‹ Chronique de J. de LalainChapitre 74 sur 133 · CHAPITRE LVIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE LVIII

Comment messire Jacques de Lalaiiv combattit l'An-

ttLOlS DEVANT LE DUC DE BoURGOGNE, ET FUT LE BVF

Anglois porté par terre par icelui messire Jacques.

Quand l'accord et appoîntement fut fait de la ha-* che, les cris et défenses faites et publiées, comme ci-dessus est dit, messire Jacques de Lalain issit (sortit) hors de son pavillon qui étoit bel et riche et tout armoyé de trente deux bannières des armes des seigneurs dont il étoit issu, tant de par père comme de par mère, qui étoit belle chose à voir: armé de toutes armes, sa cotte d'armes vêtue, la salade en tête, sans gorgerin et sansbavière, sa hache en son poing pour tout bâton (arme). Lors l'Anglois pareillement isjsit hors de son pavillon, armé de tous harnas, grand bassinet à bavière el visière fermée,

cotte d'arme vêtue, sa hache en sa main et son épée ceinte: eux voyants et avisants l'un l'autre, encommençèrent tous deux à marcher l'un contre l'au^ tre. Si encomraencèrent de férir et tout en combattant vinrent devant le hourt du duc.

Messire Jacques de Lalain soi sentant armé à son aise et son haleine tout à délivre , encommença de donner de grands coups de hache sur la tête du dit Anglois et le frappoit si menu et si souvent, qu'il le faisoit démarcher et reculer tout à son bon plaisir. Et pour la vérité dire» celui Anglois ne pouvoit plus guère durer que de coups de hache il ne fut porté par terre , et ne fai* soit plus autre chose que d'ayiser de recevoir les coups d'icelui de Lalain: mais dame fortune > qui donne à l'un et ôte à l'autre, se tourna à cette heure à rencontre de messire Jacques, car il se boutta de $on coup même parmi la pointe de la hache de son aversaire et fut atteint entre l'avant bras et le gan-^ telet et tant qu'il eut le bras senestre percé tout outre et veines et nerfs coupes; car la dague de la hache d'icelui Anglois étoit à merveille large et tranchante.

Quand messire Jacques se trouva ainsi navré, de grand vouloir et hautain courage qui étoit en lui, si cuida (crut) encore combattre de sa hache j mais la main lui faillit. Et alors il mit le bout d^en bas de sa hache dessous son bras senestre et de la main dextre se combattoit: mais n'en fit guère de chose« Lors quand il vit ce, par grand fierté jeta sa hache par terre et mouU vivement prit le dit Anglois par la

âi4 ClffiOIflQUE DU BON CHEVALIER

coupe de son bassinet de Fune de ses mains et de Tautreparlé bras senestre^ si le tira par terre par telle force, qu^il chut le visage dessous, si rude* njient que la visière d'icelui bassinet entra dedans le sablon y le derrière en haut et tout découvert, et tant que d'un bien petit coutel, si messire Jacques deLalain eût voulu ,il étoit en lui de Toccire et met^treà mort: mais le noble courage qui étoit en lui pour rien ne Teût voula consentir. Lors, sans plus arrêter, le juge jeta le bâton en bas.

Les gardes. à ce ordonnées, tôt et hâtivement, voyant le bâton du juge jeté en bas, vinrent devers TAnglois, qui encore gisoit de tout le corps à terre ^ si le levèrent et ramenèrent devant le duc leur JAige , où étoit icelui messire Jacques; car tantôt qu'il eut porté son adverse partie par terre^ il le hissa illec gisant, sans à lui autrement toucher. £t quand ils furent par devan^t le duc qui étoit leur juge, il leur dit: « Vos armes sont accomplies, soyez frères et amis et touchez ensemble; » La«quelle chose ils firent et en ce point prirent fin les dites armes, et s'en alla chacun en^ son hôtel;

En celui même jour le duc de Boui^ogne fit grandement festoyer icelui écuyer Anglois:mais messire Jacques de Lalain n'y put être pour la bles-^ sure de son bras, qui depuis lui fit moult grand'peine et grand destourbier (trouble). Or nous convient parler des chapitres d'icelui messire Jacques de Lalain, qui devisoienl ainsi et étoient tels, que si celui messire Jacques, en faisant lesdites armes, portoit par terre chevalier ou écuyer^ que celui seroit

MESSIRE JACQUES DE LALAIN. ^iS

tenu d'envoyer son gantelet là où il lui ordonneroit^ par un officier d'armes^ auquel ordonné seroit d'ainsi le faire , le dit Anglois répondit qu'il n'j étoit eu rien tenu et qu'il n'étoit point chu de tout le corps à terre: et disoit que bien vrai étoit qu'il étoit chu , la tête, les mains et les jambes à terre; mais son corps n'y étoit point, comme il disoit et mainteuoit qu'il s'étoit soutenu de ses mains.

Lors messire Jacques de Lalain fit requérir au duc, qui étoit leur juge, qu'il lui plûià juger et appointer de ladite question; laquelle chose £ut tantôt mise en conseil, là où furent assemblés,, la plupart des notablies étrangers qui avoient vu lesdites armes, tant Allemandes, Espagnols ,^.Écossois^ Italiens, comme autres là étant. Et là fut dit et jugé, qu'icelui écuyer anglois étoit chu de tout son corps; c'^st à sçavoir de tête, de ventre,, de bras et de jambes. Le jugement fait et la sentence don-^ née, le duc, qui ea étoit juge, fît sçavoîr à TAllglois la conclusion du conseil; à quoi iceluî Anglois ne sçut que répondre ^, fors, tant qu'il dit qu'il étoit prêt de fait-e ce qùll devoît Et quand messire Jacques de Lalain vit que ledit Anglois étoit jugé chu de tout le corps à terre, et qu'il accorda faire ce qu'il de voit 5 comme es chapitres étoit tenu, il s'en déporta (dispensa) tant (alors) et dfe sa noblesse et franchise, quitta ledit Anglois d'envoyer son gantelet, ainsi que faire k dievoit s'il eût plu à celui messire Jacques. Après ces choses faites , celui de Lalain envoya audit Anglois un très beau et riche diamant, disant qu'il étqit tenu de lui donner,. à cause qu'il

àYoit jeté sa hache sur le sahlo'n quand il le tira par terre, comme devant est dit: mais à la vérité dire, je ne sçais point qu'il le prit^ et si étoit, comme il disoit , fort déplaisant de la blessure d'icelui mes-, sire Jacques, en parlant moult honorablement de lui. En après m'a été dit, qu'iceluimessire Jacques, qui étoit moult courtois et large en honneur, envoya à l'écuyer Anglois aucuns dons honorables; c'est à sçavoir un très beau cheval et un harnas complet, dont le dit écuyer en raercia fort messire Jacques de Lalain. Depuis icelles armes faites, l'écuyer anglois séjourna en la ville de Bruges Fespace de huit jours, durant lequel temps il fut très, bien festoyé à la cour du duc et aussi de la duchesse de Bourgogne, auxquels en les remerciant moult humblement, prit congé d'eux, et s^en retourna au royaume d'Angleterre dont il étoit natif.

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