‹ Chronique de J. de LalainChapitre 123 sur 133 · CHAPITRE C · texte numérisé non relu

CHAPITRE C

Comment messire Jacques de hkUkiSp AFiite ci qv'il

EUT PRIS Lk PLAGE d'AudENONB, ALL4 DBTBB8 LE DUC AU SIÈGE DEVANT PoUCqVES, OU PITBUSBMBSIT IL FIIA SES JOURS ^AR LE JET d'uN CANON.

i\.P&Ès ce quHcelle place fut arse et démolie, messire Jacques de Lalain s'en retourna devers le duc soft souverain seigneur qui tenoit le siège devantla forteresse de Poucqnesj et fut le troisiènie jour de juillet au soir que le bon chevalier arriva au àtff de Poucques, et le lendemain matin il alla ouïr trok messes sans bouger, en la tente du duc, et pailaà un notable docteur de Tordre des Frères prêcheon nomme maître Guy de Donzy en confession: car il faisoit conscience du feu qu'il avoit par Pordonnuioe du duc fait bouter en la forteresse de Audenonei Après icelles messes dites et célébrées, meMre Jacques monta à cheval, pour ce qu'il étoit un pea blessé en une jambe, et alla voir une bombarde que le duc faisoit jeter pour abattre et démolir la anraille d'icelui châtel de Poucques, c'est à sçavoir entre la porte et une tour qui étoit très ibrte, et aouà d'autres engins à poudre, et autres veuglaire8(arflM à feu) comme de petits canons. Le seigneur de Si* , veuses et autres seigneurs avoientfait Êiiredestranc}uM3S et approches en plusieurs lieux, et étoit la plactj fort approchée et battue: messire Jacques de

Lalain regardant ces besognes^ choisit Toison-d'Or duquel il étoit très fort accointé, et dit tout en souriant à Toison-d'Or, ainsi comme par farce et ébattement,la manière -et comment il avoitpris la forte resse de Audenone j et puis quand messire Jacques eut vu les approches, et bonne espace soi dévisé à Toison-d'Or, celui Toison lui dit: «Messire Jacques, il est temps d'aller reposer votre jambe: car maître Jean Caudetle chirurgien de monseigneur leduc, dit qu'elle veut le repos. » Lors messire Jacques répon* dit qu'il s'en alloit dîner, et à l'après dîner ne se bougeroit de son logis pour le repos de sa jambe, en laquelle comme dessus est dit avoit été un peu blessé. Mais la perverse et maudite fortune ne le c voulut souffrir, car quand ce vint environ quatre tj heures après midi, le dit messire Jacques monta à i cheval et s'en retourna voir les approches, où il i trouva de rechef Toison-d'Or au lieu et place où le 1j matin il l'a voit trouvé. Et s'étoit mis celui messire ^ Jacques tout à cheval à couvert d'un gros arbre, et -; là regardoit l'abatture qu'a voit fait la bombarde de- ^i dans la muraille de la dite forteresse de Poucques. ^|„j l^ors Toison-d'Or s'approcha d'icelui messire Jac- I ques,etse prità devisera lui et lui dit: «Monseigneur jy commentvons vous deviez reposer votre jambe, et ne ,. deviez point partir de votre logis cet après dîner. » j Le bon chevalier regarda Toison-d'Or en souriant, . et lui dit qu'il lui commençoit à ennuyer d'avoir été en son logis si grand espace.

Or advint, ainsicomme messire Jacques deLalain faisoit devises à Toison-d'Or, alla venir messire Adol-

phedcCièves seigneur de Bayestain, lequel toutdroit s^en alla grand' allure soi bouter tout droit dessous le manteau d'une bombarde pour la doute du trait de ceux de la forteresse j après loi venoit le bâtard de Bourgogne vêtu d'un paletot (manteau) d'antièi riche drap d'or cramoisi, et portoit sous son bras nu crennequin^^'^et ayoitceint un carquois garni de traits. Lors quand messire Jacques de Lalain vit les deux seigneurs dessus nommés, lesquels s'étoient mis dessous le manteau de la bombarde, descendit de son cheval et s'en alla deviser avec les dits scignems de Ravestain et le bâtard de Bourgogne; et étoit Toison-d'Or assez après.

Or estvéritéque on fait aux deux côtés d'unebombardeet d'un manteau, tranchées etfossésponrêtreà couvert,tant pour aviser i'abattureque la bombarde fait,comme aussipour le cannonier prendre sa visée; mais à icelle bombarde n'étoient encores faits les tranchées et fossés, ety avoit àdeux côtés du maateafl quatre pavois, c^est à sçavoir à chacun côté deux.

Le seigneur de Bavestain , le bâtard de Boum)gDe et messire Jacques de Lalain se prirent à regarder l'abatture que faisoit la bombarde contre la dite muraille de la forteresse de Poucques,et tous troisGoidoieut (croy oient) bien être taudis (couverts) contre le trait de la place : mais messire Jacques de Lahia étoit dehors le manteau de la bombarde au couvert d^m pavois regardant la place. Si ad vint i cette heure (]u'un cannonier étant dedans Tune desloun

(i) 5)orte d^armurede tête. J. A. B.

