Au chapitre 9 paraissent Jacques de Lalain , un des héros de l'époque et le favori de notre auteur, et Cornille bâtard de Bourgogne.
« Vinrent après, dit Chastellain, deux chevaliers en manteaux de larmes épintelés de sang rouge parmi, et dont les corps dessous reluisoient comme vericle ; et portoient image de haute valeur, semblant de vertu et de noble affaire mais de pauvre et escarse destinée en longuesse de vivre. L'un si étoit messire Cornille bâtard de Bourgogne, l'autre messire Jacques de Lalain, tués en subit, l'un d'une picque, l'autre d'un coup de canon. Si se vinrent droit cy remontrer avec les autres, non pour eux douloir de leur mort ni des factpurs, mais pour arguer contre Fortune qui ne leur avoit souffert vie pour à haut contendre et de quoi avant demi vie leur avoit préparé si soudaine fin. »
Il consacre aussi un chapitre à Jacques Cœur.
« Et combien, dit-il, qu'entre les hauts princes et les nobles barons enuis (avec peine) ont député siège à ceux de bas état, toules voies telle peut-être la vertu de l'homme, telle sa famé et au-
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torité à son entrée que de l'issue qui forme son litre tel ou tel, on peut et doit faire narration à l'exigent delacause. Ceci jedis pour clair homme noble à cause de ver lu et de haut affaire, et de qui les nobles, si vertu leur est chère, ne doivent avoir vergogne de lui prêter escout^ ce fut Jacques Cœur, argentier jadis du roi Charles , homme plein d'industre et haut engin, subtil d'entendement et hautemprendre^ et toutes choses, comme hautes fussent, sachant conduire par labeur. Donc sa diligence et activité qui tout se convertissoit en affaires publiques et en chose de profit et de gloire à son maître, lant multiplia en bien que en l'état de sa vocation n'avoit pareil à lui. Au monde étoit venu de cent à cent mille^ et de cent mille au nombre de millions par son sens. La gloire de son maître fit-il bruire en toutes terres, et les fleurons de sa couronne fit-il resplendir par les lointaines mers. Tout le levant il visita atout (avec) son navire^ et n'y avoit en la mer d'orient mât revêtu si non des fleurs de lys. Alexandrie etRaireluî étoient concédées portes, et ne voloient ses yeux qu'en la circuîtion du monde, pour tout seul l'estraindre j et quéroit à appliquer à lui seul par vertu, ce en quoi les diverses nations du monde labourent ensemble par divers regards. Donc envie crut dure sur lui et s'espenlèrent les cœurs des hommes de son haut contendre. Mais comme fortune l'avoit mené au sommet de la haute périlleuse roche, là où le monter plus haut étoit impossible et le descendre liaturelet de grand péril, lui véant tondis plus à
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difficile que à faisable, et plus à extrémité que à mesuré, aveuglé enfin en sa hauteur, prospérant Fortune, se trouva à l'envers j et après avoir ses trésors épars en diverses régions, ses galées vagants par les étranges mers, avoir grâce du plus haut homme du monde en son état, avoir prêté à son maître deux cents mille écus de prêt, deux autres cent mille au terme pour son recouvrement de Normandie, fu l accusé et atteint de crime commis, fut mis en prisoii, condamné à mort par sentence, tout le sien confisqué au roi et jugé finalement en la restitution de trois cent mille écus d'amende arbitraire. Donc , après longue prison, tenue en amertume de cœur, trouva voie enfin de soi embler par nuit , et dépaysa là où en quérant ses aventures, sans eschéir en nouvelle fortune, mourut en Rodes, exilé du ventre de son honneur, le royaume François à qui tant avoit tait de glorieux services. Si s'en vint remontrer droit ci à tête incline e1 priant que de grâce pût être reçu au collège des malheureux 9 et s'accusa de sa faute quand sa haute fortune n'avoit scu user en cremeur (crainte) de Dieu et en admodération de sa convoitise par trop extrême. »
Quand toute cette fantasmagorie a disparu, la voix qui l'avait évoquée ordonne à l'auteur de mettre par écrit ce qu'il a vu. Après cet ordre tout s'évanouit et Fauteur écrit son ouvrage ainsi qu'on le lui a ordonné : « En imitant en son glorieux parler le noble docteur Boccace ^'^ dont
(i) Bocace a en effet ëcrit ua ourraçe intitulé commt celaùci </«< nobles malheureux. H a été traduit en Français et imprimé in-foliov J .A. B.
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après Pétrarque son maître , dessus le Romain n'a eu guères de pareil. »
Le N" 670, fonds des Célèstins, est un petit volume format in- 18 qui renferme quelques pièces de vers assez élégamment tournées par des moines. A la moitié environ du volume se trouve une complainte de Chastellain sur la mort de Philippe-le-Bon et une épître adressée àChastelAérin , roi d'armes de Charles VII. La réponse de Chastel Aérin est rapportée à la suite. Georges Chastellain, selon l'esprit du temps, joue sur le nom de son correspondant, Chastel^ et dans sa réponse, le moine qui s'excuse de ne pas faire mieux,
Vu ( dit-il) que je suis tout simple chapelain Et moyne lourd indigne en Jhésus-Christ.
