‹ Chronique de J. de LalainChapitre 33 sur 133 · JOUTE · texte numérisé non relu

JOUTE

OuAND les chevaliers et écuyers de dehors sçurent et furent avertis que Jacquet de Lalain étoit sur les rangs, prêt et appareillé de fournir son emprise, lors de tous côtés en commencèrent à venir, en démenant si grand bruit, que par toute la ville on n'y eût ouï Dieu tonner , des trompettes, clairons et ménestrels, qui faisoient si grand' mélodie, que plaisir étoit de les ouir. Puis quand celui qui ordonné étoit de faire ses premières courses, fut entré dedans le parc, et eut salué le roi et les dames, il tira vers le côté où il devoit être, la lance sur la cuisse, prêt pour courre. Jacquet de Lalain, sans plus faire se* jour, baissa sa lance etférit le destrier roîian (bai) de Féperonjlequel, comme un foudre, accourutpar telle force, que les deux vassaux (bravesj rompirent lean lances par telle vertu que les éclats envolèrent pardessus les hourts (échafauds) des d âmes , dont de cette course furent tous deux moult fort prisés et loués. Puis quand chacun d^eux eut fait son poindre, de « teclief baissèrent leurs lances, dont ils s'acconsajvi-' rent (atteignirent) par si grand'roideur que celui de dehors rompit sa lance: mais Jacquet de Lalain, qui au.dessus de tous connoissoit le métier dey

armes, lui assit sa lance droit au milieu de Técu^ puisse heurtèrent si fort Tun contre l'autre, que Jacquet de Lalain homme et cheval porta par terre» si très rudement que le destrier et Thomme qui dessus étoit furent tout étourdis. Jacquet de Lalain passa outre pour parfournir son poindre. Lors de tous côtés accoururent gens pour relever le chevalier qui étoit cheu (tombé), lequel à (avec) bien grand'peine fut ramené en son hôtel: car au cheoîr qu'il fit, il fut blessé environ le genouil : parquoi impossible lui fut de parfournir ses courses.

Alors cette joute passée, se mit un autre dievalier sur les rangs; lequel vojant Jacquet de Lalain être prêt, baissa sa lance, et, autant que cheval peut courre, le laissa aller ;et d^autre part Jacquet dé Lalain férit le bon destrier rouan (bai) de l'éperon, quialloit courant de si grand' force, que la terre 6ur quoi il marchoit alloit tout tombissant Si s'acconsuivirent tous deux es lumières des heaumes, et n'j eut celui d'eux , qui ne rompît sa lance, tant furent les coups grands et démesurés: maïs le coup que Jacquet de Lalain bailla au François fut si merveilleux ^ que nettement, sans quelque blessure, il lui ôta et porta le heaume dehors la tête; et là demeura à chefnud devant le hourt(échafiaud) des dames, moult ébahi, comme celui qui à grande peine sçavoit que lui étoit avenu. De ce coup Jacquet de Lalain acquit un si grand bruit, que par tout, hérauts, poursuivants, trompettes et plusieurs autres crioient Lalain! à haute x^x^ dont les rois de France et de Sicile, les reines, princesses et dames

G(i CHROîvlQLt DU BON CHEVALIER

Ui commencèrent à louer et priser, en eux émerveillants, vu sa grande jeunesse, comme il avoit pu durer à deux si vaillants hommes, et les avoit pu soutFrir j et sembloit chose incroyable, qui ne l'eut vue. Là en y eut plusieurs des jouteurs attendants à leur tour^ qui pensèrent bien d'eux mettre eu peine de venger leurs compagnons: mais on dit communément, tel cuide (croit) \euger sa honte qui l'accroît j laquelle chose avint ainsi à aucuns, comme ci après pourrez ouïr.

Après ce que les deux chevaliers eurent accompli et fait leurs courses à rencontre de Jacquet deLalain, c'est à sçavoir le premier, qui fut porté par terre; et le second, auquel le heaume fut ôté, et porté hors du chef toute tourdi, que oncqucs depuis' ne fit chose dequoi on doive tenir guères de compte j et pourtant en breef me passe d'en plus écrire, car il convient donner lieu à ceux auxquels il est raison de le faire. Mais un peu parlerons de Jacquet de Lalain, qui s'apprêtoit fort pour fournir un chevalier d'Auvergne, lequel à ce jour on tenoit et disoit être l'un des plus forts et âpres chevaliers que pour lors on sçut trouver. Lors les comtes du Maine et de Saint Pol s'approchèrent de Jacquet de Lalain tout en souriant et lui dirent: ce Jacquet, moaami,or apperra maintenantcommentvous vous porterez^ votre commencement à été belj Dieu vous doit cet honneur de mieux en mieux persévérer. » — «Mes seigneurs, repondit Jacquet deLalain, je vous en remercie. Au bon vouloir que j^ai, pal^mi la grâce de Dieu, j'ai aujourd'hui intention que votre hon-