MESSffiE JACQUES DE LA.LAIN. 385

delà dite forte resseavoitaffusté un veuglaire^'^pour battre le manteau de la bombarde, qui d'aventure a voit son veuglaire chargé} si y bouta le feu, et férit la pierre du dit veuglaire, le pavois, derrière leKjuel étoit messire Jacques de Lalain^ et là fut féru en la tête de l'éclat d'une pièce de bois, qui étoit au devant du pavois au dextre côté, et au dessus de l'oreille, tellement qu'il eut le coin de la tête emporté , et partie de la cervelle, et chut à la renverse tout étendu par terre, sans que oncques il remuât pied ni jambe. Alors un frère Carme alla à Ivii, et moult dévotement lui ramenoit et mettoit en mémjoire Dieu et la glorieuse Vierge Marie, Et quand messire Jacques de Lalain ouït parler de Dieu et de la Vierge Marie, que tant a voit aimée, que pour Pamour d^elle il avoit pris le mot et devise de la nom^ pareille^ il tourna son entendement devers le dit Carme cuidant (croyant) parler, mais il étoit $i op» pressé de la mort, qu'il ne pouvoit former parole par manière qu^on le put entendre. Toutes fois il joindit (joignit) les mains, et mettoit peine à parler et avoit entendement, comme disoit le Garme.

Et ne demeura guère, que le bon clievalier fiîia ses jours, qui fut moult grand dommage, car pour le temps qu'il régna au monde, pareil de lui on n'eût sçu, ni pu trouver en nulle terre, plus parfait, plus preux, plus vaillant, ni plus hardi chevalier. Et quant est à parler de ses vertus, il n'est langue humaine, tant soit facondieuse, qui au long

(i) Sorte d\irmes a feiu J, A, B.

ai5

les sçût décrire. Il fut chevalier doux, humble, amiable et courtois, large aumônier et pitoyable. Tout son temps aida les pauvres veuves et orphelins. De Dieu avoit été doué de cinq dons. Et pre* mièrement c'étoit la fleur des chevaliers; il fut beaa comme Paris le Troyen : il fut pieux comme Ënée; il fut sage comme Ulisse le Grec : quand il se trouvoit en bataille contre ses ennemis, il avoii Vire d'Hector le Troyen, mais quand il se vécut ou sentoit être au dessus de ses ennemis, jamais on ne trouva homme plus débonnaire, ni plus humble. Dommage fut que plus long temps ne régna: car quand mort le prit, il n'avoit qu'environ trentedeux ans d'âge. A sa mort perdirept moult ses amis, en spécial un sien frère qu'il aimoit moult chèrement, pour ce qu'il véoit être en lui grande apparence et beau commencement, car tous ses faits, dits, et mœurs tournoient tous à vaillance et bonnes vertus. Et doncques, pour la belle apparence que véoit messire Jacques de Lalain en son frère Philippe, il avoit du tout conclu en soi, que les guerres de Fraudre achevées, pour la grand'amour qu'il avoit à icelui son frère, lui donner tout tel droit et action qu'il lui pouvoit écheoir après le trépas du seigneur de Lalain son père, c'est à savoir la ^seigneurie de Lalain : car tout sou vouloir si était de s'en aller user sa vie et exposer son corps au serr vice de notre seigneur, et de soi tenir en frontières sur les marches des infidèles, sans jamais plus retourner par deçà, en retenant certaine pension d'argent pour son état entretenir, tel que parle seigneur de Lalain son père et sns prochains pareDls

et amis et été avisé et conclu ensemble, mais 4 Dieu ne plut qu'ainsi se fit.

Pour la mort du bon chevalier, dont ci est faite mention fut mené grand deuil, et grand bruit par tout Fost du bon duc Philippe de Bourgogne, lequel quand il en fut averti, en pleura moult tendrement, et lui churent les larmes d^s yeux si très abondamment tout contreval de ia face, et eii eut ie cœur si très étraint, qu'un seul mot de sa bouche ne pouvoit issir. Moult grand deuil en fut mené par tout Tost, et n'est point à croire les pleurs et regrets que tous faisoientjcar à les voir, sembloit à chacun avoit perdu leur meilleur ami. Si est assez à croire que quand un grand ost est joint ensemble, on oit (entend) la noise et le bruit de trompettes, de hommes et de chevaux, de tambours, de flûtes et de plusieurs autreschoses, bien d'une bonne lieue loin; mais pour la mort du bon chevalier, l'ost fut telleimentaccoisé, (silencieux) que d'un trait d'arc arrière on ne se fût aperçu qu'il y eût eu personne, tant étoient tristes et déplaisants de la mort du Jdoii /chevalier.

