CHAPITRE XXI
Cy fait meiîtion gomment Jacquet de Lalaih joiftâ le
LEHDEMAUf, ET DE LA VENUE DU COMTE d'AnGOUL&MB FRERE DU DUC d'OrLÉANS , LEQUEL VENOIT d'AuGLE- TERRÉ OU IL AVOIT ÉTÉ PRISONNIER LONG- ESPACE DB . TEMPâ.
ixssEZ avez ouï comment Jacquet de Lalain, ajfrès ce qu'il eut accompli et tenu son pas, revint en son kôtel, accompagné des comtes du Maine et de Saint Pol, et de grand'f oison de chevaliers et écuyers; et aussi, qui n'est pas à mettre en oubli, grtind' {bison de hérauts et de poursuivants, trompettes ^t ménestrels, lesquels tous ensemble le convoyèrent jusques en son hôtel, criants à haute voix, LalailiIMêmement les hommes et enfants de la ville dontily avoit grand'foison. Puis quand il vint pour entrer en son hôtel, il se tourna vers les seigneurs qui Ta voient à ce convoyé (accompagnés), en les r«fidârdânt moult courtoisement de l'honneur que fiait lui atoient Si s'en retournèrent iceux seigneuts devers le roi et le trouvèrent descendant jus des hourts, emsemble avec lui les reines, et monseigneur le Dauphin, madame la Dauphine et les an^ires princesses, dames et damoiselles, qui tous s*ea allèrent au lieu et place -où le banquet étoit assis; auquel assez tôt après Jacquet de Lalain arrive moult bien vêtu d'une riche robe vermeille, kmgme
jusques aux pieds et toute chargée d'orfèvrerie, qui moult bien lui étoit séant: car il étoit haut, le viaire (visage) frais et coloré comme une rose. Il vint saluer le roi et toutes les reines, princesses et dames, lesquelles volontiers le virent et en spécial sur toutes,les dames dontpar ci devant avons fait mention; auxquelles en général il eut cette nuit plusieurs devises: et tellement, et si modérément s'y gouverna, que chacune déciles furent contentes: car sur tous autres ilso sçavoit deviser en toutes choses qu'on lui demandoit. 11 bailloit à chacun réponse selon ce qu'on lui meltoit en terme; parquoi il fut tant bien venu eu l'hôtel du roi, que du grand jusques au petit chacun lui désiroit complaire. En cette nuit même le bon roi Charles le tint long temps en devises, parlant de plusieurs choses, auxquelles il répondit si modérément, que le roi fut très content et lui plut moult fort à l'avoir ouï parler.
Alors vint l'heure que les rois de France et de Sicile, les reines, princesses et dames furent assises, et toujours, comme il est accoutumé de faire assiette de banquet, on fit cette ouit pareillement. Jacquet de Lalain fut assis entre les deux princesses desquelles par ci devant avons parlé, avec lesquelles il se contint moult arréement (régulièrement): mais toutes fois la première, très secrètement, sans ce que Tautre dame s'en apperçut, lui donna un très riche diamant Et pareillement en fit la seconde d'un moult bel rubis assis en un annel d'or. Si les prit, car nullement ne les eut osé refuser; car cha-
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cune d'elles le désiroit avoir pour son passetemps- Tnais Jacquet de Lalain, ayant par tout regard et souvenance de la belle doctrine que à son département son père messire Guillaume de Lalahi lui avoitfait, le contraignoit et enseignoit comment en tel cas il se devoit gouverner: et tant lui monhroit de beau semblant l'une en derrière de l'autre, que à grand'peine il s'en put dépêcher, et a voit assez à faire tous les jours, autant qu'il fut par de là, de s'en sçavoir garder et de trouver occasion d'honnête fuite: car de tout le temps qu'il séjourna à Nancy, n'échappoit jour que de l'une où de l'autre ne fut envoyé quérir. Aucune fois il y alloit soi deviser, et autrefois non. Toutes fois il n'y avoit celle des deux, qui ne l'aimât moult chèrement, et si ce n'eut été la double (crainte) qu'aucun mesehefne lui en fut avenu, il ne fut pas si tôt retourné par deçà; car pour ce temps le roi l'avoit retenu de son hôtel: mais il trouva si gracieusement ses exeusauces que le roi en fut très content.