neur et le mien y sera bien gardés. » Alors le comte de Saint Pol prit la lance; si la bailla à Jacquet: si la coucha, en férant le bon rouan (bai) de l'éperon; et d'autre part le chevalier auvergnoislui vint comme tempête la lance baissée; si s'entreférirent eux deux sur les écus, par telle force, que jusques aux poings ils froissèrent leurs lances; et tant, que les éclats volèrent contremont. Puis passèrent outre pour parfournir leur poindre; puis reprirent nouvelles lances, eux affichants sur leurs étriers, et baissèrent leurs lances; si s'acconsuivirent (atteignirent) sur et à l'endroit des lumières de leurs heaumes, qu'ilis les firent étinceler; si les rompirent et mirent par tronçons; et furent les coups si pesants, qu'il n'y eut celui des deux à qui la vue ne troublât; nonobstant, s'en passèrent outre pour parfournir leur poindre. Et lors de toutes parts trompettes démenèrent grand' noise pour rébaudir et éjouir la fête. De cette course les deux vassaux furent moult loués et prisés des rois, reines, et dames, et de tous ceux qui à ce jour les regard oient, disants qu'oncques mais en leur vivant plus dures joutes n'avoient vues. Puis quand les deux jouteurs furent chacun en leur lieu, ils s'arrêtèrent un peu, chacun d'eux regardant son compagnon.

Or vint la tierce course et la dernière. Lors le comte Louis de Saint Pol s'approcha de Jacquet de Lalain, et lui dit: « Mon ami, je te prie qu'à cette dernière course tu veuilles montrer si Hainuiers sçavent rien à la joute. » — k Monseigneur, répondit Jacquet, on verra à ce coup à qui Dieu çn donnera

le meilleur. Tant qu'est à moi, je m'y emploierai de tout ce qu'il me sera possible. » Après ces paroles, sans plus guère tarder ni faire séjour, Jacquet demanda sa lance; elle lui fut baillée, et d'autre part le chevalier auvergnois prit la sienne; et laissèrent courre les destriers, tellement qu'à les voir venir pour aborder ensemble il sembloit que la terre et le sablon surquoi ils marchoient dût effondrer desous leurs pieds. Si s'entrerencontrèrent,de leurs lances qui étoient fortes et roides, deux si horribles et merveilleux coups, que ceux qui les regar* doient a voient peur et liide (crainte) qu'ils ne s^entr^occissent. Le chevalier auvergnois férit Jacquet de Lalain au milieu de l'écu et rompit sa lance; et Jacquet, qui de toute sa force et science avoit mis peine de bien asseoir son coup,attaindit (atteignit) le chevalier droit en la lumière du heaume, un coup si démesuré, que le feu en saillit par étincelles, et fitplojer le chevalier jusques à la croupe de son destrier, éî étourdi du grand coup qu'il avoit reçu, que si tôt on n'y fut accouru pour le soutenir , il fut tombé sur le sablon; mais nonpourtant (néanmoins) Pou convint mener en son hôtel;et fut l'espace d'une heure, avant qu'il put être revenu en sa mémoire, et cuidoient (croyoient) les aucuns, que jamais n'y dut re» tourner. Il avoit reçu si grand coup, que par la bouche,par le nez et par les oreilles il jetoit le clair sang. Or lairons de parler de lui, et retournerons à Jacquet de Lalain^ auquel il déplaisoit fort du che* valier qui ainsi s'en étoit parti: mais quand il ouït dire qu'il n'avoit mal, fors que de ce qu'il étoit