Joue à son tour sur le nom de son correspondant:
Plus tien que mien me reputes Chastel Dont Chastellain tu e3 garde et concierge Qui te vouldrois honneur faire en cas tel Qu'en gré Dieu l'eut et la très doulce Vierge.
LeN* 208 est un in-4** T^î renferme une correspondance entre G. Chastellain, J. AuberKn et Mont-Ferrant. Je le décrirai en parlant du N* 7392 qui le renferme aussi ^ l'écriture du N" 208 est une écriture cursive du X VP siècle. Aux deux tiers du volume se trouvent quelques poésies de Georges Chastellain dont plusieurs
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sont insérées aussi dans le N"" 7686. Ce volume se termine par la complainte sur la mort de Philippe-le-Bon déjà mentionnée dans le N* 670. On y trouve eûcore la ballade suivante aussi insérée dans le N" 7686 qui suit, et plusieurs ballades en réponse.
BÂLLÂJDE.
Souffle, Triton 9 en ta boece argentine, Muse en musant en ta doulce musette, Donne louange et gloire célestine, Au dieu Phcbus à la barbe roussette, Quand du vergier où croist mainte noisette, Où fleura de lys yssent par millions, Acompaigné de mes petits lyons, Ay combattu Vuniversal Eraigne Qui m'a trouvé, par ses rébellions, Lyon rampant en croppe de montaigne.
Le cerf volant qui nous fait cest actine Fut recueilly en nostre maisonnette, Souëf nourry sans poison serpentine, Par nous porte sa noble coronnette^ Et maintenant nous poinet de sa cornette. Ce sont poures rémunéracions !
Mais Dieu, voyant mes opéracions^ M'a fait avoir victoire en la Champaigne, Et veult que soit sur François mencions, Lyon rampant en croppe de montaigne.
Louange à toy, glorieuse virgine.
Dame Palas, qui régis mon aubette Quand de l'estoc où je prins origine Ay extirpé la venimeuse herbette;
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Tant qu'il n y a homme qui plus barbette, Sans excepter royne, roc ne pyons; Ck)mmeun Hector ou ung des Scypions, Ou comme Arthus en la grande Bretaigne Lui demeuré entre les champyons Lyon rampant en croppe de montaig^ne
Tremblez, Liég;eoîs, tremblez par légions Car vous verrez, si je veulx ou je daigne, Comme je suis, es basses régions, Lyon rampant en croppe de montaigne
Cette ballade d'un homme aussi célèbre que G, Chastellain paraît avoir vivement piqué les Français, et une foule de poètes s'empressèrent d'y répondre. La meilleure des réponses est la suivante de Gilles des Ormes.
Changez propos, cerf volant, nostrcchef; Disposez vous à guerre et à bataille ^ Vestez armet en lieu de couvre cbef , Et en vos mains glaive qui poigne et taille :; Faictes.cryer le ban, et que tout aille Sur ce lyon qui vostre honneur entame.
Qui prent voz biens et dit qu'il ne craint âme Neroy ne roc, n'en ville n'en Champaigne -, Lors le ferez, atu plaisir Nostre-Dame, Lyon couchant au pied de la montaigne.
N'actendez plus, courez lui sus et brief ; Ne le doubtez, je vous supply pas maille. Car, si Dieu plaist-jà ne vous fera grief, S'il a giant gens, le plus n'est que canaille Qui n'ont harnois ne conduicte qui vaille
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Et ont le cuer failly comme une femme. En lassaillant requevrezioz et fame^ Et vous tiendront un second Charlemaigne* tors le ferez, au plaisir Noslre-Dame , Lyon couchant au pied de la montaîg[ne
Je vous requiers, évitez ce meschef; Ne souffrez plus qu'il .vous rançonne et taille ^ Or sans hurter n'en viendrez jà à chef, Car iVest fier comme est un rat en paille. N'ayez jà peur que gendarme vous faille^ / Ne le comm un qui tant vous craint et ame. Adventurez à ce coup corps et âme ^ Il en est temps, ou à perte ou à gaig^ne. Lors le ferez, au plaisir Nostre-Dame, Lyon couchant au pied de la montaigne
Prince puissant que Téglise réclame, Très chrestïen, si vous pouvez sans blarac, Tirez à vous Therrayne de Bretaigne.
Lors le ferez, au plaisir Npstre-Damé, Lyon couchant au pied de la monlaigne
Le N**. 7686 renferme un grand nombre de vers de G. Chastellain et de Molinet. Parmi les meilleures pièces de mon auteur je citerai les suivan-tes.