CHAPITRE XLVIII
Comment mkssire Jacques de Lalain, après tous ca»-
GÈS PRIS DU ROI, DE LA REINE, DU PRINCE DE CaS- TILLE, ET DE LA PRINCESSE,' SK PAHTIT ET VIMT AU RiOYAUME DE NaVARRE, OU IL FUT DU ROI DE NAVARRE, DU PRINCE SON FILS ET DE LA PRINCESSE MOULT HOI!l(H RABLEMENT REÇU ET BIE^ FESTOYÉ.
JViKssiEE Jacques le mahn se partit et prit son chemin tirant vers le royaume de Navarre: si s'exploita tellement de chevaucher et d'errer, qu'il arriva en
une cité nommée Caval, en laquelle il trouva Farchevêque du lieu, lequel avoit envoyé au devant de lui plusieurs nobles hommes, jusques au nombre de vingt quatre chevaux, ou environ, avec autres ofiS^ ciers de Castille, lesquels tous ensemble Faratenèreut et condui)*ent jusques à son hôtel. Ce soir envoya le dit archevêque plusieurs nobles homhies devers messire Jacqties, en lui disant: « Monseigneur; vous soyez le très bien venu: monseigneur notre maître se recomniande à vous, en vous piia'ht très affectueusement, que demain au dîner il vous plaise prendre la patience en son hôtel; et en ce faisant lui ferez honneur et plaisir. « Messire Jacques de Lalain pensa un peu, et se fut volontiers excusé: mais après plusieurs excusations illleur accorda d^ aller. •
Ainsi passa la nuit, jusques le lendemain nïatîn qu'il ouït sa messe, lui et ses gentilshommes: puis après sa messe ouïe, s'en alla devers l'archevêque, lui et ceux qui le conduisoient, ensemble ceux de son hôtel Et trouva celui archevêque en ua moult bel et délicieux jardin: là lui fit la révérence. L'^archevêque le voyant venir, marcha grandement au devant de lui, et lui fit pareillement* la révérence. Après la révérence faite il fit le bienvenant à tçus ceux de la compagniede messire Jacqiie^ quipareiK lement le fit aux gens de l'arche vê^pHe; et aprèscefut mené en la salle, où les tables étoient mises. Après leurs mains lavées, s'assirent à table, et la furent servis des meilleures et plus délicieuses vian(Jes que pour lors l'on sçut quèrre en la ville. Quand ce vint
à l'après dîner, qu'ils se furent levés de tables, Tarchevêque et messire Jacques seprirent parles mains, et s^allèrent appuyer à une des fenêtres de la salle, et là ensemble eurent plusieurs privées devises, et pareillement eurent leurs gens les uns aux autres.
Après toutes devises faites, furent par celui archevêque au dit messire Jacques présentés plu- 'sieurs mulets et chevaux: mais oncques messire Jacques n'en voulut rien prendre. Lors vins et épices furent apportées, si en prirent à leur plaisir. Après ce, messire Jacques prit congé de l'archevêque, en lui offrant tous services à lui possibles, et ainsi s'en retourna en son logis, où il séjourna et reposa cette nuit, jusques le lendemain matin qu'il sien partit après la messe ouïe, et chevaucha tant par ses journées, par ailles et par châteaux, qu'il arriva au royaume de Navarre, et vint en une ci té qui est nommée Tudelle, où il fut une nuit tant seulement: la messe ouïe il s'en partit, et alla au gîte à Massilles, à riiôtel de messire Pierre de Peralte, où lui et tous ses gens furent reçus moult honorablement. Et le lendemain après la messe, et que lui et ses gens eurent dîné, et fait bonne chère, il prit congé de celui seigneur: si s'en partit, et chevaucha, et exploita tellement, qu'il vint au gîte à olit, en Navarre, et trouva à uhe lieue près, une ville nommée ïafailles là où le princ»içt la princesse de Navarre se tenoient et étoient à séjour.
Si est à croire et sçavoir, si messire Jacques de l^alain^voit bien été festoyé au passer, à son retour le fut encore mieux: car de tolit ce qui possible leur
îtoit, par eux et par leurs gens, messire Jacques et ceux de sa compagnie furent si grandement festojés par Fespace de cinq jours qu'il y séjourna^ que plus Mï ne pourroit souhaiter. Puis après les cinq jours passés, messire Jacques prit congé du prince et de madame la princesse, et aux chevaliers et écuyers, dames et damoiselles. Si s'en partit, et s'en alla de- V ers le roi de Navarre, qui étoit pour lors séjournant en la cité de Sarragosse en Arragoii ; et étoient avec lui, et en sa compagnie plusieurs nobles hommes du pays de Navarre, et spécialement le grand écuyer d'écuyerie, nommé Jemmédis.
Quand messire Jacques de Lalain arriva à Sarragosse, le roi de Navarre, lequel pour ce jour étoit régent et gouverneur général du royaume d'Arragon , pour et au nom de son frère le roi don Alfonse ^'\ pour lors étoit parti du château de Sarragosse^ par lequel on peut entrer et issir, tant aux champs comme en la ville^ et en manière de chasse, le roi se trouva aux champs.