étonné, il le passa plus légèrement, et se remit en son rang, attendant la venue d^un autre chevalier, lequei s'apprétoit pour faire ses courses. Lors Jaequet de Lalain le voyant prêt, demanda sa lance; si lui fut baillée, et laissèrent chevaux aller tant qu'ils purent courre. Si s'acconsuivii^ent '(atteignirent) de leurs lances qui étoient fortes etroides, pardessus les écus, de telle fierté, que les lancer des deux jouteurs rompirent en pièees! puis passèrent outre, et se mirent en ordre pour faire la 8^ conde course, et laissèrent les destriers aller, lances baisséeset sans barguigner se férirent etattaindirent sur les écus, que force fut au chevalier de dehors de soi ployer jusques sur la croupe de son des^ trier. Il se releva, et passèrent outre pour parfoumir leur poindre, et revinrent à la tierce course; si s'ateiguirent par telle force, que le chevalier rompit sa lance par tronçons, et Jacquet de Lalain,qui Fdvoit avisé à son venir, Passéna en la lumière da heaume par telle force et vertu, qu'au bout de sa lance il emporta le heaume du chevalier plus de qua« tre toises loin. Le chevalier se voyant tout désarmé, la tête nue, prit son regard vers le hourt (échafiaud) des dames. Lors de toutes parts on en commença de rire, et trompettes à sonnerj homme, hérauts, et poursuivants de crier Lalain! que merveille étoit à lés ouïr. Tant deménoieut grand bruitdessus les hourts, et par tous les rangs, qu'on n'y eut ouï paroles, que toutes ne fussent à la louange, et gloire de Jacquet de Lalain: mêmement les dames qui étoient fiur les hourts ( échafauds ) en tenoient leur parlement

Si pouvez croire que les deux daines, dont par ci* devant avons fait mention, étoieut joyeuses et envoisies (égayées): car il n'y avoit celle des deux, qui bien ne cuidât êtreseu le la mieux aimée. Nonobstant ce,siétoit la première dame un peu en suspicion (soupçon) de la seconde, à laquelle elle véoit faare une joie si grande, que plus n'en eut sçu faire; et avec ce véoit que toujours icelle seconde dame avoit son seul regard sur Jacquet de Lalain, qui à cette heure mettoit toute son étude de vouloir acquérir los et bonne renommée, comme il fit ace jour, au<i quel il fit merveilles: car si de tous ceux, auxquels il eut à besogner à ce jour, je vous voulois dire, ou raconter comment chacun en droit soi y besogna, trop pourrois ennuier aux lisants et écoutants et pourtant m'en passerai à cette fois: mais tant vous osé-jebien dire pour vérité, que s'il avoit bien besogné au commencement, il continua jusques à la fin. Parquoi tous les princes, chevaliers, écuyers, princesses , dames et damoiselles s'ébahirent et émerveillèrent comment le corps d'un si jeune homme, qui encore à ce jour n'avoit que vingt-deux ans d'âge, avoit puce souffrir, ni endurer: car il avoit eu pour ce jour affaire à une partie des plus puissants, et renommés nobles hommes, qui fussent en l'hôtel du roi. Et jugèrent et dirent les princes, que s'il continuoit, ou pou voit vivre jusques à ce qu'il vînt en âge d'homme, il passeroit tous ceux de son temps; et que bien étoit heureuse la maison d'où il étoit issu, et que faillir ne pou voit de parvenir à la haute vertu de prouesse et bonne renom*

niée. Ainsi comme vous me oyez contre se contenoient et con tinuoien t les paroles et devises par la ville de Nancy de Jacquet de Lalain, qui encore étoit sur les rangs, attendant si pour celui jour il y viendroit homme qui à lui voulsist jon ter: mais pour l'heure il étoit assez tard, si s'en tint atant (alors). Puis quand il vit que nul ne s'avançoit pour y venir, les comtes du Maine et de Saint Pol lui dirent qu'assez en avoil fait, et qu'heure étoit de soi partir^ laquelle chose il fit.

Si se fit désarmer de son heaume, et se partit, et vint passer devant les hourts, en saluant les rois, reines, princes et princesses, dames et damoiselles,qui au passer moult courtoisement lui rendirent son salut. Si pouvez croire et sçavoir que de plusieurs il fut volontiers vu , et fort jalousé d'aucunes^ qui n'étoit pas de merveilles: car de plus bel jeune écuyer pour lors on n'eut sçu querre, ni trouver^ avec la beauté, qui en lui étoit, il étoit humble, courtois et débonnaire. Si est à croira pour certain, que la belle doctrine que par messire Guillaume de Lalain son père lui avoit été faite à son département, quand premièrement il alla à la cour du bon duc Philippe de Bourgogne, il l'avoit bien retenue: car depuis son trépas j'ai ouï.direit noble homme el de bonne créance, que jamais ne se fut allé coucher sans soi avoir confessé, pourtant qu'il s'eut senti être en péché mortelj parquoi on pouvoit croire pour certain , qu'il ne pouvoi.t faillir de parvenir au don de vertu, de prouesse et de bonne renommée, pour à laquelle parvenir toute sa

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vie il coD tendit, ainsi comme ci après plus au long vous pourrez ouïr*

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