Laquelle mort venue à la connoissance du seigneur et de la dame de Lalain , leur fut moult dure à porter; et est bien à croire que ses trois oncles, le seigneur de Créquy, messire Simon et messire Sanche de Lalain , lesquels pour lors étoient en l'est, furent moult tristes et déplaisants, quand ils furent avertis de sa mort; et non sans cause, car tou3 poqvoient dire et affirmer, que jamais telle perte i)s ji'avoicnteue. Nonobstant la perte, si se devoient-il^

388 CHRONIQUE DU BON OïEVAUER

réconforter^ car tant que livres dureront, sa bonne renommée et ses nobles et liants faits reluiront sur terre.

Après la mort du bon chevalier, par ses bons» et loyaux serviteurs, son corps fut mis et appareillé à grands pleurs et regrets sur un chariot ccHivert de noir bien attelé<ie bon chevaux, et mené et conduit jusques à Lalain, auquel lieu à sa venu«, le deuil s'encornmença moult grand, tant du seigneur de Lalain comme de la bonne dame, laquelle démena telle douleur, que tous ceux qui la yéoient furent contraints de partir (prendre part) à ses larmes: car tant Taimoient chèrement que leur deuil ne pouvoit cesser : mais un chacun jour contiauoient de faire regrets «t complaintes de la piteuse mort de leur cher fils.

Le corps du vaillant chevalier fut mis j as de la litière, et porté en la grande salle de Lalain» où il fut posé et mis jusques à ce qu'il fut porté enPéglise où sa sépulture étoit élue pour l'entenrer. Yigiles et oraisons furent cette nuit chantées et -dites moult dévV^tement: puis le leRdemain, le se^ vice divin accompli^ ainsi comme au corps appartenoit, fut à grandes pleurs et lamentations mis enterre; Et au dessus du corps fut £ait un moult notable sépulchre et riche, où étoieat lichemest empreintes et entaillées les trente-deux bannièns et enseignes de tous ses côtés, et dont il étoit issa et au dessus, un épitaphe écrite j et entaillée «i pierre, dont la teneur s'ensuit

Cy gist abscons en close sépulture Cil dont jadis ses montres fit nature , Et dont la terre en ombreuse clôture Resplend du corps , plus qu or fin en peinture.

Cy gisl celluy, dont des pleurs le ciel s'«uvre , Et est pitié qnand terre mort le cuevre , Et qu engloutie en soy contient telle œuvre , Dont au monde est disette du recuevre.

Cy gist d'honneur l'exemplaire assouvie , Le miroir clair de haute et noble vie , Des bons spectacle, et Taiguisoir d'envie. Par avoir trop gloire en soy deservie.

Cy gist l'honneur des hautes cours royales, L'assemblement des vertus triomphales , La lampe ardente en chambres, et en sales , Dont tout œil prit clartés espécîales.

Cy gist le fond d'humilité parfonde, Vestu de fer, lun des fiers corps du monde , Et dont parfelle à enfondre s'abonde :

C'estoil des preux une image seconde.

Cy gist celluy, qui clair plus que d'ivoire ; Prit chasteté pour pilier de sa gloire , Et pour atteindre à louable victoire , Scaciiant qu'ordure y est contradictoire.

Cy gist celuy qui fut des bons Texemple, Revèrendeur de Dieu et de son temple , Vray, sobre et large^ et tel, quand le contemple, Que son los vaut que terre et ciel s'en emple.

Cf gist celuy qui soubs trente ans d'âge Dix et huit fois fit armes non par gage , Dont de tel âge et de tel personnage.

Le monde avoit en merveille rouyrage<

Gy gist celuy, qui telle avoit aadacè , Qn'en bataille onc de fer ne couvrit face: Mais atlempré de froideur comme glace , Toujours rhonneur emporta de la place.

Cy gist celuy, qui es guerres Gantoises, Acquit d*honueur autant que mains Grégeoifies Entre Tro yens, durants leurs felles noises > Et dont gloire a survolant mille toises.

Cy gîàt ceiuy, qui attenta fortune, Et ne craignoit ni mal ni infortune:

Mais perdre honneur, et porter famé brune fte reisoighoit tant qu'homme soubs la lane^

ty gist celliiy qui estoit perle élite Des vaillants corps, en durée petite, Kt dont n est bouche au monde qui s'aoquile A luy donner son los selon mérite.

Cy gist celuy , qùî en seule personne Tint Pas d un an à Chàlons dur la iSonne: Dont du haull los que liduche lui en donne^ L'air s'enrichit^ et lé ciel eîi résonne.

Cy gist celluy, qui France et Angleterre ^ Castille, Ecosse^ Italie et Navarre, Portugal tout parvoyagea par terré, Quérant les bons pour los entre eux acquèrre^

MESSIBE JACQUES DE LALAIN. 3gt

Cy gist celuy d'un iramortel renom, Le Chevalier, qui de Lalain eut nom.

Lequel Gantois subit, mais par bd, non , Firent ehéeir sous le coup d'un cancm»

Cy gist celluy que toute humaini^ g^i^' Soit extoUer comme fin or sur orge.

Sa gloire et bruire en palais^ non en porge, (i) ' Car meilleur fut , que nul eserit de George {^y

(i) Porge pour porche, portique.

(2) George» Ghastella» ftigae «rdinaireiaenl «nsî ton» te^ écfil» J* A* B#

Fur.

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