Lors messire Jacques de Lalain , en entrant en la ville, fut averti que le roi étoit aux champs pour soi déduire et ébattre. Tôt et hâtivement envoya ses sommiers et bagues (bagages) eux loger dedans la cité, et lui et ses gentils hommes, s'en îssirent hâtivement, et tirèrent aux champs pour trouver le roi de Navarre, lequel sachant la venue de messire Jacques, regarda vers la ville; si l'apperçut venir; si
(1) Alphonse roi d^Âraguti ctail aiorsà ^apies qu^il avait conquise en 144^ ^> ^* ^*
s'arrêta tout coi, ensemble aucuns princes chevaliers et écuyers, étants pour lors avec lui. Messire Jacques perçut le roi^ si mit pied à terre , lui faisant la révérence, telle comme à lui sçavoit appartenir. Lors le roi moult courtoisement et humblement lui dit: fc Messire Jacques, vous nous soyez le trèsbien venu ; assez sommes avertis de la cause pourquoi vous êtes ici venu, en ce roj^aume d'Arragon. « — « Sire, répondit messire Jacques, je sçais assez qu'êtes averti de la cause pourquoi je suis ici venu par devers votre roj^ale majesté. Pourquoi, Sire,et aussi pour ce que je sçais qu'êtes chef et souverain régentde celui royaume d^Arrgon, vous requiers et prie qijie de votre bénigne grâce vous plaise être content et donner congé et licence, si aucun chevalier ou écuyer, noble de nom et d'armes, vouloit toucher à mon emprise, laquelle vous me voyez porter au bras dextre, pour faire fournir et accomplir les chapitres, tels que par un héraut nommé Luxembourg vous ont été présentés. •Alors, par IVdonnance du roi, sur cette requête lui fut répondu, qu'il fut le très bien venu, et que sur ce qu'il avoit requis, lui seroit répondu en telle manière que par raison devroit être content; et atant (alors) se partit du roi, en prenant congé: si fut conduit et mené jusques en son logis, nommé le Bouticle de fondé, qui est lieu pour loger les princes, et seigneurs de grand' magnificence , où il fut cette nuit par les gens du roi grandement festoyé.
Quand ce vint le lendemain, après la messe ouïe, vinrent par devers celui messire Jacques plusieurs
chevaliers et écuyers de l'hôtel du roi, lesquels tous ensemble l'amenèrent faire la révérence au roi qui le reçut moult bénignement et lui dit: « Messire Jacques de Lalain,yous noussoyezletrès bienvenu: assez avons mémoire de la requête qu^hier nous fites sur les champs; et si sommes bien avertis par vos chapitres, par vous envoyés à nous, et présentés par un héraut d'armes. Toutes fois, messire Jacques, nous vous tenons bien être recors des alliances de notre très cher et bien aimé fils de Navarre et de notre très chère et bien aimée fille sa compagne, laquelle est nièce de notre très cher et bien aimé le duc de Bourgogne; ensemble plusieurs alliances par nos ancêtres, et par elle acquises; et pourtant ne seroit, ni doit être licite ni raisonnable^ de faire, ou souf&ir faire armes aucuns chevaliers, où écuyers de notre royaume de Navarre, ni. du royaume d'Ârragon, duquel il a plu au roi notre frère de moi avoir baillé le gouvernement, à l'encoutre de ceux de la maison de notre très cher et bien aimé le duc de Bourgogne; laquelle chose pour rien ne voudriesmes (voudrions) souffrir être faites. Pourquoi nous vous prions que soyez content de non plus porter nulles emprises, si ce ne sont par aucuns chevaliers ou écuyers de dehors des royaumes d'Arragon, et de Navarre, qui y voudroieut toucher: et au regard des nôtres, voulons et consentons que tous ceux qui vous voudront servir ou aider, si requis en sont, qu'il vousy veuillent servir, et non autrement. »
Lors messire Jacques oyant la volonté du roi, le
i-emercia moult humblement^ si se prirent à parler (le plusieurs autres devises, et fut celui jour festoyé de par le roi moult honorablement^ et durant le temps qu^il y fut, qui étoit pour lors la semaine sainte, fut visité et festoyé par l'ordonnance et coraniandeii>ent du roi. Et à son parlement, le roi le fit défrayer de tous coûts. Si prit messire Jacques congé du roi, et s'en partit; c'est à savoir le lundi après Pâques: et pareillement prit congé aux princes, chevaliers et écuyers de son hôtel. Après le congé pris, passa leroyaume d'Arragon, et vint passer parmi Leride, et entra en la comté de Barcelonnc; et tant chemina et fit par ses journées, qu'il arriva à l'abbaye de notre Dame de Mont-Serrat, là où il fut reçu lui et ses gens, et bien festoyé par l'abbé et couvent de cette abbaye : et coucha cette nuit tant seulement au dit lieu de Mont-Serrat Le lendemain ouït la messe, et fit ses offrandes à la Vierge Marie. Si s'en partit et alla au gîte à Barcelonne, où il trouva la reine d'Arragon femme du roi don Alfonse, pour lors régente de la comté de Barcelonnc et de Roussillon.
Quand la reine fut avertie de la venue de messire Jacques de Lalain, elle envoya au devant de lui plusieurs chevaliers et écuyers, qui très honorablement le reçurent, en lui disant qu'il fût le très bienvenu, et plusieurs belles paroles et honorables: et de là le conduirent et amenèrent jusques en son hôtel, et lui dirent au partir de l'hôtel: «Messire Jacques, ayez patience huy mais, jusques à demain pour tout le jour, que la reine vous en-
oyera quérir pour vous recevoir et ouïr ce que ou s voudrez dire, nonobstant qu'elle soit assez vertie de la cause de votre venue, par un héraut, squel a présenté et publié certains chapitres d^armes j pour laquelle chose il y a plusieurs chevaliers t écujers, qui ont été et sont fort désirants de -^otre venue. » Et sur ce prirent congé, si s%m reournèrent vers la reine. •