QUI PORTOIT UNE EMPRISE POUR FAIRE ARMES
£«Nce temps, comme vous avez ouï, Jacquet de Lalain désiroitde tout son cœur de parvenir à la haute vertu de prouesse et de bonne renommée, afin que durant son jeune âge il pût tant faire, par ses grandes œuvres et vertus, lui qui étoit premier et aîné fils de la maison de Lalain, et afin qu'en lui ne défaillit la renommée, que les vaillants et nobles chevaliers ses prédécesseurs av oient eu, et qu'elle ne prit fin en lui ; mais de tout son cœur et très souvent faisoit ses prières à Dieu et à la Vierge Marie sa mère, pour accroître et augmenter la maisou d'où il étoit issu, qu'ils lui voulsissent (voulussent) octroyer de parvenir a son intention et désir. Or advint qu'en assez brief temps, un chevalier sicilieu,derhôtel d'Alphonse roi d'Arragon ^'^ , nommé messire Jean de Boniface homme de bonne renommée, très expert et vaillant en armes, se partit de la cour du roi d'Arragon son seigneur. Ayant
(i) Alphonse 1er. roi d^Aragon cinquième du nom, compétiteur heureux de Ren^ d^ Anjouy sMtait emparé du tr5ne de Naples et le poiféda jnsqu^k ta mort. J. A. fi.
MESSIRE JACQUES DE L ALAIN, « i
pris congé de lui, passa Lombardie, Bourgogne , et Savoie, et tant fit par ses journées qu'il arriva en la ville d'Anvers au pays de Brabant, dont alor$ étoit prince et seigneur, le t;:ès excellent et très victorieux prince Philippe duc de Bourgogne; en laquelle ville celui chevalier Sicilien entra le vingt sixième jour du mois de Septembr.e, Tan mil quatre cent quarante cinq^ qù en celui temps. Aucune JQurs auparavant Jacquet de Lalain étoit ajrrivé; i^on sachant du chevalier sicilien*
Si advint le lendemain vingt-sep^tième jour du ditiiiois, qu'içelui chevalier sicilien se partit de son hôtel; accompagné de ceux quil avoient amenée avec luij et is'en alla à la grand' église parochiale paroissiale) de la ville d'Anyej-s, portant à sa jambe $enestre (gauche) un fer, à çianière et façon d'un fer qye portent les esclaves, pen4ant à une chainette d'or jet avec ce venoit ap^ès lui un poursuivant d'arm,es, ajant vêtu la potte d'armes d'icelui chevalier; et ainsi comme vous oyez messire Jean Boniface Quït la messe en içelle église: puis, la messe ouïe^ s*en retourna en son hôtel et en ce même état Cette nouvelle chose advenue fut tantôt sçue par la ville et rapportée à Jacqujst de Lalain qui alors n'étoit qu'éctfyer.
Quand les nouyeljies lui en furent apportées; humblement et -dévotement regracia notre Seir gneur^ et la Vierge Marie sa mère, en leur prianj: à mains jointes qu'ils lui voulsissent donner conseil et aider en toutes ses affaires; car à cette heure jl Jui sembla qu'il véoit venir et apparoir les prières
et requêtes qu'un chacun jour leur avoit fait, ^t qu'elles avoient été ouïes et exaucées. Si peii^a moult fort en cette matière, et lui sembla que le chevalier n'étoit point venu de si lointaines terres, et aussi par les enseignes qu'il portoit, que ce ne fut à intention de faire armes; si en désira moult à sçavoir la vérité, car son désir étoit de le savoir; et afin d'en être conseillé à la vérité, il envoya quérir le roi d'armes de la toison ^^^, lequel en ces matières et autres hautes choses étoit très expert, et connoissoit tout ce qui en tel cas appartenoit Et advint si bien, que Toison-d'or, ainsi nommé, etoit pour celui jour en la ville d'Anvers ; lequel fut prêt, et vint vers Jacques de Lalain, et lui demanda ^a cause |>ourquoi il l'avoit mandé. Lors Jacqu& de Lalain le prit par la main, et tout en souriant lui ftt: « Toison-d'or, mon ami, vous me soyez le très bien venu. » Si le tira à part, et lors lui commença à palier du chevalier sicilien , et lui raconta qu^il lui avoit été rapporté par aucuns de &esgens et autres notables hommes, qu'en la grand' é^s^ dé la vilk avoient vu un chevalier' étranger portant au-dessous de sa jambe une emprise, qui étoit signe de vouloir faire armes. « Et pour ce, dit-il, Toison, mon ami, que tout mon désir est d'acquérir bon los el renommée, je sierois et voudrois êtrQ, prêt dédéli-
(i ) C'était alors le FéTre ,seigQeur de SainURemy qui a publié Pliîstoire de son temps, ouvrage iiitëressânt qui fera partie 0- cette collection* Saint Remy eut |K)iv successeur dans sou emploi , Georges Chastellan, auteur de celte vie de J. de Lalain. J. Â. B.
Vrer le chevalier, pourvu que ce soit le plaisir et vouloir de mon très redouté seigneur et prince monseigneur le dac^ ;si sachez que c^cst la cause principale pourquoi je vous ai mandé venir vers moi, pour avoir votre bon conseil et avis; et comment en cette chose je me pourrois conduire. »
Lors Toison-d'or, moult joyeux, fut un peu sans parler; et pensant le haut et bon vouloir du jeune écuyer, lui répondit: « Jacquet de Lalain, de votre haut vouloir et bon courage, j'ai grand'joie en mon cœur; mais je vous avertis qu'en nulle manière vous ^e devez toucher à l'emprise du chevalier, sans la licence et congé du duc votre maître et seigneur; lequel à présent n'est point par deçà, mais est allé en pèlerinage à Notre-Dame de Boulogne; et j'espère, au plaisir de notre seigneur, que son retour sera bref; et vous conseille pour le meilleur, que vous alliez pardevers son chancelier , comme celui qui représente sa personne, et lui contiez votre cas, ainsi que vous avez vouloir et intention de faire. » Le conseil et avis de Toison-d'or sembla être bon à Jacquet de Lalain , et aux gentilshommes, qui avec lui étoient. Si se partit de son hôtel, et vint vers le chancelier ^'\ auquel il raconta tout au long la cause de sa venue. Le chancelier oyant le haut vouloir et courage de Jacquet de Lalain moult joyeusement lui répondit; que de bon cœur il l'aideroit et conseilleroit en tout ce
(i)Le chancelier de l'ordre de la Toiaon-d"*or, était k cette ëpoque 3eui Germain . ëvêque de Chàlons-sur- Saône. (Voyez hiêloriA de la
84 CfîRONIQUE DU BON CHEVALIER
qu'il lui seroit possible, jusquesau retour du divc; Jacquet de Lalain, comme celui qui étoit instruif et sachant les honneurs mondains plus que homme de son âge, moult humblement remercia le chancelier, le quel lui a voit dit tout au long x:e qu'il avoitt à faire.