Or retournerons à parler de la joie et fête qui se, fit à celui banquet, qui fut moult bel et riche; et où chevaliers et dames, se devisoient, en parlant d'armes et d'amour, et de ce que plus leur touchoit, comme en telles hautes, et nobles fêtes on a accoutumé de faire. Et là sur tous autres Jacquet deLalain eut le bruitet larenommée de mieux avoir fait son devoir; et de bien et noblement avoir tenu le pas, comme chacun pouvoit savoir; et eut ce jour le prix, pour le mieux avoir accompli son emprise, dont il remercia le roi, la reine et toutes
les dames. Puis quand ce vint à l'issue du noble banquet, et que chacun se fut levé de table, tous se prirent à danser par la sale. Lors encommencèrent trompettes à sonner, et ménestrels à jouer, et autres instruments mélodieux^ et dames se prirent de tous côtés par la fête à danser, chanter et envoisier (égayer),et faire fête. Et d'autre part chevaliers et écuyers à s'assigner pour le lendemain jouter, comme ils firent^ et fut la fête criée, et le piix donné à celui qui mieux avoit jouté à l'encontre de Jacquet de Lalain. Apràs ce, vin et épices furent apportés : si prirent congé et s'en allèrent à leurs hôtels, où ils se reposèrent jusques le lendemain matin que chacun s'en alla ouïr la messe. Puis allèrent à la cour, pour être a la messe du roi, où à cette heure nouvelles vinrent que le comte d'Angoulême de voit être là au dîner, leauel venoit de prison d'Angleterre, où il avoit été long temps tenu prisonnier. Si s'apprêtèrent tous lés grands seigneurs, chevaliers et écuyers de l'hôtel du roi, qui lui allèrent au devant et l'amenèrent devers le roi, qui le reçut moult liement, et en lui faisant grand fête, l'embrassa en lui disant: « Beau cousin, vous nous sojez le très-bien venu, comme celui que désirions à voir. » — « Monseigneur, répondit le comte, Je loue notre Seigneur de vous voir en bonne prospérité de votre personne.» Lors il fut mené vers la reine, vers monseigneur le Dauphin, et madame la Dauphine, et vers les autres princes et princesses, qui le con jouirent et fêtoyèrentau mieux qu'ils purent j en spécial le duc d'Orléans son frère
et la duchesse sa belle sœur, et tous les autres seigneurs et daines de la cour.
Si fut à ce jour en la ville de Nancy, la joie, et fête renforcée pour la venue du comte d'Angoulême qui étoit cousin germain du roi. Le dîner fut prêt^ l'eau fut apportée^ si lavèrent, si s'assirent à tablei dé leur assiéte, des mets et entremets, dont ils furent servis, je ne vous veux tenir long conte; car assez est à croire que de tous les biens et vivres* qu'à ce jour on put recouvrer dedans la ville de Nancy et au pays à l'environ, furent servis moult plantureusement: le dîner accompli, se levèrent de table. Le roi prit le comte d'Angoulémc par la main» si se devisa à lui grande espace, puis se retira cha<» cun en son lieu; et s'en allèrent apprêter ceux qui dévoient jouter. Lors toutes les reines, dames et princesses aèrent monter sur les hourts. Jacquet de Lalain désirant de tout son cœur faire chose dont il fut mémoire, se fit armer; puis monta sur sondestrier tout couvert et boussé d'autres nouvelles parures qu'il n'avoit eues le jour devant. Si le vitti» rent quérir le comte du Maine et le comte de Saint* Pol et l'amenèrent sur les rangs. A grand son de trompettes, et de ménestriels entrèrent au parc, en saluant les dames, lesquelles étoient montées sur les hourts, attendants après les jouteurs. Quand Jacquet de Lalain fut venu en son rang» assez tôt après arrivèrent grand foison de jouteurs. Entre les autres s'apprêta un chevalier, qui bien semhloit homme de haut affaire, lequel voyant Jacquet de Lalain, qui n'attendoit que la joûte,férit le destrier
de l'éperon; et pareillement le fit Jacquet, autant que leurs destriers purent courre sans s'épargner j si s'acconsuivirent (atteignirent) eux deux sur les écus, par telle vertu, que leurs lances volèrent en pièces; si passèrent outre. Lors recommencèrent la seconde course et s'atteignirent par si grand air, que leurs lances froyssèrent (brisèrent) jusques aux poings: mais sachez que Jacquet de Lalain donna si grand coup à son compagnon , qu'il le renversa jusques sur la croupedudestrier,tout étourdi; ettant,que pour ce jour il ne put plus rien faire; et convint qu'il s'en retournât en son hôtel: mais oncques Jacquet de Lalain n'en ploya l'échiné; etvous dis pour certain, que celui jour il eut à faire à huit jouteurs, sans ce que oncques nuls d'eux le sussent avoir fait ployer; mais tout le jour étoit aussi frais et nouveau, qu'à l'heure qu'il y étoit entré dont il fut moult recommandé et prisé des seigneurs et dames qui là étaient; et sur tous autres, pour le jour, il fut tenu pour le mieux avoir fait.